Carême 1930 : Jésus-Christ

Qui dites-vous que je suis ?

« Qui
dites-vous que je suis ? ».

A mesure
que nous avancions dans l’étude que nous avons
entreprise cette année, ne vous semblait-il pas que la
question, posée par le Christ à ses disciples sur le
chemin de Césarée (1),
s’adresse tôt ou tard à quiconque, ayant rencontré
Jésus sur la route de la vie, a prêté l’oreille
à ses paroles, l’a regardé vivre, aimer, souffrir
et mourir… et s’est senti devant un mystère ?
Mystère d’une conscience parfaitement sainte, rayonnant
à travers la relativité d’une existence humaine ;
mystère d’un amour en qui le cœur de l’homme
pressent une tendresse de Dieu ; mystère d’une mort qui
révèle le secret de la vie ; mystère d’une
influence permanente, universelle, qui, à en croire un nombre
immense de créatures humaines, émane non d’un
mort mais d’un vivant.

Nous
avons entrevu nous-mêmes, l’un après l’autre,
ces divers aspects du mystère. Qui est celui qu’ils
voilent, tout en le révélant ? Ou plutôt qui est
celui qui, tout en se révélant par son enseignement,
par sa vie et par sa mort, laisse apparaître en lui un mystère
qui nous saisit, nous contraint de réfléchir, et nous
pose une question, toujours la même : « Et vous, qui
dites-vous que je suis ? ».

Question
qui ne s’impose pas nécessairement dès le premier
contact avec Jésus-Christ. L’homme superficiel ou
frivole, ou l’homme absorbé par le souci exclusif de ses
intérêts ou de ses ambitions personnelles peut bien, en
passant, jeter un regard sur le Christ ; il le verra tel que son
éducation, son catéchisme, les croyances ou
l’incroyance de son milieu lui ont appris à le voir.
Mais aucune interrogation ne se présentera à son
esprit.

Pourrait-il
en être de même pour aucun de ceux qui, par leur
persévérante attention, se sont associés à
notre étude ? J’ose croire que non. Que nous le voulions
ou non, Jésus-Christ est entré dans notre vie ; il
a attiré nos regards, fixé sur lui l’effort de
notre méditation. Il ne s’agit plus pour nous de dire
s’il a existé et ce qu’a été, dans
ses grandes lignes, son existence humaine. Il s’agit, si nous
le pouvons, de dire ce qu’il est, ce que nous entrevoyons dans
la profondeur du mystère de sa personne.

« 
Qui dites-vous que je suis ? ».

I

Est-il
vraiment nécessaire, Messieurs, que nous répondions à
cette question ? Ne suffit-il pas que nous nous mettions au bénéfice
de la réponse qu’elle reçut de ceux-là
mêmes à qui elle fut posée pour la première
fois ? Ne connaissaient-ils pas Jésus beaucoup plus et
beaucoup mieux que nous ne le connaîtrons jamais nous-mêmes,
tout au moins ici-bas ? Appelés par lui à vivre dans
son intimité, ils avaient été, pendant bien des
mois, étroitement mêlés à sa vie
quotidienne. Tout un travail intérieur s’était
accompli en eux, alors qu’au bord du lac de Tibériade
ils écoutaient ses enseignements ou que, le suivant de village
en village, ils le regardaient se pencher sur les misères
humaines et leur apporter un soulagement efficace ; ou bien encore,
lorsque vers le soir, après le labeur de la journée,
ils le voyaient se retirer à l’écart pour
renouveler, dans la communion de son Père, les énergies
spirituelles qu’il mettrait, le lendemain, au service de ceux
qui feraient appel à son aide.

Jésus,
qui lisait dans leur pensée comme dans un livre grand ouvert,
discernait l’éclosion et la maturation d’une
conviction qu’ils se formaient sur lui. Et c’est pour
recevoir leur réponse comme le fruit lentement mûri de
leurs réflexions qu’il leur demande, à l’heure
marquée par sa sagesse : « Qui dites-vous que je suis ?
 ».

Remarquez
en passant qu’il ne pose pas la question à l’un ou
à l’autre de ses compagnons. Il ne s’adresse pas
non plus, d’une manière particulière, aux trois
amis fidèles qui, plus que les autres, furent associés
à ses heures de gloire et de douleur ; c’est du groupe
de ses disciples, vraisemblablement des Douze, qu’il réclame
une réponse. Et lorsque Pierre, ardent et spontané,
s’écrie, selon l’Evangile de Marc : « Tu es
le Messie » (2)
ou, d’après l’Evangile de Matthieu : « Tu es
le Messie, le Fils du Dieu vivant » (3),
ce n’est pas seulement sa foi personnelle qu’il proclame,
c’est la foi de l’humble société de
disciples que constitue alors le collège apostolique, et qui
sera bientôt la pierre angulaire de l’Eglise chrétienne.

Cette
réponse, Messieurs, si pleine qu’elle fût de
vérité éternelle, ne pouvait être, pour
les disciples les plus intimes de Jésus eux-mêmes, qu’un
point de départ et, si j’ose dire, une réponse
d’attente, quel que fût le labeur d’âme dont
elle marque l’achèvement. Vous en comprendrez aisément
la raison.

D’une
part, le Christ n’avait pas encore achevé toute l’œuvre
que Dieu lui avait confiée ; il n’avait pas encore été
jusqu’à la perfection de l’obéissance et de
l’amour ; la croix du Calvaire, éclairée par la
lumière de Pâques, n’avait pas révélé
aux disciples la signification essentielle de sa mission.

