Carême 1957 : Les Sept Paroles de la Croix

Voici ton fils - Voici ta mère

Près
de la croix de Jésus se tenaient sa mère, la sœur
de sa mère, Marie, femme de Clopas et Marie de Magdala. Voyant
sa mère et près d’elle le disciple qu’il
aimait, Jésus dit à sa mère : « Femme,
voici ton fils ». Puis il dit au disciple : « Voici
ta mère ». A partir de cette heure, le disciple la
prit chez lui
(Jean 19/25-27)

Marie !
Est-il un seul de mes auditeurs qui n’ait éprouvé
une émotion douloureuse en se trouvant soudain devant une mère
qui sait que, dans peu d’heures, son fils aura cessé de
vivre ? Ainsi, maintenant, sommes-nous devant Marie qui regarde
silencieusement Jésus agonisant sur la Croix. Et, de la voir
ainsi en pleine lumière, avant que des vagues de ténèbres
ne déferlent sur le Calvaire, nous sommes tous, je m’assure,
remués jusqu’au plus intime de notre cœur.

Que
savons-nous de Marie ? A part les toutes premières pages
de Matthieu et de Luc, les évangiles semblent avoir à
son endroit un parti pris de silence. Faut-il, pour la connaître,
interroger tout ce que dix-neuf siècles y ont ajouté
par leurs prières, leurs chants, leurs dogmes et leurs œuvres
d’art ? C’est ici l’un des points où de
graves divergences s’affirment au sein des Eglises chrétiennes.
Pourquoi ne pas dire très simplement que plusieurs d’entre
elles, et des plus grandes, enseignent des doctrines mariales
auxquelles nous ne saurions souscrire ? Il n’en sera
question ici ni pour les exposer ni pour les discuter. Marie nous
apparaît tout à coup au Calvaire. De quel long chemin
est-il pour elle l’aboutissement ? Seuls les évangiles
ont autorité pour nous donner les informations que réclament
nos esprits et nos cœurs. Ce sont eux seuls que nous
interrogerons dans la conviction profonde que, comme l’écrivait
naguère le pasteur Pierre Maury, nous devons « renoncer,
sans hésitation, en ce domaine, à la réserve
extrême adoptée depuis la Réforme, soit dans la
théologie, soit dans la piété de l’Eglise » (1).

— 1

La
sixième heure, l’heure des ténèbres, n’est
pas encore venue. A quel moment Marie est-elle arrivée à
Golgotha ? A-t-elle vu l’horrible spectacle de la mise en
croix ? A-t-elle entendu Jésus intercédant pour
ceux « qui ne savent pas ce qu’ils font »,
et répondant à l’élan de foi du malfaiteur
repentant en lui ouvrant toutes grandes les portes du ciel ?

Nous ne
pouvons le dire. Nous savons par contre que, mettant à profit
la grande liberté qu’il était d’usage de
laisser aux parents des condamnés, elle s’est approchée
de la Croix, accompagnée de quelques femmes galiléennes
et de Jean, le seul des apôtres qui semble s’être
aventuré si près du lieu de supplice.

Combien
étaient les compagnes de Marie ? Trois ou quatre, selon
la manière dont on ponctue le texte (2).
Les deux premiers évangiles, Matthieu et Marc, racontent qu’au
moment de la mort un certain nombre de femmes galiléennes se
trouvaient présentes aux abords du Calvaire, mais, « regardant
de loin »
 (3),
s’étaient-elles éloignées, entraînant
peut-être Marie avant la fin ? Ou, au contraire,
quelques-unes d’entre elles s’étaient-elles
rapprochées de la croix, pour soutenir Marie dont l’amour
maternel n’aurait pu supporter de ne pas demeurer aussi près
que possible de Jésus ? Ce n’est pas la curiosité
qui inspire ces questions, mais le besoin de notre cœur
chrétien de vivre et de souffrir ce qui est vécu et
souffert à Golgotha. Mais l’évangile de Jean —
le seul d’ailleurs à relater la scène où
se situe la troisième parole de la Croix — ne nous
permet que des hypothèses. Hélas, la narration
évangélique présente des trous immenses que nous
voudrions boucher : soyons discrets comme les évangiles
et, lorsqu’ils se taisent, ne parlons pas à leur place.

