Carême 2006 : Les lamentations de Jérémie

Stupeur ! Comment un tel malheur est-il possible ?

« Ici commence la lamentation du prophète
Jérémie. »

Jérusalem est en deuil, elle a été
conquise, dévastée par Nabuchodonosor, le roi de
Babylone. Son Temple est détruit. Beaucoup de ses habitants
sont emmenés en exil. Cela se passe en 587 avant Jésus-Christ.

Le prophète souffre et gémit avec
son peuple.

Depuis le VIIIe siècle de notre
ère, la liturgie chrétienne inscrit cette longue
plainte dans le temps de la passion du Christ. Cet usage a suscité
de nombreuses créations musicales à partir du XVe
siècle1.

Mais à la synagogue, on relit ce texte
chaque année au jour de Ticha be’av, jour funeste où
l’on se souvient des deux destructions du Temple, mais aussi de
toutes les catastrophes de l’histoire juive.

Pour méditer ces lignes bouleversantes, je
retiendrai plusieurs questions, plusieurs sentiments. Aujourd’hui
c’est la stupeur devant le désastre. C’est la
stupeur qui nous fait dire : comment un tel malheur est-il possible ?

1. Ces conférences de Carême,
prononcées sur France-Culture, ont été
accompagnées d’extraits de l’œuvre de Roland
de Lassus.

Premier chant (Lamentations 1,1-22 2)

Hélas ! la voici abandonnée
Cette ville autrefois si peuplée ! Elle est comme une veuve,
celle qui était célèbre parmi tous les peuples.
La voilà esclave, celle qui était une reine parmi les
provinces ! Elle passe ses nuits à pleurer, et ses joues sont
couvertes de larmes. Parmi ceux qui l’aimaient, personne ne la
console. Tous ses amis l’ont trahie, ils sont maintenant ses
ennemis. Toute la population de Juda est en exil, elle est écrasée
de misère, sous le poids d’un rude esclavage. Elle vit
parmi d’autres peuples, mais elle ne trouve pas où
s’installer. Ceux qui la poursuivaient l’ont rattrapée
dans un chemin sans issue. Les routes qui vont à Sion sont en
deuil, personne ne vient plus pour les jours de fête, ses
places publiques sont vides. Ses prêtres gémissent, ses
jeunes filles sont dans la tristesse. Sion elle-même est
remplie d’une douleur amère. Ses adversaires ont été
les plus forts, ses ennemis sont bien tranquilles. C’est le
Seigneur qui l’a fait souffrir à cause de ses nombreuses
fautes. Ses jeunes enfants, prisonniers, s’en vont,

2. La traduction utilisée dans ce livre est
celle de la Bible, Parole de Vie, de l’Alliance Biblique
Universelle 2000. © Société biblique française,
Villiers-le-Bel.

poussés par les vainqueurs. La ville
de Sion voit partir tout ce qui faisait sa grandeur. Ses ministres
sont comme des animaux qui ne trouvent pas d’herbe à
manger. Ils s’enfuient sans force devant ceux qui les
poursuivent. Jérusalem, dans son malheur, ne sait pas où
aller. Alors elle se souvient de toutes les choses précieuses
qu’elle possédait autrefois. Quand son peuple est tombé
au pouvoir de ses ennemis, personne n’est venu l’aider.
Ses ennemis la regardaient et ils riaient parce qu’elle était
détruite. Jérusalem a commis des fautes graves, c’est
pourquoi elle est devenue une ordure. Tous ceux qui la respectaient
la méprisent, parce qu’ils la voient toute nue. Elle,
elle tourne le dos et gémit. Tout le monde voit sur elle
qu’elle est impure. Elle n’avait pas prévu ce qui
allait arriver. Elle est étonnée d’être
tombée si bas, et personne ne la console. Elle dit : « 
Seigneur, regarde ma misère, car mon ennemi se vante de sa
force. » Les vainqueurs ont pris tous les trésors de
Jérusalem. Cette ville a même vu les autres peuples
entrer dans son lieu saint. Pourtant, Seigneur, tu leur avais défendu
d’entrer dans ton assemblée. Tous ses habitants
gémissent, ils cherchent de la nourriture. Ils donnent ce
qu’ils ont de plus précieux pour avoir à manger,

pour reprendre des forces. Jérusalem
dit : « Seigneur, regarde et vois combien je suis méprisée.
 »

