Carême 1937 : LE GRAND à€¦’UVRE DE DIEU

UNE GRANDE NUÉE DE TÉMOINS

Une
foi qui est obéissance et renouvellement de vie, et non pas une foi complétée
par l’obéissance pour parvenir à une vie nouvelle. Une grâce qui est toujours
celle de Dieu quand, en Jésus-christ, elle est accordée à l’homme : tel est
le grand œuvre de Dieu
. Tel nous l’avons découvert dans l’Ecriture Sainte.
Et quelques-uns ont pensé : certes, tout cela est vrai ! Mais c’est bien
l’individualisme protestant, soucieux uniquement des rapports de l’âme avec
Dieu, toujours menacé de devenir un égoïsme, sinon un orgueil spirituels. Et
peut-être d’autres inversement ont-ils réfléchi : dans cette religion de la foi
nue, du salut rigoureusement gratuit, où est la place d’un épanouissement de la
personnalité ? Combien tout ceci est négatif, négateur de nous-mêmes ! Combien
nos énergies y sont peu sollicitées !

Ces
deux objections réclament l’une et l’autre, diversement, qu’il soit question de
l’Eglise : l’église pour corriger les excès ou les illusions d’une
expérience chrétienne trop directe, trop peu contrôlée, et l’église pour
manifester les puissances de bonne volonté, de courage, de persévérance que nous
sommes disposés à offrir à Dieu !

A
quoi nous pouvons répondre simplement : tout ce que nous avons dit, nous ne
l’avons jamais dit que dans l’Eglise, dans la communion de l’Eglise. Nous
ne pouvions le dire que dans l’Eglise. Et peut-être est-ce la seule façon
légitime de parler de l’Eglise que de parler dans l’Eglise. La
vieille formule traditionnelle : « Ubi Christus, ibi ecclesia » , là où est le
Christ, là est l’Eglise , suffit à l’indiquer. Mais il est concevable qu’en
retournant cette formule, on pose une vraie et nécessaire question ; une
question qui concerne le grand œuvre de Dieu. Autrement dit, il est
légitime qu’on demande : est-il vrai que là où est l’Eglise, le Christ soit là 
nécessairement ?


Nous allons ce soir nous efforcer de répondre à cette vraie question, en
définissant le rapport de Jésus-Christ avec son Eglise, et nous serons par
là -même conduits à considérer, sous un angle nouveau, la foi, l’obéissance et
l’espérance du chrétien.

*
* *

A
vrai dire, il ne faut pas retourner la formule. Il faut s’en tenir
rigoureusement et strictement à la présence du Christ comme constituant,
entretenant et vivifiant l’Eglise. Il n’y a pas d’une part Jésus-Christ et
d’autre part l’Eglise, mais vraiment, toujours et uniquement, Jésus-Christ, son
œuvre unique, dont il ne partage avec personne l’initiative ou la
responsabilité. Pour qu’on puisse dire : « Là où est l’Eglise, là est le
Christ », il faut dire d’abord et toujours : « Là où est le Christ, là est
l’Eglise ». Car l’Eglise n’est pas quelque correctif à une présence, trop
individuellement conçue, de Jésus-Christ à l’âme du fidèle ; et pas davantage,
elle n’est sous aucune forme, une présence supplémentaire, nécessaire à l’œuvre
du salut, la présence de l’homme, comme s’il fallait ajouter quelque complément
à ce que fait Jésus-Christ, Jésus-Christ seul. Non, quand le Seigneur de
l’Eglise est là , l’Eglise s’y trouve avec lui, et donc l’homme. N’est-il pas
éternellement médiateur, c’est-à -dire toujours appelant, toujours recrutant,
toujours entretenant son Eglise ?

Il
faut donc écarter toute conception de l’Eglise qui en découvrirait l’origine
dans une volonté ou une décision humaine, qui en ferait une société religieuse
librement constituée, fà »t-ce pour adorer ou annoncer Jésus-Christ, comme telle
autre association s’assigne un but moral ou spirituel. Et à plus forte raison
faut-il rejeter toute conception qui remplacerait Jésus-Christ par l’Eglise,
fà »t-ce pour que celle-ci fasse l’œuvre de Jésus-Christ et devienne ainsi entre
lui et l’homme une nouvelle médiation divine. Lorsque Jésus-Christ dans son
ordre dernier, envoie ses disciples dans le monde « pour qu’ils instruisent
les nations, les baptisent au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit et leur
apprennent à garder toutes ses prescriptions »
(Matthieu 28/19-20), bref,
quand il leur confie le ministère de l’Eglise, il ajoute aussitôt à l’ordre de
cette promesse : « Et voici je suis avec vous tous les jours jusqu’à 
la fin du monde »
. Relisez les récits de la fondation de la première
communauté chrétienne à Jérusalem : « Chaque jour, le Seigneur ajoutait à 
l’Eglise ceux qui étaient sauvés »
(Actes 2/47). Tout le Nouveau Testament,
parlant du corps du Christ, comme tout l’Ancien Testament parlant du peuple élu,
ne cessent de souligner que nous ne sommes pour rien dans la fondation de
l’Eglise, qu’elle est le grand œuvre de Dieu, qu’elle existe de par cette
volonté souveraine avant que nul ne songe à lui appartenir, qu’elle est
identique au choix divin par lequel nous sommes réconciliés avec Dieu.


Ceci dit, que signifie ce mot nouveau ? Pourquoi cet autre terme pour désigner
l’œuvre de salut opéré en Christ crucifié ?


