Carême 1957 : Les Sept Paroles de la Croix

Tout est accompli

Quand
Jésus eut pris le vinaigre, il dit : « Tout
est accompli »
(Jean 19/30)

Une
semaine de notre vie s’est écoulée depuis que
nous avons entendu la plainte venant de la croix : « J’ai
soif »
. Une semaine dont les préoccupations,
les soucis, les joies ou les épreuves nous ont peut-être
éloignés, les uns et les autres, de ce Calvaire où,
depuis six semaines, nous sommes assemblés autour d’un
crucifié. Mais, dans la réalité de l’histoire,
quelques secondes à peine séparent la cinquième
et la sixième parole de la Croix. Souvenons-nous, en méditant
celle-ci, qu’elle est l’avant-dernière parole d’un
homme qui déjà entre dans la mort. Et de quel homme !
Celui-là même que le prophète Jean-Baptiste
montrait naguère à ses disciples en leur disant :
« Voici l’agneau de Dieu qui ôte le péché
du monde »
 (1).

Pouvons-nous
apprendre des évangiles quel sens le Christ donnait lui-même
à ces mots qui, d’après Matthieu et Marc, ont été
entendus comme un grand cri ? Et lorsque la grande lumière
de la résurrection a éclairé la Croix, quelle
signification ont-ils prise dans la foi de l’Eglise ?
Sont-ils vrais pour nous-mêmes enfin, vrais d’une vérité
qui soit la vérité de notre vie avant d’être
celle de notre mort ?

Telle est
la voie où je demande à Dieu d’inspirer notre
réflexion en nous gardant recueillis devant la Croix.

— 1

« Tout
est accompli »
. Certains de mes auditeurs seront
surpris sans doute d’apprendre que ce texte, si souvent lu ou
entendu, ne se trouve pas tel que je viens de l’énoncer
dans l’évangile auquel je suis sensé pourtant
l’avoir emprunté. Un seul mot, d’après
l’original grec, a été prononcé à
cet instant par le Christ, et ce mot ne peut être que la
traduction d’un seul terme araméen. Ah, que ne
pouvons-nous l’entendre tel qu’il est sorti des lèvres
de Jésus, comme le cri de détresse : « Eloï,
Eloï, lamma sabachtani ? »
. Or, ce mot grec
peut être rendu dans notre langue par plusieurs participes
entre lesquels il faut choisir. Fini ? Consommé ?
Accompli ? Achevé ? Auquel donner la préférence,
non pas bien entendu pour des raisons personnelles, mais pour des
motifs profonds, parce que l’un, plus que les autres, exprime
en leur conférant une unité vivante des pensées
de Jésus dispersées dans son enseignement ?
N’est-ce pas une chose étrange qu’à cette
question des traducteurs, d’une indéniable conscience et
d’une égale science, aient donné des réponses
différentes ? « C’en est fait ;
c’est consommé ; c’est la fin ; c’est
fini ; tout est accompli ; tout est achevé »
.
Mais peut-être après tout cette diversité nous
enseigne-t-elle que nous avons nous-mêmes un choix à
faire, et que celui-ci est nécessairement lié à
la connaissance personnelle que nous avons acquise du Christ, de son
enseignement, de son action, de sa vocation essentielle, en vivant en
lui et pour lui dans la communion de son Eglise.

