Carême 1997 : Devant Dieu

Rassemblés sans frontières

« Nous avons vu quelqu’un qui chassait les démons en ton nom »

-
un instant avec J.S. Bach [1]-



Pour parler
de la solitude et du vivre ensemble, un philosophe Réf
[01]
utilisait une image.
Les hommes disait-il sont
comme des hérissons, ils se collent les uns aux autres pour se
réchauffer, mais alors ils se piquent. Ils s’éloignent
donc, mais alors ils ont froid et ils se rapprochent à
nouveau.
Et ce mouvement de rapprochement et d’éloignement
est sans fin. Ils ne peuvent vivre ni tout à fait seuls, ni
tout à fait ensemble. En somme nous avons peur de l’autre et
nous avons peur sans l’autre. Nous craignons sa présence mais
nous redoutons aussi son absence.
La foi, pourtant, nous invite à
surmonter cette frileuse indécision. Car Dieu nous donne à
la fois le courage d’être seul et la passion d’être avec
l’autre. Il reconnaît chacun comme un être unique,
singulier, précieux. Et en même temps sa Parole
rassemble et réconcilie, elle permet à ceux qui la
reçoivent d’être ensemble sans être tous pareils.


Et ce double mouvement de solitude devant Dieu et de
solidarité avec les autres traverse constamment, nous l’avons
vu, les chapitres 8 et 9 de l’évangile de Marc, dessinant sous
nos yeux le visage de la communauté des disciples que Jésus
appelle et assemble.
Appeler, assembler, rassembler : telle est
l’étymologie du mot Eglise. Elle ne correspond pas forcément
au visage que les Eglises ont donné d’elle-mêmes au
cours de l’histoire et qu’elles offrent encore parfois aujourd’hui.

En effet cette étymologie n’implique ni un système
doctrinal qui s’imposerait à tous, ni une hiérarchie
qui parlerait à la place des fidèles, ni un magistère
qui détiendrait la vérité de la part de Dieu, ni
une institution dont les frontières précises et
immuables garantiraient l’unité.
L’étymologie du mot
Eglise renvoie à la Parole qui appelle et qui rassemble. La
Parole qui accueille et qui envoie, qui libère et qui guérit.

Telle est en première approche la communauté des
disciples. En tout cas celle que Jésus voudrait quand à
déclare : « Si quelqu’un veut venir à ma suite,
qu’il renonce à lui- même et prenne sa croix et qu’il me
suive » (8/34).
Non une Eglise puissante mais une Eglise
servante, non une institution fermée mais une communauté
ouverte et toujours en chemin.

___



Et c’est
bien ce que les,disciples, eux les premiers, ont du mal à
comprendre. En effet depuis la parole de Pierre déclarant à
Jésus « Tu es le Christ  », ils ont accumulé
les bévues et les incompréhensions.
Tout se passe
comme s’ils avaient les oreilles fermées au cri de la
souffrance humaine et les lèvres impuissantes à dire la
Parole qui guérit.
Derrière les mots justes d’une
belle confession de foi, on perçoit leur impuissance à
la traduire dans des actes concrets. Leur incapacité à
changer de vie, à modifier leurs relations entre eux, avec les
autres et avec Dieu.
Ainsi, alors même qu’ils ont été
incapables de libérer un enfant possédé de la
maladie qui le tourmentait, les voilà, quelques jours plus
tard, qui poussent l’outrecuidance jusqu’à vouloir « empêcher
un homme qui guérit au nom du Christ
 » -
c’est-à-dire qui réussit là où ils ont
échoué, simplement parce qu’il ne fait pas partie de
leur groupe.
C’est déjà l’Eglise officielle
incapable de reconnaître le Christ à l’oeuvre en dehors
d’elle.
Eglise dès le début préoccupée
de préciser ses frontières et ses prérogatives.
Eglise qui confisque la Parole et qui refuse de la recevoir de
l’autre différent.
Eglises qui aujourd’hui se raidissent
face aux ébranlements et aux mises en question. Eglises qui se
crispent sur des identités qu’elles cherchent à
défendre ou bien à restaurer.
Eglises qui
renforcent les règles et les limites, qui fustigent et qui
jugent celles et ceux du dehors. Car pour rehausser sa propre
identité, rien de tel que le rejet de l’autre.