Vous tous qui passez par ici, ce malheur ne vous a
pas atteints. Regardez et voyez : Est-ce qu’il y a une douleur
pareille à ma douleur, pareille à celle que le Seigneur
a fait tomber sur moi le jour où sa violente colère a
éclaté ? De là-haut, il a envoyé un feu,
qu’il a fait descendre dans mon corps. Il a tendu un piège
sous mes pieds et m’a fait tomber en arrière. Il a fait
de moi une personne isolée, sans cesse malade. Il voit de près
toutes mes fautes. Il les a attachées ensemble et les fait
peser sur mes épaules. Le Seigneur a diminué mes
forces, il m’a livré à des gens contre lesquels
je ne peux pas me défendre. Le Seigneur a rejeté avec
mépris tous les combattants courageux qui étaient chez
moi. Il a réuni une armée contre moi pour briser mes
jeunes soldats. Il m’a écrasée comme du raisin au
pressoir, moi, la belle Jérusalem, ville de Juda. Voilà
pourquoi je pleure. Mes yeux sont noyés de larmes, car celui
qui peut me consoler et me rendre la vie est loin de moi.

Mes enfants sont perdus, parce que l’ennemi
a été le plus fort.

Sion tend les mains, mais il n’y a personne
pour la consoler ! Le Seigneur a donné l’ordre aux
voisins d’Israël d’attaquer ce peuple. Au milieu
d’eux, Jérusalem est devenue une ordure.

Le Seigneur a eu raison d’agir ainsi car je
me suis révoltée contre ses ordres. Écoutez
donc, tous les peuples, et voyez ma douleur. Mes jeunes filles et mes
jeunes gens ont été déportés. J’ai
appelé ceux qui m’aimaient, mais ils ne veulent plus de
moi. Mes prêtres et mes anciens sont morts dans la ville,
pendant qu’ils cherchaient à manger pour reprendre des
forces. Seigneur, regarde mon malheur ! Mon corps tremble de fièvre,
et je suis toute bouleversée car je me suis vraiment révoltée
 ! Dans les rues, l’épée m’a enlevé
mes enfants. À la maison, on se croirait chez les morts. On
m’entend gémir, personne ne me console ! Mes ennemis ont
tous appris mon malheur. Ils se réjouissent de ce que tu m’as
fait. Fais donc venir le jour que tu as annoncé, pour qu’ils
deviennent comme moi ! Regarde bien toute leur méchanceté
et traite-les comme tu m’as traitée à cause de
tous mes péchés !

Oui, je passe mon temps à gémir et
je suis bien malade.

Un silence horrifié !

Devant les scènes de guerre et de violence
qu’évoquent les Lamentations, la gorge se noue, le
silence s’impose. Ce silence peut nous faire penser à un
passage du livre de Job, cet homme de la Bible terrassé par le
surgissement du malheur dans sa vie. Il perd soudainement ses
enfants, ses biens, puis il est atteint d’une maladie de peau
répugnante. A tel point que sa femme l’invite à
maudire Dieu et à mourir. Apprenant son malheur, trois amis
viennent pour le consoler.

Mais la Bible nous dit : « Les amis de Job se
tinrent assis auprès de lui sept jours et sept nuits, sans
lui dire une parole
, car ils voyaient combien sa douleur était
grande. »

Les amis de Job sont pétrifiés,
écrasés. Un tel mutisme traduit bien le saisissement de
l’horreur avant qu’un mot ne puisse être prononcé.

Le premier mot de la stupeur !