Et,
d’autre part, les disciples n’avaient pas encore cheminé,
à la suite de leur Maître, sur la voie douloureuse ; ils
n’avaient nulle conscience des malentendus par quoi leur foi en
sa messianité même devait les séparer de lui ;
ils ignoraient tout encore des expériences poignantes, de
faiblesse, d’humiliation et de désespoir qu’ils
feraient un jour ; ils n’avaient pas été saisis
par la réalité de la vie incorruptible du Vainqueur de
la mort et, n’ayant pas encore reçu l’Esprit « 
qui sonde tout, même les profondeurs de Dieu » (4),
la pensée de Dieu sur l’œuvre de Jésus ne
leur avait pas encore été révélée.

Ne soyons
donc pas surpris que la réponse de Pierre à la question
du Christ ne se soit imposée comme définitive ni à
la foi chrétienne ni à la pensée de l’Eglise.
Ce qui pourrait nous étonner, au contraire, ce serait que, dès
les origines de l’Eglise et plus encore à mesure que le
développement de son action mettait en pleine lumière
l’influence de l’Evangile dans les milieux les plus
divers, l’Eglise, par ses docteurs et ses théologiens,
ne se fût pas sentie obligée, dans le tumulte des
opinions contradictoires émises sur le Christ, de se mettre
elle-même devant la question posée par son Chef et de
lui donner sa réponse.

La
réponse de l’Eglise ou, plus exactement, les réponses
successives, se complétant les unes les autres, que les
Apôtres, les Pères, les Docteurs, les Conciles, feront à
la question du Christ, seront-elles des réponses entièrement
humaines, par où je veux dire : formuleront-elles
simplement et exclusivement des réflexions que des hommes
pieux et intelligents auront été amenés à
faire en méditant sur la personne et sur l’œuvre
de Jésus-Christ ? Seront-elles simplement et exclusivement la
traduction humaine d’expériences faites et de sentiments
éprouvés au contact de Jésus-Christ ?

Le Christ
lui-même, Messieurs, n’a pas pensé que, pour
Pierre, il en ait été ainsi. Ce ne sont pas la chair et
le sang qui ont révélé à Pierre et à
ses compagnons la messianité de leur Maître, c’est
Dieu, c’est le Père, dont l’Esprit, immanent en
l’homme, sollicite sa puissance de réflexion et de
méditation, projette les clartés sur les problèmes
rencontrés ou sur le mystère entrevu et accorde à
l’homme qui se laisse inspirer par lui la révélation
que Dieu entend lui donner de lui-même (5).

Ce qui
est vrai de la réponse de Pierre l’est aussi, nul
chrétien n’en doute, de celles de saint Paul et de saint
Jean. En est-il autrement des doctrines formulées par leurs
successeurs, sous prétexte qu’elles n’ont pas
trouvé place dans le Nouveau Testament ? « N’éteignez
pas l’Esprit », recommandait l’apôtre aux
chrétiens de son temps (6).
Sur des points essentiels il n’y a, dans les Evangiles ou dans
les écrits apostoliques, que l’ébauche des
doctrines qui, sous l’action de l’Esprit, mettront un
jour en œuvre toutes les richesses de la révélation
biblique. Rien n’a donc été plus légitime,
par conséquent, que l’effort des hommes de foi et de
pensée qui, à la suite des grands docteurs de l’âge
apostolique, se sont sentis obligés de donner leur réponse
à la question du Christ.

A
supposer qu’apôtres et docteurs se fussent bornés
à enregistrer, à la façon d’un gramophone,
une définition de Jésus-Christ dictée par Dieu,
la réponse ainsi donnée à la question du Christ
n’eût pas été leur réponse, la
réponse de leur foi et de leur amour. Mais parce qu’elle
voulait être et qu’elle était, en effet, la
réponse de leur foi et de leur amour, elle était aussi
celle du Dieu dont l’Esprit de vérité conduit à
la vérité ceux qui se sont unis au Christ par la foi et
par l’amour (7).

II

Qui est
Jésus-Christ ? Est-il un homme plus pur, plus généreux
que les autres ? Un homme parfait, un homme saint, mais un homme ? Ou
bien est-il plus qu’un homme ? Et alors qu’est-il ? Un
être intermédiaire entre Dieu et l’homme ? Ou bien
est-il Dieu ?

Voilà
les questions auxquelles, dès l’origine, il a fallu
répondre.

Certes,
la piété chrétienne n’a pas attendu, pour
répondre, que se soient prononcés les Pères et
les Conciles. Par la foi elle a saisi, d’emblée, Dieu
dans le Christ. Spontanément, quoique, je le sais, sous des
modes divers, elle a affirmé la divinité du Christ. Et
elle l’a affirmée pour une raison vitale et intérieure
qui, très vite, l’a poussée à mettre au
centre du culte chrétien, le culte de Jésus-Christ.
Pour se nourrir du Dieu vivant, elle a, d’instinct, cherché
Dieu dans le Christ et, plus elle se développait, plus elle se
sentait contrainte d’adorer Dieu en Celui en qui il s’est
révélé parfaitement adorable.

Mais la
foi qui saisit l’être tout entier n’est pas
simplement émotion de l’âme ou attitude de la
volonté. Elle est aussi pensée, elle est connaissance
de Dieu qui, par elle, se révèle à l’homme.

La vie de
la foi, son approfondissement dans les âmes et dans l’Eglise,
tendait donc d’elle-même à une explication de la
vérité qu’elle portait en elle. Que les élans
de la ferveur chrétienne, que les intuitions magnifiques de
l’amour aient précédé, non pas certes la
vérité éternelle de Dieu, mais l’expression
que Dieu a conduit l’Eglise à lui donner, nul ne peut le
contester. Mais les exigences de la foi — et c’est ce
qu’il importe de noter — suffisaient, en dehors de toute
préoccupation intellectuelle, à réclamer une
réponse à la question : « Qui est Jésus-Christ
 ? ».

