Carême 1992 : Vous serez mes témoins

Universalité de L’Evangile

EVANGILE ET RELIGIONS

Pasteur Michel LEPLAY
4 avril 1992

— V —
"Universalité de l’Evangile"

"Enseignez toutes les nations..."
(Matthieu 28/16-20)

Voilà bien le fondement de l’universalité de l’Evangile. Ici se trouve l’origine de l’expansion du christianisme, la source de la mission chrétienne, la vocation même de l’Eglise. Un ordre impératif pour une mission vraiment universelle, parmi tous les peuples et jusqu’à la fin des temps. Mais de quoi s’agissait-il, dites-moi, de quelle conquête, de quel empire, de quelle victoire ?

La conquête du monde par les chrétiens, ou la prédication de l’amour de Dieu à toute créature ? L’impérialisme ecclésiastique sur toutes les sociétés, ou la foi comme sel de la terre ? La victoire d’un catéchisme ou d’une morale, ou la lumière de l’espérance éclairant tout homme ? La réponse s’impose, mais l’histoire nous propose une autre aventure, et un détournement de la grâce de Dieu au profit de lois humaines, et l’affaissement en religion oppressive de l’Evangile libérateur. L’histoire du christianisme, à travers deux millénaires, pourrait, en effet, se résumer ainsi, et je vais m’y risquer, non pour le découragement démobilisateur, mais pour la lucidité nécessaire. Et j’aime à citer ce mot de Karl Barth : "Il ne faut pas se laisser dérouter par le fait que toute l’histoire du christianisme est toujours l’histoire de l’impasse dans laquelle il se précipite régulièrement" (1).

Pendant les premiers siècles, les successeurs des apôtres et héritiers des disciples de Jésus ont connu les épreuves de la persécution, de l’opposition, du martyre, et en même temps le risque de la compromission tant avec les philosophies environnantes qu’avec les religions dominantes. Mais ces quelques siècles de témoignage au sens fort, de rayonnement d’une communauté pauvre et méprisée, ont permis l’expansion dans le bassin méditerranéen de jeunes et vaillantes Eglises, plantées et dressées. On rendra à ces chrétiens le témoignage de s’aimer, de vivre la grâce sans frontière de races et de classes, étrangers et voyageurs vers une autre Cité. Temps primitifs, qu’il ne faut certes pas embellir, mais temps de chrétiens fidèles et engagés, rayonnants et menacés néanmoins par la tentation apologétique, la tendance au compromis, la compétition religieuse. C’est vrai qu’il fallait se battre et qu’ils ont fait comme ils ont pu.

On comprend alors que, la paix constantinienne advenue, les corps fatigués de ces chrétiens se soient assis et reposés dans les basiliques et sur les fauteuils officiels que leur ouvrait et leur tendait un empire plus vaincu par la déchéance que convaincu par la vérité. On entrait dans l’ère latine du "corpus christianum", et si l’Eglise avait pu démontrer sa supériorité intellectuelle sur le paganisme — qu’on pense à l’admirable saint Augustin — si elle allait avec les grands conciles définir sa foi contre les hérésies, son mariage avec l’Etat allait lui donner à jouer pendant longtemps, pour le meilleur et pour le pire, un rôle politique, papes en tête, et empereurs chrétiens, jusqu’à la fin du Moyen Age.