Eglise, c’est-à -dire une assemblée convoquée. Une assemblée, un peuple,
un corps. De même qu’en appelant Abraham, Dieu appelait en lui toute sa
postérité et la lui donnait, de même en appelant en Christ « tous les
fatigués et les chargés afin qu’ils soient soulagés »
(Matthieu 11/28), Il
appelle à la vie, Il crée un Israël nouveau, un peuple qui lui est acquis.
Relisez les grands chapitres de Saint Paul sur l’élection divine (Romains 9-11),
cette élection n’y est pas quelque événement individuel dans son intention et
même pas dans sa forme ; elle vise à former une collectivité ; elle crée une
nouvelle humanité, elle veut être un salut pour tous : « Je ne
veux pas
, écrit l’apôtre, que vous ignoriez, frères, ce mystère : c’est
qu’une partie d’Israël est tombée dans l’endurcissement jusqu’à ce que la
totalité
des païens soit entrée »
(Romains 11/25), et un peu plus loin :
« Dieu a enfermé tous les hommes dans la désobéissance pour faire miséricorde
à tous »
(11/32). Relisez le passage bien connu de l’apôtre Pierre :
« Vous, au contraire, vous êtes une race élue, un sacerdoce royal, une
nation sainte, un peuple acquis, afin que vous annonciez les
vertus de Celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière, vous
qui autrefois n’étiez pas un peuple, et qui maintenant êtes le peuple de
Dieu, vous qui n’aviez pas obtenu miséricorde, et qui maintenant avez obtenu
miséricorde »
(1 Pierre 2/9-10). Ecoutez Jésus lui-même, enseignant à ses
disciples à prier « Notre Père », et non pas « Mon Père »,
promettant que « là où deux ou trois sont assemblés en son nom, il est
au milieu d’eux »
(Matthieu 18/20). Voyez-le fonder le collège apostolique,
instituer comme signe de sa présence le sacrement de la communion des fidèles !
Il faut bien comprendre, dans sa profondeur, ce caractère de la vocation divine.
Pas plus qu’il n’y a d’abord la foi, et puis les œuvres, pas d’avantage
l’élection personnelle, puis l’incorporation de l’élu à l’Eglise. C’est le même
acte divin, rien que divin, qui nous donne la paix avec Dieu et nous réconcilie
avec nos frères. Il n’y a pas un individualisme de la foi qui devrait être
corrigé, voire complété par l’Eglise : tout individualisme de la foi est
impossible ; car il n’y a pas de foi hors de la communion des fidèles, hors de
l’Eglise. Là où le Christ est présent, là est nécessairement l’Eglise.

*
* *


Mais cette formule a un deuxième sens. Elle ne définit pas seulement l’origine
de l’Eglise. Elle en caractérise très précisément l’existence. Autrement
dit, elle spécifie quelle présence divine détermine la vie de l’Eglise. C’est
Jésus-Christ, Jésus-Christ tout entier, Jésus-Christ Seigneur et Sauveur, au
plein sens de ces deux termes, qui entretient la réalité de l’Eglise autant
qu’il la fonde.


Jésus-Christ est présent dans son Eglise comme Seigneur, c’est-à -dire y
exerçant la seigneurie de Dieu, Sa souveraineté absolue, n’y partageant avec
aucun autre la domination et la gloire, n’autorisant aucune autre obéissance de
l’Eglise que celle qui lui est rendue. C’est sur la confession de Pierre que
l’Eglise a été fondée, sur cette révélation de Dieu qui fit reconnaître par
l’apôtre en Jésus « le Christ, le Fils du Dieu vivant ». Jésus lui dit
alors : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les
portes du séjour des morts ne prévaudront pas contre elle. Je te donnerai les
clefs du royaume des cieux : ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les
cieux et ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux »

(Matthieu 16/18-19). De même qu’à son origine, tout au long de la vie de
l’Eglise, c’est la divinité de Jésus-Christ, connue et confessée, qui
unit les fidèles, qui les incorpore au corps du Christ. Jésus n’est pas pour eux
je ne sais quel prophète dépositaire d’une sagesse surnaturelle, le plus parfait
des enfants des hommes, le chef d’une grande entreprise auquel on accorde une
fidélité terrestre, fà »t-elle absolue ; il est vraiment venu d’En Haut, parlant
de ce qu’aucun homme ne sait, révélant le mystère à jamais caché du Dieu
inaccessible, exerçant un pouvoir qu’on ne discute pas. Quand il n’est pas ainsi
connu, bibliquement il n’y a pas d’Eglise. Aussitôt qu’il commande avec cette
autorité d’En Haut et qu’il obtient la décision d’une obéissance sans réserve,
fà »t-ce celle de deux ou trois, le mystère de l’Eglise est présent : Jésus-Christ
le Seigneur, c’est-à -dire le souverain absolu qui régit personnellement son
corps, comme dans la vie physique la tête commande au corps ; l’Eglise corps du
Seigneur, c’est-à -dire l’assemblée de ceux qui lui sont soumis, qui ne veulent
jamais lui retirer leur fidélité, et donc jamais disposer de lui. Ainsi l’Eglise
est véritablement Eglise, non pas en tant qu’elle commande, mais en tant qu’à 
chaque instant elle obéit, elle veut obéir, elle refuse de se substituer à son
Seigneur. Elle ne remplace pas le Maître absent, elle fait la volonté du Maître
présent. Elle n’exerce pas de domination sur les héritages du Seigneur (1 Pierre
5/3), même avec une délégation de pouvoir ; elle est le troupeau du Seigneur qui
n’a qu’un seul Berger. Toujours servante, elle n’a jamais d’autorité sur ses
fidèles que celle qu’elle subit joyeusement, que celle dont elle vit.