Qui
étaient ces Galiléennes ? Nous savons que
quelques-unes s’étaient depuis longtemps attachées
à Jésus et à ses disciples. Marie de Magdala —
dont Jésus avait exorcisé sept démons — en
était une. D’autres, amenées par lui à la
même joie du pardon et de l’amour fraternel, étaient
entrées dans cette petite communauté où Jésus
rayonnait sa pureté et sa tendresse. Mais, au Calvaire,
quelques parentes de Marie sont également là et
partagent son angoisse et sa douleur.

Tous ceux
qui, parmi nous, ont accompagné en silence un être
bien-aimé livrant son suprême combat, n’ont aucune
peine à communier avec Marie debout devant la Croix. On vit
alors des moments qui paraissent interminables et que, pourtant, on
voudrait empêcher de sombrer dans le passé. On ne peut
détacher son regard du visage où, le cœur
déchiré, l’on discerne les avancées de la
mort. On retient son souffle pour mieux entendre les mots que les
lèvres du moribond laisseront peut-être échapper.
Prononcera-t-il encore quelques paroles ? Est-il déjà
muré dans le grand silence de la mort ?

Depuis
que Jésus a répondu — et par quelle promesse !
— à la prière de l’un de ses compagnons de
supplice, il a repris sa lutte silencieuse contre l’atroce
souffrance qui ne cesse de devenir plus torturante. Est-ce là
le contenu de la coupe de détresse dont, à Gethsémané,
l’approche certaine lui a arraché le cri : « Mon
Père, s’il est possible que cette coupe passe loin de
moi »
 (4) ?
Doit-il, avant de mourir, connaître encore de pires souffrances
de la chair et de l’esprit ? Est-il arrivé, enfin,
au terme de son labeur d’amour ? A-t-il accompli toute la
volonté de son Père ? Ou celle-ci ne lui est-elle
pas encore pleinement dévoilée ? Je ne puis croire
que toute cette souffrance, bien loin de le faire se renfermer en
lui-même, n’ait porté à une puissance plus
haute encore son amour pour son Père et pour les hommes,
esclaves du péché, vers qui son Père l’a
envoyé pour qu’il les sauve à force d’amour.

Et
Marie ? De quoi est rempli son silence ? D’une
attente douloureuse, certes, d’une infinie tendresse qui se
contraint à rester discrète, d’une prière
dont elle enveloppe le fils de sa foi et de sa chair, par quoi il lui
semble qu’elle le rejoint plus profondément encore,
alors que lui-même intercède pour le salut du monde.
Mais aussi — comment nos expériences les plus
personnelles ne nous l’attesteraient-elles pas ? —
alors qu’elle est ici, totalement présente à la
réalité tragique qui broie son cœur, elle est en
même temps ailleurs, là où l’emportent les
images qui se lèvent sans ordre, dans son esprit, les
souvenirs, doux ou cruels, qui accourent des années proches ou
lointaines... Et tout cela nourrit la méditation de Marie,
regardant le Fils que la mort — la mort ? Ou Dieu ? —
va lui reprendre.

Comment
ne tenterions-nous pas de l’accompagner dans sa méditation ?