Comment
pourrions-nous, par exemple, consentir à toute interprétation
qui ferait, du mot prononcé par Jésus, l’aveu
d’une défaite ? « C’est fini »,
traduisent certains, ou : « C’est la fin ».
Déjà, vous vous en souvenez, écoutant la
quatrième parole de la Croix : « Mon Dieu, mon
Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »,
nous refusions qu’elle pût exprimer le désespoir.
De même, ici, entendre : « C’est la
fin »
comme la reconnaissance d’un échec
contredirait aux déclarations formelles et réitérées
de Jésus, annonçant que ses souffrances et sa mort
seront suivies de sa résurrection, à la prédication
de son retour en gloire, aux paroles d’institution de la Sainte
Cène affirmant aux apôtres qu’il boirait de
nouveau du fruit de la vigne avec eux dans le royaume de Dieu. La
dernière parole de la Croix s’y oppose elle-même
par sa rayonnante sérénité : « Père,
je remets mon esprit entre tes mains »
. Non, non, ce
que Jésus veut dire encore avant de mourir, ce pourquoi il a
demandé qu’un breuvage quelconque lui redonne la
possibilité de le crier plus que le dire, c’est une
affirmation de victoire. De quelle victoire peut-il être
question sur la croix ? Nous ne tarderons pas à
l’apprendre. Mais dès à présent il est
certain que la traduction : « C’est
accompli »
, ou « C’est achevé »
s’approche plus près que toute autre de la pensée
exprimée par Jésus.

Un
accomplissement, un achèvement, voilà ce dont le Christ
veut donner la conviction aux témoins de sa mort, par qui
j’entends les hommes innombrables qui, de siècle en
siècle, s’arrêtent devant la croix du Calvaire,
écoutent les dernières paroles de Jésus et ne
reculent pas devant l’effort de les méditer. Comment cet
accomplissement ou cet achèvement ne serait-il pas total ?
Ne soyons donc pas surpris que les traducteurs, au lieu d’écrire
simplement, « accompli » ou « achevé »,
se soient permis de transcrire : « Tout est
accompli »
, ou « Tout est achevé »,
empruntant ce « tout » au texte de notre
précédente méditation : « Après
cela, Jésus qui savait que tout était déjà
accompli (ou : consommé) dit : "J’ai
soif" »
.

Ne m’en
veuillez pas de ces quelques indications relatives à notre
texte d’aujourd’hui. Elles nous conduisent à nous
demander si la conviction de Jésus que sa mort marque un
achèvement trouve une confirmation anticipée dans son
enseignement.

Je ne
reviendrai pas sur ce qui doit nécessairement être dit
de l’accomplissement des prophéties. Nous avons vu
pourquoi les évangélistes et, d’une façon
plus générale, la première génération
chrétienne y attachaient une très grande importance. Je
redirai simplement avec Charles Journet :

« Jésus
n’est pas venu pour accomplir les prophéties ; il
est venu pour faire la volonté de son Père. Mais, en
faisant la volonté de son Père, il accomplit les
prophéties. Il le sait. A la fin, quand l’œuvre de
son Père est achevée, toutes les prophéties sont
réalisées… et il peut dire : Tout est
consommé
 » (2).

Sa
volonté, nous devons sans cesse y revenir, a toujours été
de faire la volonté de son Père, de faire l’œuvre
de son Père. Et lorsque, dans l’évangile de jean,
nous l’entendons dire : « J’ai achevé
l’œuvre que tu m’as donné à
faire »
 (3),
nous sommes prêts à écouter la parole de la
croix : « Tout est achevé ».

Jésus
n’a jamais éprouvé la moindre incertitude sur les
raisons essentielles de sa venue parmi les hommes. Il se sait un
envoyé. « J’enverrai mon fils bien-aimé »,
se dit le maître de la vigne ; « peut-être,
en le voyant, auront-ils pour lui du respect ? »
 (4).
Il est un don que son Père a fait au monde : « Dieu
a tellement aimé le monde qu’Il a donné son Fils
unique... »
 (5).
Mais pourquoi cet envoi ? En vue de quoi ce don ? Trois
paroles de Jésus nous apportent la réponse.

Et tout
d’abord, à Jean-Baptiste qui refuse de le baptiser,
Jésus dit : « Laisse faire pour l’instant,
c’est ainsi qu’il nous convient d’accomplir toute
justice »
 (6).
Que signifie cette parole, sinon que, pour accomplir toute la volonté
de Dieu, tout ce que Dieu veut en face d’un monde asservi au
péché et pour les hommes pécheurs, c’est
que le Fils qu’il envoie à ce monde et à ces
hommes, s’affirme totalement solidaire d’eux en recevant
le baptême de la repentance dont il n’a nul besoin pour
lui-même, mais qu’il réclame pour assumer avec les
hommes la reconnaissance de leur culpabilité devant Dieu, en
attendant qu’il souffre à leur place les conséquences
dernières de leur péché. Dès son baptême,
Jésus, dans sa libre obéissance à la volonté
de son Père, s’engage donc sur le chemin qui aboutira
bientôt à la Croix.