Jésus-Christ est présent dans son Eglise comme Sauveur, c’est-à -dire
comme Celui qui toujours fait grâce vraiment, complètement, gratuitement. A
aucun moment de la vie de son Eglise, il ne cesse d’être pour elle le Christ
crucifié
, comme si dans sa totalité ou dans l’une quelconque de ses parties,
celle-ci pouvait jamais avoir moins besoin de sa miséricorde. Il ne l’entraîne
pas dans la gloire de Dieu, où Il est assis à la droite du Père, sinon dans
l’espérance et dans la foi. Il ne l’emmène pas au-delà du Vendredi Saint pour la
sanctifier d’une autre façon que par son sacrifice. Il se « l’acquiert sans
cesse par son sang »
(Actes 20/28), et il la maintient « dans l’unité de
l’Esprit par le lien de la paix »
(Ephésiens 4/3), la paix qu’il lui donne
par son expiation. Ainsi l’Eglise ne vit jamais que du pardon et c’est quand
elle en vit qu’elle peut l’annoncer avec autorité, liant et déliant dans le ciel
et sur la terre. Elle n’ajoute pas sa grâce propre à la grâce qui lui est faite.
Elle ne complète pas le trésor des mérites du Christ. Elle ne fait pas de
l’homme un homme moins pécheur : elle déclare à l’homme que son péché lui est
pardonné. Elle ne dispense pas le salut : elle le croit et le prêche et, dans
cette foi et ce message, elle le reçoit.


Tout ceci revient à dire que l’Eglise, ce sont vraiment les membres du corps de
Christ. Le chef, la tête est autre chose que le corps. Mais le corps tout
entier, malgré les diversités des dons et des ministères, reste également
assujetti à la tête, également lié à elle par la grâce dont il a, toujours et
dans toutes ses parties
, besoin. , Tel est l’un des sens de la notion
évangélique du sacerdoce universel, qui ne connaît dans l’Eglise que des
différences de fonctions. Ce n’est pas l’Eglise par elle-même qui absout,
ordonne, accueille ; c’est, dans l’Eglise, dans toute l’Eglise également,
le Christ.


Certains estimeront peut-être que nous méconnaissons ainsi la dignité de
l’Eglise et les promesses qui lui sont faites par Jésus lui-même. Mais la
dignité de l’Eglise ne consiste pas à réclamer pour elle-même la dignité de
Jésus-Christ et les promesses qui lui sont faites sont précisément accordées à 
son humilité. C’est la constante sanctification de l’Eglise par son
Seigneur qui lui vaut d’être dite « sainte ». Paul l’écrit aux Ephésiens
(5/25) : « Christ a aimé l’Eglise et s’est livré lui-même pour elle, afin de
la sanctifier par la parole, après l’avoir purifiée par le baptême d’eau, afin
de faire paraître devant lui cette Eglise glorieuse, sans tache ni ride, ni rien
de semblable, mais sainte et irrépréhensible »
. Relation invisible et
inexprimable du corps terrestre de Christ à la tête céleste, dont l’apôtre dit
expressément qu’ « elle est un grand mystère » (Ephésiens 5/32). Ce
mystère, c’est qu’à cette Eglise, qui lui est unie comme une épouse à son mari,
Jésus-Christ, tant qu’ici-bas elle milite, demeure toujours, pour elle aussi, le
Sauveur qui lui est nécessaire, le Seigneur qu’elle ne peut remplacer.


Dira-t-on que ce mystère pourrait être expliqué par la distinction fameuse entre
l’Eglise invisible qui, elle, serait sainte, sans tache, épouse parfaite du
Christ, et l’Eglise visible, pécheresse, mélangée, impure ? Ce serait oublier
que les mystères de Dieu ne doivent pas, ne peuvent pas cesser d’être pour nous
des mystères. Dans la Révélation, c’est leur existence qui est dévoilée, et non
pas leur caractère mystérieux qui est supprimé. Il en est ainsi de l’union de
Jésus-Christ avec son Eglise et des rapports de l’Eglise invisible avec l’Eglise
visible.


Oui, le Christ présent à son Eglise, c’est le vrai Christ, celui de la Croix,
celui « en qui Dieu réconcilie le monde avec lui-même » (2 Corinthiens
5/19), le Christ irremplaçable, « seul nom donné aux hommes par lequel ils
puissent être sauvés »
(Actes 4/12). Et sa présence dans l’Eglise, c’est
l’acte par lequel il se la soumet sans cesse et par lequel toujours il lui fait
grâce. C’est dans l’Eglise qu’on obéit non à l’Eglise, mais à Jésus-Christ, et
c’est dans l’Eglise qu’on se sait pécheur, absolument pécheur, et pardonné non
par l’Eglise, mais par Jésus-Christ. L’Eglise est toujours une Eglise sous la
Croix. C’est en quoi elle est le grand œuvre de Dieu, et c’est pourquoi
les portes de l’enfer ne peuvent prévaloir contre elle, car c’est au Calvaire
que le prince de ce monde a été vaincu (cf. Hébreux 2/14 et 15).

*
* *


Cette Eglise existe-t-elle ? Si nous considérons les communautés humaines qui se
donnent le nom d’Eglise, c’est plutôt la disproportion entre cette définition et
la réalité concrète qui nous frappe. Il semble que toujours l’Eglise soit tentée
de nier l’une ou l’autre de nos affirmations sur la présence de Jésus-Christ et
que, consciemment ou non, plus ou moins dans sa dogmatique ou dans sa pratique,
elle cède à cette tentation.


Jésus-Christ Seigneur unique de l’Eglise ! Combien souvent à côté de la
seule obéissance due à ce Souverain, l’Eglise en propose-t-elle d’autres à ses
fidèles ! Et d’abord l’obéissance à elle-même, comme si elle possédait ce
qu’elle ne peut jamais que recevoir, comme si ses exigences pouvaient être
distinguées de ce qui est exigé d’elle ! Mais aussi d’autres obéissances, parce
qu’à côté de son chef, et fà »t-ce à une place subordonnée, elle admet,
théoriquement ou pratiquement, d’autres maîtres. Quand le Décalogue énonce le
premier commandement : « Tu n’auras pas d’autres dieux devant ma face »
(Exode 20/3) et quand Jésus déclare : « Vous ne pouvez servir Dieu et
Mammon »
(Matthieu 6/24), c’est à des péchés de l’Eglise qu’il est fait
allusion. L’idole n’est idole que dans l’Eglise, et c’est pour le croyant
qu’elle est un faux dieu de perdition. , Et combien d’autres seigneuries
prétendent s’exercer légitimement dans le sein de l’Eglise : l’intelligence
humaine avec ses dilemmes et ses philosophies, les grandeurs de ce monde (Etat,
nation ou classe), les pseudo-révélations, dieux de l’histoire et de la nature,
que sais-je ? Bref, toujours et partout, sous mille déguisements, l’homme avec
ses appétits, ses œuvres, ses expériences, ses idéals, ses tours de Babel et ses
Baals, tout ce qu’il s’est forgé de ses mains pour marcher devant lui.