Et chez Job, c’est un hurlement, un « 
pourquoi ? » assourdissant qui brise la chape de plomb et qui
permet à la parole de renaître : « Pourquoi vivre,
si c’est pour connaître pareille souffrance ? »

Ce rappel de Job nous introduit à la plainte
de Jérémie. Elle aussi naît d’un silence
horrifié, d’une stupeur affreuse devant le désastre
 : ruines, désolation, acharnement cruel sur Jérusalem,
comparée à une pauvre jeune femme veuve. Et ce n’est
pas un « pourquoi ? » qui brise le silence, mais un autre
mot, le premier mot de l’étonnement, de la stupeur. Ce
mot hébreu Eikha les traducteurs le rendent par « 
comment ! », « quoi ! » ou « hélas ».
Et ce mot est chargé d’un tel poids d’incompréhension
que la tâche du prophète sera d’abord de rendre
visible, de décrire, la terrible réalité qu’il
faut affronter.

« Hélas ! », « Comment ? »,
« Comment est-ce possible ? »

« Pourquoi ? » disait Job, rebelle à
son destin. Rebelle aussi devant ses amis, qui voulaient lire dans
son malheur une punition divine de ses fautes. Et son pourquoi
introduisait la clameur de son innocence – non je n’ai
rien fait, non je ne mérite pas ça – devant Dieu
et devant les hommes. Son pourquoi était porteur d’un
refus.

« Eikha ! » « Comment ! »
s’exclame le prophète devant le malheur de sa ville et
de son peuple. Et son cri n’est pas chargé du seul
destin d’un homme, mais du destin de la cité –
hommes, femmes, enfants, vieillards, princes et prêtres, et
même rues, pierres, terre, Temple, pain et eau qui manquent…
Et son cri, sortant de sa gorge étranglée de douleur,
ne porte pas la clameur véhémente d’une
innocence, mais la quête d’une responsabilité dans
ce qui arrive. Son « comment ! » indique une recherche de
sens dans tout cela. Car Dieu n’est-il pas un Dieu juste ?

Il faudra six fois dérouler l’alphabet
de la langue hébraïque pour aller au fond du chagrin et
de la réalité. En effet le livre des Lamentations est
un grand poème alphabétique dont quatre des cinq
chapitres sont construits sur une énumération des
lettres de l’alphabet.

Si cette utilisation de l’alphabet se retrouve
ailleurs dans la Bible, par exemple au psaume 119, il est possible de
lui donner une interprétation particulière dans le
contexte des Lamentations : c’est un peu comme si, après
la vision du chaos et la stupeur provoquée, il fallait
réapprendre à parler. Retrouver le sens des lettres,
reconstruire les mots, les phrases, recréer la langue !
D’ailleurs le poids de sens de l’alphabet a dû
tellement frapper les traducteurs latins qu’ils l’ont
gardé. De même les créations musicales sur les
Lamentations de Jérémie font généralement
chanter les lettres en hébreu.

De l’étonnement de Moïse à l’épouvante de Jérémie !

« Eikha ! » « Comment »
« Oui comment est-ce possible ? »

La tradition juive nous rappelle que trois prophètes
ont employé ce mot eikha  : Moïse, Ésaïe
et Jérémie. Au début du Deutéronome, face
au peuple nombreux qu’il devait conduire vers la terre promise
après la sortie d’Égypte, Moïse s’écriait
en effet : « Comment, moi je porterai seul votre charge ! »
Mais il ne s’agissait pas d’un malheur ; au contraire
Moïse devait vivre avec son peuple une libération. Plus
tard le prophète Ésaïe, scandalisé par
l’injustice qui se commettait sous ses yeux, emploiera lui
aussi le mot eikha  : « Comment la cité fidèle
est-elle devenue une prostituée ? » Jérémie
enfin se lamente : « Comment ! La voici abandonnée la
ville autrefois si peuplée ! »

Vertige de Moïse devant la responsabilité
 ! Révolte d’Ésaïe devant le mal ! Stupeur de
Jérémie devant la destruction.

Ce que signifie la stupeur de Jérémie,
c’est le choc de l’inexorable. C’est un effroi
naturel devant la situation présente, devant la violence, la
destruction. Tant de douleur ! Douleur vivante, vibrante, immédiate
 : des corps blessés, meurtris, violés, des familles
frappées et décimées, une société
démantelée. Douleur d’un peuple brisé,
d’un pays dévasté. D’une terre à
vif. Douleur du vide, de l’absence, de l’exil. Douleur
d’un anéantissement.