Il ne
s’en écarte pas lorsqu’entré dans la maison
du riche Zachée, il définit ainsi sa mission :
« Le Fils de l’homme est venu chercher et sauver
ce qui était perdu »
 (7).
Les paraboles de la brebis perdue, de la drachme perdue, de l’enfant
prodigue développent cette affirmation. Il peut nous être
désagréable de nous entendre dire que nous sommes
perdus. Jésus ne nous laisse ici aucune échappatoire.
Tant que nous sommes asservis au péché — et
l’amour de nous-même en est la forme la plus mortelle
encore que souvent la mieux dissimulée — tant que nous
nous appartenons à nous-mêmes et n’appartenons pas
à Dieu, tant que nous voulons vivre par nous-mêmes et
pour notre propre gloire — et tout cela enveloppé
peut-être de « religion », nous sommes
séparés, coupés de la source de la vie, nous
vivons dans la mort, nous sommes perdus. Jésus est venu sauver
ce qui est perdu. Sauver, c’est-à-dire arracher à
la puissance du péché qui est puissance de mort,
affranchir de l’esclavage les pécheurs qui se figurent
être libres, et leur révéler dans l’obéissance
filiale au Père retrouvé le secret de la vraie liberté.
Sauver, c’est-à-dire restaurer dans l’homme la vie
à quoi Dieu le destine de par sa volonté créatrice
qui est une volonté d’amour, et aider l’homme à
accomplir sa vocation primordiale être un fils de Dieu pour le
temps et pour l’éternité.

Mais
comment sauver ? Ici, nous entendons une troisième parole
de Jésus qui nous le montre plus assuré encore de
s’avancer sur une voie de souffrance et de sacrifice. « Le
Fils de l’homme
, déclare-t-il au terme d’un
entretien avec les Douze, est venu non pour être servi, mais
pour servir et donner sa vie en rançon pour plusieurs »
 (8).
Ce qui revient à affirmer, avec une indiscutable netteté,
que le don de sa vie, auquel Jésus se sait appelé, aura
une valeur rédemptrice.

Il n’y
a aucune raison de taire que ce mot rançon, étranger
au langage habituel de Jésus, a paru suspect à certains
commentateurs du Nouveau Testament. Alfred Loisy, par exemple,
remarque que l’idée de la vie donnée en rançon
appartient à un autre courant que celle de service. Il y a là
une théorie de la rédemption que le célèbre
critique estime étrangère à la pensée de
Jésus. Marc ne l’aurait-il pas reçue de l’apôtre
Paul à qui, par contre, elle était familière et
qui use du même mot en écrivant à son disciple
Timothée que « Jésus-Christ, homme, s’est
donné en rançon pour tous »
 (9) ?
Mais ne peut-on pas soutenir, au contraire, que Jésus a fourni
un thème à la réflexion théologique de
saint Paul (10) ?
C’est ce que la tradition chrétienne a constamment
estimé en affirmant l’authenticité, dans la
parole de Jésus, du mot rançon.

