Carême 1995 : LE SILENCE DE DIEU

RETRAIT DE DIEU ET RESPONSABILITÉ HUMAINE

"Pourquoi
restez-vous là à regarder vers le ciel ?"

Actes 1/1-11


Dieu a fait l’homme et la femme comme la mer les continents : en se retirant. Ce
retrait de Dieu ouvre l’espace de la responsabilité humaine. C’est là un tout
autre regard peut-être sur le silence de Dieu ; l’un s’efface pour que l’autre
grandisse.


Tout au long de la Bible, nous l’avons déjà remarqué, une parole autre entre en
débat avec les représentations culturelles dominantes de Dieu, je veux dire ces
images qui souvent nous choquent à travers les pages de la Bible, images
utilitaires, militaires, voire foudroyantes de Dieu. Une parole autre se fraie
un chemin : ici, Dieu ne s’impose pas avec une évidence massive qui forcerait
l’adhésion, il noue une relation d’alliance, un pacte de liberté et de
réciprocité. Jésus va encore plus loin : il ramène Dieu tout entier du côté des
humains, partenaire de notre vie, de nos souffrances, de nos recherches. Ici, la
présence se signale comme une parole qui appelle à la foi. Une parole qui
n’impose rien, mais qui propose , une espérance, un chemin, un départ , sans
rien d’évident, et même contre toute évidence. Ce "retrait" laisse place à 
l’autre, il fait advenir l’autre dans sa liberté.

Les
premières communautés chrétiennes ont ressenti ce lien. Une question les
troublait profondément : que peut-il arriver après Jésus ? S’il a été lui-même
la parole dernière, ultime, donnée par Dieu au monde, comme c’est la conviction
de tout le christianisme primitif, qu’est-ce qui peut bien venir après ? La
révélation de Dieu en Jésus n’est-elle pas la fin de l’histoire, puisque "tout
est accompli"
 ?

Et
pourtant l’histoire continue ! L’occupant est toujours là . La mort ravage
toujours. C’est pour les premiers chrétiens un trouble profond qui interroge
leur foi elle-même : pourquoi le Royaume n’est pas venu ? Pourquoi rien n’a
changé ? Pourquoi l’histoire dure encore, et s’étire, avec ses souffrances qui
s’aggravent, comme si rien ne s’était passé ?


Plusieurs vont avancer une réponse. Je retiens ici celle de Luc. Car Luc, après
avoir écrit un évangile pour raconter Jésus, comme Marc ou Matthieu, va écrire
encore une suite à l’évangile, un tome II, précisément pour raconter ce qui
vient après. Il fallait une certaine audace, et d’ailleurs Luc est le seul à la
faire, pour écrire ainsi un "évangile continué" pour reprendre le mot de Daniel
Marguerat ([1]).
La charnière entre ces deux écrits, le pivot qui fait glisser de l’un à l’autre,
est un récit qui a valeur de symbole : celui de l’effacement de Jésus (Actes
1/1-11).

Un
temps s’en va... Un temps arrive... Un temps s’en va, qui ne sera jamais plus :
ce temps où la présence de Jésus offrait un appui visible, sensible, donnait un
visage à l’espérance. Un autre temps arrive, dont nul ne sait ce qu’il sera. Le
récit met en scène le temps qui change.


Cela se passe lors de l’intimité d’un repas avec le ressuscité qui scelle une
communion. La question posée à Jésus est celle de l’espérance qui tarde,
l’espérance différée, ce retard de l’histoire. Jésus répond par une tâche, par
un envoi : vous allez devenir porteurs de ma parole pour les autres, ici,
ailleurs, partout, aussi loin qu’elle vous entraînera.


Soudain, c’est la déchirure. Jésus leur est pris, comme s’il était enlevé vers
le ciel : métaphore de la séparation et de l’élévation, dans un langage qui
était bien connu à l’époque. Ce qui domine alors, c’est le désarroi de
l’absence : ils restent les yeux béats, béants, pris de "torticolis célestes",
comme dirait Louis Simon. Comme s’ils voulaient retenir la présence qui leur
échappe. Le récit est plein d’humour, car ce sont des anges qui viennent les
ramener au réel, à la terre : "Pourquoi restez-vous à regarder vers le ciel ?
C’est sur terre qu’il vous attend, qu’il viendra vous surprendre"

La
communauté de Jésus est précipitée dans le temps de l’absence. La blessure est
là , que rien ne peut enlever. Il y a cette place, désormais vide, cette place
vacante, et qui restera vacante jusqu’au bout.