Si cela nous bouleverse, c’est parce que notre
histoire humaine nous fournit, hélas, tant d’échos
tragiques à cette douleur, tant d’exemples au diapason
d’un tel malheur. Sur les cinq continents, de siècle en
siècle, entre guerres tribales, nationales, civiles et
jusqu’au paroxysme de la Shoah, des génocides…
tant de victimes, tant d’horreurs, tant de démentis à
l’affirmation de l’humanité de l’homme ! « 
Eikha ! Hélas ! Comment est-ce possible ? »

L’incroyable malheur !

Dans la Bible et à travers l’histoire se
pose une question lancinante : qui peut vraiment imaginer et croire
que le malheur surviendra ? Qui entend les avertissements des sages
ou des prophètes, au moment où leurs conseils
pourraient, sinon écarter le malheur, du moins en limiter les
effets ?

Non, nous dit le poème, « Jérusalem
n’avait pas prévu ce qui allait arriver. Elle est
étonnée d’être tombée si bas. »

Il est très difficile de croire vraiment à
la venue du malheur, qu’il s’agisse du malheur personnel
ou du malheur collectif. Malgré les avertissements, les signes
tangibles, les programmes de guerre et d’anéantissement,
rien ne peut préparer les humains à voir ce que
d’autres humains sont capables d’accomplir en termes de
destruction, d’actes cruels, de mépris de la vie et de
la dignité humaine. « Comment ! Non ! Ce n’est pas
possible ! » Mais il faut reconnaître que cette stupeur,
cette incrédulité peuvent avoir quelque chose de sain.
Elles ne témoignent pas seulement de l’inconscience de
l’homme, mais aussi d’une part irréductible
d’innocence. Est-il possible de s’habituer au mal et à
la souffrance au point d’en recevoir l’annonce sans en
être saisi, sans vouloir s’en défendre ?

Mais la question se pose autrement aujourd’hui,
avec le déferlement médiatique des images, tant de
fiction que d’information, qui nous font quotidiennement boire
à la source de la violence, de la haine et de la destruction.
Nous sommes parfois comme anesthésiés, tellement
habitués à voir des scènes d’horreur, à
les côtoyer, les tolérer, malgré tous les beaux
discours effarouchés qui en appellent à la paix et à
la non-violence !

Car l’écran qui donne à voir le
terrible spectacle du monde est en même temps un écran
protecteur. Il nous protège, en premier lieu, de cette stupeur
saine face à l’horrible. Après tout, « y
a-t-il quelque chose de nouveau sous le soleil ? » semble nous
suggérer la multiplication des images. En perdant de leur
intensité, nos indignations risquent fort de se banaliser,
voire de se ritualiser.

Dans les Lamentations, ce sont les mots du poète
qui créent l’image, qui nous font partager la vision du
prophète, en même temps qu’ils nous disent sa
douleur. A travers le poème qui porte la souffrance des
malheureux, un chant de deuil s’élève et se fait
entendre : ce chant qu’on appelle la qina en hébreu,
et qui pleure un passé perdu.

La douleur du passé perdu !

Oui Jérusalem se souvient…

Au cœur de la souffrance vive qui frappe les
victimes se cache une autre souffrance, une souffrance qui veut se
dire, elle aussi. C’est la souffrance de ce qui a été
et qui n’est plus : « Elle est comme une veuve, celle qui
était si célèbre parmi tous les peuples. La
voilà esclave, celle qui était une reine parmi les
provinces ! » Qui n’a fait l’expérience, au
temps de l’épreuve, et quelle que soit cette épreuve,
de cette remontée dans le temps passé, dans le temps
heureux ? Alors un contraste fulgurant s’impose, insoutenable,
entre ce qui fut et ce qui est : « Jérusalem dans son
malheur, ne sait pas où aller. Alors elle se souvient de
toutes les choses précieuses qu’elle possédait
autrefois. »

Dans le souvenir dont il est ici question il ne
s’agit pas seulement d’une déchirante nostalgie
pour une gloire passée, visible à travers la prospérité
et le rayonnement de la cité. Mais la lamentation du deuil
vise quelque chose de plus profond : la bénédiction
divine qui donnait tout cela, qui accordait gracieusement cette
prospérité, cette lumière. Un assentiment divin,
un oui plein de promesse et de bienveillance !

