Carême 2006 : Les lamentations de Jérémie

Voici l’homme ! Voici la souffrance de Dieu !

Devant Jérusalem
dévastée par Babylone, le prophète s’interroge
 : qui est responsable ? Le peuple ? Dieu ? Les ennemis ? Les chefs,
les prêtres et les prophètes ? De manière
lancinante il poursuit sa plainte, répète les mêmes
visions d’horreur, comme s’il ne trouvait aucune issue à
cette vallée de larmes et de ténèbres. C’est
pourtant là, au cœur du désespoir, que les Pères
de l’Église verront bien plus tard briller une figure de
rédemption et de salut. Leur lecture allégorique des
Lamentations y lira l’annonce du Christ et de sa passion. Mais
que signifie la souffrance du Christ pour ceux qui sont dans le
malheur ? De quoi nous sauve-t-il ? Dieu est-il à nos côtés
 ? Souffre-t-il lui aussi ? N’est-il pas plutôt absent de
la scène du monde ? Autant de questions qui pour beaucoup de
nos contemporains, croyants ou non, remplacent aujourd’hui les
certitudes doctrinales d’hier.

Quatrième chant (Lamentations 4,1-22)

Hélas ! L’or
ne brille plus
, ce métal précieux a perdu son
éclat. Les pierres consacrées se retrouvent n’importe
où.

Les habitants de Sion,
aussi précieux que l’or pur, sont considérés
comme de simples plats en terre, fabriqués par le potier.
Hélas, même chez les chacals les mères présentent
leurs mamelles et allaitent leurs petits. Mais mon peuple est comme
une mère cruelle, comme l’autruche dans le désert.
La langue du bébé colle à son palais, à
cause de la soif. Les jeunes enfants demandent de la nourriture, mais
personne ne leur en donne. Ceux qui mangeaient des plats délicieux
meurent dans les rues. Ceux qui ont été élevés
dans la richesse fouillent de leurs mains les tas d’ordures.
Les fautes de mon peuple sont plus graves que les péchés
de Sodome. Cette ville a été détruite en un
instant, et personne n’a eu le temps de faire quelque chose.
Nos princes étaient plus purs que la neige, leur peau était
plus blanche que le lait. Leur corps était plus éclatant
que le corail, leurs veines ressemblaient au saphir. Mais maintenant
leur visage est plus noir que le charbon, dans les rues on ne les
reconnaît plus. Ils n’ont plus que la peau sur les os,
une peau sèche comme du bois. Il vaut mieux mourir à la
guerre que mourir de faim, épuisé par le manque de
nourriture. Au moment où la catastrophe a frappé mon
peuple,

des mères
pourtant pleines de tendresse ont elles-mêmes fait cuire leurs
enfants pour les manger.

Le Seigneur est allé
jusqu’au bout de sa colère. Il a répandu sa
violente colère, à Sion il a allumé un incendie
qui a brûlé la ville jusqu’aux fondations. Aucun
roi de la terre ni personne d’autre au monde ne croyait que
l’ennemi victorieux allait entrer par les portes de Jérusalem.
Cela est arrivé à cause des péchés des
prophètes et des fautes des prêtres. En effet, ils ont
tué en pleine ville ceux qui obéissaient à Dieu.
Et maintenant les prophètes et les prêtres vont en tous
sens dans les rues, comme des aveugles. Leurs vêtements sont
tachés de sang, et personne ne doit les toucher. Quand ils
arrivent on crie : « Éloignez-vous ! Éloignez-vous
 ! Ne les touchez pas ! » Ils fuient et ne savent pas où
aller. Mais les autres peuples disent : « Ils ne peuvent pas
rester chez nous. » Le Seigneur ne voulait plus les voir. Il
les a lui-même chassés de tous côtés.
Alors, plus personne n’a respecté les prêtres,
personne n’a eu pitié des vieillards.

