Carême 1951 :

QUE TON NOM SOIT SANCTIFIÉ..

II
QUE TON NOM SOIT SANCTIFIÉ...

Matthieu 6/9

Quelle étrange prière, en vérité, que l’Oraison dominicale ! Après avoir invoqué Dieu comme notre Père, il nous paraîtrait normal de lui exposer aussitôt nos besoins, par où j’entends les besoins de nos frères aussi bien que les nôtres, comme des enfants disent librement à leur père ce qui les préoccupe. Mais non ! Le Christ ne nous en laisse pas la liberté. Ce qu’il nous commande, c’est de nous détourner de nous-mêmes pour penser d’abord aux grands intérêts de Dieu.

Il y a une analogie remarquable entre la Prière du Seigneur, le Décalogue et le Sommaire de la Loi. De ces trois textes de l’Ecriture entrés dans toutes nos liturgies, on pourrait dire qu’ils présentent deux faces, l’une tournée vers Dieu, l’autre vers les hommes. L’indissoluble union de la vie religieuse et de la vie morale s’y affirme avec une force sans pareille. L’attitude de l’homme à l’égard de l’homme dépend de son attitude envers Dieu. Et Dieu, comme il se doit, occupe la première place. En fait dans les trois premières demandes de l’Oraison dominicale, il n’est question que de Lui. Le Christ invite ses disciples à s’oublier d’abord pour ne penser qu’à Dieu.

Vous rappelez-vous votre prière de ce matin ou de hier soir ? Même si vous n’en étiez pas explicitement le centre, ne se rapportait-elle pas avant tout à ce qui concerne, touche, fait souffrir ou espérer les vôtres et vous-même ? Ah, ces prières où, sans en avoir conscience, nous tournons autour de nous et, même à travers notre intercession pour les autres, sommes presque toujours ramenés à nous !

L’Oraison dominicale nous offre une voie toute différente : avant d’entretenir Dieu de nos besoins, de nos transgressions, de notre combat, nous devons lui parler de Lui.

« Est-il donc nécessaire, demanderez-vous, que nous disions à Dieu ce qu’Il sait infiniment mieux que nous ? ». Mais pourquoi serait-il plus nécessaire que nous lui exposions nos propres besoins ? Le Christ n’a-t-il pas dit à ses disciples au moment même de leur enseigner sa prière : « Votre Père sait ce dont vous avez besoin avant que vous le lui demandiez » (1) ? Nous, cependant, nous ne le savons pas, ou nous le savons mal, et c’est pour que nous en acquérions la connaissance précise, et peut-être douloureuse, que nous devons le prier.

Le Christ entend que ses disciples fassent passer la cause de leur Père qui est aux cieux avant la leur. Non seulement, remarque Karl Barth, « nous est permis mais il nous est commandé de nous intéresser à la cause de Dieu » (2). Lors donc que nous prions : « Que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme dans le ciel », nous nous mettons du côté de Dieu, pas moins que cela. Dieu « nous invite à nous joindre à ses desseins et à son action ». Et, du même coup, Il nous fait comprendre que « notre cause est comprise dans la sienne ». Dieu ne veut pas poursuivre, en dehors des hommes, l’accomplissement de son plan à l’égard du monde. Oserai-je affirmer qu’il les veut solidaires de Lui dans l’exécution de ses desseins ? Disons donc avec Karl Barth encore, qu’ « au sens chrétien il n’y a pas de Dieu sans les hommes ». Et les hommes, apprenant de l’Oraison dominicale le secret de la vraie prière, entrent dans cette solidarité, non pas en regardant à Dieu comme à Celui qui n’a d’autre mission que d’exaucer leurs désirs, mais en acceptant, en voulant qu’Il soit le premier, non seulement dans leur prière, mais dans leur vie.

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Que ton nom soit sanctifié ! Encore une fois, quelle étrange prière ! Ne revient-elle pas à demander à Dieu de veiller à son honneur, afin qu’il ne puisse y avoir nulle part aucun doute sur qui Il est et sur ce qu’Il fait ?

A moins que nous ne répétions ces mots machinalement, nous ne pouvons manquer de nous interroger sur leur signification exacte. Qu’est-ce que ce nom qui doit être sanctifié ? Les gens religieux qui usent, et parfois abusent, d’un langage traditionnel ne se doutent pas qu’autour d’eux peu de personnes entendent les formules dont ils se servent, à supposer qu’ils les comprennent toujours eux-mêmes. Que signifie donc ce mot rencontré tant de fois dans la Bible et dont nos liturgies font un si grand usage, ne serait-ce que lorsque l’officiant dit, au commencement du service : « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit » ?

