Carême 2006 : Les lamentations de Jérémie

Qui est cet homme qui gémit ?

Dans la catastrophe qui a
frappé Jérusalem en 587, l’auteur des
Lamentations a d’abord vu un châtiment de Dieu. Mais
l’ampleur du désastre et la souffrance du peuple l’ont
poussé plus loin dans son interprétation : c’est
comme ennemi que Dieu s’est montré, a-t-il déclaré
dans le deuxième chant. Au-delà de la responsabilité
des hommes dans ce qui leur arrive, il a entrevu la main d’un
Dieu terrible, se laissant aller à son Jour de colère.
Et sorti de sa stupeur, il a fait état du désastre,
adressant une plainte poignante à ce Dieu : plainte sur
Jérusalem, plainte sur le peuple, plainte sur lui-même…

Quel est l’homme qui
se cache derrière cet auteur ? Que signifie être
prophète du Seigneur ? Voici les questions qui nous porteront
dans notre troisième méditation.

Troisième chant (Lamentations 3,1 à 24)

Je suis l’homme
qui a connu le malheu
r sous les coups de la fureur du Seigneur.
Il m’a poussé devant lui, Il m’a fait marcher non
dans la lumière mais dans les ténèbres. Oui tous
les jours, Il fait peser sa main sur moi, et sur moi seul.

Il m’a usé de
la tête aux pieds, Il m’a brisé les os. Il m’a
enfermé en m’entourant de peine et de difficultés.
Il m’a fait habiter dans le noir comme ceux qui sont morts
depuis longtemps.

Le Seigneur m’a
entouré d’un mur pour m’empêcher de sortir,
Il m’a chargé de lourdes chaînes. Même quand
je crie et appelle au secours, Il ferme ses oreilles à ma
prière. Il m’a barré la route avec de grosses
pierres, Il m’a conduit sur une fausse piste.

Le Seigneur est pour moi
comme un fauve prêt à bondir, comme un lion caché
dans un buisson. Il m’a fait perdre mon chemin, Il m’a
déchiré et détruit. Il a tendu son arc et dirigé
ses flèches contre moi.

Il a planté toutes
ses flèches dans mes reins. Tout son peuple rit de moi. Tous
les jours les gens chantent des chansons pour se moquer de moi. Le
Seigneur m’a rempli d’une souffrance amère. Il m’a
donné du poison à boire. Il m’a obligé à
briser les cailloux avec les dents, Il m’a écrasé
dans la poussière. Il m’a enlevé la paix, j’ai
oublié le bonheur. Alors je dis :

je n’ai
plus d’avenir, je n’attends plus rien du Seigneur. Je
suis dans le malheur et je ne sais pas où je vais. Penser à
mon malheur est pour moi comme un poison amer. J’y pense sans
arrêt, je ne peux pas oublier, et je suis abattu.

Mais voici la pensée
qui me vient à l’esprit, voici pourquoi j’espère
 : La bonté du Seigneur n’est pas épuisée,
Il n’a pas fini de montrer son amour. Chaque matin, sa bonté
et son amour sont tout neufs. Oui ta fidélité est
immense ! Je me dis : « Le Seigneur est mon trésor ! »
C’est pourquoi je compte sur lui.

Un homme qui parle de lui-même

Le texte des Lamentations,
composé de cinq poèmes, d’abord gravé dans
la mémoire, puis sur du parchemin, est celui d’un
véritable poète4. À travers cette
création poétique, une voix déchirante se fait
entendre. Dans cette voix, la tradition a voulu reconnaître
Jérémie. Les thèmes et la tonalité de sa
prophétie sont très proches des Lamentations. Un
commentaire juif relève que les premiers mots de ce troisième
chapitre, « Je suis l’homme… », ont en
hébreu une valeur numérique égale au nom « 
Jérémie ».

4. Il est classé dans
la Bible avec les quatre rouleaux de Ruth, du Cantique des Cantiques,
de l’Ecclésiaste et d’Esther.

En tout cas texte du poète
et voix du prophète sont intimement liés par
l’Écriture. Leur fusion crée un personnage, un
sujet original, qui n’est ni seulement le poète ni
seulement le prophète, mais un homme à la croisée
de ces deux identités. Il faut accepter que ni l’histoire
ni l’exégèse ne puissent nous dire de manière
définitive qui était cet homme.