Ce qui du passé se pleure amèrement, ce
sont les fruits visibles de cet accord fondamental entre un peuple et
son Dieu, et qui s’appelle l’Alliance.

Ce devant quoi justement, au début de
l’histoire, quelques siècles plus tôt, Moïse
s’était exclamé : « Eikha ! Comment
moi seul je porterai votre charge ? »

Le cri d’impuissance de Moïse devant ce
peuple nombreux, ce peuple béni que Dieu lui confiait pour
qu’il le guide et le conduise, ce cri d’impuissance
devient aujourd’hui un cri d’effroi devant un peuple
désolé, abasourdi par la catastrophe qui lui arrive. Un
cri d’effroi devant la terrible question que cela pose,
concernant Dieu lui-même : « Comment ? Comment
laisse-t-il faire chose pareille ? »

La menace de l’absurde

Au regard du passé quelque chose d’originel
est touché : la certitude que Dieu, dans son alliance avec le
peuple qu’il s’était choisi, lui octroyait une
terre, une ville, un Temple, des rois, des prêtres, des
prophètes, une descendance nombreuse, un avenir… Qu’en
reste-t-il aujourd’hui ? Néant ! Alors même le
passé risque de vaciller sur ses bases ! De sombrer.

De cela aussi les grandes épreuves et les
grandes douleurs nous font parfois faire l’expérience :
dans son atroce intensité le présent réussit à
déteindre sur le passé, au point de le faire pâlir,
se diluer : n’était-ce pas une illusion ? Est-ce que
tout cela : l’alliance, la terre, le Temple… n’était
pas un rêve ?

Ce qui pousse à ce doute radical, c’est
qu’à l’heure de la catastrophe, à l’heure
de la douleur, la jouissance de l’ennemi vainqueur se double de
la trahison des anciens amis. « Parmi ceux qui aimaient
Jérusalem, pleure le poète, il n’y a personne
pour la consoler. Ses amis sont devenus des ennemis. »

Mais si la désolation d’aujourd’hui
l’emporte sur la certitude d’un passé béni,
si la foi, la confiance sont minées à la racine, alors
une brèche s’ouvre. Et c’est le sentiment de
l’absurde qui s’engouffre.

La stupeur n’est pas seulement une réaction
« normale » devant la catastrophe. Elle porte en elle,
sans même le savoir, cette angoisse qui concerne le passé
 : va-t-il tenir sous la pression ? Va-t-il garder tout son sens, prêt
à renaître, à rejaillir, à féconder
une histoire nouvelle, une promesse d’avenir ? Va-t-il, encore,
pouvoir être dit, raconté aux enfants, enseigné,
répété de génération en
génération, comme une histoire toujours vivante ? Comme
une histoire en laquelle on puisse avoir confiance, encore et
toujours ? Ou bien avec l’insensé du psaume, sera-t-on
conduit à dire « Non, il n’y a pas de Dieu »
 ?

Au jour où l’épreuve est trop
lourde, au jour où même l’ami tourne le dos, ou
bien vous accable de propos accusateurs, au jour où Dieu se
tait, qui n’est terrassé par ce doute profond ? Et nous
nous moquerions presque de celui que nous avons été
avant la catastrophe, ce croyant candide bercé par la
Providence divine, ou par l’amitié humaine. Nous nous
disons : « Comment ai-je pu y croire ? »

Voilà l’enjeu qui se cache au fond de la
stupeur : que la folie du présent n’efface pas la force
du passé, mais qu’ils parviennent à faire corps
pour se sauver l’un l’autre, et sauver la foi d’Israël.
De ce salut dépend l’avenir. Si l’horreur
s’intensifie au point d’effacer du peuple la mémoire
heureuse, alors il n’y aura pas d’avenir possible. La
stupeur aura le dernier mot, et le langage qu’elle enfantera
sera le langage du néant, du nihilisme. Non seulement « 
il n’y aura pas de Dieu », mais il n’y aura plus
rien qui donne sens à la vie humaine. Aucune lueur à
l’horizon qui permette de traverser les terreurs de l’histoire
 !