Alors,
au sujet de cet homme qu’ils veulent écarter, Jésus dit
à ses disciples : « Ne l’empêchez pas, car il
n’y a personne qui fasse un miracle en mon nom et puisse, aussitôt
après, mal parler de moi. Celui qui n’est pas contre nous est
pour nous
 » (9/39-40).
Et par ces mots de mise en garde,
il leur rappelle que la puissance de l’Evangile échappe à
toutes nos organisations ecclésiales[es. Aucune Eglise n’en a
le monopole, aucune n’est propriétaire du Christ, même
lorsqu’elle le prétend, surtout lorsqu’elle le prétend
comme les disciples.
L’Eglise est un événement qui
peut surgir hors des institutions, là où nous ne
l’attendons pas. Sur les marges des Eglises que nous connaissons,
quelquefois en dehors d’elles, bien des hommes et des femmes sont en
communion secrète mais vivante avec le Christ, à
l’écoute de sa Parole.

___



Ainsi cette
nouvelle bévue des disciples nous donne sur la réalité
de l’Eglise trois indications précieuses.

1. Et
d’abord il faut sans cesse redire la priorité de la Parole
de Dieu
sur l’Eglise. Ce qui est premier, ce n’est pas l’Eglise
comme rassemblement, mais c’est la Parole qui la rassemble. L’Eglise
n’advient que par la Parole et ne se rend visible que dans le service
de cette Parole.
C’est ce que nous voyons dans ce passage. Jésus
n’appelle pas ses disciples pour constituer un groupe fermé
sur lui- même, en dialogue intime avec lui. Il les invite à
se mettre en route au service de l’Evangile, par leur parole, leur
action, leur prière.
L’Eglise ne vit donc ni de son
acquis, ni de ses projets, ni de ses doctrines, ni de ses oeuvres, ni
de ses organisations toujours secondaires, mais de l’Evangile qui
toujours à nouveau la suscite.
Elle ne se définit
pas par ceux qui en font partie, par ses limites et ses frontières,
mais par l’écoute et la réception de la Parole de Dieu,
par cet événement que nulle Eglise, nulle théologie
ne saurait fixer, ni contrôler, ni vérifier et qui peut
retentir en dehors des institutions ecclésiales.
C’est
dire, comme le montre l’épisode de l’exorciste étranger
écarté par les disciples, que l’Eglise dépasse
les communautés repérables et que tous les chrétiens
ne sont pas dans les Eglises visiblement organisées.

2.
Ainsi l’Eglise est toujours autre chose que ce que nous en savons et
en voyons.
Cela amènera les Réformateurs à
dire, et c’est une deuxième indication, que l’Eglise
véritable est invisible
aux yeux des hommes et que Dieu
seul connaît ceux qui en font partie. Ainsi Calvin écrit
 : « Vrai est que ce privilège appartient à lui
seul , de connaître qui sont les siens... ses jugements secrets
surmontent notre sens
 ».

Il n’appartient donc
jamais aux autorités humaines de statuer sur les dispositions
intimes des individus et dRassemblfinir un peuple dont le recensement
appartient à Dieu.
Alors face aux volontés
hégémoniques et aux tentations autoritaires qui
prétendraient sonder, voire régenter les consciences,
nous devons tenir ferme la conviction « qu’aucune Eglise
particulière ne peut prétendre délimiter
l’Eglise de Jésus- Christ, car Dieu seul connaît ceux
qui lui appartiennent » Réf
[02]
.
Et donc l’important, nous le sentons bien ici,
dans la réponse de Jésus, n’est pas de savoir où
est l’Eglise, mais où se tient le Christ et si je marche dans
ses pas.
Ainsi Eglise est mobilisée par un événement
qui est infiniment au-delà d’elle-même. Par elle le
Christ poursuit son oeuvre libératrice et créatrice.
Elle est donc au service d’une Parole qui n’est pas en son pouvoir,
qui tout à la fois la fonde et la déborde infiniment.
Elle annonce un royaume qui la dépasse de partout.