Jésus-Christ seul Sauveur de l’Eglise ! Combien souvent l’Eglise va
chercher le salut, qu’elle confesse et qu’elle annonce, auprès d’autres
rédempteurs, en même temps qu’auprès du Crucifié du Calvaire ! Tantôt
elle se sauve en quelque sorte elle-même, par sa propre existence ; tantôt elle
manipule la grâce au lieu de la demander et de la recevoir, et répétant la juste
formule : « Hors de l’Eglise, pas de salut », elle oublie qu’elle ne détient
pas
ce salut, mais qu’elle l’annonce seulement, qu’elle en a sans
cesse besoin et qu’il lui faut d’abord le demander pour elle-même. Et tantôt
elle méconnaît que Jésus-Christ est vraiment Sauveur, c’est-à -dire que ceux
qu’il sauve sont réellement et complètement perdus et que le pardon divin n’a ni
conditions ni limites, parce que tout doit être toujours pardonné.


Tentations de l’Eglise, péchés de l’Eglise ! Ce sont eux qui lui font cette
existence à la fois misérable et trop sà »re ; eux qui, dans le monde, rendent
l’Eglise vaine au moment même où elle s’y affirme. Car, dans cette assurance ou
cette fausse humilité, elle n’a rien à annoncer au monde qui soit vraiment la
bonne nouvelle , vraiment bonne, vraiment nouvelle , vraiment le miracle total
de la grâce.


Oui, on peut de l’extérieur se demander : l’Eglise où Jésus-Christ est présent
de cette façon-là , cette Eglise existe-t-elle ? Et il faut aussi que
l’Eglise se demande sans cesse à elle-même : « Mon Seigneur et mon Sauveur
m’est-il réellement présent de celle façon-là  ? ». Aussitôt qu’elle
cesserait de se poser cette question, elle cesserait d’être l’Eglise. ,
Seulement, ajoutons-le tout de suite, à cette question, il faut que l’Eglise
sache qu’il y a une réponse positive, que Dieu, que Jésus-Christ veulent
la lui donner, à l’unique condition qu’elle la reçoive dans la foi, c’est-à -dire
dans la repentance, l’obéissance et la prière. Il faut qu’elle sache qu’elle a
toujours, à chaque instant, besoin d’être une Eglise réformée, et qu’elle ne
peut pas se réformer elle-même, mais que son Chef veut et peut la
réformer. Seule l’Eglise qui confesse ses péchés en confessant sa foi peut être,
devenir et rester Eglise. Car pour que l’Eglise soit et reste l’Eglise de
Jésus-Christ, il faut qu’elle le devienne sans cesse
. Et c’est un grand
combat : le bon combat de l’Eglise militante. Quand ce combat est livré,
l’Eglise existe, même si elle était faible, peu nombreuse, méprisée, persécutée.
Oui, elle existe, fà »t-ce dans la détresse humaine qu’elle endure joyeusement !
De même que l’homme nouveau existe véritablement, qu’il n’est pas un ange, mais
vraiment l’homme qui vit sur la terre ; mais de même qu’il existe seulement dans
le pardon de Dieu et dans sa lutte contre l’homme ancien , de même l’Eglise ne
saurait exister hors de sa visibilité ; mais, dans cette forme visible et
concrète, dans ce corps terrestre, elle regarde à sa tête céleste, le Christ
élevé dans la gloire, pour recevoir de lui les grâces du Christ crucifié et elle
lutte contre toutes les tentations et les péchés de sa visibilité. Elle a un
Seigneur qui est son Sauveur, un Seigneur qui prie pour elle. La vie de l’Eglise
est celle qu’elle demande et qu’elle reçoit par l’Esprit Saint.

Et
c’est pourquoi l’Eglise, la vraie Eglise, est une réalité qu’on croit.
Cela ne veut pas dire que l’Eglise soit un objet de foi comme Dieu,
Jésus-Christ, le Saint-Esprit. Le Symbole des apôtres ne dit pas : « Je crois
en
la Sainte Eglise universelle », mais bien : « Je crois la Sainte
Eglise universelle ». On ne peut croire qu’en Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit.
Et l’Eglise n’est pas Dieu. , Cela ne veut pas dire non plus que l’Eglise, la
vraie Eglise, soit une autre Eglise que celle que nous connaissons et voyons.
Cela veut dire que, dans l’Eglise, nous croyons autre chose que ce que
nous voyons. Croire, c’est toujours au-delà de l’évidence sensible, mais en
elle, et en un sens contre elle, reconnaître Dieu à l’œuvre et sa miséricorde
agissante. Ainsi dans nos Eglises visibles, et sans fermer les yeux sur leur
misère, mais sans renier ces Eglises, ni les quitter, le fidèle prie son
Seigneur et lui remet avec confiance et humilité ces misères elles-mêmes (Et
cette foi en l’Eglise
, c’est le seul sens de la doctrine de l’Eglise
invisible). Le fidèle aime l’Eglise, il la croit, il se répète la grande
assurance de Calvin dans sa lettre à Charles-Quint : « L’instauration de
l’Eglise est l’œuvre de Dieu et ne dépend pas plus des espoirs et des opinions
de l’homme que la résurrection des morts ou tout autre miracle de ce genre.
Aussi ne doit-on attendre, ni de la bonne volonté des gens, ni des variations
pouvant survenir au sein des circonstances présentes, la possibilité de faire en
ces choses quoi que ce soit qui vaille. Mais il convient d’ouvrir une brèche
dans la muraille de notre désespoir. Dieu veut que son Evangile soif prêché !

