Carême 2002 : Il y a un temps pour toute chose

Un temps à vivre, un moment à saisir

Ecclésiaste 3 verset 1

Parole du Sage du premier Testament de la Bible, Qohéleth :
Pendant que tu es jeune, souviens-toi de ton Créateur.
Souviens-toi de lui avant l’arrivée des jours mauvais,
avant le moment où tu diras : "Je n’ai plus envie de vivre."
A ce moment-là ,
le soleil et la lumière paraissent sombres,
la lune et les étoiles s’éteignent,
les nuages reviennent après la pluie.
Alors les gardiens de la maison tremblent de peur,
les gens forts se courbent,
les femmes arrêtent de piler, parce qu’elles sont trop peu nombreuses,
celles qui regardent par la fenêtre perdent leur beauté.
Alors la porte qui donne sur la rue se ferme,
les pilons restent silencieux.
L’oiseau arrête de chanter, toutes les chansons se taisent.
Alors la route qui monte fait peur, la marche effraie.
Les cheveux deviennent blancs comme un arbre en fleur,
le corps est lourd comme une sauterelle qui retombe à terre,
la vie s’en va comme le fruit qui tombe de l’arbre.
Oui, un jour, chacun s’en va vers la tombe,
qui sera sa dernière demeure.
Et les pleureuses sont déjà dans la rue.
Alors le fil d’argent se détache,
la coupe d’or se brise,
la jarre pleine se casse,
la corde du puits se détache.
La poussière retourne à la terre d’où elle vient,
le souffle de vie retourne à Dieu qui l’a donné.
Le Sage dit :
"Tout part en fumée, rien ne mène à rien."
(Qo. 12 / 1-8)

Ces paroles mélancoliques, c’est un vieil homme qui les a écrites. Seule une personne âgée, qui vit ce qu’elle est en train de décrire, peut écrire de tels mots, pour parler de la vue qui baisse, de l’oreille qui se fait dure, des forces qui s’en vont, tout cela lentement, insensiblement, mais irrémédiablement. Il a tout eu, Qohéleth, dans la vie. Il a eu tout ce qu’un homme peut désirer, et il le dit, dans son livre. Il a eu la richesse et le pouvoir, il a eu l’estime et le plaisir. Il a goà »té à tout, avec appétit, et il en a vu aussi les limites. Puis vient le temps où tout s’en va, le bout du voyage. Tout le quitte et il se prépare à tout quitter. Il y a de la mélancolie et de la nostalgie, dans ce qu’il écrit. Il y a de l’amertume aussi : "Tout part en fumée, rien ne mène à rien." A quoi cela sert-il, de vivre ? Pourquoi tout ce qui nous est donné nous est-il aussi repris ? Il nous ressemble beaucoup, cet homme qui est mort depuis des millénaires, et nous lui ressemblons beaucoup.

Un temps nous est donné à vivre, et ce temps, d’après les dernières statistiques, est de plus en plus long. Il nous paraît court, ce temps à vivre, quand nous sommes jeunes, et c’est vrai qu’il est court : vivre 80 ans, c’est vivre 29 000 jours. Ce n’est pas un nombre considérable, à tout prendre, mais cela pèse lourd. Le temps passe vite, entre le berceau et le cercueil. Aucun de nous ne sait quand il passe son apogée. Le vieillissement nous fait peur. Ce que Qohéleth décrit nous fait peur. Nous avons à la fois envie de vivre longtemps et peur de vieillir. Les conséquences de l’allongement de la durée de la vie, c’est aussi des maladies dont on parlait peu autrefois, et c’est le risque d’avoir à vivre une longue dépendance. Malgré les énormes transformations des maisons de retraite et des résidences de personnes âgées, la plupart d’entre nous ont peur du moment où il faudra y entrer. Peur d’un temps qui paraître toujours trop long, quand on ne peut plus rien faire d’autre que de le regarder passer.