3.
Et du coup la volonté pathétique qui se manifeste
parfois de définir la véritable Eglise, de la garantir
dans son unité par sa doctrine et ses frontières, d’en
poser des signes visibles et objectifs, n’est-elle pas une manière
de mettre la main sur Dieu, une façon de refuser la Parole de
l’Autre qui nous dérange et nous révèle à
nous-mêmes, d’étouffer l’oeuvre de l’Esprit qui passe
par d’autres chemins que ceux que nous avons prévus ?

N’est-ce pas aussi une marque de peur, qui est finalement un
manque de foi, une perte de confiance en Celui qui est le fondement
de l’Eglise ? Car lorsqu’on est incertain de l’essentiel, alors il
faut dresser des barrières et nous rassurer dans nos pouvoirs
humains. C’est bien d’ailleurs ce que font les disciples.
Mais
quand on est assuré de l’essentiel, quand on est enraciné
dans cette confiance qui vient de Dieu, source de notre identité
véritable, alors on peut accepter la pluralité, la
diversité, l’ouverture aux autres. On peut prendre sa place
d’être unique et singulier dans un rassemblement qui dépasse
toutes les frontières humaines.
Ce qui donc est décisif,
ce n’est pas d’appartenir à une institution ecclésiale,
mais d’appartenir au Christ et d’être par nos vies personnelles
renouvelées, les témoins de la réconciliation
offerte.

-
un instant avec J.S. Bach [2]-



___



Nous venons
de voir que le point de départ de la foi n’est pas dans
l’appartenance à une Eglise mais dans la rencontre personnelle
avec le Christ, que l’Eglise est toujours seconde par rapport à
la Parole qui la suscite et que par conséquent la véritable
Eglise est invisible.
Et pourtant, ces passages de l’Evangile de
Marc nous montrent que Jésus donne forme visible à la
communauté de ceux et celles qui s’efforcent de l’écouter
et de le suivre. Il organise concrètement le groupe de ses
disciples. Il les réunit pour les instruire en vue de la
mission qu’il leur confie.
Nous ne pouvons donc en rester à
un individualisme, et du coup à une invisibilité de
l’Eglise, qui ne serait qu’un alibi à nos silences, à
nos prudences et à nos démissions.
Si la dimension
individuelle de la foi est indépassable, elle ouvre aussi sur
un vivre ensemble ecclésial en vue du ressourcement, du
témoignage et du service.
Et ce vivre ensemble devant Dieu
va prendre sur les pas du Christ, quatre figures qui
affleurent constamment dans ces textes de Marc et qui me paraissent
essentielles pour notre temps quand il s’interroge sur son rapport à
l’autre.

l. Et d’abord la figure de l’écoute.