Et
cependant :

-  une espérance fait signe : ce temps de l’absence, qui les laisse démunis, leur
est redonné comme un temps qui espère.

-  dans l’absence, ils ne sont pas seuls. L’Esprit leur est promis. Jésus n’est
plus là , mais ils vont recevoir son souffle, son esprit, présence dans
l’absence. La communion n’est pas perdue, elle va être intériorisée,
approfondie. 


Ainsi, Luc réinterprète l’absence comme ouverture d’un avenir.

- Le silence de Jésus fait place à la parole des témoins.

- La perte de sa présence les éveille à la responsabilité.

- Le temps qui dure se change en un temps qui espère.


 

-o-


Le silence de Jésus fait place à la parole des témoins.


Jésus n’est plus là . Le temps n’est plus, et il ne sera jamais plus, où il
parlait en face à face. Désormais sa parole est perdue. Elle n’est plus que
mémoire. C’est le silence. Il y a là quelque chose d’irréversible. Mais ce
silence ouvre l’espace d’une autre parole.

Il
faut que le Maître meure pour que naisse la parole des témoins. Qu’est-ce qu’un
"témoin" ? C’est celui qui a été traversé par un événement. Cet événement a fait
trace dans sa vie. Le témoin, c’est celui dont la vie est référée à un autre,
procède d’un autre, a donc son origine ailleurs. Ce qui fait le témoin, c’est ce
déplacement : sa vie renvoie à un autre.

Que
va-t-il advenir de la parole de Jésus maintenant qu’il n’est plus là ? Que vont
faire les témoins ? Ils ne vont pas ouvrir un musée de Jésus : conserver
pieusement ses traces et ses propos comme d’admirables reliques. Embaumer son
message, faute de pouvoir embaumer son corps qui leur a échappé. Non. Ils vont
risquer une parole, la leur, pour attester Jésus aujourd’hui, le traduire
aujourd’hui dans leur situation, dans leur langage.

La
parole de Jésus va vivre par cette parole qu’elle a fait naître. Elle va se
rendre présente à travers cette réponse qu’elle a provoquée.


Déjà la prédication de Jésus était une manière de donner la parole aux autres,
de faire naître de la parole. Regardez les paraboles, ces petites scènes de la
vie quotidienne, ces petites histoires toutes profanes qu’on se raconte à table,
et qui tiennent une place importante dans la prédication de Jésus. La parabole,
c’est l’art de faire de l’auditeur celui qui détient la clef, celui qui donne
sens. Car la parabole n’impose rien, elle n’a pas sa morale, elle laisse tout
ouvert. Elle institue une complicité avec l’auditeur, avec pas mal de malice
parfois, pour lui suggérer quelque chose dont il ne se doutait pas, l’inviter à 
un regard différent. La parabole, c’est une thérapie du regard : "Ouvrez les
yeux, il y a autre chose à voir". Mais à chacun de trouver. Il reste une part
d’énigme. La parabole, c’est la parole rendue à l’autre.


Déjà de son vivant, la prédication de Jésus éveillait l’auditeur à sa propre
parole. Désormais l’absence de Jésus va susciter une autre parole qui est comme
un écho de la sienne. Jésus se livre à la parole des témoins : quelle confiance
étonnante, surtout lorsque l’on réfléchit à ce que nous en avons fait.


Tels seront les évangiles : à la fois l’écho de ce qu’a dit Jésus, et de ce
qu’il a fait, et le témoignage de foi de la communauté primitive. Sans que nous
puissions démêler les fils, et distinguer ce qui relève en propre de l’histoire
de Jésus et ce qui relève du regard que la communauté porte sur cette histoire.
Il nous faut donc faire le deuil d’un accès direct, immédiat, à Jésus indemne de
toute parole humaine. C’est la parole des témoins qui nous livre Jésus.


Cette parole est multiple. Aucun évangile ne reproduit les autres. Quand ils
racontent les mêmes scènes, c’est toujours différent. Le témoignage est toujours
à plusieurs voix. Il n’est pas un discours monolithique, répétitif, qui se
reproduirait à l’identique. L’ampleur de la parole de Jésus s’atteste à tout ce
qu’elle innove : elle ouvre à de nouvelles manières de la comprendre, en même
temps qu’à un nouveau regard sur la réalité. C’est la tâche des témoins que de
déployer cette créativité. Parole plurielle donc, parole multiple : la parole du
Christ se donne à travers cette pluralité de langages, sans jamais se laisser
réduire à un seul.