Obéissons à ce mandat-là où Sa voix nous appelle ! Quel sera le résultat et que
l’avenir ? Ce n’est pas à nous qu’il appartient... » (Corpus Reformatorum,
livre VI, page 510).

*
* *


Dira-t-on alors : quel crédit peut-on accorder à cette Eglise ? Elle n’a à 
produire devant le monde ni elle-même, ni sa grandeur, ni son trésor de mérites,
ni son infaillibilité, ni les beautés de son existence. Pauvre Eglise ! Comment
la pauvreté des hommes viendrait-elle chercher refuge dans son dénuement ?
Comment l’incertitude des tourmentés et des chargés viendrait-elle s’assurer
dans l’humilité de sa foi ? Comment la bonne volonté des croyants viendrait-elle
se mettre en œuvre dans cette demeure de la grâce pure et simple ? Il faut
répondre : Oui, l’Eglise est pauvre, et aussitôt qu’elle cesse d’y consentir, ce
sont ses richesses, ses fausses richesses qui la ruinent véritablement. C’est
dans sa pauvreté qu’elle est l’Eglise. Pourrait-elle cesser d’être pauvre, elle
qui se dit le corps de Celui qui, « riche, s’est fait pauvre »
(2 Corinthiens 8/9), le corps de Celui qui fut Seigneur en devenant serviteur,
le corps de Celui qui n’a rien gardé, mais qui a donné sa chair et son sang pour
la vie du monde.


Mais cette Eglise pauvre est riche, seule riche, parce qu’elle croit « aux
richesses incompréhensibles du Christ »
(Ephésiens 3/8), parce qu’elle a
vraiment un Seigneur souverain et un Sauveur parfait, parce qu’en croyant, elle
est plus forte que le monde « vaincu par la victoire de la foi » (1 Jean
5/4), parce qu’en étant pardonnée, elle peut réellement absoudre, en recevant
l’Evangile et la Loi, elle peut annoncer l’un et l’autre avec autorité, en étant
l’épouse soumise du Christ, elle est vraiment la mère des fidèles.


Qu’on ne demande pas à l’Eglise une autre pauvreté ni une autre richesse ! Qu’on
n’aille point chercher auprès de l’Eglise les autres richesses, celles que le
monde peut donner mieux qu’elle, et qui ne font pas vivre ! Et qu’on ne s’abrite
pas derrière l’Eglise pour éviter la rencontre du Dieu vivant. Entre
Jésus-Christ et nous, l’Eglise n’est pas un intermédiaire, elle est le lien,
véritablement noué entre l’œuvre parfaite de grâce et notre misère absolue, la
richesse de Dieu et notre dénuement. « Bel état de l’Eglise, écrit Pascal, quand
elle n’est plus soutenue que de Dieu ».

*
* *

Et
maintenant se pose la plus grave question : cette Eglise pauvre, cette Eglise
riche, où la trouverons-nous, à quoi la reconnaîtrons-nous ?


Elle n’a pour se montrer, pour appeler les hommes à son Seigneur et Sauveur que
des signes, l’Ecriture Sainte et les sacrements : l’Ecriture Sainte lue,
prêchée et crue, les sacrements distribués et reçus dans la foi. Une fois de
plus, l’avidité humaine demandera : rien que des signes ? Pas autre chose que
ces réalités humaines ambiguës ? Aucun éclat divin humainement incontestable,
aucune gloire du ciel déjà sensible ? , Oui, rien que des signes, dans leur
ambiguïté même !

Il
est vrai qu’un signe, c’est peu de chose : on peut ne pas le comprendre, il peut
ne rien signifier, il peut paraître dérisoire ou incompréhensible. Quand, le
dimanche matin, un étranger pénètre dans le sanctuaire, il peut trouver qu’entre
la lecture de la Bible, les paroles du pasteur, le chant et les prières des
fidèles, entre toute cette humanité et le Dieu éternel, Tout Puissant, dont on
parle, la distance est vraiment trop grande, et il peut demeurer froid,
indifférent, ironique. Quand il voit s’approcher de la Sainte Table ceux qui
vont manger un morceau de pain et boire à la coupe commune, il peut se dire avec
condescendance ou avec pitié : rite magique, autosuggestion passionnée,
illusion ! Et l’eau du baptême, versée sur la tête d’un enfant qui pleure et
crie, il peut n’y découvrir qu’un étrange et ridicule symbole, vestige d’une
religiosité périmée. , Oui, il est possible que tout ceci, qui constitue les
marques de l’Eglise, lui demeure fermé, inintelligible, inactuel. Des signes,
rien que des signes ! Mais il est possible aussi qu’en tout ceci, le Christ
soit réellement présent
. C’est alors le grand miracle, dont le croyant se
réjouit et dont il vit. Il est possible que dans le vieux livre, lu et commenté,
soudain retentisse, perçu au plus profond de l’âme, la Voix qui ne ressemble à 
aucune voix humaine et qui dit ce que personne ne sait, si cette Voix ne le lui
dit : « Dieu est Amour ». Il est possible que lorsque la confession des
péchés et la prière sortent de lèvres humaines impures et balbutiantes, ce cri
atteigne dans l’éternité une oreille attentive, et qu’ainsi vraiment toute la
peine avouée, sache qu’elle est accueillie, portée et pardonnée par un Cœur, le
seul vraiment et complètement compatissant. Il est possible que, lorsque le pain
est rompu et la coupe distribuée, le Sauveur soit vraiment là , plus proche que
le plus proche voisin, disant la phrase uniquement attendue : « Tes péchés te
sont pardonnés, va en paix »
. Il est possible que, lorsque l’eau coule sur
le front de cet enfant qui ne comprend pas, ceux qui le présentent au baptême
entendent et croient dans leur tendresse humaine les mots de la tendresse
divine, que cet enfant accueillera un jour en les croyant à son tour : « Je
t’ai appelé par ton nom, tu es à moi »
. Oui, tout cela est possible ! Alors
ces signes, rien que ces signes, donnent ce qu’ils signifient. Et
c’est la paix, la joie, la force, l’espérance. Alors Jésus-Christ est là 
vraiment, comme il fut parmi les foules de Galilée, guérissant les paralytiques
et les démoniaques ; sur la mer déchaînée parlant avec autorité aux vents et aux
flots ; auprès de la petite fille morte de Jaïrus ou du tombeau de Lazare pour
ressusciter. Il est là , vraiment, répétant , et cette fois elles sont vraies
, les phrases du Sermon sur la montagne, les paraboles du royaume, les requêtes
de l’oraison sacerdotale. Il est là , comme il fut le Vendredi Saint, souffrant
sur la Croix, priant pour ses bourreaux, remettant sa mère au disciple aimé,
ouvrant les portes du ciel à un repentir sans espoir, abandonné de Dieu à cause
des hommes qu’il ne veut pas abandonner, ayant accompli toutes choses et
remettant toutes choses entre les mains de son Père. Et il est là , comme il fut
mystérieusement à Pâques auprès du tombeau vide, dans la maison d’Emmaà¼s, dans
la chambre haute, parmi ses disciples épouvantés, arrachant à Thomas son cri :
« Mon Seigneur et mon Dieu », sur les bords du lac, rétablissant Pierre
dans sa fonction de pasteur. Il est là comme lorsqu’il monta au ciel et que, dix
jours plus tard, il envoya le Consolateur de la Pentecôte. , Oui, tout cela est
possible ! La grâce signifiée, peut être la grâce reçue ; en plein milieu de
notre vie et de ses débats et de ses souffrances, et de ses craintes et de ses
joies, le Fils éternel de Dieu peut être là . Et parce qu’Il est là , l’Eglise
peut être là ; et nous dans l’Eglise, nous dans notre pauvreté, nous pouvons
être comblés.

