Carême 1984 :

Qui reconnaà®t son règneà€š ?

Je vous invite aujourd’hui à examiner le tableau de la Crucifixion selon Luc. Il se présente comme un triptyque composé de ces trois scènes : Jésus marchant au Calvaire , Jésus crucifié , La mort de Jésus. Le texte évangélique suggère cette image d’un tableau, puisqu’il note qu’après la mise en croix, « le peuple se tenait là en contemplation » (v. 35). Nous allons contempler la Croix, à travers le regard que l’évangéliste porte sur cet événement : comme toujours, et particulièrement face à ce que la communauté chrétienne considère comme un mystère de salut, Luc est à la fois historien et prédicateur de la bonne nouvelle.

C’est bien une réalité de l’histoire qu’il dépeint : vers la Pâque de l’an 30, à Jérusalem, Jésus de Nazareth subit le châtiment romain d’un séditieux, condamné sur dénonciation des autorités religieuses. Au réalisme historique du procès correspond le réalisme historique de l’exécution du condamné, au lieu-dit « du Crâne », avec sur la potence le rappel du motif politique de sa condamnation : « Le Roi des Juifs ». De tels détails relèvent d’une documentation précise, et l’ensemble a la sobriété d’un compte rendu sans commentaires...

Catéchèse en images
Mais à regarder de plus près, on verra que ce tableau de la Crucifixion est aussi une œuvre d’art, qui porte la vision particulière de Luc, sa sensibilité, et le message qu’il veut transmettre. Le soin de la composition, les personnages contrastés, la finesse suggestive des détails révèlent à l’observateur attentif l’intense désir de donner sens à l’événement. C’est ce sens que nous chercherons à montrer dans chacune des trois scènes, dans une double perspective : celle du portrait que Luc trace du Roi crucifié, pour approfondir notre compréhension de ce mystère, celle d’une remarquable catéchèse en images, où les figures rassemblées au Calvaire manifestent toutes les attitudes possibles devant le scandale de la Croix.

Voici la première scène, les v. 26 à 31 du chap. 23 de Luc :
« Comme ils l’emmenaient, ils se saisirent d’un certain Simon de Cyrène, qui venait des champs, et ils le chargèrent de la croix pour la porter derrière Jésus. Or, le suivait une multitude nombreuse du peuple et de femmes qui se frappaient la poitrine et se lamentaient sur lui. Or, s’étant retourné vers elles, Jésus dit : Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi ! Plutôt sur vous-mêmes pleurez, et sur vos enfants ! Car voici que viennent des jours où l’on dira : Heureuses les stériles, et les ventres qui n’ont pas enfanté, et les seins qui n’ont pas nourri ! Alors on se mettra à dire aux montagnes : tombez sur nous, et aux collines : cachez-nous ! Car si à du bois vert on fait cela, au bois sec qu’arrivera-t-il ? ».

Les trois évangiles synoptiques relatent le portement de la croix par Simon de Cyrène. Chez Marc et Matthieu, la réquisition s’explique du fait que Jésus vient d’être flagellé sur l’ordre de Pilate, et qu’il n’a plus la force de porter lui-même la lourde traverse de son supplice. Luc n’en a rien dit. Mais il garde le fait divers retenu par la tradition, pour en accentuer le caractère symbolique. Le premier personnage du tableau est le seul à recevoir un nom propre (avec Joseph d’Arimathée, tout à la fin). L’évangile nous avait donné les noms des douze apôtres, choisis par Jésus pour être avec lui dans sa lutte et ses épreuves. Or, ils sont absents du tableau ! C’est ce Simon qui vient se substituer à Pierre, Jacques et Jean et tous les autres disciples défaillants, pour participer étroitement à ce que vit Jésus. Sans doute cette solidarité n’est-elle pas volontaire, dans les faits : Simon est requis parce qu’il se trouve là , et on ne lui demande pas son avis ! Mais la rédaction suggère un sens qui dépasse l’anecdote. On pouvait lire en Luc 9/23 : « Si quelqu’un veut venir derrière moi, qu’il se renie lui-même et qu’il se charge de sa croix » et encore en Luc 14/27 :
« Celui qui ne porte pas sa croix et ne marche pas derrière moi ne peut être mon disciple ». En écrivant ici : ils le chargèrent de la croix pour la porter derrière Jésus, Luc fait de Simon de Cyrène l’image-type du vrai disciple : celui qui, loin de renier son Seigneur, comme Pierre, se « renie lui-même » pour suivre un Messie rejeté, pour partager, au moins en partie, son humiliation et sa souffrance.