— 2

A travers
les brumes dont le passé s’enveloppe, l’humble
maison de Nazareth apparaît à Marie. C’est là
qu’elle a vécu son enfance, sa jeunesse. Elle est
fiancée et si, conformément à la loi juive, elle
doit demeurer quelque temps encore au foyer de ses parents, elle le
quittera bientôt. A quoi passe-t-elle ses journées ?
A aider sa mère dans les travaux du ménage, peut-être
à préparer son trousseau. Et voici qu’un jour,
alors qu’elle est seule — est-ce dans la pauvre grotte
transformée en habitation, qu’on montre aujourd’hui,
ou près de la source qui porte son nom ? — soudain,
devant elle, elle a vu une créature de lumière et de
mystère. Comment eût-elle pu oublier jamais ses
paroles : « Salut, toi qui es reçue en
grâce ; le Seigneur est avec toi ! »
 (5) ?
Elle éprouve de nouveau la frayeur qui la saisit alors, suivie
bientôt d’une si étrange paix ; elle entend
l’incroyable promesse et le dialogue qui s’engage et la
réponse par quoi elle y met fin : « Je suis
la servante du Seigneur, qu’il m’arrive selon ta
parole »
 (6).

Mes
frères, il est impossible que nous ne nous arrêtions pas
quelques instants devant cette rencontre. La réponse de Marie
à l’ange marque un aboutissement et pose un commencement
nouveau. La sève qui monte des racines de l’élection
d’Israël fait éclore cette fleur merveilleuse
qu’est la foi de Marie. Depuis de longs siècles des
hommes, des femmes aussi, ont marché, « sans
savoir où ils allaient »
, à la clarté
de la promesse qu’Abraham avait entendue le premier. Abraham,
Jacob, Moïse, Amos, David, Esaïe, tant d’autres
encore dans la suite des âges avaient cru la promesse de Dieu.
Certes, il y avait eu, dans le peuple élu, de l’incrédulité,
des révoltes, de l’idolâtrie... Cependant
quelques-uns persistaient à croire que Dieu serait fidèle
à l’alliance conclue avec Abraham, renouvelée
avec Noé, confirmée à Moïse puis à
David. Un jour, en signe de cette fidélité de Dieu,
viendrait le Messie — le Christ — qui ramènerait
Israël à la fidélité et régnerait à
jamais sur le trône de David. Toute cette foi en la promesse,
toutes ces décisions de fidélité aboutissent à
Marie. Elle est la dernière à croire la promesse, parce
qu’en elle la promesse s’accomplit à cause de
sa foi
. Ses simples mots : « Qu’il me soit
fait selon ta parole »
, ce consentement qu’elle
donne, dans la liberté que suscite en elle la grâce, au
Seigneur dont elle ne veut être que la servante marquent
l’accomplissement que n’avait cessé d’attendre
l’espérance d’Israël.

C’est
là la sublime grandeur de Marie. Elle est grande d’une
unique grandeur, non en raison de grâces surnaturelles qui,
d’avance, l’auraient qualifiée pour être la
mère du Fils de Dieu, mais en raison de sa foi qui, sans
réserve aucune, totalement disponible parce que totalement
humble, la fait consentir à être l’Elue que le
Saint-Esprit va couvrir de son ombre, et dont l’enfant sera le
Sauveur du monde.

N’est-ce
pas ce qu’entendait Drelincourt, le pasteur-poète
contemporain de la révocation de l’Edit de Nantes,
terminant un sonnet « sur la Sainte Vierge »
par ces vers :

Eve nous
fit mourir, par sa fatale envie ;

Mais, ô
Vierge, féconde en miracles divers,

Dans le
fruit de ta foi tu nous donnes la Vie. (7)

« 
S’il y eût eu de l’incrédulité en
Marie, a écrit Calvin, encore n’eût-elle pas pu
empêcher Dieu qu’il n’accomplisse son œuvre
par autre moyen tel que bon lui eût semblé, mais
maintenant elle est nommée bienheureuse, d’autant qu’en
recevant par foy la bénédiction qui lui était
offerte, elle a ouvert le chemin à Dieu pour accomplir son
œuvre » (8).