Tel
est le témoignage de l’Eglise, le témoignage qu’elle rend, rien qu’avec ses
signes ! Mais le témoignage par lequel Celui dont elle témoigne donne, en elle
et par elle, ce que seul il possède Lui-même.

*
* *

Et
maintenant que nous avons défini l’Eglise, nous voudrions reprendre ces
définitions d’un autre point de vue : le point de vue du croyant, du fidèle de
l’Eglise. Car si nos affirmations n’étaient que des affirmations, le mystère de
l’Eglise nous demeurerait fermé. On ne connaît jamais l’Eglise du dehors, pas
plus qu’on ne connaît Jésus-Christ autrement qu’en devenant son disciple. Il
faut vivre dans l’Eglise, et concrètement vivre dans une paroisse, pour avoir le
droit, pour avoir la joie de parler de l’Eglise.

Un
texte biblique m’a frappé, qui me paraît indiquer clairement cette vie de
l’homme dans l’Eglise. C’est celui des chapitres 11 et 12 de l’épître aux
Hébreux. Ayant évoqué « la foi d’Abel offrant à Dieu un sacrifice plus
excellent que celui de Caïn »
, et celle d’Enoch, agréable à Dieu
« rémunérateur de ceux qui le cherchent »
, et celle de Noé « qui crut au
divin avertissement des choses qu’il ne voyait point »
, et celle d’Abraham,
sur une parole de Dieu « partant sans savoir où il allait », et sur une
parole de Dieu offrant son fils Isaac en holocauste, et celle de Jacob, de
Joseph et de Moïse « ferme, comme voyant celui qui est invisible », et
celle de tous ceux qui, par elle « vainquirent des royaumes, exercèrent la
justice, obtinrent des promesses, fermèrent la gueule des lions, éteignirent la
puissance du feu, échappèrent au tranchant de d’épée, guérirent de leurs
maladies, furent vaillants à la guerre, mirent en fuite des armées étrangères...
recouvrèrent leurs morts par la résurrection, furent livrés aux tourments, et
n’acceptèrent point de délivrance, afin d’obtenir une meilleure résurrection,
subirent les moqueries et le fouet, les chaînes et la prison, furent lapidés,
sciés, torturés, moururent tués par l’épée, allèrent çà et là vêtus de peaux de
brebis et de peaux de chèvres, dénués de tout, persécutés, maltraités , eux dont
le monde n’était pas digne , errants dans les déserts et dans les montagnes,
dans les cavernes et les antres de la terre »
(Hébreux 11/2-39) ; oui, ayant
évoqué tout ce grand mouvement de la foi, l’auteur se tourne vers lui-même et
vers ses lecteurs : « Nous donc aussi, puisque nous sommes environnés d’une
si grande nuée de témoins, rejetons tout fardeau, et le péché qui nous enveloppe
si facilement, et courons avec persévérance dans la carrière qui nous est
ouverte, ayant les regards fixés sur Jésus, le chef et le consommateur de la
foi, qui, en vue de la joie qui lui était réservée, a souffert la croix, méprisé
l’ignominie, et s’est assis à la droite du trône de Dieu. Considérez, en effet,
celui qui a supporté contre sa personne une telle opposition de la part des
pécheurs, afin que vous ne vous lassiez point, l’âme découragée »
(Hébreux
12/1-3). Oui, telle est la vie dans l’Eglise : la vie d’un homme qui écoute des
témoins, tous ces témoins dont il est environné , cette Eglise, déjà ,
avant lui, présente autour de lui, autour de sa faiblesse et de son ignorance.
Il écoute leur témoignage, car ils ne lui parlent point d’eux-mêmes, ces hommes
toujours en marche, les yeux plantés dans leur avenir, qui est aussi son avenir
à lui, le croyant. Il ouvre sa Bible, non pas pour y connaître Abraham et Moïse,
les prophètes et les apôtres. Que lui importe ! Ils sont si loin, si différents,
et eux aussi si misérables, comme lui ! Il l’ouvre pour regarder où ils
regardent, pour percevoir dans leurs voix l’écho de la Voix qu’ils entendirent.
Et voici qu’entraînés par eux, il se met, lui aussi, en marche. Au bord de la
route, il pose tout ce qui l’embarrasse et l’accable, il renonce à aimer ce qui
le retient le plus fort, son péché. Il s’engage dans la carrière qui lui est
ouverte. Ce n’est pas une carrière d’homme, celle qu’on choisit à vingt ans pour
occuper utilement le temps de sa vie ; c’est un chemin dont il ne savait pas
l’entrée, et qui soudain vient de s’amorcer devant lui. Il marche, il court avec
persévérance. C’est qu’il a vu ce que ces hommes voyaient, ce qu’ils ont vu, ce
qu’ils ont cru sans l’avoir possédé ; ce que Dieu , qui veut que tous les hommes
soient sauvés (1 Timothée 2/4) , n’a pas voulu leur donner sans que les autres,
lui-même, le reçoivent aussi (Hébreux 11/40). Il a vu, de loin, peut-être de
très loin encore, le Chef et le Consommateur de sa foi naissante. Il fixe son