Ajoutons
cependant que les nécessités de l’œuvre
apologétique, appelée à sauvegarder, au milieu
des assauts que leur livraient les mouvements les plus divers de la
pensée antique, les valeurs spirituelles propres au
christianisme, obligeaient, elles aussi, l’Eglise à
donner une réponse à la question : « Qui est
Jésus-Christ ? ».

N’est-il
qu’un homme ? Mais, dans ce cas, comment expliquer que le Christ
ait revendiqué une autorité souveraine sur les
consciences ? Il n’y a qu’à lire superficiellement
les Evangiles pour y rencontrer maintes paroles de Jésus qui
nous le montrent exerçant, non pas en certaines occasions et
d’une manière transitoire, mais partout et toujours, la
fonction de maître et de seigneur. S’il n’est qu’un
homme, comment peut-il prétendre que le ciel et la terre
passeront mais que ses paroles ne passeront point (8) ?
S’il est un homme saint, mais seulement un homme, ne
blasphème-t-il pas lorsqu’il affirme que quiconque aime
son père et sa mère plus que lui n’est pas digne
de lui (9) ?
Et comment ose-t-il, en déclarant que quiconque perdra sa vie
à cause de lui la sauvera, identifier sa personne avec la vie
elle-même ? « Que penser de cette identification, demande
avec raison Frommel, si Jésus n’est qu’un homme ?
Et comment comprendre cette mise en avant perpétuelle du moi
chez un homme saint, c’est-à-dire chez un homme dans
lequel la préoccupation du moi a disparu ? » (10).

Enfin, si
Jésus n’est qu’un homme, comment rendre compte de
l’impression, ressentie par un si grand nombre de ceux qui ont
subi son influence, de se trouver devant une manifestation de
l’absolu ? Et comment expliquer l’incapacité
des historiens qui ne veulent voir en lui qu’un homme à
nous donner de lui autre chose qu’un portrait infiniment vague
qui ne nous saisit jamais par sa parfaite humanité ?

Jésus-Christ
n’est-il qu’un Dieu ? Mais alors sur quoi se fonde la
certitude éprouvée à son contact qu’il a
été semblable à nous en toutes choses, hormis le
péché ? Son existence humaine n’a-t-elle été
qu’artifice et déguisement ? Sa faim, sa soif, ses
larmes, ses angoisses, ses souffrances, tout cela n’a-t-il été
qu’apparence ?

Les
docètes, dès le premier siècle, ont cédé,
pour exalter la divinité du Christ, à la tentation de
nier son humanité. Toujours ils se sont heurtés à
l’une des intuitions les plus profondes de la foi chrétienne.

Le Christ
serait-il un de ces êtres auxquels, si volontiers, s’attachait
la pensée antique qui, sans être hommes et sans être
Dieu, servent à rapprocher l’un de l’autre l’homme
et Dieu ? Dans l’un des écrits des Pères
apostoliques, le Pasteur d’Hermas, le Christ glorifié,
devenu le chef des archanges, apparaît perdu au milieu de
l’armée céleste et séparé des
croyants par une foule d’anges intermédiaires. Mais
toutes les impressions faites par le Christ sur qui s’attache à
le suivre infirment cette hypothèse aussi bien que la
précédente. La réalité de son humanité
douloureuse est l’une des affirmations essentielles de l’âge
apostolique. Il a appris l’obéissance par ce qu’il
a souffert (11)
 ; il a été tenté et c’est pour cela qu’il
peut secourir ceux qui sont tentés (12).

Et
d’autre part la piété chrétienne, dès
l’origine, a la certitude qu’en se nourrissant des
paroles de Jésus-Christ, elle se nourrit, non pas des paroles
d’un héros, d’un demi-dieu, mais de la parole de
Dieu lui-même et les croyants qui se donnent à
Jésus-Christ ont l’inébranlable conviction qu’en
se donnant à lui, c’est à Dieu même qu’ils
se donnent.

Le Christ
serait-il donc à la fois homme et Dieu, Dieu et homme ?

Ouvrez
votre Nouveau Testament, Messieurs, et vous devrez reconnaître
que c’est vers cette affirmation, si étonnante qu’elle
soit, que s’oriente la pensée apostolique. Un saint
Paul, un saint Jean proclament, sans se lasser, que Jésus-Christ
a été homme, pleinement homme, partageant, à
l’exception du péché, toutes les misères
de notre condition humaine, solidaire de son peuple, de sa race, de
l’humanité. Parce qu’ils sont Juifs l’un et
l’autre, nourris des croyances religieuses de leur peuple, ils
croient de toute leur âme au Dieu unique ; ils repoussent avec
horreur toute idolâtrie, toute forme de polythéisme.

Et
pourtant, écoutez-les :

« 
Jésus-Christ, étant en forme de Dieu, dit saint Paul,
n’a pas voulu se prévaloir de son égalité
avec Dieu » (13).
— « Tout a été créé par lui
et pour lui... Il est avant toutes choses et toutes choses subsistent
en lui... Dieu a voulu que toute plénitude habitât en
lui » (14).
— « Au nom de Jésus, tout genou doit fléchir
dans les cieux, sur la terre et sous la terre, et confesser que
Jésus-Christ est le Seigneur à la gloire de Dieu le
Père » (15).

« 
Au commencement était la Parole, dit saint Jean, et la Parole
était avec Dieu, et la Parole était Dieu. Toutes choses
ont été faites par elle, et rien de ce qui a été
fait n’a été fait sans elle... La Parole a été
faite chair... et nous avons contemplé sa gloire, une gloire
comme la gloire du Fils unique venu du Père » (16).