Retenons
cette affirmation saisissante : « Elle a ouvert le
chemin à Dieu... ». J’ajoute qu’elle a
également ouvert le chemin aux croyants. Et c’est en
cela qu’elle pose un commencement nouveau. En face de la
Révélation de Dieu, de ses promesses et de son exigence
totale, elle est l’exemple décisif et parfait du oui
que doit prononcer la foi. Le pasteur Roland de Pury n’a-t-il
donc pas eu raison de dire que, si Abraham est le père des
croyants, Marie en est la mère, parce qu’au moment
précis de l’Incarnation, au moment du miracle absolu, au
moment où la promesse crue par Abraham et les patriarches et
les rois et les prophètes allait prendre corps en elle, elle a
tout simplement cru, elle aussi, elle a dit oui, elle a
consenti à la grâce qui lui était faite (9).

Et la
Parole a été faite chair, car Dieu fait ce qu’Il
dit à l’instant où l’homme le croit.
Jésus-Christ « a été conçu du
Saint-Esprit » en Marie, la vierge de Nazareth, au moment
où elle a prononcé le fiat de sa libre
obéissance : « Qu’il me soit fait
selon ta parole
 ».

Oserai-je
dire que, lorsque les chrétiens croient comme Marie, d’une
foi totale, en Celui qui est la Promesse accomplie dans
l’Incarnation, la grâce leur est accordée d’être
habités par le Christ qui naît en eux par son Esprit ?
S’il a promis de faire sa demeure en ceux qui demeurent en lui
(10),
c’est-à-dire qui lui donnent toute leur allégeance
et toute leur confiance, parce qu’ils le croient comme la
Parole vivante de Dieu, ce n’est pas pour jeter ses disciples
dans je ne sais quel faux mysticisme, mais pour être la vie que
reçoit en eux leur foi.

Abraham,
partant sans savoir où il allait parce que Dieu lui en donnait
l’ordre, ouvre la route de la foi aux croyants de tous les
âges, et les entraîne à sa suite dans la grande
aventure qui s’achève par le oui dit à la
grâce par l’humble vierge d’Israël qu’avec
le concile d’Ephèse les théologiens orthodoxes de
toutes les confessions chrétiennes proclament Mère de
Dieu. Et Marie, disant simplement : « Qu’il
me soit fait selon ta parole »
, entraîne
l’Eglise du Christ et tous ceux qui veulent être des
chrétiens fidèles dans la grande aventure de la foi
humble, obéissante, joyeuse aussi, parce qu’en elle
palpite l’amour pour Celui qui « ne regardant pas
comme une proie son égalité avec Dieu »
 (11),
a voulu devenir homme pour sauver les hommes par amour.

— 3

Les trois
croix du Calvaire demeurent enveloppées de silence et de
lumière. Ce sera bientôt la sixième heure, midi.
Seule la respiration des crucifiés, de plus en plus haletante,
marque l’intensité de leurs souffrances et
l’effondrement rapide de leur résistance vitale. Le
regard de Marie ne peut se détacher de ce pauvre corps secoué
par la fièvre, sali par le sang, tordu par la douleur que
cause la suspension à la croix. Et cependant, comme les nuages
se pourchassant à travers le ciel, images et visions défilent
dans sa mémoire... Un cher visage de femme surgit du passé
 : Elisabeth ! Les mots par lesquels l’a accueillie la
future mère de Jean-Baptiste chantent en elle : « 
Tu es bénie entre les femmes et le fruit de ton sein est
béni ! Comment m’est-il accordé que la mère
de mon Seigneur vienne auprès de moi ? Car, voici,
aussitôt que la voix de ta salutation a frappé mon
oreille, l’enfant a tressailli d’allégresse dans
mon sein. Heureuse celle qui a cru, parce que les choses qui lui ont
été dites de la part du Seigneur auront leur
accomplissement ! »
 (12).

Mystère
de la Visitation ! La vie tressaille lorsque le Christ
s’approche d’une âme qui en a soif. Quelle vocation
adressée au chrétien ! Toujours et partout il est
appelé à être un porteur du Christ pour
qu’en ceux qui cherchent la vérité et la vie sa
seule présence suscite un frémissement d’espérance.