Encore
faut-il se demander si Jésus a pu l’emprunter à
la langue religieuse d’Israël. Dans la langue grecque
classique, le terme dont usent Marc et Paul désigne le prix du
rachat d’un captif. Dans la version grecque de l’Ancien
Testament dite des Septante, le mot se réfère toujours
au prix qu’on fournit pour donner satisfaction à celui
qui a droit d’exiger autre chose. Jésus regardait-il les
hommes comme ayant besoin qu’on payât en quelque sorte
leur accession à la vie (11) ?
Ne devons-nous pas répondre oui lorsque nous
l’entendons demander : « Que peut donner
l’homme en échange de sa propre vie ? »
 (12).
Cette question ne le hantait-il pas longtemps avant que ne commence
son ministère public, lorsqu’il découvrait
l’œuvre de mort accomplie dans l’homme par le
péché ? Et la méditation du chapitre 53
d’Esaïe, sur le serviteur « frappé
pour l’iniquité de tous »
 (13)
ne l’avait-elle pas conduit à entendre, à travers
cette évocation bouleversante, l’appel de son Père
à s’offrir par amour en sacrifice expiatoire à la
place des pécheurs impuissants à la faire par
eux-mêmes ? Ne s’acheminait-il pas ainsi vers
l’heure, dont nous avons déjà parlé, où
la coupe contenant l’atroce souffrance de l’absence
totale de son Père le ferait reculer d’effroi, et où
cependant il adhérerait à la volonté d’amour
lui demandant d’accomplir toute justice en subissant sur la
Croix, avant sa mort charnelle, dans un total abandon de Dieu le
suprême châtiment du péché ?

Ne nous
laissons pas égarer par les subtilités théologiques
qui, faisant effort pour pénétrer le mystère de
la rédemption, l’ont transformé en une opération
juridique vidée de la sève qui, seule, féconde
le mystère, et qui est l’amour toujours premier de Dieu.
Dès que nous oublions que, seul, un amour d’une
inexprimable splendeur, et prêt à tout souffrir pour
sauver ceux qu’il aime, a voulu que le Fils unique devienne
chair en Jésus de Nazareth pour que ce soit un homme
pleinement homme et parfaitement saint qui sauve les hommes du péché
et de la mort en assumant par amour le péché et la
mort, nous nous égarons dans des raisonnements qui, rendant
vaine la folie de la Croix, ont souvent fait du sacrifice rédempteur
un scandale pour les consciences.

« Ceci
est mon corps rompu pour vous… Ceci est mon sang répandu
pour vous... »
. Ces paroles de l’institution de
la Sainte Cène n’ont-elles pas en nous un écho
semblable à celles qui viennent de retenir notre attention ?
Encore et toujours le don, encore et toujours l’amour, encore
et toujours la volonté de sauver les hommes pour qu’au
jour où le Fils de l’homme reviendra dans sa gloire,
ceux d’entre eux qui auront répondu à l’appel
du Christ puissent l’entendre leur dire : « Venez,
vous qui êtes bénis de mon Père ; prenez
possession du royaume qui vous a été préparé
dès la fondation du monde »
 (14).

Ainsi, du
baptême à la chambre haute et au Calvaire, obstinément
fidèle à la volonté aimante qui l’a
envoyé, incarnant dans ses paroles et dans ses actes l’amour
éternel qu’il avait vocation de révéler,
et que seul il a révélé, Jésus a peu à
peu achevé l’œuvre que le Père lui avait
donné à faire. C’est par l’amour qu’elle
lui avait été confiée ; c’est par
l’amour qu’il devait l’accomplir. Nulle parole de
l’Evangile n’en témoigne avec autant de vérité
que celle où Jean, avant de nous montrer Jésus lavant
les pieds de ses disciples, écrit ces mots si simples et si
denses : « Jésus, après avoir aimé
ceux qui étaient siens dans le monde, les aima au
comble
 »
 (15).
Tel est le sens littéral du terme par quoi il entend affirmer
que Jésus a aimé jusque là où l’amour
ne peut plus se dépasser.

Voilà
pourquoi, après avoir reçu d’un soldat
compatissant quelques gouttes de vinaigre qui apaisent pour un court
instant ses pauvres muqueuses enflammées, Jésus crie sa
victoire en disant : « C’est achevé ! ».

— 2

Trente
ans à peine après que ces mots eussent jailli de l’âme
de Jésus, l’Eglise chrétienne leur donnait, par
la prédication de saint Paul, une interprétation qui,
depuis plus de dix-neuf siècles, nourrit la piété
des fidèles et la réflexion des théologiens.