Est-ce là
de la théologie ? Ne sont-ce pas aussi bien des hymnes
d’adoration ? Après qu’ils aient retenti au
premier siècle, trois siècles ont suivi au cours
desquels, aux prises avec des difficultés sans nombre, au
milieu de persécutions sanglantes, obligée
d’entreprendre et de poursuivre un immense et difficile effort
d’organisation, l’Eglise chrétienne a connu
souvent de graves incertitudes de la pensée. Ni saint Paul ni
saint Jean ne rencontrèrent l’assentiment unanime de
tous ceux qui vinrent après eux. Dans l’Eglise du II°
siècle, par exemple, on était loin d’être
au clair sur la personne du Christ, sur sa nature, sur ses rapports
avec Dieu. « Sur ce point les opinions étaient vagues et
même contradictoires » (17).

Des
conflits d’idées surgirent, parfois d’une rare
violence, auxquels se mêlèrent trop souvent de
douloureux conflits de personnes. Et je ne parle pas de
l’efflorescence d’opinions et de doctrines souvent
extravagantes qui parurent en marge de la grande Eglise. Que
d’étranges réponses à la question « Qui
est Jésus-Christ ? » furent proposées, par
exemple, par les diverses écoles gnostiques ! Cependant
la foi chrétienne, au milieu des luttes et des tempêtes,
sentit toujours l’impérieux besoin de maintenir les deux
termes du problème : l’humanité et la divinité
de Jésus-Christ. « Dieu est devenu homme, disait Clément
d’Alexandrie, afin que vous appreniez d’un homme comment
l’homme peut devenir Dieu » (18).

Et
Athanase d’Alexandrie, réitérant la même
affirmation, écrivait : « Dieu s’est incarné
pour déifier l’homme » (19).

Chaque
fois que, par suite des oscillations de la théologie, soit
l’humanité, soit la divinité du Christ était
menacée, la foi chrétienne « se sentait menacée
elle-même dans les sources vives de son existence et réagissait
aussitôt de manière à rétablir l’équilibre
et à retrouver dans son chef l’homme et le Dieu dont
elle avait besoin pour Sauveur » (20).

Ce sont
ces exigences de la foi qui ont guidé les conciles du IV°
et du V° siècles, si détestables qu’aient été
leurs controverses, vers les définitions dogmatiques
auxquelles ils ont abouti. C’est ainsi qu’en 325 le
concile de Nicée affirma la divinité essentielle du
Christ en proclamant la foi « en un seul Seigneur,
Jésus-Christ, le Fils de Dieu, engendré unique du Père,
c’est-à-dire de l’essence du Père, Dieu de
Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu,
engendré et non pas fait, consubstantiel au Père, par
qui tout a été fait ». Et lorsqu’en 451 le
concile de Chalcédoine eut à son tour à
confronter la question « Qui est Jésus-Christ ? »,
les Pères qui le composaient, et que soulevaient les uns
contre les autres de si furieuses colères, sauvegardèrent,
sans s’en rendre compte peut-être, le trésor de la
révélation de Dieu et des expériences les plus
saintes de la piété en répondant « Parfait
en divinité et parfait en humanité... consubstantiel au
Père quant à sa divinité, consubstantiel à
nous quant à son humanité ».

III

Cette
réponse peut-elle être la nôtre, Messieurs ?

Assurément,
elle a soutenu, pendant de longs siècles, tout l’édifice
de la théologie chrétienne. Les Réformateurs
l’ont faite leur, non point, comme le fait entendre un
prédicateur catholique contemporain, parce qu’ils n’ont
pas « osé la rejeter » (21),
mais parce que, éclairés par le témoignage
intérieur de l’Esprit, ils l’ont reconnue conforme
à l’enseignement de l’Ecriture Sainte. « Le
Christ, enseignait Calvin, en tant qu’il est Dieu et homme, est
composé de deux natures unies et non point confuses ; il n’a
point deux personnes distinctes, mais une seule » (22).
Toutes les confessions de foi des Eglises de la Réforme, au
XVI° siècle, se réfèrent, sur ce point, aux
dogmes de Nicée et de Chalcédoine. C’est le cas
en particulier de la confession de La Rochelle qui, dans son article
XV, déclare : « Nous croyons qu’en une même
personne, savoir Jésus-Christ, les deux natures sont
véritablement et inséparablement jointes et unies,
chaque nature, néanmoins, demeurant dans sa propriété
distincte ».

Nous ne
pouvons ignorer, cependant, que, dès la Réforme et
d’une façon à peu près constante depuis
lors, la doctrine traditionnelle de l’Eglise sur Jésus-Christ
a été discutée, critiquée, combattue,
rejetée par un très grand nombre de chrétiens.
Et nous ne devons surtout pas méconnaître que, tout en
admirant le Christ pour son enseignement et pour sa vie, tout en
saluant en lui la plus haute, la plus sublime expression de l’idéal
humain, tout en reconnaissant qu’il s’est approché
de Dieu plus qu’aucun autre fils de l’humanité, un
grand nombre de nos contemporains se refusent à admettre qu’il
soit, à la fois Dieu et homme.

Ajoutons
que, « pierre d’achoppement pour les uns, cette idée
est souvent aussi pour les autres, pour ceux mêmes qui font
profession de croire en Jésus-Christ, une difficulté
qui pèse lourdement sur leur foi » (23).
Ils se demandent, non sans raison, s’il est vraiment permis de
parler comme de quantités connues de la nature humaine et de
la nature divine qui leur paraissent inconnaissables en soi. Et pour
peu qu’ils acceptent l’affirmation de Pascal : « 
Hors de Jésus-Christ nous ne savons ce que c’est... ni
que Dieu ni que nous-mêmes », ils ne peuvent se résoudre
à expliquer le mystère du Christ par la nature de Dieu
et par notre nature dans lesquelles, pour parler encore avec Pascal,
« nous ne voyons qu’obscurité et confusion »
(24).
« Nous ne savons de Dieu que ce qu’il lui plaît de
nous révéler, disait dans le même sens Fallot.
Lorsqu’il nous met en face de Jésus-Christ, que nous
révèle-t-il sinon sa nature humaine ?... La révélation
que Dieu nous accorde de sa personne, c’est la parfaite
humanité de Jésus-Christ. Lors donc que nous statuons
en Jésus-Christ un je ne sais quoi d’inconnu et
d’inconnaissable que nous appelons sa nature divine, nous
demandons à l’inexplicable de nous expliquer Dieu »
(25).