Ce qui
chante en Marie, à l’évocation déchirante
de ces lointains souvenirs, c’est aussi, c’est surtout le
Magnificat ! Quel écho poignant il éveille
en elle sur le Calvaire ! « Mon âme exalte
le Seigneur, et mon esprit se réjouit en Dieu mon Sauveur,
parce qu’il a jeté les yeux sur la bassesse de sa
servante. Oui, désormais toutes les générations
me diront bienheureuse, car le Tout-Puissant a fait pour moi de
grandes choses... »
 (13).

Et nous
aussi, bien qu’assemblés devant la Croix, nous chantons
avec Marie le Magnificat. « Cette louange qui "rend
Dieu grand", a écrit Karl Barth, cette joie ne naissent
point d’un élan quelconque dont l’homme serait
l’auteur. Elles sont là parce que, lui, le Seigneur, sur
la petite Marie, lui, le Seigneur, sur sa pauvre Eglise, a abaissé
son regard.

…Qu’est-ce
qui s’est donc passé ? Il a jeté son regard
sur la bassesse de sa servante.

Tout ce
qui vient ensuite est contenu dans ce moment sans éclat :
Il a jeté le regard sur la bassesse de sa servante.

« Voici,
dès maintenant, toutes les générations me diront
bienheureuse »
. Quelle indicible grandeur dans ce
rapprochement !

« Tous
les anges de tous les cieux ne regardent maintenant que ce lieu où
se trouve Marie, cette jeune fille à qui cependant rien n’est
arrivé que ce simple regard de Dieu, jeté sur sa
bassesse. Ce court instant est plein d’éternité,
d’une éternité toujours nouvelle. Il n’y a
rien de plus grand dans le ciel et sur la terre. Si jamais, dans
l’histoire universelle, quelque chose de grand s’est
passé, c’est bien ce "regard" » (14).

A ces
paroles du plus grand théologien réformé
d’aujourd’hui, je ne puis résister au désir
d’ajouter celles que le pasteur Courthial prononçait ici
même lors du dernier Avent :

« Marie
ne s’attribue aucune part dans la grandeur de ce qui arrive ;
ce n’est pas dans une humilité feinte qu’elle
s’abaisse devant le Seigneur. Marie ne ment pas ici. Poussée,
inspirée par l’Esprit, elle nous dit l’infaillible
théologie qu’elle a apprise de Dieu lui-même :
à savoir que tous les hommes, y compris Marie, ne sont devant
Dieu que bassesse. Et que la vraie foi et la vraie joie ne peuvent
jamais magnifier et adorer que Dieu » (15).

« Toutes
les générations me diront bienheureuse »
.
Marie peut-elle le croire encore devant son fils qui va mourir ?
Son fils ! D’autres images se lèvent et se
succèdent : Bethléem, l’immense fatigue de
l’arrivée, la pauvre étable à l’abri
de la foule bruyante, et la révélation merveilleuse de
la maternité. Et puis ce sont les bergers, les mages, le
voyage à Jérusalem pour la purification prescrite par
la loi. Mais quelle parole lui jette alors le passé :
« Un glaive te transpercera l’âme ! ».
Comme elle en sent la pointe, aujourd’hui, qui déchire
et tranche et fait jaillir le sang de son cœur ! Mais déjà
d’autres images, d’autres paroles envahissent son esprit.
C’est de nouveau le temple de Jérusalem, où
l’inquiétude d’avoir perdu leur enfant a fait
revenir Joseph et Marie... C’est la question de la mère :
« Mon enfant, pourquoi nous as-tu fait cela ? ».
Et la réponse du fils : « Ne saviez-vous
pas que je me dois aux affaires de mon Père ? »
 (16).