Il
convient de noter toutefois qu’au regard de l’apôtre
ce n’est pas seulement par la mort de Jésus qu’un
accomplissement — ou un achèvement — prend place
dans l’histoire du monde, mais par sa naissance, par sa vie
tout entière, par son enseignement et son action. Sans doute,
Paul avait-il appris de Pierre, dans leurs longs entretiens de
Jérusalem (16),
qu’au début de son ministère Jésus avait
solennellement déclaré : « Le temps
est accompli, le royaume de Dieu est proche »
 (17).
Il prend à son compte cette idée, la modifie en
l’articulant à sa doctrine de la rédemption et
écrit aux Galates : « Lorsque les temps
furent accomplis, Dieu a envoyé son Fils, né d’une
femme, né sous la loi, pour racheter ceux qui étaient
sous la loi, et pour que nous jouissions des privilèges de
fils »
 (18).
Dieu n’agit point par caprice, commente justement le P.
Lagrange. Les choses étaient arrivées avec le temps au
point voulu. Paul ne dit pas que l’humanité fût
devenue meilleure et plus digne de recevoir le Christ. Sa pensée
est au contraire que le péché avait de plus en plus
débordé (19).
Le temps est révolu, non pas que le moment soit parfait, mais
parce qu’il ne manque rien à l’indispensable
préparation.

Quel est,
selon l’apôtre, le signe de cet accomplissement du
temps ? C’est que Dieu a envoyé son Fils dans le
monde pour le sauver. « C’est une parole
certaine
, écrit-il, et digne d’être reçue
avec une entière confiance, que Jésus-Christ est venu
dans le monde pour sauver les pécheurs dont je suis le
premier »
 (20).
En accomplissant sa mission rédemptrice, le Christ révèle
et exécute le dessein de son Père de réconcilier
les hommes avec lui-même. Cette réconciliation est le
premier aspect du salut. Elle signifie, comme l’a remarqué
Karl Barth, que « Dieu a voulu maintenir et confirmer
l’alliance qu’il a faite avec l’homme en le
créant ; elle atteste que cette alliance n’a pu
être détruite par l’infidélité de
l’homme, parce que la fidélité de Dieu est la
plus forte » (21).

C’est
donc Dieu, déjà nous l’avons dit, qui prend
l’initiative. « C’était Dieu qui,
dans le Christ, se réconciliait le monde »
 (22),
dit encore l’apôtre. Et cette réconciliation
s’opère par la mort de son Fils (23).
L’obéissance de la Croix, dont il parle aux
Philippiens (24)
est la dernière étape de l’abaissement par quoi
celui qui était égal à Dieu s’est
dépouillé lui-même, en prenant une forme de
serviteur et en devenant semblable aux hommes. Sur la Croix le Christ
a été fait péché (25),
ce qui signifie qu’assumant par amour le péché
des hommes et la damnation de solitude et la mort qui en sont la
conséquence dernière, il a ouvert la voie à la
réconciliation avec Dieu des pécheurs qui répondent,
par la foi au Christ, à l’amour dont ils découvrent
par lui qu’ils sont aimés.

Car, pour
saint Paul comme pour Jésus-Christ, c’est l’amour
qui est à l’origine des diverses démarches
rédemptrices. « Dieu prouve son amour envers
nous
, écrit-il aux Romains, en ce que, lorsque nous
étions encore des pécheurs, le Christ est mort pour
nous »
 (26).
« Dieu, qui est riche en miséricorde, dit-il
encore aux Ephésiens, à cause du grand amour dont Il
nous a aimés, nous qui étions morts par nos offenses,
nous a rendus à la vie avec le Christ (c’est par grâce
que vous êtes sauvés) »
 (27).
Et cet amour du Père se révèle à nous
dans l’amour du Christ, « qui surpasse toute
connaissance »
, et que cependant nous sommes appelés
à connaître et que nous connaîtrons, car lorsque
le Christ habitera dans nos cœurs par la foi, « nous
serons enracinés et fondés dans l’amour »
.
Alors nous serons « remplis de toute la plénitude
de Dieu »
 (28).