Quand nous sommes actifs, nous ne voyons pas les jours passer. Nous sommes trop pris par ce que nous avons à faire et par les projets à poursuivre. Chaque jour nous refaisons les mêmes gestes. Nous nous levons, nous faisons notre toilette, nous nous restaurons... Chacun de nous a trouvé pour ses journées un rythme, des habitudes, une organisation. Les événements du monde eux-mêmes nous semblent étrangement répétitifs. L’actualité ne nous apporte pas de grandes surprises, n’en déplaise aux fournisseurs de "scoops". Qohéleth le constatait déjà de son temps : ce sont toujours les mêmes mobiles qui font agir les hommes. C’est la soif de pouvoir, la soif d’argent, la soif de plaisir. Alors, qu’est-ce qui peut changer ? Ce qu’on appelle les nouvelles ne fait jamais qu’illustrer quelque chose qui est immuable. "Ce qui a existé existera encore. Ce qui a été fait se fera encore. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil.", écrit Qohéleth (1/ 9). Quand nous sommes actifs, chaque jour suit l’autre et y ressemble terriblement. Le visage que je vois dans le miroir aujourd’hui ressemble trait pour trait au visage que j’y voyais hier. Et pourtant chaque jour fait son oeuvre sur notre visage, sur notre corps et sur nos facultés. Nous ne nous en rendons simplement pas compte. Il faut revoir des amis longtemps après une rencontre pour constater qu’ils ont changé, et donc que nous avons aussi changé. Il faut feuilleter un album de photos pour voir ce qu’on était et ce qu’on ne sera plus jamais. D’ailleurs la photographie n’est-elle pas une de ces tentatives assez vaines que nous avons trouvées pour essayer de figer le temps ? La suite des jours qui se ressemblent, l’actualité qui se répète, tout cela nous donne l’impression, ou nous berce de l’illusion, que le temps est immobile, et que nous sommes immortels. Je crois qu’il est sain de ne pas vivre en pensant sans cesse que la vie finira, et qu’il est malsain de penser sans cesse à la mort. On ne vit pas, on passe à côté de sa vie, si on ne pense qu’à sa fuite et à sa fin. Après tout, Jésus a bien dit : "Ne vous faites pas de souci pour demain. Demain se fera du souci pour lui-même. La fatigue d’aujourd’hui suffit pour aujourd’hui." (Matthieu 6/ 34). Mais on peut dire aussi que nous étourdissons de travail, d’obligations et de loisirs pour ne pas penser au temps qui passe, et pour éviter de nous poser les graves questions du sens et du but de la vie humaine et de tout ce que nous faisons. Et cela aussi nous fait passer à côté de la vie.

Jésus raconte une histoire : Un homme riche a des terres qui produisent une bonne récolte. Il se demande : "Qu’est-ce que je vais faire ? Je n’ai pas assez de place pour mettre ma récolte." Alors il se dit : "Voilà ce que je vais faire : je vais démolir mes greniers et en construire de plus grands. J’y mettrai toute ma récolte et mes richesses. Ensuite je me dirai à moi-même : Mon ami, tu as là beaucoup de richesses, pour de nombreuses années. Repose-toi, mange, bois, amuse-toi !" Mais Dieu lui dit :"Tu es fou ! Cette nuit, je vais te reprendre ta vie. Et tout ce que tu as mis dans tes greniers, qui va l’avoir ? Jésus ajoute : "Voilà ce qui arrive à celui qui cherche des richesses pour lui-même, mais qui n’est pas riche pour Dieu." (Luc 12/ 16-21)

On peut tout accumuler : l’argent, les maisons, les précautions. On peut tout accumuler, sauf le temps. On ne peut pas le mettre en réserve pour le retrouver plus tard et en profiter. On ne peut pas le mettre de côté pour l’avoir devant soi, comme on le dit parfois de ceux qui se constituent un bas de laine. Le temps est un trésor qui s’érode inexorablement. Plus on en a entassé derrière soi, et moins on en a devant soi. L’homme riche de l’histoire n’y a pas pensé. Nous ne sommes pas propriétaires de notre temps, même si nous en sommes responsables, et responsables d’abord devant nous-mêmes.

Car au fond c’est de cela qu’il s’agit. Certains se demandent s’il y a une vie après la mort. Certains même ne vivent pas leur vie parce qu’ils ne pensent qu’à la vie après la mort, et nous avons vu ce que le Sage du premier Testament, Qohéleth, en pense. Mais une autre question est de savoir s’il y a une vie avant la mort. Sommes-nous vivants avant de mourir ? L’homme riche dont Jésus nous parle était mort bien avant sa mort subite. Il était mort parce qu’il était passé à côté de la vie. Il était mort parce qu’il ne savait pas vivre.