Il faut simplement l’écouter,
car cet homme se raconte. Il parle de lui-même.

Déjà il l’a
fait au cours du deuxième chant, en clamant sa propre douleur,
au diapason de la douleur collective. De toutes les fibres de son
être il a répondu aux maux qui assaillaient son peuple
et sa ville, à tel point que son corps semblait se consumer :

« Mes yeux se
fatiguent à pleurer Mes entrailles brûlent ; Mon foie
s’est répandu à terre, devant la catastrophe qui
touche mon peuple… »

Dans la Bible, tout est
parole, y compris le corps. La parole se dit dans la matière
de la création et des créatures. Il n’y a pas de
séparation entre un ordre spirituel et un ordre charnel, ni
assujettissement du second au premier car ils ne font qu’un. Le
corps de l’homme n’est pas seulement réceptacle
d’une âme ou d’un esprit qui viendraient l’habiter
 ; il est tout entier animé de ce souffle qu’est
l’esprit, comme le signifie le mot hébreu ruah.
Le mot nefesh, qui indique « la gorge », est en
même temps traduit par l’« âme ». Bien
avant la psychanalyse, la Bible nous dit que le corps parle. Il parle
la joie de l’être, mais plus souvent encore sa
souffrance. En particulier dans les psaumes on entend les os, les
veines, le ventre, le nez, les yeux… exprimer la douleur de
l’homme devant Dieu. Par l’Écriture, la parole
devient Parole de Dieu : cette Parole de Dieu lue dans la Bible.

Comme le psalmiste, l’auteur
des Lamentations souffre réellement dans son corps et il le
dit. Son réalisme s’appuie sur l’expérience
humaine : l’horreur provoque des réactions viscérales,
au sens propre du terme, c’està-dire de véritables
douleurs dans le ventre. Cet écho physique à la peine
des autres, c’est un peu comme l’expression première
de la compassion.

Au sortir de la stupeur, le
corps du prophète s’exprime : ses yeux pleurent, son
foie déborde. L’homme choisi par Dieu n’est jamais
séparé de son peuple. En totale communion avec lui, il
vit son malheur dans sa propre chair, au plus intime de son être,
sans protection, sans distance. Et qu’il reprenne dans son
chant les effets physiques de cette communion, ce n’est pas de
l’exhibitionnisme, mais une nécessité
fondamentale. Il faut descendre à l’extrême fond
de la douleur, mettre tout à nu, pour entendre à
nouveau la difficile respiration de l’espérance.

Il ne suffit pas de faire
état de la désolation de Jérusalem, de témoigner
des malheurs du peuple, d’énoncer crimes, misères,
épouvantes. Il faut que le prophète parle de lui-même,
que sa propre souffrance fasse intrusion dans l’écriture
et l’éclaire. En se livrant ainsi il montre ce qu’est
un prophète : ni un observateur ni un juge, mais un homme qui
souffre de la même souffrance que ceux qui l’entourent.
Plus encore peut-être, car il ajoute leur souffrance à
la sienne. C’est dans cette seule communion qu’il est
inspiré par le souffle divin.

Une vie traversée par la Parole de Dieu

Du prophète tout fait
sens. Tout est significatif : non seulement ce qu’il dit, mais
ce que dit son corps, et encore ce que dit sa vie tout entière,
ses gestes, ses actes, les événements qui jalonnent son
existence. Tout de lui et en lui est parole, à l’état
brut, et tout de lui et en lui va devenir Parole de Dieu, par
l’Écriture inspirée. Il en va ainsi de Jérémie,
ce prophète du VIe siècle avant notre ère,
qui a vécu la chute de Jérusalem et le temps de la
captivité à Babylone. Qu’il soit ou non le
véritable auteur des Lamentations importe peu. Mais faire sa
connaissance peut éclairer notre écoute.

Chez Jérémie,
tout commence bien avant sa naissance, comme nous l’apprennent
les premières lignes du livre qui porte son nom :

« Avant que je
t’eusse formé dans le sein de ta mère, je te
connaissais, lui a dit l’Éternel. Et avant que tu fusses
sorti de son sein, je t’avais établi prophète des
nations. »
(Jr
1,4-5)

Le penseur juif André
Neher éclaire cette vocation en rappelant le double héritage
du prophète : une histoire de malédiction familiale
d’un côté, le souvenir béni du prophète
Samuel de l’autre.