L’Evangile, certes, circulait toujours, comme en cachette, chez les pères du désert, les fondateurs d’ordre, les constructeurs d’hôtels-Dieu, les chantres de la création et les petits frères des pauvres. Mais les chrétiens étaient devenus la chrétienté qui brûlait les hérétiques, maîtrisait le développement des sciences, agenouillait les princes et imaginait avec les plus belles intelligences du temps les sommes théologiques, la Divine Comédie et l’art florentin, et les cathédrales. Des temps nouveaux, alors, allaient s’ouvrir, et l’on peut dire qu’à partir de la Renaissance, puis de la Réforme, enfin de la Révolution, ce qui avait été à l’origine un petit peuple de chrétiens, puis une immense chrétienté impériale, allait devenir peu à peu, et jusqu’à nos temps modernes, la religion chrétienne. "Ce n’est pas le raisonnement qui manque, écrira Charles Péguy au début de ce siècle, c’est la charité. Si la chrétienté était restée ce qu’elle était, une communion, si le christianisme était resté ce qu’il était, une religion du cœur" (2). L’avènement de "cette misérable religion de gens distingués" coïncide avec un processus de sécularisation : les sciences prennent leur distance par rapport à la foi, l’Eglise et l’Etat se séparent, la morale laïque devient indépendante de la religion. Le christianisme, dans une société pluraliste et sécularisée, prend place parmi les autres religions. Au Dieu du ciel et à ses représentants sur la terre allait succéder l’homme au centre du monde. Et, du coup, le christianisme prenait place parmi les autres religions, quitte à les combattre ou conquérir, devenant progressivement une affaire privée, plus personnelle que sociale, de conviction plus que de pratique, un christianisme qui revenait aux temps primitifs, à l’Evangile qui ne l’avait en vérité jamais quitté.

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Décidément, Calvin avait raison qui disait : "L’histoire de l’Eglise est une longue succession de résurrections" (3).

Telle est, en effet, pour reprendre notre thème, l’universalité de l’Evangile que nous confessons. Non pas la réussite de l’Eglise, ni la supériorité du christianisme, ni même l’exemple des chrétiens, et moins encore l’âge doré de la chrétienté, mais la fidélité de Dieu à ses promesses. Aussi n’avons-nous pas à regretter les temps anciens, pas plus qu’à nous en lamenter, et la foi vivante ne pleure pas sur la sécularisation du monde, ni sur un christianisme devenu religieux, ni sur les Eglises divisées. La foi vivante est une foi consolée, et par là même, consolidée, tenue par pure grâce, sans qu’aucune justice ou aucune sainteté ne nous appartiennent. Oui, tout est grâce. Et Luther, ce vaillant héros de l’Evangile, disait : "Je le crois fermement".

Mais il faut maintenant, et dans une seconde partie de cette prédication, tenter de nous situer comme chrétiens, à la fin de l’an 2 000, au milieu des autres religions du monde, investis d’une mission de témoignage universel auquel nous ne pouvons renoncer, mais qu’il nous faut négocier autrement. En effet, par les communications rapides, les mouvements de populations, immigrés, réfugiés, voire touristes, les uns chez les autres aux quatre coin du village planétaire, nous avons à rendre compte de notre espérance, sous l’ordre de Jésus-Christ : "Allez donc, de toutes les nations faites des disciples". Je vous propose de tenter de répondre à cette question en nous situant successivement sur trois plans, et je voudrais essayer d’être clair dans une affaire assez compliquée. Les solutions, les hypothèses ne manquent pas et la littérature contemporaine est abondante, depuis un excellent traité intitulé Non chrétiens, mes frères, jusqu’à l’encyclopédie sur Le christianisme et les grandes religions du monde, en passant par tous les essais et articles sur le dialogue interreligieux, la plupart écrits par des chrétiens qui se veulent "en mission, sur le chemin du Christ" (4).

Nos trois plans, ou trois étapes, seraient les suivants : d’abord, une recherche des modèles que nous pouvons inventer et utiliser pour situer notre religion chrétienne parmi les autres ; c’est assez théorique, mais important pour essayer de bien penser à l’avenir proche. Ensuite, les stratégies missionnaires possibles, aujourd’hui proposées, voire mises en œuvre pour répondre encore à notre vocation évangélique. Et enfin le choix, théologique et spirituel, qui peut nous être proposé, qui à mon avis s’impose si nous avons de l’espérance pour ce qu’on a appelé "l’avenir de Dieu", ou l’avenir de l’homme. Il s’agit bien, comme je le crois, de la même promesse, celle qui est en Jésus-Christ, l’humanité de Dieu, le Dieu des hommes, révélation universelle et non religion particulière, Evangile plutôt qu’Eglise, et foi en la puissance du Saint-Esprit qui peut faire "au-delà de ce que nous demandons et pensons" (5).