Sans cesse nos yeux se
fatiguent à attendre un secours qui ne vient pas. De nos
postes de garde, nous attendons l’arrivée d’un
peuple

qui ne
vient pas nous sauver. On surveille nos pas, nous ne pouvons donc pas
aller sur nos places. Notre fin est proche, notre vie est terminée,
c’est la fin. Ceux qui nous poursuivent sont plus rapides que
les aigles du ciel. Ils nous rattrapent dans les montagnes, ils nous
tendent des pièges dans le désert. Le souffle de nos
narines est maintenant pris dans leurs pièges. C’était
le Messie du Seigneur et nous disions de lui : « Sous son ombre
nous vivrons au milieu des autres peuples. »

Tu peux bien te réjouir
et danser de joie, peuple d’Édom, toi qui habites le
pays d’Ous. Pourtant, toi aussi, tu boiras la coupe de la
colère de Dieu. Tu deviendras ivre et tu te montreras tout nu.
Ville de Sion, tu as été assez punie. On ne t’emmènera
plus en déportation. Mais toi, Édom, le Seigneur punira
ta faute, Il fera apparaître clairement tes péchés.

Dans ce Messie le Christ !

La chute de Jérusalem
et l’exil à Babylone datent du VIe siècle
avant Jésus-Christ. Pourtant les Pères de l’Église
feront une lecture chrétienne des Lamentations. Elles seront
même intégrées, à partir du VIIIe
siècle, à la liturgie des offices de la semaine sainte,
ce temps essentiel de la vie chrétienne où l’on
revit la passion du Christ. Cela donnera ces grandes compositions
musicales qu’on intitule souvent Leçons de ténèbres,
et dont celles de Charpentier ou de Couperin sont bien connues. Mais
c’est l’œuvre de Roland de Lassus qui a été
choisie pour accompagner cette lecture et cette méditation des
Lamentations 10.

Comment passe-t-on de la
catastrophe historique qui a frappé Jérusalem à
la passion du Christ ? Au verset 20 on lit : « Le souffle de
nos narines est maintenant pris dans leurs pièges. C’était
le Messie du Seigneur et nous disions de lui : – Sous son ombre
nous vivrons au milieu des autres peuples. »

Le contexte historique pousse
à identifier dans ce Messie l’un ou l’autre des
rois de Juda et de Jérusalem. Dans l’univers biblique,
le roi est une figure messianique : il reçoit une onction
d’huile, de même que les prêtres et les prophètes.
Certains exégètes juifs voient d’ailleurs dans ce
Messie défait le roi Josias ou le roi Sédécias.
Mais dans une perspective chrétienne, la résonance du
mot Messie explique qu’on ait pu faire une lecture christique
des Lamentations. A partir du IIe siècle, les Pères
de l’Église citent et interprètent souvent ce
verset 20. Par exemple Origène, qui vit et enseigne à
Alexandrie au IIIe siècle, ajoute au sens
historique un sens prophétique et un sens allégorique.

Le sens prophétique
c’est que la prise de Jérusalem par les Babyloniens
annonce la prise de Jérusalem par

10. Parmi les nombreuses
œuvres citons Les Lamentations de
GillesBouzignac-Carpentras par le Boston Camerata dirigé par
Joël Cohen chez Erato, les Lamentations du prophète
Jérémie
de Lassus par l’Ensemble Vocal
Européen de la Chapelle Royale dirigé par Philippe
Herrewege chez Harmonia mundi, celles de Massaino, de White, de Orto
par l’ensemble Huelgas dirigé par Paul Van Nevel chez
Harmonia mundi, les Leçons de ténèbres du
Jeudi Sainc
t par le Concerto Vocale dirigé par René
Jacobs chez Harmonia Mundi, les Leçons de ténèbres
de Couperin chez Decca…

les Romains
en 70. Dans les deux cas le Temple est détruit.

À un autre niveau, le
sens allégorique conduit Origène à voir en
Jérusalem une représentation de l’âme
humaine. Son humiliation et sa captivité dépeignent la
situation de l’âme éloignée de Dieu. Elle
sombre dans la confusion, symbolisée par Babylone. Son seul
recours est le Christ. Dans « l’ombre » que
mentionne le verset, Origène décèle
l’incarnation du Christ et l’annonce de la gloire future
promise aux croyants.