Ainsi cette première touche, expressionniste, sur le côté du tableau, vient d’emblée nous mettre en question : où sommes-nous ? Absents, comme les disciples ? Spectateurs du drame ? Ou participants engagés, qui marchent derrière leur Maître ?

Le peuple relais des disciples
Le verbe « suivre », voici que Luc le reprend aussi pour évoquer la « grande multitude du peuple » qui forme cortège derrière le condamné. Pour lui, nous l’avions remarqué, le peuple est toujours resté favorable à Jésus ; il n’a pas participé aux vociférations réclamant sa mort ; dans la scène suivante il ne fera pas davantage chorus avec ceux qui vont cruellement railler l’impuissance de ce soi-disant roi. S’il est dit ici « suivre Jésus », l’emploi de cette expression ne peut être fortuit. Lui aussi, spontanément, prend le relais des disciples qui ont abandonné leur Maître. Ce peuple, dans la vision de Luc, est la grande figure collective qui se tient en arrière-plan et qui est l’enjeu du drame maintenant porté à son paroxysme. Saura-t-il reconnaître qui est digne de régner sur lui ? Dans l’image qui est ici donnée, il est le signe annonciateur des foules qui se convertiront un jour à la proclamation du Crucifié ressuscité, dont une partie notable de cette population de Jérusalem, selon les premiers chapitres des Actes des Apôtres. Cependant si le peuple suit Jésus vers le Calvaire, le récit ne dévoile pas les sentiments qui peuvent alors l’agiter. Il est pressé d’attirer notre attention sur un groupe qui se détache dans la foule, celui de femmes qui accompagnent le condamné en une sorte de procession. Elles se frappent la poitrine et chantent des mélopées de deuil. Cela laisse entendre qu’elles ne le tiennent pas pour un criminel justement châtié, mais plutôt pour un prophète dont elles déplorent le destin tragique. On peut s’étonner de voir Jésus les rabrouer durement : « Ne pleurez pas sur moi, mais plutôt sur vous-mêmes pleurez, et sur vos enfants... ! ». Mais cette apostrophe prophétique s’inscrit dans la ligne du drame passionnel noué entre Jésus et Jérusalem, sur lequel Luc a déjà attiré l’attention. C’est l’écho de la complainte sur la ville qui rejette son roi, et de l’annonce de sa ruine prochaine. Le destin, tragique à déplorer, c’est celui-là , non le sien, dit Jésus. A des traits repris du prophète Osée, il ajoute une petite parabole bien dans sa manière, la toute dernière de l’évangile : il est lui, un arbre en pleine verdeur, que l’on abat à tort. La Jérusalem incrédule est l’arbre mort qui n’est bon qu’à être coupé et jeté au feu...

Faire reverdir le bois sec
Au-delà de l’histoire, cette scène est, elle aussi, à l’intention du lecteur chrétien. Après l’image positive du vrai disciple, voici fustigée une religion qui ne serait que chœur de pleureuses, ou de pleureurs ! Il ne faut pas se lamenter à contresens ; les larmes exemplaires sont celles d’un Pierre découvrant amèrement sa lâcheté... Elles peuvent faire reverdir le bois sec ! Mais la marche de Jésus vers la Croix n’a cure de lamentations stériles. Ne pleurez pas sur lui, qui monte sereinement vers l’accomplissement de sa mission... « Ne pleurez pas sur moi ! ». Ordre sans réplique qui coupe court à tout chemin de Croix sentimental, à tout cantique de Vendredi Saint par trop apitoyé sur les douleurs du Christ. Ce n’est pas un jour à se lamenter, c’est le jour de la plus grande victoire de l’amour !

C’est bien ce que va montrer la coloration donnée à la scène suivante, versets 32 à 43 :
« Or, ils conduisaient aussi deux autres malfaiteurs avec lui pour être exécutés. Et lorsqu’ils arrivèrent au lieu appelé « du Crâne », là ils le crucifièrent avec les malfaiteurs, l’un à droite et l’autre à gauche. Or, Jésus disait : Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font ! Et ayant partagé ses vêtements, ils tirèrent au sort. Et le peuple se tenait là , en contemplation. Mais les chefs ricanaient, disant : , D’autres il a sauvés, qu’il se sauve lui-même, s’il est, lui, le Christ de Dieu, l’Elu ! Les soldats aussi se gaussaient de lui ; s’approchant, ils lui offraient du vinaigre et disaient : Si toi, tu es le Roi des Juifs, sauve-toi toi-même ! Or, il y avait une inscription au-dessus de lui : Celui-ci est le Roi des Juifs.
L’un des malfaiteurs suspendus à la croix l’injuriait : N’est-ce pas toi qui est le Christ ? Sauve-toi toi-même, et nous aussi ! Mais l’autre ayant pris la parole et le réprimandant lui dit : Tu ne crains même pas Dieu, alors que tu subis la même peine ! Pour nous, c’est justice, car nous recevons ce qu’ont mérité nos actes. Mais lui n’a rien fait de malhonnête. Et il disait : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton règne ». Jésus lui dit : En vérité je te dis : aujourd’hui avec moi tu seras dans le paradis ! ».