La responsabilité comme alternative à l’absurde

« L’angoisse de l’absurde est
l’angoisse de perdre ce qui donne du sens à tous les
autres sens. Cette angoisse est suscitée par la perte du
centre spirituel, la perte de ce qui apportait une réponse,
quoique symbolique et indirecte, à la question du sens de
l’existence », écrit Paul Tillich3. Les
grandes catastrophes de l’histoire font particulièrement
sentir et toucher cette angoisse de l’absurde, à partir
de l’expérience terrible de l’effondrement d’un
monde. Tout risque de disparaître avec lui, c’est-àdire
ce sens évident et assuré de la vie qui donnait sens
aux autres sens.

Dans les Lamentations ce risque n’est pas
vraiment exprimé. Il n’a pas le temps de l’être
parce que l’auteur fait résonner une autre voix que
celle de l’existentialisme moderne : une voix qui sauve le
sens. Il entonne le chant d’une autre douleur, peut-être
plus terrible que les deux autres, mais qui se révèlera
salutaire : celle de la responsabilité. C’est la douleur
qu’ont fait entendre le prophète Ésaïe et
tous les prophètes bibliques. Devant la question : « 
Comment un tel malheur est-il possible ? » la réponse
tombe, inexorable : Jérusalem est coupable. Jérusalem
n’a pas respecté l’Alliance, elle a laissé
s’installer l’idolâtrie en son sein, elle a laissé
commettre l’injustice. De là vient le malheur ! De là
viennent tous les malheurs.

L’esprit humain tente toujours, après
coup, de comprendre les événements, surtout quand ils
sont dramatiques. Pourquoi ? Comment ? A qui la faute ? Est-ce qu’il
y a eu des signes ? Est-ce qu’on aurait pu éviter ?
Pourquoi ne l’a-t-on pas fait ? C’est peut-être une
manière d’apprivoiser l’histoire, d’essayer
de la maîtriser, d’en atténuer l’amertume
pour les générations à venir, d’en
prévenir la répétition… Comme si
l’histoire pouvait donner des leçons !

3. Paul Tillich, « Le courage d’être
 », in Œuvres de Paul Tillich, Tome 6, Cerf-Labor
et Fides-Laval, 1999, p. 38.

Pourtant c’est vrai, à propos de
Jérusalem et de Juda, que l’histoire a multiplié
les signes de danger, depuis la mort du grand roi Salomon :
séparation du royaume d’Israël au nord et Juda au
sud, affaiblissement politique et moral, montée des puissances
voisines : Assyrie, Égypte, Babylone. Et enfin 150 ans avant
la prise de Jérusalem, le glas sonne pour le royaume du Nord :
les Assyriens déferlent sur Israël, prennent la ville de
Samarie, déportent une partie de la population. Cette défaite
d’Israël, terrible, ne pouvait-elle alerter Juda d’une
menace aussi grave ? Il aurait fallu ouvrir les yeux, redresser la
barre. Renouer avec la pratique de la justice, si nécessaire à
l’équilibre politique ?