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Les modèles pour situer le christianisme parmi les autres religions. Je les emprunte à l’un de nos maîtres, mais c’est avec beaucoup de liberté que je cherche à établir une typologie, ou à faire un inventaire des solutions possibles à notre problème : quelle théologie chrétienne des religions non chrétiennes ? Cinq solutions sont possibles :

— D’abord, l’exclusivisme, qui est la solution la plus simple : il n’y a pas de problème, le christianisme est la seule religion, il n’y a "pas d’autre nom par lequel nous puissions être sauvés, il y a un seul Seigneur" (6) et nous avons le devoir de l’annoncer à tous et partout, sans précaution ni hésitation, avec assurance et audace. De grands mouvements chrétiens d’évangélisation, de grands penseurs chrétiens situent donc le message de l’Evangile en opposition, voire en conflit avec toute autre religion. Pas de dialogue !

Je caricature, mais la volonté d’imposer l’unicité absolue du christianisme peut conduire, au-delà de l’intégrité des croyants et de l’intégralité de leur conviction, à une sorte d’intégrisme religieux dont nul n’est protégé. Et ceci est valable pour d’autres que pour les chrétiens. La mission comme passion, la violence de l’amour, pour ne pas dire le fanatisme de la foi.

— Inversement, d’autres diront — et c’est le deuxième modèle — que les religions ont une fonction provisoire et subordonnée par rapport au christianisme, suivant en cela le raisonnement de saint Paul à Athènes : il trouva ces Grecs "à tous égards extrêmement religieux" et leur annonça le dieu qu’ils attendaient sans le connaître (7). On sait que la figure du crucifié ressuscité suscita l’émotion et l’émeute, plus que la foi et l’admiration. On peut néanmoins penser que toute quête de Dieu, d’un dieu, traduit chez l’homme une attente d’un vrai Dieu. Des théologiens de l’Antiquité chrétienne pensaient que la parole de Dieu avait été semée dans le cœur de tous les vivants et que la prédication de l’Evangile lui donnait la possibilité de germer et de croître. Plus récemment, des chrétiens africains ne sont pas sans penser que leurs traditions sont préparatoires à la Bonne nouvelle et que les plus vieilles religions sont des pierres d’attente au message de Jésus. Il y a, dans cette perspective un peu ethnologique, une sorte de confession de la fidélité de Dieu qui a fait alliance avec nous tous, de manière inconditionnelle et mystérieuse, depuis Adam, depuis Noé, depuis la promesse universelle de ne pas détruire l’humanité dont le salut est la joie de Dieu, sa gloire, sa raison d’être Dieu.

— D’autres, ensuite, pour mentionner une troisième hypothèse, feront preuve en ces matières de relativisme. Car, dit-on, toutes les religions sont bonnes, pourvu qu’on soit sincère, ajouteront les braves gens. Mais pas si bêtes, car on peut aussi, avec une sorte de modestie intellectuelle, penser que les religions sont liées à des cultures, que des pans entiers de l’humanité ont façonné des croyances à leur convenance, idéales et réalistes, qu’elles sont le fruit d’une histoire et d’une géographie. Aucune d’entre elles n’est vraie de manière absolue et définitive, approches provisoires mais non dérisoires des grands mystères que sont la naissance et la mort, et l’amour, et la souffrance. Et les modernes suivent cette explication, même si elle conduit à la négation de la religion : "opium du peuple", expression de sa misère et protestation contre cette misère, avec le marxisme, ou sublimation psychologique des conflits intimes qui ravagent le subconscient, selon les théories de Freud. Le troisième de ces maîtres du soupçon étant Nietzsche, et sa philosophie du sur-homme qui peut enfin naître quand il a tué un dieu qui ne faisait de lui que l’esclave de puissances inconnues.