Certes, elle ne saurait s’effilocher en une dispersion pure, au gré de la
subjectivité, et peut-être de la fantaisie de chacun. La Bible est là comme le
sol qui nous porte, le terrain qui nous enracine, le témoignage qui fait
coupure, et qui autorise nos propres paroles. La Bible est là , index d’une
altérité, d’une Parole autre, que nous n’avons jamais fini de chercher et de
découvrir.


 

-o-


L’effacement de Jésus ouvre l’espace de la responsabilité.
Ce n’est pas
seulement une parole qui va naître de cette absence , la parole des témoins , ,
c’est toute leur vie qui peut prendre figure de réponse.

Ce
lien entre retrait de l’un et responsabilité des autres est souligné dans une
série de paraboles qu’on pourrait appeler les paraboles de l’absence. La plus
connue est la parabole des talents. La structure est plus ou moins la même :

- un départ : le Maître s’en va, peut être pour longtemps.

-  ce départ se double d’une confiance. La responsabilité passe des mains du
Maître à celles des serviteurs : à eux de veiller sur la maison ou de faire
valoir les biens.

-  enfin, le moment du retour, le moment de rendre compte, ce qui est une manière
de radicaliser la responsabilité.

Le
temps de l’absence n’est donc pas un temps vide, vacant, où il ne se passerait
rien, comme un temps mort. Et ce n’est pas non plus un temps contraint, où les
hommes et les femmes seraient soumis à un régime d’obligation, sous le joug
d’une loi qui leur dicterait ce qu’ils ont à faire et les déposséderait de leur
initiative. C’est un temps de liberté, où chacun est appelé à inventer sa vie en
forme de réponse à la confiance qui lui est faite, et cette réponse ne peut être
que personnelle, elle ne peut être qu’un acte de liberté.


C’est la confiance qui est première. Cette confiance qui me dit : ta vie, c’est
beaucoup plus que tout ce que tu crois en connaître. Tu es aimé sans raison,
au-delà de toute raison, d’un amour que rien ne pourra jamais t’enlever. Je peux
donc recevoir ma vie d’une parole qui me la donne comme une promesse
inaliénable.


C’est cette confiance qui est première, comme le regard de Dieu sur nous. A
chacun de répondre à cette confiance. Personne ne peut se substituer à lui, à 
elle, pour décider de ce que sera cette réponse. C’est à chacun, à chacune de
l’inventer dans la complexité des situations. Telle est la liberté du croyant,
dont St Augustin a donné la formulation la plus provocante : "Aime, et fais ce
que tu veux" ([2]).


Certes, nous aurons à rechercher entre nous, dans nos groupes d’appartenance,
dans nos Eglises, et plus largement dans notre société, des repères éthiques.
Nul individu, nulle communauté ne peut vivre sans repères. Mais les repères ne
sont là que pour aider chacun à décider lui-même de ses propres choix.


Dans cette perspective, la foi chrétienne peut s’évoquer comme une certaine
manière de s’ouvrir à l’Autre.


S’ouvrir d’abord à cette parole tout autre qui me fonde, qui me révèle qui je
suis, qui m’appelle par mon nom, et ouvre ma vie à ce que je ne soupçonnais pas.

Et
parce que nous nous savons aimés, reconnus, nous ouvrir aux autres et travailler
obstinément à la reconnaissance de l’autre. Certains, tel l’anthropologue Marc
Augé ([3]),
soulignent aujourd’hui que la crise la plus grave de notre société n’est pas,
comme on le dit souvent, une crise d’identité, mais une crise d’altérité : la
crise du lien à l’autre. Nos identités se durcissent ou se crispent, faute de
cette reconnaissance de l’autre comme autre.


Cette tâche nous provoque en de multiples domaines. Je me bornerai à en
mentionner deux, pour les proposer à la réflexion de chacun :

-  la relation entre hommes et femmes. Notre société réinterroge ici son rapport
à la différence. L’aspiration à des relations nouvelles entre en conflit avec
les modèles hérités et avec les hiérarchies établies. Comment la communauté de
Jésus pourrait-elle être inventive en ce domaine, alors que dans notre monde le
discours religieux reste la seule idéologie qui légitime encore la
discrimination des femmes ? Ne serait-ce pas à la communauté de Jésus de
devancer le temps, et d’esquisser le profil de ce que pourrait être une
véritable réciprocité entre femmes et hommes ?