Pour l’esprit hébraïque le nom éveille une notion très voisine de celle de la personne. Déjà pour l’homme non civilisé, il y avait « une relation intime entre le nom et la chose nommée : le nom révèle la chose » ou les caractères les plus frappants de la personnalité. Dans l’Ancien Testament, le nom de Dieu révéla ce qu’Il est. Ce nom, vous vous le rappelez, Il le fait connaître à Moïse en réponse à sa question : « Je vais vers les enfants d’Israël, et je leur dirai : le Dieu de vos pères m’envoie vers vous. S’ils me demandent quel est son nom, que devrai-je leur répondre ? ». Alors Dieu dit à Moïse : « Je suis celui dit : je suis » (3). Le nom que Dieu se donne ainsi est constitué dans la langue de l’Ancien Testament par quatre consonnes que l’on appelle le tétragramme sacré.

La question de leur prononciation a été longuement débattue. Nos Bibles françaises tournent la difficulté en traduisant : l’Eternel. Jéhovah, disent, comme la Bible de Luther, certains de nos vieux cantiques. La plupart des hébraïsants lisent : Jahvé. En fait, par respect pour la transcendance divine, les Juifs avaient restreint de plus en plus l’usage du nom divin par excellence, lui substituant peu à peu d’autres noms regardés comme équivalents.

Pour les contemporains de Jésus, nourris de la Loi, des prophètes et des psaumes, le nom de Dieu exprime donc que Dieu est l’Etre. Jahvé est celui qui est par lui-même, ayant, comme disent les métaphysiciens, le privilège de l’aséité. Ne prétendons pas que, dès l’époque de Moïse, cet attribut essentiel de la personne divine ait été parfaitement saisi. Il n’en est pas moins inscrit dans le nom que Dieu prend pour se révéler.

Toute la révélation que Dieu donne de lui-même dans le douloureux effort d’éducation qu’il poursuit pendant tant de siècles au milieu du peuple dont Il veut faire son peuple est l’explication croissante de ce que contenait en lui dès l’origine, le nom de Jahvé. C’est parce que Dieu lui a fait connaître son nom que son peuple a pu entrer en relations avec Lui et le confesser, dans sa foi monothéiste, non seulement comme le Dieu unique et tout-puissant, Créateur du ciel et de la terre, Celui qui est et par qui tout existe, mais aussi comme le Dieu saint, juste et miséricordieux.

Aussi bien Dieu ne se lasse pas de rappeler à son peuple le sens que celui-ci doit attacher à son nom : « C’est moi qui suis Jahvé ton Dieu, depuis ta sortie du pays d’Egypte, et tu ne dois pas connaître d’autre dieu que moi ; il n’y a pas d’autre sauveur que moi » (4). Et vous connaissez le troisième commandement : « Tu ne prendra pas le nom de Jahvé ton Dieu en vain ».

Est-ce toutefois de ce nom, de ce nom seul, qu’il s’agit dans la première demande de l’Oraison dominicale ? Il le semble bien lorsqu’on écoute une prière judaïque dont il est impossible de ne pas la rapprocher : « Que soit glorifié et sanctifié ton grand nom, au sein du monde qu’il a créé selon sa volonté ». Et cependant je ne puis m’empêcher de croire qu’en enseignant à ses disciples à prier pour que le nom de Dieu soit sanctifié, Jésus pensait aussi, et peut-être avant tout, au nom qu’il vient de les inviter à donner à Dieu : « Notre Père qui es aux cieux ». La transcendance, l’absoluité de l’être divin sont affirmées ici, mais aussi son amour pour ses créatures, sa tendresse pour les hommes auxquels Il se donne en leur donnant Jésus-Christ. Et les paroles par lesquelles s’achève la prière sacerdotale que nous rapporte l’évangile de Jean confirment cette interprétation : « Je leur ai fait connaître ton nom, et je le leur ferai connaître, afin que l’amour dont tu m’as aimé soit en eux, et que je sois moi-même en eux » (5).

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Le mot sanctifier se rencontre fréquemment dans l’Ancien Testament. Sanctifier, c’est rendre saint ; et comme le terme saint implique avant tout, dans la Bible, la notion de mise à part, de séparé, sanctifier signifie mettre à part, séparer du péché une chose ou une personne en la consacrant à Dieu. Il semble d’ailleurs que tout ce qui est mis en rapport avec Jahvé participe mystérieusement à sa sainteté et soit dès lors sanctifié.

Mais comment est-il possible de sanctifier le nom du Dieu saint ? On le peut de deux manières, d’abord en reconnaissant la sainteté de la révélation que ce nom exprime, ensuite en la manifestant dans le monde.

Encore pour la reconnaître faut-il la connaître ! La prière que nous méditons « implique, note Karl Barth, que le nom de Dieu est connu de celui qui prie. On ne prie pas pour quelque chose que l’on ne connaît pas ». Connaissons-nous la révélation que Dieu nous a donnée de Lui-même ?