Jérémie est le
fils d’un prêtre d’Anatot, ville lévitique
pas très éloignée de Jérusalem. Il
appartient à une famille maudite, depuis la lointaine époque
des Juges, avant l’installation des rois d’Israël.
En ce temps-là, l’arche d’Alliance n’était
pas à Jérusalem, mais au sanctuaire de Silo, dans le
nord du pays. Le prêtre de ce sanctuaire, un certain Héli,
ancêtre de Jérémie, avait deux fils qui, à
cause de leur conduite abominable, se montrèrent incapables de
lui succéder.

C’est là
qu’intervient cette malédiction qui devait les tuer et
frapper leur famille dans sa dignité sacerdotale. Bien plus
tard, le roi Salomon exilera de Jérusalem à Anatot l’un
de leurs descendants, le prêtre Abiatar, « afin
d’accomplir la Parole que l’Éternel avait
prononcée sur la maison d’Héli à Silo »
(1 R 2,27). Jérémie, dont la famille est encore
cantonnée à Anatot, porte en lui la trace de cette
honte originelle et de la malédiction qui l’a suivie.

Par ailleurs il est appelé
par Dieu. Cette vocation l’inscrit dans un autre héritage,
comme descendant spirituel d’une autre figure de Silo : le
prophète Samuel. En effet c’est à l’endroit
même où les ancêtres de Jérémie
furent maudits que le jeune Samuel fut appelé pour les
remplacer. Il aura la charge d’introniser les premiers rois
d’Israël : Saül et David.

« Entre destin familial
et élection divine, la prophétie de Jérémie
n’est au fond, écrit André Néher, qu’une
paradoxale coïncidence, dans le cœur d’un homme, de
la pesanteur et de la grâce, de la servitude et de la liberté,
de l’angoisse et de la joie5. » C’est
dire les contradictions que doit assumer Jérémie, et le
rôle de la souffrance dans sa vie et son ministère. En
lui cette souffrance est comme le parchemin où se travaille la
connaissance prophétique.

Mais cela ne suffit pas. Ce
n’est pas la souffrance qui fait le prophète. C’est
la déchirure divine de cette souffrance. Le prophète ne
devient vraiment lucide que dans la lumière que Dieu fait en
lui en se révélant. Révélation tellement
intense qu’elle est forcément douloureuse. À

5. André Néher,
Jérémie. Points sagesse, éditions du
Seuil, Paris, 1999,

travers des visions, des
rêves, ou par cette parole que Dieu met dans sa bouche, tout
son être est comme tenaillé par une vérité
brûlante qui se force un passage. Et cette vérité
ne le concerne pas lui seul, mais également sa cité et
son peuple. L’apprentissage du prophète n’est pas
seulement le décryptage de sa propre souffrance, c’est
surtout une prise de conscience politique et spirituelle des maux qui
ravagent son pays et son peuple.

Et ce qu’il voit, ce
qu’il comprend, ce qu’il pressent ne peut qu’aggraver
sa douleur, car c’est la guerre, c’est la défaite,
c’est la catastrophe. Alors la compassion le saisit : une
compassion désespérée pour le peuple auquel il
s’adresse, et qui ne l’entend pas. Mais Jérémie
le sait : personne ne peut voir le monde, la réalité,
l’histoire comme lui-même les voit. C’est le propre
des véritables prophètes que cet isolement dans la
lucidité. Ni entendus, ni écoutés quand il est
peut-être encore temps ; haïs, menacés dans leur
liberté, et même dans leur vie, quand il est trop tard.

Jérémie
n’échappe pas à la règle, il sera menacé
de mort par les autorités ; son premier livre sera brûlé
 ; il fera un séjour en prison, sera jeté dans les
entrailles de la terre et subira finalement l’exil en Égypte.
Par-dessus tout, il aura vu le désastre de Jérusalem
sans pouvoir rien empêcher ni atténuer. Après
avoir, comble de déshonneur, prêché à son
peuple ce qu’il jugeait être la seule solution possible,
la solution inspirée par Dieu lui-même, si étrange
 : que le peuple se soumette au pouvoir de Babylone.