— Enfin, ou presque, et nous avons, avec ce quatrième modèle, la solution peut-être la plus actuelle, la plus en vogue aujourd’hui : celle du syncrétisme. Entendez par là l’hypothèse selon laquelle toutes les religions n’en constitueraient en définitive qu’une seule, qui est à trouver, à venir et à partager. Mais cette synthèse des religions implique leur dépassement ou leur approfondissement, il ne s’agit pas de bricoler des concessions ou d’ajuster des doctrines, ou de niveler des morales, mais de chercher, au-delà des traditions, au fond des rites, au sommet des intuitions, quelque chose de nouveau et de commun, sinon quelqu’un, du moins une image, une dynamique, un mystère. Puisque la religion, dit l’historien anglais et anglican Arnold Toynbee, "la religion, tout compte fait, est la grande affaire, la plus sérieuse de la race humaine" (8). C’est pourquoi il est urgent et possible d’entreprendre une collaboration entre les grandes religions, de travailler de tout cœur à leur entente, de tendre avec espoir et patience à leur fusion probable quoique lointaine. Cette perspective applique, en quelque sorte, la prière de Jésus à tous les adeptes de toutes les religions, étant convenu que personne n’est sans religion : "Père, qu’ils soient un...".

Tels sont les quatre premiers modèles proposés pour situer le christianisme par rapport aux autres religions, et je résume : soit il est la seule religion véritable et obligatoire, soit il contribue à l’évolution et au progrès moral de l’humanité, chef de file des religions, soit il est une religion parmi toutes les autres, et périssable, soit enfin il a une valeur positive dans la mesure où il accepte de fusionner avec les autres. Peut-on dire, au risque d’une synthèse caricaturale, que le modèle exclusiviste est plutôt européen ? La conception propédeutique serait, elle, africaine, tandis que le relativisme complet aurait son climat en Asie et que l’Amérique serait le paradis du syncrétisme reposant.

— Reste le cinquième et dernier modèle, que je vous ai annoncé, et que je ne sais comment énoncer car il est à trouver, à inventer, dans la mesure où les solutions déjà proposées ne sont pas satisfaisantes, pas totalement satisfaisantes même si l’on retient tel ou tel élément original. Mais il faut travailler dans les années qui viennent, ne pas nous contenter de reproduire les intuitions des pères grecs du christianisme qui le pensèrent avec les philosophes de l’Antiquité, ni entretenir les édifices théologiques les plus majestueux du Moyen Age, ni en rester à l’esprit conquérant des intégristes de tous les temps, mais chercher, comme au moment de la Réforme, quelles sont les réformations nécessaires au christianisme, à quelles conversions sont appelées les Eglises pour retrouver leur identité devant Dieu et au milieu des hommes (9). Et pour vous proposer quelques éléments dans cette direction, il me semble que l’on pourrait parler de "pluralisme dynamique" : pluralisme parce qu’à l’évidence nous sommes pluriels, et divers, juifs, musulmans, chrétiens ou bouddhistes, mais pluralisme dynamique puisque le statu quo ne nous convient pas, que nous cherchons à fonder notre humanité autrement qu’en nous-mêmes. Une unité par la diversité est là aussi possible, et la réconciliation des Eglises pourrait être un modèle pour la paix entre les religions.

C’est ainsi que, méditant sur l’universalité de l’Evangile et l’apport spécifique du christianisme de Jésus-Christ aux autres religions, nous devons faire une pause dans l’inventaire de la situation et la prospective des solutions pour nous interroger sur nous-mêmes, Eglises du Christ. Nous sommes, en effet, divisés et ne pouvons contribuer à la paix par les religions que si nous sommes d’abord nous-mêmes réconciliés, vivant en paix entre nous et manifestant un réel esprit de communion. Le meilleur témoignage rendu aux premiers chrétiens était leur amour mutuel. Et le Christ a prié pour notre unité "afin que le monde croie". Nos divisions et nos conflits, nos concurrences missionnaires et nos guerres de religion appellent forcément, de la part des autres croyants, des questions sur notre foi : "Enfin, soyez ce que vous dites et comprenez notre scepticisme quand nous voyons que vous n’êtes pas capables de communier ensemble et au pain et au vin dont vous dites qu’ils sont le corps de votre seul Sauveur".