Les
affaires de son Père ! Ne sont-ce pas elles qui lui
valent ces atroces souffrances et cette mort affreuse ? Ne
sont-ce pas elles qui, un jour, après tant d’années
vécues ensemble dans le pauvre logis de Nazareth, ont appelé
Jésus à s’éloigner de sa mère et du
foyer familial pour se donner tout entier à ce qu’il
considérait comme la tâche de sa vie ? Trente
années pendant lesquelles sa vie avait été
« baignée dans la présence maternelle de
Marie » (17).
Et maintenant, pour obéir, il est parti. Comme elle a souffert
de cet éloignement ! Et là, devant la Croix, à
se rappeler ce qui a suivi, elle se demande si elle n’a pas mal
compris, pendant les dernières années, le sens que
Jésus donnait à sa mission.

Faut-il
conclure des textes parcimonieux des évangiles aussi bien que
de leur silence que Jésus, ainsi que l’écrit un
auteur catholique, ait « tenu volontairement sa mère à
l’écart des vicissitudes de sa vie publique » (18) ?
Faut-il, avec le théologien Guardini, constater « un
gouffre » (19)
que l’incompréhension de Marie et son désir de le
voir revenir au foyer de toute sa jeunesse auraient creusé
entre la mère et le fils ? « Voilà
que ta mère et tes frères et tes sœurs sont là
dehors qui te cherchent »
, vient-on lui dire, alors
que beaucoup de gens, assis autour de lui, écoutent son
enseignement. « Qui est ma mère ? Et mes
frères ? »
répond-il. Et il ajoute,
en regardant ceux qui l’entourent : « Voici ma
mère et mes frères. Quiconque fait la volonté de
Dieu, celui-là est mon frère et ma sœur et ma
mère »
 (20).

Marie
sait depuis toujours que, pour être la mère de Jésus,
il faut faire la volonté de Dieu. Mais n’a-t-elle pas
été tentée de la voir autre qu’elle
n’était ? Après tout, si le Fils a connu la
tentation, comment eût-elle pu être toujours épargnée
à la mère ? L’ange ne lui avait-il pas
annoncé que l’enfant de la promesse monterait sur le
trône de David et que son règne n’aurait pas de
fin ? Et voici qu’elle le voit entrer en conflit avec les
chefs spirituels du peuple auquel Dieu le donne comme le Messie si
longtemps attendu ! On refuse de reconnaître sa mission
divine là où elle devrait, plus que partout ailleurs,
être acceptée et obéie ! Et lui, au lieu
d’exercer la royauté promise, se complait dans la
société des petites gens, des malades, des
prostituées ! Ne se trompe-t-il pas lui-même sur sa
vraie vocation ? Ne convient-il pas qu’il vienne se
recueillir là où, si longtemps, avec sa mère,
dans le chant des psaumes et la méditation de la loi et des
prophètes, il a entendu son Père lui parler ?

L’angoisse
qu’elle éprouvait alors, Marie la ressent de nouveau,
alors que, devant la croix, « elle repasse en son
cœur »
 (21)
tant de choses qui, depuis la visite de l’ange, l’ont
rempli jusqu’à le faire éclater. Oui, maintenant,
il éclate de douleur devant les tortures de celui qu’elle
avait espéré voir régner. Que de pourquoi
déchirants l’ont assaillie depuis plus de vingt ans !
Il lui a fallu apprendre, remarque justement Charles Journet, que la
volonté de Dieu est une volonté séparante, qui a
disjoint la mère du fils comme nous le verrons bientôt
disjoindre à l’agonie le Fils du Père (22).
Ah, qu’au moins, avant que la mort ne le lui arrache, elle
rencontre une fois encore son regard !

— 4

« Jésus,
voyant sa mère... »
, dit l’évangile.
Depuis quand la regarde-t-il, toute proche, devant la croix ?
C’est bien là le cher visage qu’étant petit
enfant il voyait se pencher sur lui, rayonnant de pureté et de
tendresse ! La souffrance le ravage maintenant. Et pourtant, il
est empreint d’une si grande paix ! Elle n’a rien
fait pour attirer son attention. Mais comment n’eût-il
pas eu conscience de sa présence, aussitôt qu’elle
fut arrivée au Calvaire ?