Enfin,
Messieurs, comment notre réponse à la question de
Jésus-Christ serait-elle nôtre, si elle ne jaillissait
pas, elle aussi, elle à son tour, des profondeurs de notre vie
 ?

« 
Il est impossible, dans le monde où nous vivons, note très
justement un de nos théologiens contemporains, de résoudre
les problèmes que posent la vie et la destinée de
l’homme sans avoir, au préalable, donné une
réponse, ou sans donner par là une réponse à
la question de Jésus à ses disciples, dont les
évangélistes font un des points culminants du drame
évangélique : Qui dites-vous que je suis ? » (26).

Et c’est
parce que, pour les vivants que nous sommes, se pose le problème
de notre vie et de notre destinée que nous avons à
répondre à la question du Christ, en demeurant, certes,
dans la communion de l’Eglise universelle et de notre
confession particulière, en nous éclairant, grâce
à elle, de la foi des siècles passés, mais nous
avons néanmoins à répondre par nous-mêmes
et pour nous-mêmes.

Plaçons-nous
donc, Messieurs, une fois encore, en face de Jésus-Christ, non
pas, cette fois, pour l’interroger, mais pour répondre à
son interrogation.

Mettons-nous
devant le mystère que nous avons reconnu en lui avec ce que
nous avons appris à voir en nous-mêmes, c’est-à-dire
avec une irrémédiable dépendance au sein de
laquelle s’affirme notre désir d’être et de
vivre, dans une plénitude d’être et de vie.
N’étant rien par nous-mêmes, nous avons reconnu en
nous l’obligation d’être nous-mêmes, mais
aussi toujours plus que nous-mêmes.

Mais
mettons-nous devant ce mystère, aussi, avec tout ce que nos
études antérieures nous ont déjà fait
connaître de Dieu, avec le pressentiment, bien plus, avec la
conviction que le Dieu qui, par amour, nous a suscités à
l’être est un Dieu qui se révèle, qui se
donne à connaître, qui, ayant mis au cœur de sa
créature, la soif d’une vie infinie, aspire à se
donner à elle pour la rendre capable de se posséder
elle-même en le possédant, et lui faire saisir la vie
parfaite dans le don que, librement, elle lui fera d’elle-même,
en réponse au don que, librement, il lui a fait de lui-même
(27).

C’est
de ce point de vue auquel nous ont conduits toutes nos réflexions
sur Dieu et sur nous-mêmes, que nous devons maintenant
considérer Jésus-Christ.

Comment
nous apparaît-il ?

Il est
l’homme, avons-nous dit. Et rien ne peut effacer ni même
atténuer l’impression d’absolue vérité
que fait sur nous l’humanité du Christ.

Homme par
sa participation à la vie physique de l’humanité,
à ses besoins, à ses fatigues, à ses
souffrances, il est homme aussi par la misère dont sa vie
morale est affectée, comme celle de tous ses semblables, par
les joies et par les peines de l’existence, par les relations
de la vie quotidienne, par le devoir qui se propose à la
conscience et que la volonté doit accomplir. Il est homme
encore par son cœur généreux et pur, à qui
rien d’humain ne demeure étranger, par sa compréhension
humaine de tout ce qui fait tressaillir d’espérance, de
tout ce qui meurtrit le cœur de ses frères.

Il est
homme, enfin, par ses tentations et par ses colères, par ses
enthousiasmes et par ses angoisses, par ses larmes et par son agonie.

Et c’est
parce qu’il est homme que, d’instinct, alors même
que nous sommes étrangers encore à toute foi
religieuse, mais parce que nous sentons son cœur battre à
l’unisson du meilleur de notre cœur, nous reconnaissons
en lui l’homme en qui tous les hommes trouvent leur frère.

A cette
impression s’en ajoute une autre qui diffère de la
première jusqu’à lui paraître
contradictoire.

Si proche
de nous que nous sentions Jésus-Christ, si semblable à
nous en toutes choses qu’il nous paraisse, rien ne peut effacer
ni même atténuer la certitude qu’entre lui et nous
la distance est infinie. Nous sommes pécheurs, il est saint.
Si bons, si purs, si justes que nous soyons ou que nous aspirions à
être, nous savons, et nous savons toujours mieux, que nous
vivons, pensons, agissons, aimons sous le signe de l’imperfection,
que notre volonté n’est pas entièrement égale
au devoir, que notre cœur garde à tout le moins des
traces du poison que l’orgueil, l’égoïsme,
l’impureté, le mensonge ont mêlé à
notre sang. Nous savons cela de nous, nous savons le contraire de
Jésus-Christ. Nous le voyons vivre, agir, aimer, sous le signe
de la perfection. Toujours il domine le devoir qui lui apparaît
comme la volonté sainte du Père le plus aimant et le
plus aimé. Et de son cœur rayonne une pureté dont
aucune ombre ne vient jamais voiler ni ternir l’éclat.

Il y a
plus encore. En toute circonstance, Jésus-Christ se présente
à nous comme le Fils du Père qui l’a envoyé
pour révéler, en la vivant, la loi de la vie parfaite
et pour rendre les hommes capables de la vivre. Il se sait, il
s’affirme uni à Dieu par une union d’un caractère
unique, par quoi il se distingue des plus grands d’entre les
grands prophètes.