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Telle est l’exigence œcuménique, le lien profond entre la mission chrétienne et l’unité de l’Eglise. Notre siècle en a fait son combat et peut-être sa victoire : je veux croire qu’avant la fin de ce millénaire nous aurons tous ensemble, chrétiens orthodoxes et catholiques, anglicans, protestants et évangéliques, trouvé, retrouvé la communion de manière plus visible. Nous accueillant les uns les autres à la Table du Seigneur, nous concertant pour le témoignage à rendre à l’Evangile, coordonnant nos actions en faveur de la justice et de la paix. Réunis, en somme, pour la gloire de Dieu et le service des hommes.

Des propositions sont faites pour rechercher l’unité par la diversité, et on peut penser que c’est là le meilleur témoignage que nous aurions à rendre à la souveraineté de Dieu, Père de tous les hommes, à la grâce du Sauveur, notre Seigneur Jésus-Christ, à l’action de l’Esprit Saint qui habite en nous : être réconciliés les uns avec les autres, nous pardonner et nous accueillir dans notre identité chrétienne fondamentale, celle du baptême, accueillir aussi nos différences comme des richesses. Le professeur Oscar Cullmann a fait à cet égard et confirmé des propositions qui doivent sans tarder retenir l’attention des autorités des Eglises, des synodes et des communautés (10).

Ainsi, puisque la diversité est la promesse même de l’unité, "que chacun mette au service des autres les dons qu’il a reçus de la diverse et riche grâce de Dieu" : nos frères orthodoxes héritiers de la grande liturgie dont la beauté est intériorisée et sublimée par la prière du cœur, nos voisins catholiques avec leur sens de l’universalité de l’Eglise et de l’organisation institutionnelle qui la coordonne — peut-être trop ! —, les anglicans dotés d’un sens extensif de la communion dans les différences, les protestants aussi concentrés sur l’Ecriture que défenseurs de toutes les libertés en Christ, tandis que les mouvements évangéliques, mouvements précisément, sont conquérants avec un dynamisme apostolique quasi originel. Quelle riche diversité au service de la mission universelle de l’Evangile pour tous les humains !

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Le dialogue auquel nous sommes certainement appelés implique que nous confessions notre foi et annoncions l’Evangile de manière appropriée, répondant à la vocation "d’annoncer l’Evangile à toutes les nations". Il s’agit de la tâche missionnaire de l’Eglise, des Eglises, et aujourd’hui quatre schémas se présentent devant nous, des méthodes missionnaires réellement mises en œuvre, de manière le plus souvent désordonnées, sinon compétitives. Jésus avait dit exactement : "De toutes les nations faites des disciples, baptisant et enseignant..." et une application au mot à mot de cette triple consigne peut, en effet, justifier telle ou telle méthode d’évangélisation !

Les uns, soucieux de faire des "nations" les disciples du Christ, et non de faire des disciples parmi les nations, rêveront d’évangéliser les peuples, les souverains et les populations par baptême impériaux ou populaires, de Clovis ou de la Russie. L’annonce de l’Evangile aux nations consiste à les christianiser, voire à les rechristianiser, à partir d’un centre, unique, qui se pense de plus en plus comme tel, d’où partira en toutes langues la bénédiction en toutes directions, sur la ville et sur la terre, "urbi et orbi", et les papes de Rome ont toujours eu dans leur conscience catholique un dessein missionnaire ou rêve de Compostelle, dont les ordres religieux successifs ont été les agents actifs, habiles, martyrs. Cette stratégie missionnaire qui correspondait à l’adage "tel roi, telle religion" n’a, bien entendu, pas été étrangère non plus au protestantisme et à nos Eglises.