Marie
regarde Jésus qui la regarde. Plus encore que deux regards, ce
sont deux âmes qui se rejoignent. Je pense qu’avant que
Jésus ne rompe le silence s’est établie entre le
fils et la mère une communion muette dont aucune parole
humaine ne pourrait exprimer la poignante splendeur. Respectons-en le
mystère. Toutes les visions du passé flottent entre
eux, qui tantôt les unissent et tantôt les séparent.
Ah, que rien ne l’empêche de vivre avec son Père
les dernières affres de sa lutte. Comment pourrait-il entrer
dans la mort si son Père s’éloignait ? Mais
comment aussi ne pas ressentir jusqu’au plus intime de son être
la souffrance qu’il lit dans le regard fixé sur lui ?
Et il va falloir qu’il la laisse à sa souffrance pour
tendre ses dernières pensées, ses dernières
énergies dans la volonté de totale obéissance
qu’il n’a pas le droit de laisser faiblir.

Jean est
là, avec les femmes, près de Marie, Jean, le disciple
aimé et aimant, dont jamais ne s’est démentie la
tendresse. Qui donc sinon lui pourra comprendre et partager la
détresse de Marie ? Et tout à coup Jésus
parle, et c’est la troisième parole de la Croix.

« Femme,
voici ton fils... »
. Femme ! Bien des lecteurs
des évangiles s’arrêtent à cette
appellation qui les déconcerte. Comment Jésus peut-il
s’adresser ainsi à sa mère ? Déjà,
prenant part avec elle, à Cana, à un repas de noces
(c’était aux premiers temps de son ministère) il
l’avait interpellée de la sorte : « Femme,
qu’y a-t-il entre moi et toi ? ». Aucun de nous
— faut-il le dire ? — ne parlerait ainsi à sa
mère. Il n’en était pas de même, note le P.
Lagrange chez les Juifs du temps de Jésus. L’usage du
mot était constant, et « cette appellation plutôt
solennelle que trop familière, n’avait rien que de très
honorable » (23).

« Femme,
voici ton fils
. — Et toi, dit-il à Jean,
voici ta mère ». Comment entendre ces
paroles ?

Il semble
qu’elles soient très claires. Jésus sait que la
mort ne tardera plus. Mais il n’a pas fini de souffrir ;
et peut-être le plus horrible n’est-il pas encore
survenu ? Plus rien, aucune tendresse humaine, si grande
soit-elle, ne doit en cet instant occuper sa pensée ou
troubler son cœur. Seule importe la volonté de son Père.
Et pourtant il faut que sa mère reçoive de lui un
secours dans sa douleur. Pour qu’elle connaisse la consolation,
il l’appelle à devenir consolatrice. La Mère des
Douleurs, debout devant la Croix, doit assumer avec sa souffrance la
souffrance du disciple bien-aimé. Car lui aussi a le cœur
déchiré, lui aussi, ne regardant pas au-delà de
la mort qui va lui arracher son Maître, son Ami, ne pourra se
passer de consolation. Jésus sait qu’il ne la trouvera
qu’en s’efforçant de consoler Marie. Miracle d’une
maternité et d’une filialité spirituelles liant à
jamais l’un à l’autre deux êtres que Jésus
veut empêcher de s’enfermer chacun dans sa propre
souffrance en faisant jaillir en tous deux la source de l’amour
consolateur.

Quelle
leçon nous vient ainsi de la Croix ! Non pas seulement
celle qu’une fois encore le Christ nous donne par son total
oubli de lui-même et de sa souffrance alors qu’elle
torture son corps et son esprit. Mais la grande leçon de la
consolation que nous ne pouvons connaître dans nos douleurs que
si nous nous ouvrons aux douleurs des autres pour les souffrir avec
eux et les pénétrer d’amour et de prière.
« Sommes-nous affligés ? écrivait
saint Paul aux chrétiens de Corinthe, c’est pour
votre consolation et votre salut. Sommes-nous consolés ?
C’est pour votre consolation »
 (24).
Semblables pensées ne germent au cœur des hommes qui
souffrent que devant la Croix.