Le salut,
que le Christ est venu apporter aux hommes de la part de Dieu, ne se
limite pas, en effet, à la réconciliation. La foi que
suscite en nous la grâce et qui, nous faisant devenir « une
même plante »
avec le Christ, fait que Dieu nous
justifie, non pas à cause de nos mérites ou de nos
œuvres, mais à cause des seuls mérites de
Jésus-Christ et en vue des œuvres préparées
d’avance à notre reconnaissance et à notre amour,
est indissolublement liée à la sanctification. Il n’y
a de vie chrétienne authentique que là où est
« recherchée la sanctification sans laquelle,
nous rappelle l’épître aux Hébreux, nul
ne verra le Seigneur »
 (29).
Mais la sainteté, qui exige que nous mourions à
nous-mêmes dans la communion du Christ mourant pour nous, est
inséparable de l’amour. « L’amour
est l’accomplissement de la loi »
, dit l’apôtre
Paul (30).
Une prétendue sainteté, complaisante à l’orgueil
spirituel ou à l’amour de soi-même, est sans
rapport avec la sainteté à quoi le Dieu de l’évangile
appelle ses enfants. En Jésus de Nazareth l’on peut dire
que sainteté et amour se compénètrent au point
d’être une seule réalité à deux
faces. Cette même réalité, d’après
saint Paul, doit être, dans le chrétien, le fruit de la
foi, car celle-ci fait naître en lui « les
sentiments qui animaient Jésus-Christ »
 (31).

La piété
et la théologie chrétiennes, à la suite de saint
Paul, et malgré d’indéniables déformations,
n’ont jamais cessé d’affirmer que
l’accomplissement, déclaré par le Christ sur la
croix, signifie, non seulement pour le pécheur appelé à
devenir un fils de Dieu, mais pour le monde entier une rupture
radicale entre l’avant et l’après de
la Croix. Pour la piété comme pour la théologie,
la mort de Jésus ne peut plus être séparée
de la résurrection. Les ténèbres du Calvaire et
l’agonie du Crucifié et l’horreur du grand
délaissement sont désormais enveloppées,
pénétrées par la lumière de Pâques.
La mort et la résurrection du Christ ne sont pas seulement des
événements le concernant personnellement, et attestant
l’achèvement total de l’œuvre que lui avait
confiée son Père. Elles portent en elles une puissance
dont le Saint-Esprit assure le retentissement dans toute vie
chrétienne se découvrant appelée, elle aussi, à
un accomplissement. « Si nous sommes entièrement
unis au Christ par une mort semblable à la sienne
, s’écrie
saint Paul, nous le serons aussi par une résurrection
semblable, sachant que notre vieil homme a été crucifié
avec lui... Si nous sommes morts avec le Christ, nous croyons que
nous vivons aussi avec lui... »
 (32).

Il
faudrait avoir le loisir de s’arrêter ici à un
élément essentiel de la pensée de l’apôtre.
Le Christ est le Seigneur, non pas du chrétien seulement, mais
de l’Eglise qui est son corps et dont il est le chef, et plus
encore de l’humanité et de la création. Dans ce
Jésus, cloué au bois comme un maudit, et qui est apparu
à Paul, sur le chemin de Damas comme le Seigneur de gloire,
saint Paul reconnaît le Fils éternel du Père,
« en qui Dieu nous a élus avant la fondation du
monde, pour que nous soyons saints et irrépréhensibles
devant lui, nous ayant prédestinés dans son amour à
être ses enfants d’adoption par Jésus-Christ »
 (33).

Encore
l’amour, toujours l’amour ! Oh, je sais qu’à
certains moments la pensée de saint Paul nous déconcerte
et parfois nous heurte par son aspect raisonneur et juridique. Mais
que tout cela est insignifiant à côté de cet
océan d’amour dont il nous donne la vision chaque fois
qu’il se laisse aller à chanter, dans ses lettres aux
Eglises, la splendeur de l’amour dont le feu brûle son
âme, sa vie tout entière, et dont il sait bien que le
Christ l’a allumé en lui pour l’éternité.