regard sur Jésus. Il le voit « souffrant la Croix et méprisant l’ignominie ». Et
cette souffrance lui parle davantage que toutes les apparences triomphales de ce
monde ; cette ignominie lui raconte un plus grand amour que toutes les
philanthropies orgueilleuses d’ici-bas. Oui, cet homme , c’est vraiment un homme
nouveau , comme la grande nuée de témoins et avec elle, fixe son regard sur
Jésus. Il ne peut que regarder ; il ne peut pas aider ou soulager cette
agonie, il ne peut pas empêcher cette croix, il ne peut pas la refuser. Il
regarde. II ne peut regarder que ce Crucifié, cette obéissance vivante et
mourante, ce sacrifice infini consenti pour lui. Que pourrait-il regarder
d’autre ? Lui-même ? Il ne verrait que détresse, égoïsme, crainte, la mort qui
vient... Le monde et ses dieux ? II ne verrait que des idoles qui déjà 
chancellent... L’Eglise ? S’il la regardait sans son chef, il ne verrait qu’une
pitoyable institution humaine, moins sà »re que les autres, plus vieillie, plus
impuissante. , Il regarde, et parce qu’il regarde ainsi, il peut continuer de
marcher
. S’il s’arrêtait, s’il fixait autre chose que le but, comme
quelqu’un qui s’avance sur une crête, il tomberait dans les abîmes ouverts à ses
côtés. S’arrêterait-il pour considérer sa vie ancienne, ce serait pour en
découvrir l’irrémédiable culpabilité et tomber dans l’abîme de la malédiction.
S’arrêterait-il pour se réjouir de sa vie nouvelle, de sa piété, de sa ferveur,
de ses bonnes œuvres, il s’enorgueillirait sans trouver la paix, et tomberait
dans l’abîme de la propre justice !... Il regarde à Jésus-Christ, en suivant la
direction du regard des hommes de la Bible, en les écoutant, tous, eux seuls,
lui rendre témoignage. Il regarde, en croyant son baptême et en communiant au
repas du Seigneur. Cette eau, ce pain, ce vin, c’est l’obligation pour lui de ne
pas détourner son regard de la Croix, de s’en souvenir tout au long du chemin,
où il avance, c’est l’interdiction de chercher la présence de Jésus-Christ
ailleurs que « dans l’opposition qu’il endure et la mort qu’il subit » ; c’est
la nécessité de n’avoir aucune autre espérance.

Que
devient la vie de cet homme nouveau avec son étrange et fixe regard ? Le monde
dira : visionnaire, halluciné, déserteur des vrais spectacles et des vrais
combats ! Lui sait ce qu’il voit. Et ce qu’il voit l’oblige. Le témoignage de la
Bible doit devenir son témoignage , exactement dans les mêmes limites et
avec le même dépouillement : non pas le témoignage qu’il se rend à lui-même,
directement ou indirectement ; le témoignage du grand œuvre de Dieu accompli en
Christ, le témoignage de ce que, lui homme, lui croyant, n’a pas fait et ne fait
pas, mais de ce qui a été fait pour lui, pour tous. L’obéissance de Jésus-Christ
doit devenir son obéissance. La lutte de Jésus-Christ doit devenir sa
lutte
 : « Vous n’avez pas encore résisté jusqu’au sang, en luttant contre
le péché »
(Hébreux 12/4) ; le courage de Jésus-Christ doit devenir son
courage
 : « Considérez, en effet, celui qui a supporté contre sa personne
une telle opposition de la part des pécheurs, afin que vous ne vous lassiez
point, l’âme découragée »
(Hébreux 12/3). L’amour de Jésus-Christ doit
devenir son amour. Car « cet amour le presse »... et « Christ
est mort pour lui, afin qu’il ne vive plus pour lui-même, mais pour celui qui
est mort et ressuscité pour lui »
(2 Corinthiens 5/14).

Et
voici qu’en regardant ce Chef et ce Consommateur de sa foi, en écoutant ses
témoins, en marchant vers Lui, il découvre autour de lui, non pas seulement tous
les hommes de la Bible, mais tous ceux qui regardent avec lui, entendent avec
lui, marchent à ses côtés, tous ses frères du culte, du baptême et de la Sainte
Cène, tous ses frères de l’Eglise. Humainement, rien ne rassemble cette
multitude : ni la langue, ni la race, ni des ressemblances de tempérament ou de
culture, ni l’intelligence, ni la condition sociale, ni les circonstances du
temps. Rien, sinon Celui que, tous ensemble, ils regardent et qui, Lui, les
regarde ensemble. Ils ne sont pas seulement assis côte à côte dans le même
sanctuaire, rapprochés quand ils s’approchent de la Table Sainte. A travers le
monde, ils « marchent du même pas » (Philippiens 3/16), vers le même but.
Et quand ils se séparent, c’est qu’ils ont cessé de regarder à Jésus crucifié
pour regarder à eux-mêmes ou se regarder les uns les autres. Là où est le
Christ, là est l’Eglise. Et s’Il est là et que vraiment on Le regarde Lui seul,
on peut espérer que Lui, Lui seul, fera l’unité de son Eglise. Le seul Berger
fera le seul troupeau (Jean 10/16).


