Carême 2005 : Une foi éprouvée

Une foi éprouvée

Jean 16.25-33

Abordons
l’ultime entretien entre Jésus et ses disciples, ses
amis comme il les appelle. Après ce dialogue, Jésus les
portera dans la prière à Dieu. Puis ce sera
l’arrestation, le procès et la crucifixion. Voici donc,
selon l’évangile de Jean, son dernier message avant sa
mort toute proche :


« Je suis venu du Père et je suis arrivé
dans le monde. Maintenant je quitte le monde et je retourne auprès
du père ». Ses disciples lui dirent alors : « 
Voilà, maintenant tu parles clairement, sans utiliser des
métaphores. Maintenant nous savons que tu connais tout et que
tu n’as pas besoin d’attendre qu’on t’interroge.
C’est pourquoi nous croyons que tu es venu de Dieu. »
Jésus leur répondit : « Vous croyez maintenant ?
Eh bien ! Le moment vient, et il est déjà là, où
vous serez tous dispersés, chacun retournera chez soi et vous
me laisserez seuls. Non, je ne suis pas vraiment seul, car le père
est avec moi. Je vous ai dit tout cela pour qu’en moi vous ayez
la paix. Vous aurez à souffrir dans le monde. Mais courage !
J’ai vaincu le monde ! »
(Jean 16.28-33)

 

Ce
dernier entretien de Jésus avec ses disciples n’est pas
facile à recevoir. Comme souvent dans les évangiles,
les disciples croient comprendre et bien faire, et les voici
maladroits. Ils parlent de Jésus comme celui qui sait tout et

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devine tout. Mais Jésus, lui, est conscient des difficultés
qu’ils vont rencontrer.

Ces
difficultés que les disciples ont connues, les membres des
communautés johanniques les ont également affrontées.
Les croyants d’aujourd’hui n’y échappent pas
non plus : vivre la foi chrétienne ne va pas de soi. À
travers l’attitude de Jésus notamment qui a vécu
des temps de doute et d’hésitation, méditons la
façon dont cet évangile peut aider les croyants dont la
foi chancelle. Puis écoutons-le ensuite parler d’une
paix en tension avec les épreuves de la foi et enfin
interrogeons-nous sur l’ultime exhortation, pour le moins
paradoxale : « Courage ! J’ai vaincu le monde. »
Car celui qui dit cela va mourir quelques heures après !

 

Pour
Jean, la question décisive qui se pose est celle de la
pertinence de la venue du Christ. Elle seule peut redonner du sens à
la vie des croyants de son temps, comme cela a été le
cas au temps des disciples. Les spécialistes de son évangile
estiment que la foi des croyants de l’époque de Jean ne
leur permettait plus d’éclairer leur situation
quotidienne. En butte à la société, rejetés
parce que différents, ils traversaient une période de
doute et de découragement. Au lieu d’une vie
harmonieuse, ils subissaient les tracasseries du pouvoir romain,
voire pour certains d’entre eux, des persécutions.

Christ
n’est personne d’autre que la Parole de Dieu, la figure
même de Dieu. Leur foi en lui est donc légitime, même
si elle est contestée par l’expérience de la vie
de tous les jours. Pour que les croyants accèdent à
cette révélation incroyable de Dieu en un homme, il
présente Jésus comme l’envoyé du Père,
à la manière d’un ambassadeur. À l’époque
du Moyen Orient ancien, comme d’une certaine manière
encore aujourd’hui, l’ambassadeur est celui qui
représente réellement en personne celui qui l’a
envoyé. L’ambassadeur dit la parole même de son
roi. S’il négocie diplomatiquement, c’est son
maître qui le fait. S’il lance une gifle, c’est
comme si son maître avait giflé. De même s’il
pardonne ou s’il se tait. Tout en étant distinct du roi,
il est sa parole et son agir. À la fois semblable et autre.

Jésus
est donc présenté comme l’envoyé de Dieu,
celui qui le rend présent, son ambassadeur. Il ne sera pas
seulement le Fils de Dieu, mais comme le confessera Thomas au soir de
la résurrection en voyant le crucifié ressuscité
 : « Mon Seigneur et mon Dieu  ». L’identité
définitive de Jésus s’est donnée à
voir : en lui, Dieu s’est révélé. Le
Christ est le chemin, la vérité et la vie.

Les
croyants sont dans le doute ? En partant Jésus n’a pas
abandonné les siens. Ils vont pouvoir vivre portés par
ses paroles : le Christ reviendra auprès d’eux par le
Paraclet – l’Esprit. Les croyants verront se réaliser
cette promesse en demeurant en lui, avec ses paroles et en s’aimant
les uns les autres comme il les a aimés.