Mais
cette communion dans la souffrance ne porte-t-elle pas en elle le
secret du véritable amour ? Dans les mots mêmes qui
les bouleversent, et cependant les inondent de lumière, Marie
et Jean reçoivent la plus poignante et la plus belle
révélation de l’Amour. Car l’amour qui,
sans qu’ils le discernent encore, va mourir sur la croix pour
revivre en donnant la vie, est la réalité souveraine
qui unit ce qui était séparé et le fait croître
pour l’éternité.

Le
pasteur Jean-Daniel Benoît, méditant, comme nous l’avons
fait ce soir, la parole de Jésus à sa mère et à
son disciple, entend dans sa profondeur comme un écho de la
prière sacerdotale :

« Qu’ils
soient un comme nous sommes un, moi en eux et toi en moi, qu’ils
soient parfaits dans l’unité »
. « Ainsi,
ajoute-t-il, on peut dire que, par cette parole, unissant à
jamais les âmes en lui, cette parole qui est comme le
prolongement même de toute l’œuvre de la Croix,
Jésus a véritablement fondé l’Eglise,
l’Eglise de l’unité chrétienne dans l’amour
fraternel » (25).

La Vierge
Marie et l’apôtre Jean attestant la réalité
de l’Eglise par leur présence auprès de la
Croix ! C’est là une pensée juste et
féconde. Ne nous fait-elle pas entrevoir que, comme toute
parole du Christ, celle qu’il adresse à sa mère
et à son disciple a une portée universelle, qui dépasse
leurs propres personnes et leurs propres douleurs, et ouvre à
la méditation et à la piété de l’Eglise
et des chrétiens des avenues immenses où les uns se
sont égarés sur des chemins tracés de mains
humaines, où les autres, par crainte de se tromper, n’ont
jamais fait que piétiner sur place ?

O Dieu,
Père de notre Seigneur Jésus-Christ, nous osons
réclamer de ta miséricorde que tu hâtes le jour
où tous les disciples de ton Fils, assemblés devant la
Croix à jamais éclairée par la grande lumière
de la Résurrection, unis en lui dans la vérité
de ta révélation parfaite, chanteront ensemble, à
ta seule gloire, le Magnificat anima mea Dominum que Marie met
sur leurs lèvres et dans leur cœur : « Mon
âme exalte le Seigneur, et mon esprit se réjouit en Dieu
mon Sauveur, parce qu’Il a jeté les yeux sur la bassesse
de sa servante. Oui, désormais toutes les générations
me diront bienheureuse, car le Tout-Puissant a fait pour moi de
grandes choses »
...

1()
Le Protestantisme et la vierge Marie, p. 26, n. 1.

2()
Marie, femme de Clopas, est-elle la sœur de la mère de
Jésus ou une autre personne ? Telle est la question.

3()
Marc 15/40.

4()
Matthieu 26/39.

5()
Luc 1/28.

6()
Luc 1/38.

7()
Laurent drelincourt, Sonnets chrétiens, p. 114 (Edit.
du Chêne).

8()
Commentaires, ad locum.

9()
Roland de pury, Sermon sur Marie.

10()
Jean 15/4 suiv.

11()
Philippiens 2/6.

12()
Luc 1/42-45.

13()
Luc 1/46-49.

14()
Karl barth, Avent, p. 70-72.

15()
Pierre courthial, Sermon publié dans Le Christianisme au
XX° siècle
, 7 février 1957.

16()
Luc 2/48-49.

17()
guardini, Le Seigneur, I, 18.

18()
Ch. journet, ouvr. cité, p. 58.

19()
guardini, ouvr. cité, p. 18.

20()
Marc 3/31 suiv.

21()
Luc 2/19.

22()
Ch. journet, ouvr. cité, p. 59.

23()
P. lagrange, L’Evangile de Jésus-Christ, p. 45.

24()
2 Corinthiens 1/6.

25()
benoit et dombre, Les sept paroles, p. 68.