Elle se manifeste ici dans l’attitude de Jésus à
l’égard des foules dont il accueille la faim de Parole et de
pain, à l’égard de l’aveugle dont il entend la
souffrance, à l’égard du père dont il reçoit
la prière, Rassembl l’égard aussi des pharisiens qu’il
prend le temps d’écouter, à l’égard enfin des
disciples dont il perçoit les questions même lorsqu’ils
ne les posent pas.
Ainsi l’Eglise est cette communauté où
il ne s’agit pas toujours et d’abord de donner, de faire, de
s’activer, de parler, d’apporter mais d’écouter et de
recevoir.
On repense aux propos de Bonhoeffer quand il disait :
« Certains chrétiens, et en particulier les
prédicateurs, se croient toujours obligés de « 
donner quelque chose lorsqu’il se trouvent avec d’autres hommes. Ils
oublient qu’écouter peut être plus utile que parler.
(...) Celui qui estime son temps trop précieux pour pouvoir le
perdre à écouter les autres n’aura en fait jamais de
temps pour Dieu et le prochain ; il n’en aura plus que pour lui-
même,, pour ses discours et ses idées personnels
 »Réf
[03]
.
C’est ce que n’avaient pas compris les
disciples. Dans ce passage ils sont toujours en train de parler et de
s’agiter et ils n’entendent vraiment ni la Parole du Christ, ni les
cris de l’histoire.
Au point que Jésus est obligé,
à plusieurs reprises, de les prendre à l’écart
pour les replacer devant sa Parole et devant leur mission.
A
travers ces disciples fragiles, qui cherchent et qui tâtonnent,
qui s’efforcent d’aider l’autre mais que Jésus est obligé
de soutenir, l’Eglise apparaît comme « communauté
des vulnérables
 », où chacun est tour à
tour celui qui écoute et encourage les autres, et celui dont
la faiblesse appelle à l’aide.
L’Eglise, lieu-relais où
l’on reprend souffle, où l’on fait cercle autour des Ecritures
bibliques, où l’on s’annonce mutuellement l’Evangile, avant
d’aller ailleurs, en route avec le Christ.
Lieu qui ne retient
pas et où l’on ne s’arrête que dans la perspective de
repartir plus loin.
Lieu où chacun se sent reconnu sans
avoir à se justifier de ce qu’il est, ou de ce qu’il n’est
pas, simplement parce qu’il participe à la même grâce
et qu’il est accueilli comme tel.
Cela est particulièrement
important aujourd’hui où tant d’hommes et de femmes ont perdu
confiance en eux- mêmes et souffrent d’un manque d’écoute,
de relation, qui contribue à les exclure.

2.
Mais si le vivre ensemble de la communauté de Jésus est
l’écoute, il prend aussi la figure de l’annonce.

Rassemblée, édifiée par la Parole, l’Eglise
a en effet pour mission de partager cette Parole, c’est-à-dire
annoncer à ceux qui cherchent et qui désespèrent
qu’il y a, à la suite du Christ, des repères pour
vivre, des chemins pour aimer et être aimés.
Si
aujourd’hui nous ne savons pas partager et proposer clairement des
convictions consistantes et ouvertes à la fois, c’est-à-dire
des paroles qui consolent, qui guérissent, qui orientent, qui
aident les gens à vivre, ceux-ci se tourneront vers les
réponses toutes faites des gourous et des chefs, les discours
sécuritaires, le légalisme moral des religieux ou les
formes anciennes et nouvelles de la superstition et de l’idolâtrie.

Il ne s’agit pas d’imposer des réponses autoritaires et
magistérielles mais simplement de faire entendre clairement la
Parole de Dieu qui ouvre un chemin de confiance et de liberté.


Il ne s’agit pas non plus d’acquiescer à toutes les
demandes et attentes spirituelles qui s’expriment, mais d’inviter
chacun à placer sa vie devant Dieu pour se laisser transformer
par Lui.
Non pas une « langue de bois » sans saveur
mais, comme à Pentecôte, une langue de feu qui rejoint
chacun, personnellement, au coeur de ses joies et de ses souffrances.

Une parole parfois de vigilance, d’indignation, de protestation,
de résistance quand la vie du monde est menacée, quand
la dignité d’hommes et de femmes est bafouée.
Si
nous tenons ferme la Parole qui est le Christ, rien ne saurait nous
décourager ni nous intimider. C’est lui qui nous permet de
parler « ouvertement  », « avec assurance
 », pour reprendre l’expression que Marc emploie dans ce passage
à propos de Jésus. (8/32)
Pour les témoins,
c’est la liberté de tout dire au-delà des censures, des
contraintes, des persécutions, c’est la force et l’amour de ne
pas garder pour eux l’Evangile, mais de le proclamer au monde.

-
un instant avec J.S. Bach [3]-



3.
Nous venons de voir deux aspects de l’Eglise. Celui de l’écoute
et celui de l’annonce. Elle prend aussi dans ce passage la figure du
service.
Jésus en effet ne se contente pas de mots,
ceux qu’il entend et ceux qu’il prononce. Mais il pose des signes et
accomplit des actes.
La proclamation par Jésus de la Bonne
Nouvelle est inséparable de sa mise en oeuvre par toute sa
vie. La parole guérit, les guérisons parlent.