L’autre stratégie, protestante de manière caricaturale, consiste en une évangélisation dite "à l’américaine", avec une logistique impressionnante, parachutage de missionnaires, camions de brochures pieuses, location de stades, émissions de messages radio, télévangélistes et autres mouvements à la conviction efficace, aux moyens inépuisables, convaincus d’être les seuls et les meilleurs dans la compétition pour ainsi dire commerciale entre les marchands de religion. Bien sûr, tous les évangélistes ne sont pas à mettre dans le même sac, et j’en ai connu qui furent des hommes de Dieu par leur rayonnement et leur dévouement. Mais les moyens modernes de communication, l’ambition frénétique d’annoncer l’Evangile à tous les habitants de la Terre en une seule génération conduit à des ivresses d’états-majors en prière et à des offensives dignes des plus grandes conquêtes : voici les terres assoiffées des anciennes démocraties populaires auxquelles nous apportons enfin la vérité et la liberté, les arrachant, comme me l’avait dit un jour un de ces libérateurs, au double péril du communisme et du catholicisme. On comprend que nos amis chrétiens de Roumanie ou de Hongrie, ou de Pologne, ne soient pas enthousiasmés par le parachutage de ces nouveaux libérateurs. Cette Eglise électronique devra compter avec les peuples, et leur culture, et leur avenir. Car l’évangélisation ne sort pas les croyants de leur terre, elle les y enracine.

Il reste une dernière stratégie, sinon la meilleure, du moins la seule à mes yeux aujourd’hui possible et authentique ; c’est d’être chrétien, mais ce n’est plus une stratégie missionnaire, c’est une existence évangélique. On a remarqué que dans ses épîtres aux Eglises, l’apôtre Paul ne demande pas de faire des réunions d’évangélisation, ou de christianiser la société, ou de partir fonder de nouvelles Eglises. Il leur dit : "Soyez chrétiens, rendez le culte en esprit et en vérité, vivez en paix avec tous, priez sans cesse, exercez l’hospitalité, ne rendez pas le mal pour le mal, rendez compte de votre espérance et aimez-vous comme Dieu vous aime en Jésus-Christ. Le reste vous sera donné par-dessus, mais recherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice...".

Car, si l’Eglise n’est pas chrétienne, elle n’a plus qu’à démissionner, au sens propre du terme, et si notre christianisme n’est plus évangélique, il est bon à être jeté à terre et foulé aux pieds par les hommes.

Universalité de l’Evangile : "Enseignez toutes les nations".

Le choix à faire, concernant notre foi, est toujours entre la religion de la facilité et l’exigence de l’Evangile, entre la volonté de posséder Dieu, de le domestiquer, de mettre la main sur lui, au lieu que la grâce nous habite, nous transforme et nous laisse en cette humilité servante et joyeuse qui est le vrai témoignage. Nous pourrions alors être, en même temps, convaincus et tolérants, impatients et plein d’espérance, engagés dans ce combat quotidien de la foi chrétienne que l’Evangile même conteste comme religion possessive et dominatrice, mettant une croix sur tout cela : nous verrons samedi prochain de quel pardon sa grâce nous comble toutes et tous.

 

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Notes :
(1) Karl barth, Dogmatique, I-II, 2-4, p. 126.
(2) Charles péguy, Notre Jeunesse, Gallimard, p. 150 & 152.
(3) Jean calvin, Commentaire de Michée, 4/6.
(4) Jacques matthey, Non chrétiens, mes frères, Ed. du Moulin, 1991.
Hans kung, Le christianisme et les religions du monde, Le Seuil, 1986.
Autre Temps, revue du christianisme social, n° 27.
Leslie newbigin, En mission sur le chemin du Christ, Ed. du Moulin, 1989.
L’état des religions dans le monde, sous la direction de Michel Clévenot, Le Cerf, 1987.
(5) Ephésiens 3/20.
(6) Actes 4/12.
(7) Actes 17/15-34.
(8) Arnold toynbee, cité par André gounelle, Autre Temps, op.cit., p. 15 & 17.
(9) Voir le texte du Groupe des Dombes, Pour la conversion des Eglises, Le Centurion, 1990.
(10) Oscar cullmann, L’Unité par la diversité, 1986, et Les Voies de l’unité chrétienne, Le Cerf, 1992.