L’autorité du droit de grâce
Au centre de notre triptyque, le débat sur la royauté de Jésus, relancé par l’inscription de la croix, atteint son apogée. Le pinceau de l’évangéliste souligne la dignité royale impressionnante du crucifié. A l’heure du triomphe insolent de ses ennemis, à l’heure où ne lui reste plus que la liberté de la parole, ou du regard, il prononce des paroles souveraines, avec l’autorité de celui qui détient le droit de grâce ! Tel est le sens commun aux deux phrases solennelles qui encadrent la scène.

D’abord, au v. 34 : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font » : étonnante maîtrise de soi d’un supplicié qui trouve la force intérieure de se préoccuper des autres, et quels autres, plus que de ses propres souffrances ! Mise en pratique de la loi extraordinaire qu’il a promulguée : « Aimez vos ennemis, priez pour ceux qui vous calomnient ».

Jésus, je crois, ne demande pas simplement à Dieu de l’indulgence pour ses exécuteurs : ils obéissent aux ordres, sans connaître le dossier du condamné, sans avoir à juger sa culpabilité ; au premier degré, eux certes « ne savent pas ce qu’ils font » ! Mais cette demande de pardon doit englober les vrais responsables de sa mort : ils croient savoir ce qu’ils font en supprimant un imposteur. En réalité, le fanatisme les aveugle, ils sont les ennemis de Dieu en croyant le servir. Mais en même temps, ils concourent sans le savoir à l’accomplissement de leurs Livres saints ! En Actes 13/27, Luc fera dire à Paul : « La population de Jérusalem et ses chefs ont méconnu Jésus, et en le condamnant ils ont accompli les paroles des prophètes ». Cette réflexion chrétienne, cherchant à surmonter le scandale de la croix par l’éclairage de l’Ancien Testa­ment, est en fait sous-jacente à tout le récit de la Passion, sous forme de références implicites à des passages des Psaumes ou des prophètes. Pour ne pas surcharger la contemplation d’aujourd’hui, nous reviendrons sur ce point important dans la dernière étude, lorsque Jésus lui-même ren­verra aux Ecritures les deux disciples d’Emmaà¼s...

Aujourd’hui, au-delà de nos chronologies
Venons en donc à la seconde pa­role de Jésus en croix. C’est une réponse au malfaiteur qui l’implore en tant que roi à venir : Jésus, sou­viens-toi de moi quand tu viendras dans ton règne ! , « En vérité je te dis : Aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis ». Cette pro­messe atteste l’assurance souveraine de Jésus ; il se sait porteur d’une grâce offerte aux plus grands coupa­bles, d’une grâce plus forte que la mort. Gardons-nous de gloser sur l’image du « paradis » (unique em­ploi de ce terme dans les évangiles) ou sur l’apparente contradiction de cette promesse prise à la lettre avec la résurrection « au troisième jour » ! Cette déclaration qui absout le cri­minel n’est pas là pour nous ensei­gner sur les modalités de l’après­-mort. Sa valeur essentielle est de proclamer, de la part du Crucifié, le salut comme justification gratuite du pécheur. Le malfaiteur qui confesse sa propre culpabilité aura accès par la faveur de Jésus au séjour des jus­tes : c’est le sens du mot paradis dans la tradition juive. Et l’aujour­d’hui de cette promesse pulvérise nos chronologies. C’est le solennel « aujoud’hui » qui, tout au long de l’évangile de Luc, affirme la réalité du salut, présent dans la personne et la parole efficace de Jésus. Le brigand pense à un Royaume futur, Jésus lui déclare que son règne est déjà commencé pour qui l’accueille dans la foi. Voilà ce que nous pou­vons bien comprendre ; le reste est mystère qui nous dépasse, comme l’éternité transcende le temps...