Oui, dit le prophète : « Jérusalem
a commis des fautes graves, C’est pourquoi elle est devenue une
ordure Tous ceux qui la respectaient la méprisent, Parce
qu’ils la voient toute nue. Elle, elle tourne le dos et gémit.
Tout le monde voit sur elle qu’elle est impure. »

Cette désignation d’une responsabilité
dans ce qui arrive peut nous choquer, nous qui réfutons
l’image d’un Dieu qui punit. Pourtant, dans ce cas
précis, c’est ce qui sauve et le présent et le
passé de la menace de l’absurde. Cette interprétation
de l’histoire en faute et châtiment préserve
l’alliance entre Dieu et son peuple. L’aveu d’une
culpabilité, la conscience d’une responsabilité,
l’humilité dans le remords, tout cela aboutit à
un miracle : c’est que la confiance pourra renaître. Le
vis-à-vis entre Dieu et son peuple persiste, au-delà de
la stupeur, au-delà de la terreur, au-delà de
l’étonnement horrifié ! Ce n’est donc pas
la soumission religieuse qui sauve l’homme et son Dieu, mais
c’est une lecture morale et spirituelle de l’histoire.
Les humains ont une responsabilité dans ce qui leur arrive.

Cette lecture n’est pas sans danger,
évidemment. Elle peut conduire à une logique très
simpliste de la rétribution et donner une vision dangereuse et
fausse de Dieu. Mais l’auteur des Lamentations ne se laisse pas
piéger dans ce simplisme. Pour lui l’enjeu n’est
pas de se rassurer de l’horreur au poids de la culpabilité
nécessaire pour justifier cette horreur. L’enjeu n’est
pas de dire que Dieu a raison à tout prix, quoiqu’il
arrive, et donc que les humains ont tort.

Le défi qu’il relève consiste à
ouvrir une issue pour sortir de la stupeur, de la terreur et de
l’humiliation. Il doit réveiller le souvenir de Dieu
dans les consciences malheureuses. Et ce n’est possible qu’en
reconnaissant la responsabilité humaine. Ce n’est qu’en
plaidant coupable que Jérusalem se retrouve devant son Dieu.
C’est à ce prix qu’elle réveillera dans sa
mémoire les traces à demi recouvertes d’une
promesse toujours vivante.


par
l’athée, Dieu ne soit transformé en idole.
Défiguré par l’un. Ignoré par l’autre
 ! Afin que la prière soit bien cet acte de parole libre,
offert à toute conscience, et qui atteste la merveilleuse
humanité de l’homme, sa peine infinie, mais aussi sa
confiance toujours possible, sa joie prête à jaillir, sa
reconnaissance éblouie devant la splendeur du monde ! Cet acte
de parole si vrai, si juste, qui donne aux Lamentations des accents
bouleversants, et aux psaumes cette faculté d’exprimer
les tréfonds de l’âme humaine. En ce lieu la
plainte n’est plus l’envers de la louange, ni l’espérance
celui de la désolation. Elles se nourrissent de la même
puissance, du même souffle, qui poussent l’homme à
sortir de lui-même, à se lever du tombeau de sa
désespérance, à secouer la stupeur qui le
pétrifie.

Le cri de sa douleur et le
cri de sa joie s’entremêlent comme le rire et les larmes.

« Tu nous a fait
revenir vers toi Seigneur, et nous sommes revenus ! »

« Merveilleusement
gardés par des forces bienveillantes, nous attendons confiants
ce qui peut advenir. Tu es avec nous, le matin, à midi et le
soir et tu le seras certainement jusqu’au dernier jour. »

Notre consolation, c’est
la vie, la répétition infatigable de ce qui en fait la
valeur, les mots précieux qui portent cette répétition
de génération en génération, et de cœur
à cœur. Ce temps, ce lieu, cette terre, Dieu nous les a
donnés. La liberté et la responsabilité de les
habiter, Il nous les confie. Notre consolation, c’est la tâche
infinie qui nous attend, pour Sa joie et pour la nôtre :

« Voici je mets
devant vous la vie et la bénédiction, la mort et la
malédiction. Choisissez donc la vie pour que vous viviez, vous
et vos enfants.

Aimez le Seigneur votre
Dieu en écoutant ce qu’il dit, en vous attachant à
lui. Ainsi vous pourrez vivre et passer de nombreuses années
sur la terre que le Seigneur a promis de donner à vos ancêtres
Abraham et Sara, Isaac et Rébecca, Jacob, Rachel, Léa…
et tant d’autres
. » (Dt 30,19-20).