Toujours dans ce même
verset, un autre Père de l’Église, Irénée
de Lyon, décrypte une prophétie de la passion : « 
l’Écriture nous fait savoir que le Christ, tout en
étant Esprit de Dieu, devait se faire homme soumis à la
souffrance, et manifeste en quelque sorte surprise et étonnement
devant ses tourments, de ce qu’il devait supporter ainsi les
tourments, lui à l’ombre de qui nous avons dit que nous
vivrions. Et l’Écriture appelle ombre son corps, parce
que comme l’ombre est produite par un corps, ainsi la chair du
Christ aussi a été faite par son esprit. Mais par
l’ombre elle signifie aussi l’abaissement de son corps et
sa facilité à être humilié, parce que tout
comme l’ombre des corps droits et debout est foulée aux
pieds, de même aussi la chair du Christ tombée à
terre a été pour ainsi dire foulée aux pieds
dans sa passion
11. »

Cette lecture chrétienne
des Lamentations s’est forcément faite en polémique
avec les interprétations juives. Car à partir d’une
compréhension allégorique, elle a tiré

11. Irénée de
Lyon, Démonstration de la prédication apostolique,
ch. 71, « Sources chrétiennes » 62, Cerf, Paris.

une doctrine
et imposé une clef de lecture applicable à tout le
premier Testament. C’est ce qu’on appelle la lecture
typologique.

Ce Messie, il devenait
obligatoire d’y voir l’annonce du Christ, et les autres
interprétations ont donc été disqualifiées.
Aujourd’hui il faut revenir à la source, au moment de
cette lecture inspirée, en interroger le sens et la
motivation. Comment et pourquoi le drame de la passion du Christ
a-t-il pu être lu à la lumière du drame de
Jérusalem ?

Une figure d’expiation ?

Une clef essentielle de cette
question se situe chez le prophète Ésaïe, dont les
paroles concernent également la chute de Jérusalem. Un
texte qu’on intitule le Poème du serviteur souffrant
a servi de fondement à de nombreux passages du Nouveau
Testament :

« Devant le
Seigneur, le serviteur a grandi comme une petite plante, comme une
racine qui sort d’une terre sèche. […] C’était
un homme qui souffrait, habitué à la douleur. Il était
comme quelqu’un que personne ne veut regarder. Nous le
méprisions, nous le comptions pour rien. Pourtant ce sont nos
maladies qu’il supportait, c’est de notre souffrance
qu’il s’était chargé. Et nous, nous
pensions : C’est Dieu qui le punit de cette façon, C’est
Dieu qui le frappe et l’abaisse. Mais il était blessé
à cause de nos fautes, Il était écrasé à
cause de nos péchés. La punition qui nous donne la paix
est tombée sur lui. Et c’est par ses blessures que nous
sommes guéris. »

Et plus loin on lit : « 
Par lui le Seigneur réalisera son projet. A cause des
souffrances qu’il a supportées il verra la lumière,
il sera rempli de bonheur. Mon serviteur, le vrai juste, rendra
justes un grand nombre de gens, car il s’est chargé de
leurs péchés. »
(Ésaïe
53,2-5. 10d-11)

Dans ce serviteur choisi par
Dieu, souffrant à cause des autres et pour les autres, le
Nouveau Testament a vu le Christ. En vertu de la lecture typologique,
la prophétie d’Ésaïe a largement nourri la
théologie chrétienne du salut. Ce salut, il passe par
cet homme annoncé sous le titre de Serviteur, ou ailleurs de
Messie, et encore de Fils de l’homme. Il passe par son
sacrifice. Il est rendu manifeste par sa résurrection, qui
porte le pardon de Dieu pour l’humanité toute entière.