Et nous,
nous approchant du Christ, nous sentons que nous nous approchons de
Dieu. Acceptant la souveraineté du Christ dans notre vie, nous
avons conscience de soumettre notre vie à Dieu lui-même.
L’amour dont Jésus-Christ aime les hommes se révèle
à nous d’un désintéressement si total,
d’une générosité si persévérante,
d’une perfection si absolue que nos cœurs brûlent
au dedans de nous, car ils se sentent enveloppés et pénétrés
par l’amour de Dieu.

Oui, Dieu
est là, vivant en lui, aimant en lui, nous appelant par lui,
s’offrant à nous en lui. Et l’impression de cette
communion unique entre le Christ et Dieu, entre le Fils et le Père,
est si profonde que, devant ce mystère sacré, nous
répétons la parole de Jésus lui-même : « 
Nul ne connaît le Fils que le Père, nul ne connaît
le Père que le Fils, et celui à qui il plaît au
Fils de le révéler » (28).

Mais
devant ce mystère, un autre mystère s’éclaire,
et c’est le mystère de nous-mêmes. Nous ne nous
étions pas trompés lorsque, regardant en nous-mêmes,
nous y avions discerné, dans notre dépendance même,
une exigence d’être et de vivre infiniment.

A
contempler Jésus dans son humanité sainte, nous
apprenons à reconnaître la vérité de
l’aspiration qui nous pousse vers une plénitude de vie
que rien ici-bas ne peut nous donner, et nous découvrons aussi
le chemin qui conduit à la vie pour laquelle nous nous sentons
faits : c’est le chemin de l’obéissance à
la volonté de Dieu, et, par conséquent, le chemin sur
lequel, par la mort à notre volonté égoïste,
nous naissons à la vie en Dieu et pour Dieu.

Mais qui
donc nous donnera la force de marcher sur ce chemin, qui nous
délivrera de notre plus redoutable ennemi, c’est-à-dire
de notre moi idolâtre de lui-même ?

Nous
regardons le Christ, nous lui donnons notre foi, nous nous offrons à
son influence ; mais déjà, nous le sentons, nous cédons
à une sollicitation dont l’origine divine s’impose
à nous ; et l’action qui se déploie dans notre
vie, par le lien même qui nous unit au Christ, se révèle
à notre âme comme une action de Dieu.

Les
brouillards qui nous empêchaient de voir et nos origines et
notre destinée se dissipent. Dieu lui-même, incarné
en Jésus-Christ, nous révèle nous-mêmes à
nous-mêmes et, nous libérant de notre égoïsme,
nous donne nous-mêmes à nous-mêmes.

Il est
donc bien, comme nous l’avions entrevu, la solution du problème
de l’unique nécessaire, du problème de notre vie
et de notre destinée (29).

En
Jésus-Christ, par Jésus-Christ, nous connaissons et
Dieu et nous. Par lui nous découvrons, dans l’homme que
nous sommes, l’homme que nous devons être. Et par lui, et
avec lui, Dieu pénètre dans notre vie comme l’Amour
éternel qui, étant au principe de notre destinée,
nous en révèle la splendeur et nous donne la force de
la vouloir et de l’accomplir avec lui.

Mystère,
oui, certes, mais mystère qui fait jaillir en nous les sources
de l’adoration ! Mystère du Dieu de charité,
d’amour, de générosité, dont la Parole
éternelle, exprimant ses intentions de miséricorde,
s’est incarnée dans l’homme Jésus, achevant
dans un miracle d’amour une création que, seul, l’amour
avait voulue et que, seul, l’amour peut expliquer. D’aucuns
pensent peut-être supprimer ou, à tout le moins,
dévoiler le mystère en disant, avec Charles Secrétan,
que Jésus-Christ est vraiment homme parce qu’il est
vraiment Dieu et qu’il est vraiment Dieu parce qu’il est
vraiment homme (30).
Ou bien ils énoncent, avec Frommel, que Jésus-Christ
est une action divine historiquement personnifiée (31).
Ou bien encore, avec un théologien contemporain, ils nous
présentent dans le Christ « un homme qui reçoit
Dieu en lui pour autant que l’humanité peut le recevoir,
c’est-à-dire... qui identifie sa volonté propre
avec la volonté même de Dieu » (32).
Certes, à l’exemple de saint Augustin, nous devons, sans
nous lasser jamais, essayer de comprendre l’incompréhensible.
Mais nos explications humaines ne sont que de pauvres balbutiements
en face du mystère qui restera pour nous le mystère
tant que, selon la parole de saint Paul, nous verrons confusément
comme au travers d’un miroir (33),
jusqu’au jour où, selon la parole de saint Jean, nous
verrons Dieu tel qu’il est (34).

Mais,
encore une fois, ce mystère éclaire tous les autres,
ceux de la vie et de la mort ; il projette de magnifiques clartés
dans le mystère de notre misérable humanité,
altérée, néanmoins, de perfection et d’infini
et, comme le disait saint Augustin, « capable de Dieu ».

C’est
dans le rayonnement de ce mystère que saint Paul, affirmant
aux hommes qu’ils sont de la race de Dieu (35),
les voyait appelés, devenus les fils bien-aimés du
Père, à recevoir en eux toute la plénitude de
Dieu (36).

Et c’est
à la clarté du même mystère que saint
Jean, découvrant aux regards des croyants la beauté des
horizons éternels, les exhortait à croire qu’un
jour ils seraient semblables à Dieu lui-même (37).

« 
Qui dites-vous que je suis ? », nous demande le Christ.