Un tel
amour interdit au chrétien de jamais croire qu’il puisse
vivre sa vie chrétienne dans je ne sais quel tête à
tête avec son Seigneur. Par son baptême le chrétien
est incorporé au corps du Christ, à l’Eglise,
et ce n’est qu’en elle que sa vie chrétienne
s’avancera vers son achèvement. Le « Tout
est accompli »
de la Croix comprend la fondation d’une
communauté de disciples, édifiée sur la pierre
angulaire qu’est le Christ et qui, d’abord réduite
aux Douze que leur Maître lie les uns aux autres en les
unissant à jamais à lui par le don de son corps et de
son sang, recevra lors de l’élévation du Seigneur
son mot d’ordre : « Allez jusqu’aux
extrémités de la terre »
et, au jour de
la Pentecôte, revêtue de la puissance du Saint-Esprit, se
mettra en marche pour révéler aux hommes que, dans le
Christ, le Dieu inconnaissable, que si souvent ils cherchent en
tâtonnant, se donne à connaître comme l’Amour
éternel qui veut et peut les sauver.

Jésus-Christ
Seigneur ! Cette confession de foi de l’Eglise
apostolique, sans doute la plus ancienne confession de foi
chrétienne, élève la seigneurie du Christ en
face de celle de César. Elle porte en elle la double
affirmation de la parfaite humanité et de la parfaite divinité
de Jésus le Sauveur. Mais elle atteste aussi la foi de
l’Eglise en la royauté du Christ, en sa vocation divine
de rassembler dans une vivante unité tout ce que le péché
a séparé. Oui, comme l’annonçait saint
Paul aux chrétiens d’Ephèse, Dieu, dans son
amour, a formé le dessein de « réunir
toutes choses dans le Christ, celles qui sont dans les cieux et
celles qui sont sur la terre »
(34).
Ne vous arrive-t-il jamais de tressaillir à la pensée
de cet immense labeur de l’amour de Dieu, qui, au-delà
des apparences où parfois se déchirent notre pensée,
notre conscience ou notre cœur, prépare l’achèvement
glorieux que marquera la victoire de Jésus-Christ sur le
dernier ennemi, la mort ? Alors, « toutes choses
ayant été soumises au Fils, celui-ci sera soumis à
Celui qui lui a soumis toutes choses afin que Dieu soit tout en
tous »
 (35).

Voilà
ce que saint Paul a entendu, ce que l’Eglise de tous les
siècles entend lorsqu’elle écoute en profondeur,
dans la joie de la résurrection, la sixième parole de
la Croix : « C’est achevé ! Tout
est accompli ! »
.

— 3

« Tout
est accompli »
, s’écrie Jésus à
l’instant même où il va mourir. Pour qui ?
Pour moi ? — Oui, pour moi. — Je suis donc
quelqu’un, un de ces « quiconque »
auxquels si souvent Jésus se réfère, pour qui la
Croix, et tout ce qui l’a précédée dans la
grande aventure de la rédemption du monde, a pris place dans
l’histoire de l’humanité, quelqu’un pour qui
Dieu a donné son Fils unique, pour qui le Fils a estimé
qu’il devait donner sa vie, souffrir les tortures de la Croix,
mourir… et ressusciter !

C’est
pour moi que l’Amour éternel de Dieu s’est mis en
mouvement et, après tant de refus subis de la part des hommes,
est devenu homme en Jésus le Christ ? C’est pour
les autres aussi, bien sûr. Mais c’est à moi, ce
soir, que la Croix pose la question : « Crois-tu que
tout est accompli pour toi ? ».

C’est
bien là, mes frères, ce que non seulement la Croix,
mais tout l’Evangile, toute la Bible nous demande. Croyons-nous
que tout cela a été achevé, accompli pour
nous
 ?