Si
le but de l’évangile est de conforter la foi éprouvée
des croyants, à écouter les disciples, l’objectif
semble atteint : « nous croyons que tu es venu de Dieu »
disent-ils. Tout au long de leur apprentissage avec Jésus,
ceux-ci ont beaucoup appris, à l’occasion de leurs
rencontres, de son témoignage, des signes qui ont été
posés. Les disciples pensent dépasser le langage
métaphorique utilisé par Jésus : les maisons, le
chemin, la vigne, l’accouchement… autant de métaphores
pour indiquer comment Dieu s’est révélé en
Jésus. Ils acquiescent donc à ses toutes dernières
paroles : il est venu, il avait le savoir et la puissance, c’est
maintenant fini.

Mais
ce n’est pas ainsi que cet ultime entretien va se terminer. Le
message que Jean veut transmettre aux croyants c’est que Jésus
n’est pas seulement venu de Dieu puis reparti. Il reste une
relation à vivre avec lui, et donc avec Dieu. Je pense que
beaucoup d’hommes et de femmes d’aujourd’hui
pourraient, comme les disciples, reconnaître sans grande
difficulté que Jésus a été un prophète,
qu’il a parlé au nom de Dieu, et que cette parenthèse
fut pour un temps, une révélation. Mais pour Jean, la
foi c’est bien autre chose qu’une histoire passée
ou dépassée. C’est bien autre chose qu’une
opinion ou qu’une croyance. C’est bien autre chose qu’une
doctrine ou une morale. C’est une question d’ombre ou de
lumière, de mort ou de vie. Les difficultés font partie
de la foi. Mais elles n’empêchent pas de faire confiance.

 

Ce
Jésus qui semble parfois tout savoir, tout prévoir,
Jean le montre hésitant. Jésus est troublé par
l’épreuve à venir mais confiant : « Vous
croyez maintenant ? Eh bien ! Le moment vient, et il est déjà
là, où vous serez tous dispersés, chacun
retournera chez soi et vous me laisserez seuls. Non… je ne
suis pas vraiment seul, car le père est avec moi ».

Dans
ce dialogue Jean ne craint pas de montrer un Jésus humain. Ce
n’est pas la seule fois dans l’évangile de Jean.
Pensons à ce récit où Jésus était
fatigué du chemin à midi, et qu’il demande à
boire à une femme samaritaine ; ou encore à cet instant
où Jésus pleure devant la mort de son ami Lazare, face
aux reproches de ne pas l’avoir guéri. Et là,
devant sa propre mort, le voici qui s’interroge avec lucidité
sur sa solitude au temps de l’épreuve, puis il se
reprend et dit : « Non, je ne suis pas vraiment seul, car le
père est avec moi ».
Je crois qu’il est
légitime, normal, de douter et d’hésiter. Il n’y
a pas lieu de se mésestimer à l’heure du doute.
La foi suppose qu’une part de doute reste incompressible.
Croire n‘est pas savoir. Croire c’est combattre,
surmonter, dépasser le doute. Mais non point l’anéantir.

Un
poème écrit en prison en 1944 par le pasteur Bonhoeffer
illustre cette lutte intérieure qui mène le croyant du
questionnement et du doute à l’expression d’une
foi affermie. Avec d’autres chrétiens, il avait fondé
l’Église confessante, un mouvement qui avait
courageusement refusé l’alignement de l’Église
sur les doctrines nazies auxquelles il s’oppose dès
1933. Arrêté en avril 1943 en raison de son engagement
dans la résistance et sa participation à un complot
contre Hitler, le théologien sera exécuté en
avril 1945, quelques heures avant la chute du Reich.

Le
doute dont fait preuve Dietrich Bonhoeffer semble envahissant. Mais
la confiance, récapitulée finalement en une seule
phrase, reste beaucoup plus forte :

Qui
suis-je ?

Ils
me voient sortir de ma cellule

Avec
la sérénité tranquille et forte d’un
maître qui sort de chez lui

Qui
suis-je ?

Ils
me voient parler à mes gardiens Avec la liberté
cordiale et claire d’un chef qui leur commande.

Qui
suis-je ?

Ils
me voient encore porter les jours de malheur

Avec
l’impassibilité souriante et fière D’un
vainqueur habitué à vaincre. Et moi, je vois quoi ?

Rien
que faiblesse méprisable et triste…

Qui
suis-je donc ? L’image qu’ils me tendent ?

Ou
celle que me renvoie le miroir de mon seul savoir ?