Et
à plusieurs reprises au cours de son ministère il va
dénoncer les mots usés et discrédités des
discours religieux lorsqu’ils sont sourds aux cris et aux souffrances
de ce monde.
Alors ses miracles sont comme des « paraboles
vivantes », des signes dressés qui proclament que l’être
humain ne se réduit jamais à ce qu’il a fait ou subi, à
sa maladie ou à son destin.
Et à la suite de son
maître la communauté des disciples doit maintenir
toujours cette solidarité du geste et de la parole. Car ce
serait un malentendu funeste de penser que la suivance du Christ est
toute intérieure, toute spirituelle.
Ainsi, dans ce texte,
les disciples sont appelés à nourrir eux-mêmes
les foules, à guérir l’enfant, à accueillir
l’autre différent, même s’ils n’y parviennent pas
toujours.
La fidélité au Christ et les gestes de
miséricorde vont de pair, non pas dans un ailleurs dont
rêvaient les disciples, mais ici et maintenant, au coeur du
quotidien. C’est là que se vérifie l’authenticité
de notre attachement au Christ.
Tout au long de l’évangile
de Marc, et de manière très précise dans ce
passage, il y a une articulation étroite de la parole, de
l’action et aussi et de la prière.
Le message n’est pas
séparable de l’engagement qui l’incarne et le manifeste. La
pratique n’est pas séparable de la parole qui l’accompagne et
qui l’éclaire. L’un et l’autre ne sont pas séparables
de la prière qui les oriente et qui les soutient.
C’est
ainsi que l’Eglise, est communauté de guérison et
communauté d’espérance.

4. Mais si
l’Evangile est écoute, s’il est proclamation en paroles et en
actes, il est aussi puissance de communion, littéralement
appel à « mettre en commun » nos richesses
différentes.
C’est dire qu’inévitablement une
Eglise qui écoute, qui fait place à la reconnaissance
de l’autre et à la solidarité concrète avec lui
va constamment élargir son vivre ensemble.
Elle témoigne
d’une réconciliation plus grande qu’elle- même et qui
concerne « l’ensemble de la terre habitée ».
Elle
prend donc figure oecuménique, au sens original et vaste de ce
mot, non par choix, ni par priorité, mais par vocation.
Car
l’Evangile porte en lui une puissance de rapprochement, qui
transgresse toutes les barrières culturelles, sociales, et
même religieuses. Le Christ est source d’une communion qui
traverse les murs et qui unit ensemble les plus éloignés.

On le voit dans ce passage où Jésus en route vers
la Galilée ignore les frontières géographiques
et culturelles, les cloisonnements qui séparaient les bons
croyants des mécréants, les malades des bien-ponants,
les purs qui se protègent des impurs qui se cachent.

Aujourd’hui l’Evangile peut surmonter les fossés qui
existent entre générations, entre classes sociales,
entre milieux différents. Et cela est particulièrement
important dans un monde éclaté où la pathologie
de la communication est si grande et le poids de la solitude si
lourd.
L’Eglise peut être un lieu privilégié
d’écoute de l’autre dans sa différence, un lieu de
partage et de débat, un lieu d’apprentissage de la
réciprocité.
En découvrant et en
reconnaissant le Christ à l’oeuvre différemment, à
travers un autre langage, suivant d’autres inspirations, parfois sous
d’autres cieux, nous sommes préservés de la tentation
de réduire le Christ à notre image.
A l’heure où
nous avons tant de mal à sortir de nos points de vue
particuliers et exclusifs, que ce soient ceux de nos groupes sociaux
et culturels, de nos identités confessionnelles ou de nos
hexagones spirituels et théologiques, nous avons plus que
jamais besoin des autres pour opérer le permanent décapage
de notre fidélité, pour apporter cette diversité
des points de vue qui peut seule faire surgir le plein relief du
Christ.
Car contrairement à ce que trop de gens pensent
cette diversité n’est pas un mal à exorciser. Elle est
inscrite au coeur même des Ecritures bibliques et c’est elle
qui nous protège de tout fanatisme.
L’unité des
chrétiens à .laquelle nous voulons travailler n’est pas
l’uniformité. C’est la communion d’hommes et de femmes
individualisés, libres, responsables, irréductibles les
uns aux autres, mais qui confessent le même Christ.
Et les
moments que nous vivons depuis quatre semaines sont un peu une
parabole de cette communion dans la diversité, où
chacun est rejoint par la parole et par elle relié aux autres.