Achevé,
fini. Oui, finie la domination sur nous de Satan que, déjà,
Jésus voyait tomber du ciel comme un éclair (36).
Finies nos servitudes imposées par l’orgueil, l’égoïsme,
l’impureté. Ils peuvent chercher encore à nous
asservir et souvent ils nous font tomber. Mais nous savons qu’en
nous le Christ les vaincra définitivement, parce qu’il
nous aidera jour après jour à le choisir, lui, et la
sainteté, et l’amour, et l’humilité, contre
tout ce qui veut nous séparer de lui et de Dieu.

Finie la
peur de la mort et du jugement ! Nous vivons du pardon et nous
savons que l’amour de Dieu nous aime pour l’éternité.

Tout cela
est fini, parce qu’en achevant l’œuvre que lui
avait assignée son Père, Jésus- Christ, mort et
ressuscité pour nous, a ouvert devant nous la voie royale de
l’amour. Et nous devons choisir. Choisir de suivre la route
large et facile, à la pente si douce, où nous poussent
notre orgueil, notre amour de nous-mêmes et du monde, ou
choisir de nous avancer, souvent en combattant contre nous-mêmes
et contre les démons, souvent aussi dans l’obscurité,
sur la voie de l’amour où le Christ nous redit sans
cesse qu’aimer comme il aime, c’est souffrir, parce que
c’est vivre dans la communion de ses souffrances en dehors de
quoi nous ne connaîtrons jamais, ni sur la terre ni dans le
ciel, la puissance de sa résurrection (37).

Oui, tout
est accompli pour vous et pour moi parce que Dieu nous a aimés
jusqu’à la mort de la Croix pour que nous connaissions
la splendeur ineffable de l’Amour reçu, partagé
et donné. Et parce que tout est ainsi accompli, peut-il y
avoir pour le chrétien plus total achèvement de sa vie
terrestre que celui que Dieu nous montre parfois en ses saints ?
Je pense à sainte Thérèse de l’Enfant
Jésus, mourant à 24 ans : « J’ai
tout dit, murmurait-elle la veille de sa mort ; j’ai tout
dit, tout est accompli, c’est l’amour seul qui
compte » (38).

O Dieu
qui es Amour, Dieu qui ne te lasses jamais de nous aimer, Dieu de la
Croix et de la Résurrection, allume en nos pauvres cœurs
égoïstes la flamme de ton amour. Et qu’entendant
retentir toujours au plus intime de nous-mêmes le « Tout
est accompli »
du Calvaire, nous redisions nous aussi
jusqu’à notre dernier jour, par notre vie donnée
plus que par nos paroles : « Il n’y a que
l’amour qui compte ! ».

1()
Jean 1/29.

2()
Ch. journet, ouvr. cité, p. 132.

3()
Jean 17/4.

4()
Luc 20/13.

5()
Jean 3/16.

6()
Matthieu 3/15.

7()
Luc 19/10.

8()
Marc 10/45.

9()
1 Timothée 2/6.

10()
Sur ce point voir lagrange, Commentaire, ad loc.

11()
Ibid.

12()
Matthieu 16/26.

13()
Esaïe 53/6.

14()
Matthieu 25/34.

15()
Jean 13/1.

16()
Galates 1/18.

17()
Marc 1/15.

18()
Galates 4/4-5.

19()
lagrange, Commentaire, ad loc.

20()
1 Timothée 1/15.

21()
Karl barth, Dogmatique I, II, III, p. 42.

22()
2 Corinthiens 5/19.

23()
Colossiens 1/22.

24()
Philippiens 2/5-9.

25()
2 Corinthiens 5/21.

26()
Romains 5/8.

27()
Ephésiens 2/4-5.

28()
Ephésiens 3/17-19.

29()
Hébreux 12/14.

30()
Romains 13/10.

31()
Philippiens 2/5.

32()
Romains 6/8.

33()
Ephésiens 1/4-5.

34()
Ephésiens 1/10.

35()
1 Corinthiens 15/27-28.

36()
Luc 10/18.

37()
Philippiens 3/10.

38()
Novissima Verba, p. 190.