Fidèle jusqu’au bout !

Mais comme si cette
souffrance ne suffisait pas, il faut ajouter celle de la fidélité
 : fidélité malgré tout à un Dieu qu’il
ne comprend plus, fidélité à un peuple, à
une ville, qui ne le comprennent plus. On entend Jérémie
s’adresser à Dieu par ces mots : « Je me tiens
devant toi pour plaider leur cause, pour détourner d’eux
ta colère. » (Jr 18,20)

Cette fidélité
presque forcée trouve un écho remarquable dans ces
propos de Luther : « Si j’avais su au début, quand
j’ai commencé d’écrire, ce que j’ai
maintenant éprouvé et vu, à savoir à quel
point les gens haïssent la Parole de Dieu et s’y opposent
aussi violemment, je m’en serais tenu au silence… Mais
Dieu m’a poussé de l’avant comme une mule à
qui l’on aurait bandé les yeux pour qu’elle ne
voie pas ceux qui accourent contre elle… C’est ainsi que
j’ai été poussé en dépit de moi au
ministère d’enseignement et de prédication ; mais
si j’avais su ce que je sais maintenant, c’est à
peine si dix chevaux auraient pu m’y pousser. C’est ainsi
que se plaignent aussi Moïse et Jérémie d’avoir
été trompés6. »

Jusqu’à la fin
Jérémie accompagnera ce peuple qui lui est confié.

Malgré l’inconsolation, la folie…

« Je suis l’homme
qui a vu le malheur sous les coups de sa colère »,
s’écrie l’auteur des Lamentations.

La grande force de la
création poétique, ce n’est ni la rime ni la
richesse du style, mais cette étrange densité qui se
fait sentir parfois dans l’emploi des mots les plus simples,
les plus usuels. Quelque chose est dit qui requiert soudain l’écoute
la plus attentive. Quelque chose est dit qui touche directement au
cœur. Et ce quelque chose n’est pas un contenu, c’est
une voix. Et cette voix singulière, cette voix de quelqu’un,
devient la voix humaine par excellence, susceptible de parler en
chacun et pour chacun. C’est ainsi qu’on peut entendre
les premiers mots de ce troisième chant des Lamentations, dans
le recueillement et l‘inconsolation : « Je suis l’homme
qui a vu le malheur sous les coups de sa colère. »

Car justement cet homme qui
se lève comme humain dans l’écriture, cet
homme-là subit l’inhumain. Il subit ce qu’il est
inimaginable qu’un homme puisse supporter. Et pour le croire,
pour croire que l’impensable est arrivé, il faut donc le
dire, il faut l’écrire. C’est ce qui advient dans
ces versets d’épouvante :

« Il m’a
poussé devant lui, Il m’a fait marcher non dans la
lumière mais dans les ténèbres. Oui tous les
jours, Il fait peser sa main sur moi, et sur moi seul Il m’a
usé de la tête aux pieds, Il m’ a brisé les
os. Il m’a enfermé en m’entourant de peine et de
difficultés. Il m’a fait habiter dans le noir comme ceux
qui sont morts depuis longtemps. »

Peut-on sortir d’une
telle douleur ? S’en éloigner quand on la découvre
 ? Prendre de la distance ?

La tentation est forte de se
protéger de la souffrance des autres, quand elle est
insoutenable, par n’importe quel moyen. De la fuir ! Dire, par
exemple, que c’est de la paranoïa : toutes ces métaphores
du prophète : ces ténèbres, ces tortures,
l’emmurement, la chasse, les travaux forcés ! Quelle
folie ! Mettre ainsi Dieu en cause, l’accuser de ce harcèlement
incessant, c’est du blasphème, ou du délire ! Car
si le deuxième chant nous faisait déjà
rencontrer « Dieu comme un ennemi », le « comme »
atténuait le choc. Maintenant il n’est plus là.
Le combat entre Dieu et son peuple, entre Dieu et sa ville est devenu
une lutte à mort entre le prophète et son Dieu.