-  la relation avec les étrangers me paraît être un autre défi. "La question de
l’étranger, dit Julia Kristeva, est une question religieuse : c’est la question
de l’autre". Or, par temps de crise, l’étranger devient vite la figure du bouc
émissaire. La montée de la xénophobie alimente toutes les formes de rejet de
l’autre. Comment les Eglises qui ont organisé récemment la campagne œcuménique
"accueillir l’étranger", peuvent-elles travailler passionnément en ce domaine, à 
la reconnaissance de l’autre ?

Je
n’ai mentionné ces deux exemples que pour illustrer ceci : la pratique de Jésus
porte en elle de quoi inspirer une vision et une action en vue de ce lien à 
l’autre, dont nous mesurons tous qu’il constitue un enjeu crucial pour notre
société.


L’ouverture à l’autre, c’est aussi l’ouverture à l’avenir. L’effacement de
Jésus, en laissant les disciples appauvris, aurait pu secréter le temps de la
nostalgie. Mais ce temps de l’absence leur est redonné comme un temps qui
espère.


C’est la parole de Pâques : "Il n’est pas ici. Ne le cherchez pas derrière,
du côté de la mort. Il vous précède. Il est devant"
.


Toute la vie de Jésus a été un surgissement de l’espérance en tous les lieux
d’enfermement. L’irruption d’une possibilité inespérée qui bouleversait
complètement la vie de ceux qui l’accueillaient. Dans le langage de leur temps,
les récits de miracles expriment cette protestation de Jésus contre la
souffrance, ce combat incessant pour la faire reculer, pour lui contester son
territoire, pour lever la malédiction de femmes et d’hommes qui se vivaient
comme réprouvés.

Cet
accent de l’espérance me semble une des marques de l’originalité de l’Evangile
aujourd’hui.

Nul
ne peut être enfermé dans ce qu’il est, dans ce qu’il a fait ou n’a pas fait, ou
dans ce qu’on a fait de lui. Car la parole brise l’enfermement et elle dit à 
chacun, à chacune, qu’il est autre que tout cela, et qu’il ou elle peut se lever
pour rejoindre une promesse.


Notre histoire n’est pas enfermée dans ces néo-fatalités économiques qui pèsent
sur tous comme un nouveau destin et qui condamnent d’innombrables êtres humains
à être aujourd’hui les rejetés du système, les nouveaux parias. Même là , une
brèche est toujours ouverte. L’histoire n’est pas abandonnée au chaos parce
qu’elle est sous le signe d’une promesse. Il nous appartient de mettre cette
promesse en œuvre, de la traduire en actes.

Et
même quand nous nous trouvons encerclés par le silence, écrasés par le malheur,
l’espérance est toujours possible, quand bien même elle ne serait qu’une petite
lueur. C’est la parole de Pâques : le Christ est devant comme un chemin ouvert,
comme celui , chantait le vieux "spiritual" , qui ouvre un chemin là où il n’y
avait pas de chemin.


Nous vivons par temps de silence. Les voix sont rares qui donnent à vivre. Nous
guettons une espérance qui puisse nous orienter. Peut-être a-t-elle déjà percé
comme ces petites lumières clignotantes qui guident la navigation la nuit auprès
des côtes. Peut-être la cherchons-nous dans le brouillard.


Peut-être ce silence même va-t-il nous reconduire à la parole. Et cette parole
nous traverser comme un appel. Parole jetée comme un défi à la nuit, et qui
chante l’espérance possible... (voix de Barbara Hendricks).


Références musicales :


 

-
Dvorak, Symphonie n° 9

-
Markus Klinko jouant Eric Satie

-
Ch. Gounod, Messe Ste Cécile


([1])
Daniel marguerat, "Les Actes
des apôtres : un livre à lire, un livre à vivre", in En Actes, AREC,
Ale 31, Lausanne.

([2])
Saint Augustin, Commentaire de la 1° épître de Jean, Traité VII,
Sources chrétiennes 75, p. 329.

([3])
Marc augÉ, Pour une anthropologie des mondes
contemporains
, Aubice, 1994, p. 87s.