Qohéleth, notre vieux Sage, qui refusait de penser à l’éternité et qui concentrait son souci sur la vie présente, dirait que cet homme est passé à côté de la vie parce qu’il a remis le plus important à plus tard. Le plus important, pour Qohéleth, ce n’était pas comme pour un pieux évangéliste chrétien de penser au salut de son âme, parce que pour Qohéleth il n’y avait pas de salut de l’âme et même pas d’âme à sauver. Il y avait simplement une vie à vivre le mieux possible. Et le plus important dans cette vie est à ses yeux d’avoir un temps pour toute chose, et de savoir saisir les moments. Or notre homme riche a remis à plus tard le temps de la fête, le temps de la détente. Voici ce qu’écrit Qohéleth : "Voici ce que je pense : le mieux pour les humains, c’est de manger et de boire, de profiter des résultats de leur travail pendant la vie que Dieu leur donne. C’est la part qui leur revient. En effet, Dieu peut donner à quelqu’un d’être riche, d’avoir des biens et de s’en servir. Cette personne peut alors profiter de la part qui lui revient, des résultats de son travail. C’est là un don de Dieu. Alors elle oublie que sa vie est courte, parce que Dieu remplit son coeur de bonheur." (Qo. 5/ 17-19). Bien sà »r, c’est un peu une sagesse terre-à -terre et réservée à une catégorie de gens privilégiés. Mais ce que Qohéleth veut dire, c’est qu’il ne faut pas remettre à plus tard les bons moments de la vie. Il faut savoir les saisir, savoir les prendre au vol dans la monotonie des jours, sans attendre de s’être trop épuisé pour en profiter. L’homme riche de l’histoire n’a vécu que pour travailler et accumuler, il n’a pas su saisir les moments de joie qui s’offraient à lui, il n’a pas su les prendre. Il les a mis de côté pour plus tard. Pour lui, il n’y a pas eu de plus tard, et il n’a pas su vivre. Il était mort avant d’être mort.

Mais il y a autre chose qui montre que cet homme était déjà mort avant d’être mort. Cet homme ne parle qu’à lui-même. Il n’a pas de vis-à -vis. Il est peut-être croyant (à l’époque de Jésus il n’y avait pas d’incroyant réel), mais il ne parle pas à Dieu, il ne pense pas à lui. Il a peut-être de la famille et des amis, mais il ne parle des ses projets à personne, sauf à lui-même. Il est déjà mort parce qu’il vit comme s’il était seul, sans relations avec personne. Il est déjà mort parce que toute sa vie est centrée sur lui-même et sur ses biens matériels. Il est passé à côté des autres et il est passé à côté de Dieu. Il est passé à côté des moments de rencontre qui donnent du sens au temps à vivre. Il est passé à côté de la fête. Selon la parole de Jésus, il n’a été riche que pour lui-même, et sa richesse s’est limitée à sa force de travail et à ses biens matériels. Content de lui sans doute, mais à côté de la vie. Il n’a pas su saisir les moments.

Je pense que Jésus n’a pas raconté cette histoire pour nous dire de vivre en nous préparant au moment de la mort. Il n’a pas raconté cette histoire pour dire qu’il est mauvais de faire consciencieusement son travail, ou même de faire des projets. Jésus n’est pas venu nous apprendre à vivre dans la perspective de la mort inévitable : cela, c’est plutôt le message de Qohéleth. Jésus-Christ est venu nous inviter à sortir de la mort et à commencer une résurrection avec lui, par la force de son Esprit en nous. Jésus-Christ est venu nous appeler à vivre des relations nouvelles avec les autres et avec Dieu, relations qu’il appelle amour. Ce n’est pas à la mort que nous avons à nous préparer, même si nous devons la regarder en face. Les moments à saisir, ce sont des rencontres vraies, des rencontres qui font vivre. Rencontres avec les autres, rencontres avec Dieu.

Avant ses paroles mélancoliques sur le vieillissement, que nous avons entendues au début, Qohéleth écrit : Pendant que tu es jeune, souviens-toi de ton Créateur. Souviens-toi de lui avant l’arrivée des jours mauvais, avant le moment où tu diras : "Je n’ai plus envie de vivre."