Dans la
reconnaissance des grâces reçues, dans l’assentiment
à la divine vérité dont le dogme chrétien
préserve la vivifiante substance, mais aussi dans l’humilité
d’une foi qui, après avoir trouvé, veut chercher
encore, redisons avec saint Jean, avec les humbles chrétiens
qui, de siècle en siècle, ont vécu de
Jésus-Christ et pour Jésus-Christ, avec les saints de
tous les âges : « Tu es la Parole faite chair... et nous
avons contemplé ta gloire ».

La Parole
faite chair... la Parole qui était avec Dieu, qui était
Dieu (38) !
Ainsi, dans le Christ, nous contemplons, nous adorons Dieu. Mais quel
Dieu ?

Messieurs,
au terme de cette étude de Jésus-Christ à qui
nous a conduits, d’étape en étape, l’analyse
d’une inquiétude humaine dont le fond dernier nous est
apparu comme une soif de Dieu, le Dieu de notre recherche, de notre
foi, de notre adoration, est plus que jamais pour nous le Dieu vivant
de nos âmes vivantes. C’est par amour, redisons-le une
fois encore, qu’il nous a suscités à la vie, et
non pas pour obéir à une nécessité de
nature ou pour manifester sa puissance. Mais s’il a créé
par amour, c’est donc qu’il est amour. Et s’il est
amour, il aime de toute éternité. Comment ne pas
entrevoir, dès lors, que l’unité de Dieu, à
laquelle aussi bien que la pensée hébraïque s’est
attachée la foi chrétienne ne peut être une unité
abstraite qui n’est qu’une création de la pensée
 ? « Affirmer l’unité du Dieu vivant, a écrit
Fallot, c’est affirmer son unité vivante » (39).
Affirmer l’unité du Dieu qui est l’amour éternel,
c’est affirmer que son unité divine est aussi société
divine. « Si l’unité et la multiplicité
s’excluent, ce n’est que dans l’abstrait. Le réel,
au contraire, est toujours à la fois un et multiple » (40).
Dieu, qui est la réalité suprême, la seule
réalité qui soit en elle-même et par elle-même,
est, dans son unité vivante, la société parfaite
où l’unité se fonde sur la parfaite solidarité
de personnes dont chacune vit dans les autres tout en étant
soi (41).

« 
En concevant Dieu comme une puissance qui agit, a écrit le P.
Laberthonnière, on conçoit dans son unité une
pluralité et une société qui s’engendre
elle-même du dedans dans la concentration de son être.
C’est la Trinité. Voilà comment, pour la pensée
chrétienne, en opposition fondamentale avec la pensée
grecque, Dieu est l’action éternelle d’une
éternelle vie, et non pas une idée ou une essence fixée
dans un éternel repos » (42).

Tel est
bien, en effet, le Dieu de la révélation chrétienne,
le Dieu de Jésus-Christ, le Dieu du paradoxe sauveur qu’est
l’Incarnation. Arrêtons-nous, cette année, au
seuil du grand mystère jusqu’où nous a entraînés
notre contemplation du mystère de Jésus-Christ. Heureux
ceux qui, comme Fallot, ont reçu la grâce de pouvoir
dire du dogme de la Trinité, si incompréhensible qu’il
paraisse à leur raison humaine : « Haec est fons
perennis sapientiae », « C’est ici la source de la
sagesse éternelle » (43).

Il est
temps de conclure, Messieurs, et ma conclusion sera un double appel.

A ceux
d’entre vous qui, m’ayant prêté leur
bienveillante attention, ne peuvent souscrire à mes
affirmations, puis-je demander de ne pas les repousser sans y avoir
réfléchi d’une manière personnelle ? Quoi
qu’ils pensent et quoi qu’ils fassent, Jésus-Christ
domine toute l’histoire morale et spirituelle de la race
humaine. Ceux-là mêmes qui veulent le réduire aux
dimensions d’un homme supérieur, d’un grand
prophète ou d’un saint, mais d’un saint qui n’est
qu’un homme, reconnaissent que le problème de la vie et
de la destinée ne peut être résolu que dans le
rayonnement de sa grande âme et de son cœur généreux.
Et d’autres se refusant à admettre que, dans la
personnalité la plus pure et la plus noble dont l’histoire
conserve le souvenir, il y ait un mystère, saluent tout au
moins en Jésus-Christ un révélateur de la beauté
morale, un initiateur de la fraternité humaine, un héraut
de la vie spirituelle qui n’a jamais été dépassé
ni même égalé.

J’aurais
pu vous apporter encore maints témoignages d’hommes qui
ne sont chrétiens ni par leur origine ni par leur libre choix,
et qui proclament, chacun à sa manière, la grandeur de
Jésus-Christ. « Qui pourrait évaluer ce que
Jésus a été pour l’humanité ? »
se demandait, il y a dix ans, l’Israélite Enelow. « 
L’amour qu’il a inspiré, la consolation qu’il
a donnée, le bien qu’il a provoqué, l’espoir
et la foi qu’il a allumés : tout cela est inégalé
dans l’histoire humaine ». — « Qui gouverne
l’Inde ? » s’écriait de son côté
le réformateur hindou Keshab Chandra Sen. « Quelle est
la puissance qui régit actuellement ses destinées ? Ni
la politique ni la diplomatie n’ont de prise sur la mentalité
hindoue... Jamais le cœur d’une nation n’a été
conquis par des armées. La seule puissance capable de nous
conquérir, c’est le Christ. Nul autre que Jésus
n’a jamais mérité ce brillant et précieux
diadème qu’est l’Inde ; et Jésus l’aura
 ».

Mais
qu’importent de nouveaux témoignages ? Il s’agit
de vous, Messieurs, il s’agit de nous.