Cette doctrine a le mérite
de concilier la colère de Dieu devant le mal et sa bonté
qui fait miséricorde. La mort du Christ y est expliquée
comme un sacrifice d’expiation, mais aussi de substitution : il
meurt en rançon du péché à la place des
pécheurs. « Son sang apaise le courroux divin »,
chantaient les anciens cantiques. L’œuvre de
réconciliation entre Dieu et l’humanité est
accomplie.

On rejette souvent
aujourd’hui cette théologie traditionnelle. L’idée
de la souffrance rédemptrice nous scandalise. Cela donne de
Dieu une image perverse : celle d’une divinité obtenant
satisfaction des fautes dans le sang d’un Christ bouc
émissaire. Au lieu de valoriser un pardon libérateur,
elle a parfois enfermé les croyants dans une culpabilité
maladive. Pourtant le pardon et le salut étaient bien au cœur
du message : la mort du Christ se voulait le dernier sacrifice. Elle
signifiait salut et rédemption pour tous, et pour toujours. La
seule offrande attendue serait désormais celle des cœurs
 : aimer Dieu, aimer son prochain comme soi-même ! Personne
n’aurait plus à craindre la colère de Dieu !

Mais par ailleurs comment
échapper à la réalité persistante du mal
 : du mal commis, du mal subi, des malheurs ? Relire les Lamentations
nous fait rencontrer, sous forme de choc, un Dieu qui semble encore
en colère. Et malgré les siècles qui nous
séparent, l’auteur nous invite, à propos des
événements terribles et inhumains qui se déroulent
à notre époque, sous nos yeux, à entrer dans sa
métaphore, à dire avec lui « c’est comme si
Dieu était un ennemi, c’est comme si le jour de colère
était arrivé. » Pourquoi le Christ est-il venu,
alors ? Pourquoi est-il mort ? N’y a-t-il pas toujours autant
de malheurs dans ce monde ! Faut-il attendre son retour pour que cela
cesse ?

Le mal fait toujours mal.

« Ville de Sion tu as
été assez punie. On ne t’emmènera plus en
déportation », annonce le prophète. Après
la tempête viendra le calme. Ces mots exténués
suggèrent un certain fatalisme. Le malheur finira bien par
cesser. Il y a un temps pour tout : un temps pour pleurer et un temps
pour se consoler. Pourtant cela ne suffit pas ! Que le mal s’arrête,
tout simplement, ne suffit pas. Quel apaisement, si la vie est
détruite ? Quel avenir au milieu des ruines ? Quel sens a
l’existence de l’homme sur la terre ?

Comment suffirait-il, cet
arrêt de la violence, dans un monde broyé par les
ennemis, par la colère de Dieu, ou encore déserté
par sa présence ! Un monde dont même la trace de Dieu,
la trace du Dieu de l’Alliance, serait effacée ?

Un monde de rancœur et
de ressentiment !

Un monde livré à
l’illusion d’une vengeance réparatrice !

Qui sèchera les pleurs
 ?

Quelle bonté
recueillera les plaintes, consolera les cœurs, redira les
promesses d’autrefois, ranimera la confiance ?

Au-delà de
l’apaisement, les plaies doivent être pansées, la
vie doit être réparée. Il faut un signe de la
présence de Dieu. Un signe auquel l’homme puisse se
fier. Pour se remettre debout. Toujours nous désirons
comprendre, refuser l’absurde. Que s’ouvre une
perspective de salut !

Une figure de rédemption !

Cette profonde aspiration à
la vie, le Serviteur de la prophétie d’ Ésaïe
y répond, mais bien autrement que par l’expiation ou la
substitution. Dans le malheur de Jérusalem, dans les épreuves
que les hommes traversent, de siècle en siècle, il
ouvre un horizon de rédemption. Il est promesse de
consolation. Par son existence il creuse en l’homme un puits
d’humanité, le sauvant et de l’effondrement de
l’âme et de l’endurcissement du cœur. Il
signifie Dieu proche, présent. Ce Serviteur, la tradition
chrétienne l’identifie au Christ, l’homme de
douleur et d’infinie compassion. Le sauveur ! Le Messie ! Ecce
homo ! Pour la tradition juive, il incarne le peuple d’Israël
dans son entier.