Qohéleth ne demande pas aux jeunes de vivre comme des vieux. Il ne leur demande pas d’assombrir leur existence en pensant à Dieu. Il est vrai que, dans la société d’aujourd’hui, on pense facilement que les préoccupations religieuses sont réservées au grand âge, pour quand on n’aura rien d’autre à faire, pour quand on aura vécu sa vie. Il est vrai aussi que l’on pense que Dieu n’est là que pour nous gâcher la vie, que pour nous empêcher de vivre, et qu’il vaut mieux l’oublier tant que l’on peut croquer la vie à pleines dents. Pour être juste, il faut aussi dire que les croyants, et parmi eux les chrétiens, respirent souvent si peu la joie de vivre que l’on peut comprendre ce genre de réflexion.

Non, Qohéleth ne souhaite pas que nous assombrissions notre vie en pensant à Dieu. Ce serait étonnant de la part de quelqu’un qui voit les dons de Dieu plutôt dans les plaisirs de la vie que dans les joies spirituelles. Il dit quelque chose de surprenant : c’est avant l’arrivée des jours mauvais qu’il faut se souvenir de Dieu, avant le moment où l’on dira : "Je n’ai plus envie de vivre." Il faut avoir envie de vivre pour penser à Dieu. Le pasteur que je suis sait bien qu’il y a là quelque chose de profondément vrai. Quand une vie n’a pas été soutenue par l’amitié de Dieu, quand elle n’a pas été habitée par l’espérance, ce n’est pas au moment où tout s’en va, où l’on ne se voit pas d’autre horizon que la mort, et même où l’on attend la mort comme un soulagement, que l’on a envie de s’ouvrir à cette amitié et à cette espérance. On n’a plus envie de vivre, et donc on ne peut plus accepter ce qui est une force pour vivre. Cela, je l’ai constaté bien des fois. On est passé à côté de la rencontre qui pouvait transformer cette lente descente vers la mort, qui ne commence pas avec la vieillesse, en montée vers la vie promise, ou plutôt vers la glorification de la vie donnée.

Car ce que Dieu propose, ce n’est pas de rétrécir notre vie, ce n’est pas de la couper des réalités terrestres. Cette manière de voir vient d’un certain christianisme qui s’était coupé de ses racines bibliques, et qui a séparé l’homme et le monde en morceaux. D’un côté l’âme et la vie spirituelle, de l’autre le corps et les soucis matériels. D’un côté le monde matériel et mauvais, de l’autre le ciel et la pureté. On en a déduit que tous ces morceaux étaient étrangers l’un à l’autre, et que s’il y avait un temps pour tout, il y avait un temps pour les affaires de ce monde et un temps pour les affaires de l’autre. Ce qu’on a perdu de vue, c’est que Dieu est devenu un homme pour que nos vies ne soient plus des vies écartelées entre deux mondes, entre la poussière et le Souffle, entre le présent et l’éternité. Ce qu’on a perdu de vue, c’est que Dieu nous propose de vivre avec le Christ des vies ressuscitées, où le travail et le repos, la peine et la joie soient habitées de confiance, d’espérance et d’amour. Ce qu’on a perdu de vue, c’est que la présence de Dieu est lumière, et non assombrissement. Mais nous dit l’Evangile de Jean, la lumière brille dans les ténèbres, mais les ténèbres ne l’accueillent pas. L’homme a peur de ce qu’il peut perdre dans la rencontre avec Dieu. Or tout ce qu’il peut y perdre, c’est ce qui fait sa mort. C’est la haine, c’est l’amertume, c’est le poids du passé, c’est le désespoir. Ce n’est pas la fin de notre vie que Dieu veut assister, quand nous n’avons pas le goà »t de vivre. C’est tout le cours de notre vie que Dieu veut habiter, pour que nous ressemblions au Christ, et que nous aimions la vie au point d’avoir pour elle des ambitions d’éternité.