Si vous
êtes croyants, si, jusqu’à présent,
Jésus-Christ, rencontré au hasard d’une
conversation, d’une conférence, ou d’une lecture,
ou sur le chemin que vous êtes appelés à suivre,
n’a attiré de vous qu’un coup d’œil
plus ou moins distrait, sans jamais vous décider à vous
arrêter pour regarder longuement et pour réfléchir,
allez à lui, je vous le demande, non pas encore comme des
disciples, mais comme des chercheurs qui portent en eux le problème
de leur destinée ; étudiez par vous-mêmes et pour
vous-mêmes l’enseignement, l’œuvre, l’action
du Christ ; interrogez-le sur vous-mêmes, laissez-le vous
parler ; à travers ses paroles vieilles de vingt siècles,
écoutez les paroles qu’il vous adressera, et vous verrez
si vous ne trouvez pas en lui la solution de votre problème
personnel, que rien ni personne, jusqu’à présent,
n’a pu vous apporter.

Et à
ceux dont la foi a ratifié mes paroles, je me sens pressé
de demander : avez-vous conscience de tout ce qu’implique, pour
quiconque y adhère, la divinité de Jésus-Christ
 ? Vous rendez-vous compte que cette vérité du
sanctuaire, ainsi que Fallot aimait à l’appeler, nous
oblige à une vie qui en manifeste la puissance et l’efficacité
 ? Comprenez-vous qu’elle est la doctrine de l’héroïsme
chrétien, dont les hommes n’accueilleront la vertu
régénératrice que si nous l’incarnons dans
une piété qui adore, dans un amour qui se donne, dans
une vie où triomphe la sainteté ? « Jésus
seul est notre accomplissement, a dit magnifiquement le cardinal de
Bérulle, et il nous faut lier à Jésus comme à
celui qui est le fond de notre être par sa divinité, le
lien de notre être à Dieu par son humanité,
l’esprit de notre esprit, la vie de notre vie, la plénitude
de notre capacité... En cette recherche de Jésus, en
cette adhérence à Jésus, en cette profonde et
continuelle dépendance de Jésus, est notre vie, notre
repos, notre force et toute notre puissance d’opérer ;
et jamais nous ne devons agir que comme unis à lui, dirigés
par lui et tirant esprit de lui pour penser, pour porter et pour
opérer, faisant état que sans lui nous ne pouvons ni
être ni agir pour le salut » (44).

« 
Je suis le chemin, la vérité, la vie », nous a
rappelé, au cours de ces dernières semaines, celui dont
nous prétendons être les disciples.

C’est
lorsque nous marcherons nous-mêmes sur le chemin qu’il a
tracé aux hommes, lorsque nous mettrons en œuvre, dans
notre vie, la vérité éternelle que Dieu nous a
révélée par Jésus-Christ, que des frères
incroyants s’engageront avec nous sur le même chemin.
Alors, ayant peu à peu découvert dans le Christ, le « 
Dieu de l’homme » qu’adorait Pascal, le Dieu « 
dont on s’approche sans orgueil et sous lequel on s’abaisse
sans désespoir » (45),
ils entreverront un jour, dans un éblouissement, le don que
Dieu leur fait de lui-même en leur donnant, en Jésus-Christ,
sa vérité vivante et, prosternés dans la
reconnaissance et dans l’amour, ils s’écrieront,
avec le disciple qui crut après avoir douté : « Mon
Seigneur et mon Dieu ! » (46).

1()
Marc 8/29.

2()
Marc 8/29.

3()
Matthieu 16/16.

4()
1 Corinthiens 2/10.

5()
Matthieu 16/17.

6()
1 Thessaloniciens 5/19.

7()
Jean 16/13.

8()
Luc 21/23.

9()
Luc 14/26-27.

10()
Frommel, L’Expérience chrétienne, t. II,
p. 157.

11()
Hébreux 5/8.

12()
Hébreux 2/18, 4/15.

13()
Philippiens 2/6.

14()
Colossiens 1/16, 17, 19.

15()
Philippiens 2/10-11.

16()
Jean 1/1-3, 14.

17()
Eug. de Faye, Clément d’Alexandrie, p. 253.

18()
Cité par Foerster, Le Christ et la vie humaine, p. 88.

19()
Cf. Bardenhewer, Les Pères de l’Eglise, t. II,
p. 46.

20()
Frommel, ouvr. cit., p. 184.

21()
P. Pinard de la Boullaye, ouvr. cit., p. 38.

22()
Institution chrétienne, édit. de 1560, l. III,
ch. XIV.

23()
Le P. Sanson, 3° conférence du Carême de 1927 :
L’Incarnation, p. 3.

24()
Pensées (édit. Giraud), 548.

25()
Fallot, Le Livre de l’Action bonne, p. 179.

26()
Goguel, Critique et Histoire, p. 124.

27()
Voir Dieu, l’Eterne1 tourment des hommes.

28()
Matthieu 11/27.

29()
Voir Dieu, l’éternel tourment des hommes.

30()
F. Abauzit, Le Problème du Christ et la solution de
Charles Secrétan
, Genève, 1914, p. 15.

31()
Ouvr. cit., p. 180.

32()
Aug. Lemaître, La Divinité de Jésus-Christ,
Lausanne, 1929, p. 35.

33()
1 Corinthiens 13/12.

34()
1 Jean 3/2.

35()
Actes 17/28-29.

36()
Ephésiens 3/19.

37()
1 Jean 3/2.

38()
Jean 1.

39()
Marc Boegner, ouvr. cit., p. 393.

40()
P. Sanson, ouvr. cit., la Trinité, p. 15.

41()
Marc Boegner, ouvr. cit., p. 394.

42()
Laberthonnière, ouvr. cit., p. 69.

43()
Marc Boegner, ibid.

44()
H. Brémond, Histoire littéraire du sentiment
religieux
, t. III.

45()
Pensées (édit. Giraud), 528.

46()
Jean 20/28.