Jusqu’où Dieu
veut-il entraîner son serviteur ? Quelles paroles veut-il
mettre dans sa bouche ? Alors que lui seul a les clefs de l’avenir
 ! Quel témoignage à la vérité peut-il lui
imposer, qui le voue à être un paria au milieu des siens
 ? Il est facile de couronner a posteriori le héraut de la
cause divine. Mais au moment où il répond de tout son
être à l’appel, au moment où il parle, au
niveau où il parle, qui pourrait lui donner raison ? Un
visionnaire, comme lui ? Même sa propre conscience vacille.
Car, peut-il se demander : « est-ce bien la voix de Dieu qui a
parlé ? », ce Dieu qui lui apparaît comme un
tortionnaire !

Oui nous aurions presque
envie de taxer le prophète de folie, pour ne pas l’entendre,
surtout ne pas l’entendre. Et en revenir à la réalité.
Mais qu’est-ce que la réalité ?

Boire à cette parole de l’homme pour l’homme

Pour les êtres
confrontés à des situations d’extrême
cruauté, comment atteindre, comment dépeindre la
réalité, alors qu’elle dépasse tout ce que
l’on peut concevoir ? Pourtant la seule chose qui compte
vraiment est de dire cet inconcevable-là. Ne pas le dire ce
serait renoncer à faire vérité : cette vérité
qui seule dénoue le réel et ouvre l’avenir !

Mais en même temps,
essayer de dire l’inconcevable, c’est risquer l’échec,
c’est risquer de n’en pas dire assez, ou de le dire mal.
C’est encore risquer d’en mourir, car c’est se
condamner à revivre l’invivable.

Les témoignages de
l’inhumaine souffrance parfois endurée par les humains
nous placent devant ce paradoxe intenable : le désir de taire
l’indicible souffrance croise la nécessité de
l’exprimer malgré tout. Nécessité qui est
également un devoir, car cela ne concerne pas seulement
l’individu chargé de cette parole. Il est témoin
pour d’autres bien plus que pour lui-même.

C’est cela –
cette contradiction finalement résolue – qui donne à
la voix du prophète cette densité bouleversante. Si on
consent à l’entendre, à ne pas la fuir ! Il
parle, il écrit… et c’est comme si sa voix
n’était pas sa voix, mais en même temps sa seule
vraie voix : celle de la plus secrète intimité, celle
que peut-être chacun de nous cherche, parfois sans jamais la
trouver. Cette voix qui trouve son vrai timbre à la racine de
l’être, là où se cache le secret de la
souffrance. Et de la survie. Peu d’êtres consentent à
descendre en ce lieu de ténèbres. Sans doute faut-il y
être forcé, comme l’attestent ces lignes des
Lamentations : « C’est moi qu’il a poussé et
fait marcher dans des ténèbres que ne traverse aucune
lueur... »

Qui est cet homme qui gémit ?

C’est l’homme qui
a vu l’inhumanité de l’homme, l’inhumanité
du bourreau, mais aussi l’inhumanité conséquente
de la victime, brisée, broyée, écrasée…
Il est rejoint, à plus de deux mille ans de distance, par
Primo Lévi, ce frère, ce témoin écrivant
– au sortir des camps de la mort – ces mêmes lignes
de ténèbres :

« Vous qui vivez en
toute quiétude bien au chaud dans vos maisons, vous qui
trouvez le soir en rentrant la table mise et des visages amis,
considérez si c’est un homme que celui qui peine dans la
boue,

qui ne
connaît pas de repos,

qui se
bat pour un quignon de pain,

qui meurt
pour un oui ou pour un non.

Considérez si c’est
une femme

Que celle qui a perdu son
nom et ses cheveux

Et jusqu’à la
force de se souvenir,

Les yeux vides et le sein
froid

Comme une grenouille en
hiver.

N’oubliez pas que
cela fut,

Non ne l’oubliez pas
 :

Gravez ces mots dans votre
cœur… 7 »

Qui est cet homme, sinon
l’homme qui parle à l’homme de lui-même ?

L’homme qui demande à
Dieu d’être son Dieu.

L’homme qui continue de
croire à la force des mots, l’homme qui prie, l’homme
qui ne sait plus prier, l’homme qui marche.

L’homme qui, ayant
renoncé pour lui-même à la douceur de la
consolation, fait office de veilleur et de consolateur pour autrui,
pour ceux qui furent, pour ceux qui sont, pour ceux qui viendront.

7. Primo Lévi, Si
c’est un homme
, Pocket, Éditions Julliard, Paris,
1987,