Entre les deux grandioses paroles du Crucifié, Luc nous rapporte les méprisables railleries de trois caté­gories de témoins présents au Cal­vaire. Par trois fois, ce qui évoque le récit de la tentation au désert, retentit avec quelques variantes la même injonction cruelle : Si tu es le Messie, si tu es Roi, montre ton pouvoir, sauve-toi toi-même ! C’est la sommation insolente des chefs religieux : l’Elu de Dieu doit donner des signes de sa puissance divine ! C’est le sarcasme politique des sol­dats romains : le prétendant au trône a raté son coup d’état ! C’est l’amère dérision du premier malfaiteur : si tu pouvais faire un miracle, je serais bien preneur ! Nous reconnaissons à travers ces sarcasmes la vieille tentation satanique précédemment soulignée comme une des lignes de force du récit évangélique. Jésus a reçu de Dieu le mandat de sauver les hommes : de quel ordre est ce pouvoir ? Nous savons qu’il a fait son choix. L’ironie ou les insultes qu’il subit maintenant sont une ul­time épreuve, infiniment douloureuse à son cœur, nous pouvons l’imaginer. Mais la tentation ne peut avoir de prise sur lui. Il l’a définitivement écartée dans sa prière au Mont des Oliviers. Il démentirait tout son en­seignement, il annulerait le sens de la dernière Cène et casserait l’image de Dieu dont il est porteur, s’il descendait de sa croix et foudroyait ses ennemis comme une divinité offensée et vengeresse. Au dernier assaut de Satan, il oppose le mur de son silence.

Au brigand la bonne nouvelle
C’est un autre qui réplique à sa place, dans un discours inattendu, bouleversant. Face à ceux qui se gaussent du « Roi des Juifs », et notamment son compagnon d’infor­tune qu’il réprimande, le second malfaiteur proclame d’un même souffle sa propre culpabilité et l’in­nocence de Jésus, et plus que cela, la certitude qu’il est vraiment Roi ! C’est le premier homme à reconnaître, le règne du Crucifié, pour lui présenter une humble et extraordi­naire requête : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton règne ! ». Rembrandt, dans sa célèbre eau-forte intitulée « Les trois croix », commente admirablement cet épi­sode propre à Luc. La croix de droite se distingue à peine, elle est plongée dans cette obscurité dont va bientôt parler le récit. La croix de gauche reçoit du ciel la lumière qui illumine la croix de Jésus, au centre du ta­bleau : inexplicable illumination, mais porteuse de cette constante évangélique : les derniers seront les premiers ! Ce brigand, ultime figure des plus démunis, des plus méprisés parmi les hommes, est le destinataire privilégié de « la bonne nouvelle annoncée aux pauvres »...

L’éclosion de la foi, chez cet homme qui a tout perdu, ne nous est pas expliquée. C’est l’incomparable force de la catéchèse de Luc. Il n’explique pas la foi ; il ne théorise pas sur le pouvoir rédempteur de la Croix du Christ. Il le montre. C’est un mystérieux pouvoir de toucher les cœurs qui, à travers les siècles a gardé la même efficacité : beaucoup peuvent en témoigner. C’est ce que continue de montrer le dernier volet du triptyque, les versets 44 à 49 :

« C’était déjà presque midi, et l’obscurité se fit sur toute la terre, jusqu’à trois heures, le soleil s’étant éclipsé. Alors le rideau du Sanctuaire fut déchiré par le milieu. Et criant d’une voix forte Jésus dit : Père, en tes mains je remets mon esprit. Ayant dit cela, il expira.
Or, le centurion, ayant vu ce qui s’était passé, glorifiait Dieu en di­sant : Réellement, cet homme était juste ! Et toutes les foules qui s’étaient rassemblées pour ce specta­cle, ayant contemplé ce qui était arrivé, s’en retournaient en se frap­pant la poitrine. Et tous ses familiers se tenaient là , à distance, ainsi que les femmes qui le suivaient depuis la Galilée, et qui voyaient cela ».

C’est son « Père » que Jésus avait prié au Mont des Oliviers, avant son arrestation, en disant : « Que se fasse non ma volonté, mais la tienne... ». Il a accompli cette volon­té, en allant jusqu’au bout de la patience et du don de soi, où se révèle l’amour le plus total. Il peut maintenant mourir dans une atti­tude de confiance inébranlée. Il l’exprime en récitant un verset du Psaume 31 : Jésus meurt solidaire de tous les justes persécutés, cou­verts d’insultes, qui avant lui ont repris ce même cri ; cri de la foi où le serviteur fidèle en appelle au Maître de la vie et de la mort, à celui qui réparera un jour toute in­justice : « En tes mains je remets mon esprit » (Psaume 31/6).

La foule du silence et du deuil
Cette ultime parole, prière du fils bien-aimé, est prononcée à voix forte, nous dit Luc : elle est aussi témoignage public pour tous les assistants. Et de fait, elle bouleverse à la fois le centurion païen et la foule juive. Le premier reconnaît soudain qu’une victime de la répres­sion n’est pas automatiquement un méchant terroriste, et que la raison d’état a pu condamner un innocent. Il est en voie de découvrir une autre justice que celle de Pilate, un autre règne que celui de César. Il pressent le mystère de Dieu dans la mort exemplaire de ce juste.