« La certitude de la
proximité de Dieu le garde, écrit Catherine Chalier,
sans l’empêcher pourtant de subir les assauts de la
méchanceté et de la dérision. Mais elle lui
donne, incompréhensiblement aux yeux du monde, la force
de les affronter, fût-ce pour en mourir, en espérant que
sa souffrance n’est pas vaine pour ce monde précisément,
qu’elle aidera, peut-être, à s’éveiller
à la conscience du mal qu’il fait et à s’en
repentir
12 .  » Ce n’est pas
l’expiation qui sauve du mal et du malheur, ni la substitution
par une victime émissaire, mais la conscience et la
miséricorde ! Le serviteur ne donne pas sa vie pour payer le
prix du péché ou satisfaire la colère de Dieu.
Il ne réalise pas une tractation ni un échange. Il
accomplit une offrande, gratuitement. Il s’offre lui-même,
par fidélité envers son Dieu. Pour faire rayonner
l’amour de son Dieu dans le monde, pour émouvoir la
conscience des hommes.

Ce rayonnement de l’amour
de Dieu, cette « émotion » de la conscience des
hommes, ils sont tous deux unis dans son offrande. Sans la conscience
des hommes l’amour divin serait malheureux, malheureux de
n’être pas reçu, comme s’il n’était
pas révélé. Mais la conscience humaine, sans
l’éclairage de l’amour divin, deviendrait comme un
regard impassible. Un regard que rien ne réchauffe.

Le plus souvent dans la vie,
les signes de l’amour de Dieu sont brouillés. Au temps
du malheur ils sont brouillés au point que Dieu peut paraître
« comme un ennemi. » Et la conscience des hommes est
parfois

12. Catherine Chalier et Marc
Faessler,Judaïsme et christianisme l’écoute
en partage
, Collection « Patrimoines, judaïsme et
christianisme », Cerf, Paris, 2001.

anesthésiée, au
point que les uns commettent l’intolérable et que les
autres subissent l’inconsolable. Alors l’amour de Dieu et
la conscience des hommes sont séparés. Ils ne peuvent
plus se rejoindre, et le monde risque de devenir inhabitable : un
lieu de désolation et de ténèbres. Ce monde qui
était création de Dieu ! En ces jours-là, le
néant guette. Par contagion, par explosion, ou encore par
simple cynisme, les forces de mort peuvent provoquer l’anéantissement
de toute vie.

Mais il y a le Serviteur !

Le Serviteur empêche
cette victoire, par sa simple présence. Il s’avance au
bord de l’abîme, humble mémoire de l’humain
créé au sixième jour – homme et femme à
l’image de Dieu. Il s’avance à ce moment où
les ténèbres vont se refermer sur elles-mêmes et
engloutir le monde.

Et il sauve ! Et ce salut
n’est pas celui d’un empire ou d’une puissance !
C’est le salut de la vie. Il sauve un seul instant dans le
temps, cet instant qui suspend la logique de mort, dans un simple
tressaillement : le tressaillement de la vie, le tressaillement de
l’amour conscient.

Et cet humble sursaut
d’humanité qui fait être le Serviteur ce qu’il
est et qui le fait agir comme il le fait, c’est la vérité
sur laquelle repose la création toute entière, la
vérité qui donne sens à toute vie et promesse de
salut au monde. L’humble sursaut de l’amour conscient.
Qui dit oui à l’offrande de sa vie.

C’est ce que témoigne
le Christ sur la croix, à ce moment de peine où il
pleure devant Dieu l’abandon de Dieu même : « Mon
Dieu Mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? » C’est
Dieu qu’il prie et c’est Dieu qu’il pleure. En ce
chagrin infini – d’un instant avant sa mort

– il sauve l’amour
de Dieu et la conscience des hommes d’être séparés,
d’être engloutis loin l’un de l’autre. Par
son cri douloureux il les sauve de la victoire des ténèbres,
en les unissant dans son amour conscient. Et c’est cela qui est
salut pour le monde.