Impatient,
angoissé, malade, tel un oiseau en cage,

Cherchant
de l’air comme quelqu’un qu’on étrangle,

Appelant
des couleurs, des fleurs, des chants d’oiseaux,

Assoiffé
d’une parole ou d’une présence enfin humaines,
Une
foi éprouvée

Attendant
fébrilement quelque prodige,

Tremblant
d’impuissance pour ceux dont une distance

infinie
me sépare,

Fatigué
et vide à ne plus pouvoir ni prier, ni penser, ni agir,

Et
prêt à tout laisser dans un vertige de lassitude ?

Qui
suis-je ? Lequel de ces deux masques de moi-même ?

L’un
aujourd’hui, l’autre demain ?

Ou
tous les deux dans le même instant ?

Mensonge
aux autres,

Et
pour moi ce miroir de faiblesse douloureuse et vile ?

Ou
semblable encore à l’armée battue

Qui
recule en désordre alors que la victoire est déjà
remportée ?

Qui
suis-je ?

Ô
dérision d’un monologue amer.

Qu’importe,
ô Dieu, puisque tu sais que je suis tien ![1]

 

L’Évangile
invite les croyants à vivre dans une paix en tension avec les
épreuves de la vie. La paix dont le Christ parle « 
n’est pas donnée à la manière du monde »
.
Elle ne suppose pas la fin des conflits, mais elle les affrontera
d’une manière non-violente et courageuse à la
fois. « Soyez courageux ! J’ai vaincu le monde ! »

Cette
dernière parole de Jésus à ses disciples avant
sa mort est pour le moins paradoxale. Jésus va mourir, et il
affirme qu’il a vaincu le monde. N’est-ce pas de la folie
diront certains ? Je crois qu’on peut faire droit à
cette question. Prise isolément, cette parole pourrait être
en effet celle d’un aliéné refusant l’échec.
En 1913, juste avant de partir pour Lambaréné au Gabon
pour y construire un hôpital, le pasteur Albert Schweitzer a
consacré sa thèse en médecine à la santé
mentale de Jésus ! Confronté, à l’aube du
XX
ème siècle,
à des diagnostics psychiatriques péremptoires, il
examine les paroles de Jésus qui peuvent effectivement laisser
perplexes. Docteur autant que philosophe et spécialiste de
l’étude des textes du Nouveau Testament, Schweitzer
montre que certaines paroles de Jésus n’étaient
pas celle d’un malade, sauf à leur faire dire le
contraire de ce qu’elles signifiaient.

Dans
ce sens, la phrase « J’ai vaincu le monde »
n’est pas celle du délire d’un pervers. Jean
témoigne que les puissances qui s’en prennent à
un Dieu venu dans le monde ne l’ont pas empêché de
se révéler. Malgré le procès fait à
ce Dieu-là, le témoignage de la foi a porté des
fruits. Tel un grain de blé qui tombe, meurt puis produit du
fruit, l’Évangile a été semé. La
lutte de Jésus n’est pas celle d’une puissance qui
écraserait l’ennemi. Elle n’est pas non plus celle
d’une victime qui se légitimerait par les épreuves
qu’elle subit.

De
même pour la parole de Jésus : « Je vous ai dit
tout cela pour qu’en moi vous ayez la paix. Vous aurez à
souffrir dans le monde ».
On pourrait penser à ce
besoin que l’on constate dans notre société
d’aujourd’hui de faire parler de soi à n’importe
quel prix, comme si en dehors de la scène médiatique il
n’y avait plus de lieu d’expression de soi. Cela va
jusqu’à des actes racistes, antisémites, des
profanations et du vandalisme… Une façon d’exister,
de se légitimer est de faire parler de soi comme victime.

La
paix dont parle le Christ n’est pas une sorte de souffrance
rédemptrice. Elle est une confiance qui permet de témoigner
et d’aimer malgré l’adversité. Jamais le
Christ ne dit qu’il faudrait rechercher une souffrance. La foi
lucide dont il a vécu m’invite à ne pas me voiler
la face : la dynamique de l’Évangile n’est pas la
logique du monde et toutes les épreuves ne pourront être
évitées sans qu’il y ait reniement et donc
abandon de convictions et de solidarités. Cela dit, la
confiance s’éprouve dans les épreuves.
Rappelons-nous l’apôtre Paul. Apparemment, il n’a
pas connu les communautés johanniques. Avec d’autres
mots, il exprime pourtant une semblable bonne nouvelle d’une
confiance plus solide que les épreuves qui découlent
d’une foi vécue :


« Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ?
Il n’a pas épargné son propre fils, mais il l’a
livré pour nous tous : Comment ne nous donnerait-il pas tout
avec son Fils ? Qui accusera ceux que Dieu a choisis ? Personne, car
c’est Dieu qui les déclare non coupables. Qui peut alors
les condamner ? Personne, car Jésus Christ est celui qui est
mort, bien plus il est ressuscité, il est à la droite
de Dieu et il prie en notre faveur. Qui peut nous séparer de
l’amour du Christ ?