La foule, elle, reste silencieuse jusqu’à la fin. Après avoir « suivi » Jésus jusqu’en ce lieu, elle n’a pas participé aux injures proférées par ses chefs. Par leur bouche insolente, Jérusalem a définitivement rejeté soit roi. Mais la population de Jérusalem en est troublée. Elle n’est pas encore prête à acclamer Jésus comme roi, à faire ouvertement écho à la prière du second malfaiteur. Elle se dis­perse en se frappant la poitrine. Elle porte le deuil, avec un sentiment diffus de culpabilité, devant un évé­nement dont la portée dépasse son entendement. L’évangéliste nous laisse avec cette image d’un peuple en attente : à la Pentecôte, une par­tie notable de ce peuple franchira le pas en confessant à l’appel de Pierre : « Ce crucifié, Dieu l’a fait Seigneur et Christ ! ».

L’humble prière au roi supplicié
Avec la mort de Jésus, nous som­mes arrivés au terme du récit qui pouvait s’inscrire, en référence à l’histoire, sous le titre : Jérusalem rejette son Roi. Mettre en vedette cette formulation, même si le récit la justifie amplement, a pu surpren­dre ou gêner certains auditeurs. Je compte m’en expliquer dans la der­nière étude : le beau récit des « Dis­ciples d’Emmaà¼s » doit nous per­mettre de récapituler tout le par­cours suivi depuis l’entrée de Jésus à Jérusalem, et d’approfondir le sens du titre de Christ (Roi) pour la foi chrétienne, avec toutes ses implica­tions théologiques et existentielles.

Pour aujourd’hui, après avoir re­gardé, en détails, le tableau de la crucifixion selon Luc, je vous propose un dernier regard plus global.

Nous avons vu apparaître au fil du récit de nombreux personnages, individuels ou collectifs. Or, tous ces témoins de la crucifixion se parta­gent en deux groupes : ceux qui pleurent ou qui ricanent vainement, passant à côté du sens de l’événe­ment, scandale ou folie à leurs yeux , et ceux qui en pressentent ou déjà en découvrent le secret qui les fait vivre. Dans sa mort, Jésus est ce « signe contesté » qu’avait annoncé le vieillard Syméon dès sa naissance, dévoilement des cœurs, cause de chute ou de relèvement pour beaucoup... (cf. Luc 2/34-35). La croix est le signe décisif devant lequel les uns ne voient qu’impuis­sance et échec, les autres le mysté­rieux pouvoir de l’amour, où éclate la réalité inconcevable de Dieu.

Ce qui me frappe, c’est que ce partage recoupe tous les clivages culturels, politiques ou religieux. Aucun préalable de condition sociale ou d’idéologie ne prédispose à pren­dre parti pour ou contre le « pou­voir » du Crucifié : dans la remar­quable mise en scène de Luc, le peu­ple juif se désolidarise de ses chefs, et le capitaine romain de ses soldats. Des deux malfaiteurs logés à la même enseigne, l’un injurie et l’au­tre prie humblement le roi supplicié. Si nous avions prolongé la lecture de quelques lignes, nous aurions vu un membre du Sanhédrin, Joseph d’Ari­mathée, se désolidariser du jugement de rejet de ses collègues, nous au­rions vu d’humbles servantes gali­léennes dont le dernier geste d’amour semble opposé aux vaines lamenta­tions des « filles de Jérusalem »...

Qui que nous soyons, rien ne con­ditionne à l’avance la position que nous avons à prendre devant la Croix de Jésus-Christ. Comme au premier jour, toutes les attitudes restent possibles : lamentation sté­rile sur le destin d’un prophète méconnu , raillerie, invective même, qui trahit beaucoup d’angoisse , admiration pour un « jus­te » , sentiment de culpabilité qui ne débouche sur rien , ou bien acte de foi au-delà de toute justifi­cation raisonnée, espérance inouïe jaillissant au sein du désespoir, jus­qu’à la décision réfléchie de suivre ce Fils de l’homme, solidaire de tous les hommes écrasés, dans le combat pour leur libération, dans le service de l’amour qui doit vaincre la hai­ne ?

Amis, devant la croix, consentez-vous au règne de ce Dieu démuni sur toute votre existence ?

Charles L’EPLATTENIER, Le Christianisme au XX° siècle, n° 15, 09.04.1984, p. 6-7.