C’est pour cela qu’il ne faut pas remettre à plus tard, contrairement à l’homme riche de la parabole. Il y a de ces moments de nos vies où Dieu nous fait signe, pour nous ressusciter. Il y a effectivement des moments décisifs. Les évangiles sont pleins de ces moments où le Christ est passé à côté de quelqu’un, s’est arrêté un instant et a appelé à sortir d’une mort pour entrer dans la vie avec lui. Et nous voyons bien que les réponses ont été diverses. Des gens vivaient leur vie de tous les jours. Ils faisaient les gestes monotones de leur travail. Ils étaient accaparés par leurs soucis quotidiens. Et soudain, au milieu de ces habitudes, au milieu de ce temps immobile, il y a eu irruption de quelqu’un qui pouvait changer leur vie en profondeur, même si elle pouvait rester la même en apparence. Jésus était un prédicateur itinérant. Il passait d’en endroit à un autre. Il proclamait son message et il lançait son appel, puis il allait plus loin. Il fallait réagir vite, décider vite si on prenait pour soi ce message et cet appel à entrer dans la vie. Nous, nous vivons dans une société où le christianisme est implanté depuis longtemps. Nous trouvons partout des églises construites depuis longtemps, et même si elles sont peu visitées, nous avons l’impression qu’elles sont là pour longtemps encore, et que longtemps encore nous y trouverons de quoi satisfaire nos besoins religieux, si nous en avons. Cela nous rassure peut-être. Cela nous dit que nous avons du temps devant nous, et que nous pouvons penser à autre chose. Et c’est ainsi que nous pouvons laisser passer le moment où le Christ passe à côté de nous, le moment où Dieu peut nous ressusciter, où son Esprit peut nous guérir de ce qui nous fait mal et délivrer de ce qui nous enchaîne, et où nous pouvons commencer à vivre avec le Christ.

Dans le deuxième Testament, la lettre aux Hébreux insiste sur le mot "aujourd’hui", en reprenant une parole d’un Psaume du premier Testament : "Aujourd’hui, si vous entendez la voix de Dieu, ne fermez pas votre coeur, comme autrefois..." Et l’auteur de cette lettre écrit : "Aujourd’hui, Dieu continue à vous appeler. Alors chaque jour, donnez-vous du courage les uns aux autres pendant que vous entendez cet appel. Ainsi le péché ne vous trompera pas, et parmi vous personne ne se fermera." (Hébreux 3/ 7 et 13).

Il y a un certain nombre de choses que nous ne pouvons pas choisir. Nous ne choisissons pas de naître et nous ne choisissons pas d’être mortels. Nous ne choisissons pas l’époque où nous vivons et nous ne choisissons pas le temps que nous avons à vivre. Nous ne choisissons pas la fuite du temps. Dans ce temps à vivre nous ne choisissons pas les événements du monde qui vont influer sur nos vies. Nous ne choisissons pas, parce que nous ne les connaissons pas à l’avance, les rencontres qui vont bouleverser le cours de nos jours et leur donner une saveur nouvelle. Parmi ces rencontres, il y a celle de Dieu. Il peut croiser notre route de bien des manières, par une rencontre personnelle, une lecture, un discours, une oeuvre d’art, et même au travers de ces institutions dévaluées qu’on appelle les Eglises. Peu importe. Nous savons bien, au fond, reconnaître sa voix quand il s’adresse à nous. Nous sentons bien en nous une peur, celle de perdre de qui fait notre mort, celle de voir notre vie changer, notre vie organisée pour durer selon nos projets ou selon nos habitudes. Oui, nous savons bien reconnaître la voix de Dieu, et nous sommes toujours tentés de remettre à plus tard. Plus tard, quand j’aurai vécu tout ce que je me suis promis de vivre. Plus tard, quand j’aurai le temps. Plus tard, quand je n’aurai plus rien à perdre. Plus tard, quand je me serai rendu digne de cette rencontre... Nous ne choisissons pas le temps que nous avons à vivre, et nous ne choisissons pas les moments où Dieu croise notre route. Nous pouvons choisir simplement de dire "oui" ou "non" au commencement de notre résurrection à chacun de ces moments... aussi longtemps qu’il nous est possible de dire "aujourd’hui".

Je vous invite à prier avec Jean-Yves Quellec :

En ce temps fugitif de l’histoire des hommes,
à cette heure perdue
dans l’immensité des siècles,
à cette place infime où s’écoulent nos vies,
nous te rendons grâces et nous te bénissons,
Dieu des commencements,
Dieu des promesses sans mesure,
Dieu fidèle pour toujours.

Nous te rendons grâces et nous te bénissons
pour Jésus-Christ, ton Fils,
qui fait de notre temps le seuil de l’éternel,
qui donne à chaque instant
le poids d’un millénaire,
et sème son esprit en tous lieux de ce monde.

Nous te rendons grâces et nous te bénissons
pour cet esprit de lumière
qui nous fait désirer
le temps d’un plus grand jour,
qui travaille en nos coeurs pour hâter sa venue,
et guide nos pas incertains
vers le Royaume de la joie.
Père de tous les hommes, nous te rendons grâces
et nous te chantons.

Amen.

(Jean-Yves QUELLEC, Dieu nous prend en chemin, le Centurion)