Ces textes de l’Evangile de Marc invitent donc à élargir
sans cesse notre horizon, à faire en sorte que les Eglises ne
soient pas des lieux clos où n’habitent que des semblables,
mais des espaces ouverts où sans cesse pourront être
reprises les interrogations qui habitent nos vies, qui tourmentent et
déchirent l’histoire.
Toutes ces questions vitales, nos
questions de tous les jours, que nous sommes invités à
placer devant Christ et que nous sommes toujours tentés de
laisser à la porte de nos Eglises.

___



Ainsi la
communauté qui écoute, qui annonce, qui guérit,
qui grandit, porte sans relâche devant Dieu l’ensemble de la
communauté humaine et la création tout entière.
Tel est son culte, son. service. Il ne se manifeste pas dans la
puissance mais dans des actions modestes et concrètes.
C’est
ce qui va se produire avec les foules qui ont faim. Les disciples
apportent leurs sept pains et ils découvrent alors que
lorsqu’ils mettent ensemble le peu qu’ils possèdent il y a
assez pour nourrir les foules. Ce qui était dérisoire,
inutile, ce qui semblait voué à l’échec va
apparaître plein de promesses et de ressources dès lors
qu’on le partage.
Ainsi, c’est peut-être lorsque l’Eglise
se sent faible, démunie, lorsqu’elle est tentée de
baisser les bras, lorsqu’elle a fait le deuil de ses rêves de
toute-puissance et d’efficacité, qu’elle peut s’élargir
vraiment et partager l’essentiel qu’elle a de toutes façons
reçu.
Car la Parole de Dieu suscite toujours un mouvement
de sortie de soi et d’accueil de l’autre. . Toujours elle décentre
l’Eglise et la déporte, au-delà d’elle-même,
notamment vers les femmes et les hommes blessés, dévoilant
ainsi l’universalité de l’amour de Dieu.
Des hommes et des
femmes qui ne savent pas toujours où ils vont, mais qui
découvrent alors avec qui ils marchent et quelle espérance
les porte et comment leur vie en est tout agrandie. Ne les appelons
pas trop vite l’Eglise. Soyons sûrs plutôt d’être
du même chemin.

un instant avec
J.S. Bach [4]


-Références
des citations :


Réf
[01]
Schopenhauer
Réf [02]
Discipline de l’Eglise réformée de France. Titre 1,
article Ier, » 1
Réf [03]
Dietrich BONHOEFFER, De la vie communautaire. Delachaux et Niestlé,
1955, pp. 97- 99



les instants avec J.S. Bach :


[01]
Adagio du Concerto en Mi pour violon et orchestre, BWV 1042. Violon
Arthur Grumiaux et Herman Krebbers. Les Solistes Romands. Direction
Arpad Gerecz.
[02] Siciliano du
Concerto en Ré mineur pour hautbois, cordes et continuo, BWV
1059. Hautbois Heinz Holliger. Academy
of St Martin- in- the- Fields. Direction Iona Brown.
[03]
Adagio du Concerto en Ré pour hautbois, violon, cordes et
continuo, B WV 1060. Hautbois Heinz Holliger, Violon Arthur Grumiaux
et Herman Krebbers. New Philharmonia Orchestra. Direction Edo de
Waart.
[04] Cantate Nƒ 170, Aria
« Vergnügte Ruh’, beliebte Seelenlust ». Contralto
Maureen Forrester. The Wiener Solisten. Direction Anton Heiller.