Le Dieu souffrant de nos souffrances

Alors la souffrance prend une
autre place et un autre sens. Elle n’est plus un accident de
l’histoire ou du cosmos. Elle n’est plus un châtiment
pour des erreurs ou des fautes. Elle n’est plus ce lieu
d’angoisse dominé par le spectre de l’absurde.
Elle se révèle être une souffrance visitée
par Dieu lui-même. Dieu souffre avec et près de nous. Il
souffre parce qu’il aime ! Pour sauver ce souffle si léger
mais si lumineux de la vie, Dieu se dépouille de sa
toute-puissance. Il accepte la souffrance. Il partage la souffrance
de son serviteur, la souffrance de son peuple plongé dans les
affres de l’histoire.

Et il porte en lui la
souffrance de laisser souffrir ceux qu’il aime.

Tout s’écroule :
toutes nos images de Dieu. D’un Dieu tout-puissant, d’un
Dieu punissant. D’un Dieu en colère. D’un Dieu
cantonné là-haut, séparé, surveillant de
son œil courroucé la marche des choses. Dieu est frappé
de faiblesse. Et de souffrance. Et de silence. En même temps
que le prophète est traversé par la Parole brûlante
de Dieu, le Serviteur est traversé par son silence : le
silence de sa souffrance.

Silence que l’homme
peut vivre comme une absence !

Parfois Dieu est à tel
point présent dans la souffrance qu’il n’y a plus
d’espace pour que sa présence soit encore sensible. Son
altérité consolante a disparu. Celui qui souffre ne la
vit plus. Il lui faut prier à tâtons ! Il lui faut prier
sans savoir. Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné
 ?

Mais Dieu souffre-t-il
réellement avec nous ? Ou est-ce une illusion ? Est-il présent
 ? Est-il absent ? Qui sait ? Pour le christianisme Dieu se rend
présent dans la souffrance du Christ ! Dans le Christ on peut
le rencontrer, se révélant à l’instant de
l’extrême faiblesse. Dieu dépouillé de sa
puissance. Dieu comme prisonnier volontaire de la souffrance. Par
amour !

Le judaïsme exprime
davantage son absence, son exil ! « Nous interrogeons les
chemins et les sentiers, tous nous disent qu’ils ont entendu
une voix amère, sanglotante, qui pleurait sur ses enfants et
ils ignorent où elle s’en est allée. C’est
à nous qu’il appartient de pleurer à nous qu’il
revient de dire le chant funèbre, nous embrasserons la
poussière de ses pieds, le lieu de sa demeure, nous
embrasserons les murs du palais et nous pleurerons amèrement.
 » C’est ainsi que dans le commentaire du Zohar sur
les Lamentations, le peuple pleure le départ de Chekhina, ce
qui signifie en hébreu la présence de Dieu, sa part
féminine 13.

Dieu est-il présent
dans l’histoire ? Dans notre histoire ? Est-il absent ?

La réponse du
Serviteur, c’est la fidélité. C’est la
manifestation fidèle de l’amour conscient. Seule elle
rend Dieu présent, même sous forme de manque, même
dans l’épreuve la plus terrible. Et c’est cela qui
est demandé à tout homme : la fidélité !
C’est la requête que lui adresse le Serviteur souffrant !
Que lui adresse le Christ ! Faire vivre à son tour l’amour
conscient. S’en

13. Le Zohar,
Lamentations
, Les dix paroles, Editions Verdier, Paris, 2000,

p. 63.

porter responsable.
À l’heure où Dieu se tait. Demeurer fidèle
à la lumière dans l’obscurité la plus
impénétrable.

Car aux heures des immenses
détresses, Dieu se réfugie dans le plus humble signe
d’amour qu’un être humain puisse émettre en
son Nom ! Et même sans qu’il soit prononcé !