Est-ce cela la vie de l’Eglise, la vie dans l’Eglise ? Oui, mais pas seulement
cela ! L’épître aux Hébreux ajoute un peu plus loin : « Vous vous êtes
approchés de la montagne de Sion, de la cité du Dieu vivant, la Jérusalem
céleste, des myriades qui forment le chœur des anges, de l’assemblée des
premiers-nés inscrits dans les cieux, du juge qui est le Dieu de tous, des
esprits des justes parvenus à la perfection, de Jésus qui est le médiateur de la
nouvelle alliance, et du sang de l’aspersion qui parle mieux que celui d’Abel »

(Hébreux 12/22-24). Jésus, ici encore, même dans cette vision de gloire, est le
Crucifié, celui dont le sang a été versé. Mais quiconque s’approche de Lui,
quiconque marche les yeux fixés sur Lui, avance vers une réalité plus cachée et
plus glorieuse. Vous avez entendu : la cité du Dieu vivant, la Jérusalem
céleste, les myriades du chœur des anges, l’assemblée des premiers-nés inscrits
dans les cieux. Espérance de l’Eglise, réalité de l’Eglise triomphante. Nous en
approchons, nous allons à sa rencontre, ensemble. Unité espérée et crue
de l’Eglise ! Nous n’y sommes point parvenus. Dieu nous garde d’imaginer que
nous aurions atteint le but. Mais nous croyons à cette grande nuée de témoins.
Notre foi la salue et s’y joint. « N’ayant pas ici-bas de cité permanente »
, même pas l’Eglise , « nous cherchons celle qui est à venir » (Hébreux
13/14).


Eglise dépouillée, Eglise sans richesses, Eglise qui témoigne et qui prie,
Eglise qui espère, qui espère le jour où il n’y aura plus d’Eglise, parce que le
Royaume de Dieu ne sera plus le Royaume qui vient, mais le Royaume établi, où il
n’y aura plus de grâce parce qu’il y aura la gloire, où il n’y aura plus de
signes parce que tout sera connu, vu face à face ; Eglise qui veille avec
crainte et avec joie, dans l’attente de son Chef ; telle est l’Eglise où
Jésus-Christ est présent, Jésus-Christ crucifié, ressuscité, élevé au ciel.


« Toutes les fois où vous mangez de ce pain et où vous buvez de cette coupe
,
dit le récit de l’institution de la Cène , sacrement de la présence du Christ
dans son Eglise , vous annoncez la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’Il vienne »
(1 Corinthiens 11/26). Et notre liturgie explique : « Sans nous arrêter à ces
signes extérieurs , le pain et le vin , comme si Jésus-Christ y était
matériellement renfermé, élevons nos cœurs en haut, où Jésus-Christ est à 
présent dans la gloire de Son Père, et d’où Il viendra au dernier jour pour
juger le monde, et pour nous mettre en possession du grand salut qu’Il nous a
acquis ».


Cette Eglise-là , c’est le grand œuvre de Dieu.

*
* *


Nous arrêterons-nous sur ces perspectives, sur cette vie idéale du membre du
corps du Christ, sur ces accomplissements promis à l’Eglise ? Encore une fois,
je craindrais, en le faisant, de vous avoir seulement proposé des thèmes de
réflexion ou, ce qui serait pire, quelque motif d’exalter votre imagination. Il
faut être plus concret et surtout plus engagé.


Discuter l’Eglise, la critiquer, lui reprocher son impuissance ou prétendre
augmenter sa puissance par des moyens humains, c’est être hors de l’Eglise.
Louer l’Eglise, s’émouvoir de sa beauté ou goà »ter esthétiquement son mystère,
c’est être hors de l’Eglise. L’Eglise, le grand œuvre de Dieu, n’est rien pour
nous, si elle n’est pas une question très directe : c’est-à -dire tout simplement
la question de notre décision. De même que l’Eglise doit toujours se
demander par le Saint-Esprit : « Suis-je encore l’Eglise ? », de même le fidèle
doit écouter Dieu lui demander : « Es-tu, veux-tu être dans l’Eglise ? Veux-tu,
non pas parler, mais écouter Celui qui te parle, non pas juger, mais être jugé,
non pas te pardonner, mais être pardonné, non pas cultiver ton désespoir, mais
recevoir l’espérance, non pas mourir, mais ressusciter des morts ? Veux-tu
cela ? ». L’Eglise, pour nous, c’est cette question que Dieu nous pose, et c’est
aussi, tout simplement, notre oui.


Nous avons, durant six semaines, répété sans cesse le même message, le même
Evangile. « Tout est accompli ». Nous n’avions rien d’autre à dire. Que
croirions-nous qui ne soit pas cette foi-là ?

Et
maintenant, la Semaine Sainte va commencer. Jour après jour, elle nous redira,
elle aussi, par les récits de la Passion, par la Table Sainte dressée, cette
seule phrase : « Crois au Seigneur Jésus, et tu seras sauvé ». Ce sera à 
nous de dire simplement, honnêtement, de tout notre cœur et avec toute notre
vie : « Je crois, Seigneur, aide-moi dans mon incrédulité », et aussi :
« Mon âme, bénis l’Eternel et n’oublie aucun de ses bienfaits ». Ainsi
soit-il !