La détresse le peut-elle ou bien l’angoisse,
ou encore la persécution, la faim, les privations, le danger,
la mort ? Comme le déclare l’Écriture : “à
cause de toi, nous sommes exposés à la mort tout le
long du jour, on nous traite comme des moutons qu’on mène
à la boucherie.” Mais en tout cela nous remportons la
plus complète victoire par celui qui nous a aimés. Oui,
j’ai la certitude que rien ne peut nous séparer de son
amour : ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni d’autres
autorités ou puissances célestes, ni le présent,
ni l’avenir, ni les forces d’en haut, ni celles d’en
bas, ni aucune chose créée, rien ne pourra jamais nous
séparer de l’amour que Dieu nous manifesté en
Jésus-Christ notre Seigneur. »
(Ro 8.31-39)

 

La
liste de tout ce qui peut empêcher le croyant de continuer à
placer sa confiance en Dieu est impressionnante : Paul parle de
détresse, de persécution, de mort. Et pourtant il y a
ce même paradoxe que chez Jean : « Rien ne pourra nous
séparer,
dit il, de l’amour que Dieu nous a
manifesté en Jésus-Christ ».

Même
lorsqu’il n’y a pas d’opposition frontale à
la foi, il faut du courage pour être témoin. Si
aujourd’hui, les chrétiens ne risquent pas leur vie, du
moins chez nous, il faut du courage car il n’est pas facile de
témoigner de la foi de Jésus-Christ car celle-ci est
confrontée aux puissances qui asservissent l’humain.

C’est
ainsi que la foi est éprouvée, au double sens de ce
mot. Mise à l’épreuve et affirmée. Encore
une fois, on ne recherchera pas l’épreuve pour
elle-même. Cela n’aurait rien à voir avec
l’Évangile du Christ venu à la rencontre des
hommes et des femmes de son temps, dans ce monde que Dieu a tant
aimé. Mais cette mise à l’épreuve de la
foi peut être l’occasion de l’éduquer. Par
exemple en lui confirmant sa valeur, à l’instant où
elle ne se sent elle-même que fragile et craintive.

Tout
au long des derniers entretiens entre Jésus et ses disciples,
dans l’évangile selon Jean, les situations évoquées
n’ont pas toujours été des plus faciles : un Dieu
qui s’absente, une foi contestée, des temps de crise.
Des personnes éprouvées dans leur foi, confrontées
au doute, à la peur, à la haine et à la
précarité. Des croyants qui perdent la sécurité
de leur monde traditionnel, réel ou imaginaire, avec ses
repères, ses valeurs, ses protections. Et pourtant, la
réception des dernières paroles de Jésus
inaugure une nouvelle relation de foi avec Dieu. Celle-ci change la
vie du croyant ou de la communauté qui s’y engage, à
la manière des personnes résilientes qui reconstruisent
leur vie bien que les blessures du passé semblent
insurmontables à d’autres. La paix, l’amour et la
joie sont données par les paroles et l’Esprit du Christ.

Que
peut faire l’homme d’aujourd’hui, lorsqu’il
constate que les éléments de la foi chrétienne
dont il a connaissance ne lui parlent pas, ou ne lui parlent plus ?
S’arc-bouter à celles-ci ? Tout rejeter ? Pourquoi ne
pas acquiescer à une bonne nouvelle qui lui est adressée,
en entrant dans une nouvelle démarche de foi ? Une foi
éprouvée, qui certes peut être chancelante, mais
cependant confiante et affermie car encouragée par la parole
du Christ.

 

Pour
terminer ces six méditations de Carême voici, comme un
encouragement pour vivre une foi éprouvée, quelques
paroles de l’apôtre du combat non-violent des noirs et
des pauvres, le pasteur Martin Luther King, assassiné à
Memphis le 4 avril 1968 :

J’entendis
une voix intérieure me dire :

« 
Martin Luther, lève-toi,

Lève-toi
pour le droit,

Lève-toi
pour la justice,

Lève-toi
pour la vérité.

Et
je serai avec toi.

Même
jusqu’à la fin du monde ».

Oui,
je vous le dis, j’ai vu l’éclair.

J’ai
entendu le grondement du tonnerre.

J’ai
entendu les forces du mal se jeter sur moi

essayant
de s’emparer de mon âme.

Mais
j’ai entendu la voix de Jésus

me
disant de poursuivre le combat.

Il
promit de ne jamais m’abandonner,

de
ne jamais me laisser seul…

Et
maintenant je marche,

en
croyant en lui.





[1]
Diedrich BONHOEFFER,
De la vie communautaire, Cerf/Labor et Fides, Paris, 1983.