Les Eglises issues de la Réforme ont, dès le premier jour, mis la Bible, où Dieu nous fait entendre sa Parole, à la base de leurs confessions de foi comme au centre de leur culte. La traduction et la diffusion de la Bible, dans le plus grand nombre possible de langues et de dialectes, a été et demeure l’une de leurs plus grandes entreprises. Toute instruction religieuse protestante est essentiellement biblique. Il semblerait donc que les fidèles de nos Eglises dussent avoir une connaissance suffisante de la révélation qu’évoquent les premiers mots de l’épître aux Hébreux : « Après avoir autrefois, à plusieurs reprises et de plusieurs manières, parlé à nos pères par les prophètes, Dieu nous a parlé ces derniers temps par le Fils » (6).

Hélas, si nos Eglises comptent encore par la grâce de Dieu, des chrétiens et des chrétiennes dont on peut dire qu’ils sont des hommes et des femmes de la Bible, la lisant, la méditant, en nourrissant chaque jour leur pensée et leur prière, y puisant une connaissance toujours plus complète de la révélation que Dieu nous y donne de sa nature et de son dessein, que d’incertitude, de vague, de brumeux et pour tout dire d’ignorance doivent être constatés chez le plus grand nombre ! Les fidèles des Eglises de la Bible prendront-ils leur parti de ne plus connaître la Bible et peut-être de voir un jour l’Ecriture sainte mieux connue que d’eux-mêmes par des catholiques romains auxquels leur Eglise, tout au moins dans des pays comme le nôtre, s’efforce de rendre la Bible de plus en plus accessible et familière ?

Je ne méconnais pas l’intérêt ni la valeur d’efforts accomplis par des organismes responsables de nos Eglises ou par des initiatives privées pour remédier à cette situation inquiétante. Il y a là cependant une question grave que les Eglises protestantes doivent mettre au premier plan de leurs préoccupations. Comment le nom de Dieu sera-t-il sanctifié, c’est-à -dire comment sa révélation manifestera-t-elle sa sainteté dans l’Eglise et dans le monde auquel l’Eglise doit son témoignage, si nos Eglises ne retrouvent pas le secret d’un enseignement biblique, et j’ajoute d’une éducation biblique par quoi leurs membres seront conduits à connaître le Dieu de la Bible, « Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, Dieu de Jésus-Christ », et à vouloir le faire connaître à ceux qui n’en ont entendu parler que d’une manière rebutante ou l’ont toujours ignoré.

La responsabilité de toutes les Eglises chrétiennes est singulièrement redoutable. « Que ton nom soit sanctifié », prient-elles dans chacun de leurs cultes ou de leurs offices. Ne s’aperçoivent-elles pas que leur prière leur revient comme une exigence à quoi elles ne peuvent se soustraire ? Ce sont elles qui doivent sanctifier le nom de Dieu, attester la sainteté de Celui dont la révélation leur est confiée comme le dépôt le plus sacré. Ce sont les Eglises dans la diversité de leurs dénominations, c’est l’Eglise de Jésus-Christ tout entière qui a vocation de confesser la sainteté de Dieu, non seulement dans ses symboles ou ses déclarations de foi, mais par son action dans notre monde déchristianisé.

Les années qui ont précédé la dernière guerre nous ont montré ce que pouvait être devant le déferlement d’un néo-paganisme antichrétien, le témoignage d’une Eglise confessant sa foi dans la souffrance et se refusant aux équivoques et aux compromis que condamne la sainteté de Dieu. Et, pendant la guerre, d’autres Eglises, confessantes elles aussi, ont sanctifié le nom de Dieu au milieu de leurs peuples en ayant le simple et difficile courage de dire non aux puissances temporelles qui prétendaient les gagner à leurs vues. Ne pas protester alors contre la persécution des non-aryens, chrétiens ou non, comme ne pas élever la voix aujourd’hui contre l’injustice sous toutes ses formes, eà »t été ou serait, de la part des Eglises qui demandent que le nom de Dieu soit sanctifié, signer leur propre condamnation. Car il y a, pour elles, danger redoutable à prier l’Oraison dominicale et à donner l’impression qu’elles hésitent entre le blanc et le noir, entre la lumière et les ténèbres, entre le oui et le non, qu’elles cherchent à ne provoquer aucune désapprobation publique, à se ménager les puissants du jour et que, par politique ou par lâcheté, elles gardent le silence, par exemple, devant les effroyables ravages que cause de nouveau l’alcool dans notre patrie, devant l’évasion fiscale d’un trop grand nombre de privilégiés, et plus encore devant un état social qui laisse dans la misère et l’angoisse du lendemain des travailleurs qui ne reçoivent pas le minimum vital.

Ce n’est pas en se taisant sur les iniquités ou sur l’immoralité publique que les Eglises acquerront plus de fermeté dans la confession et donc dans la sanctification du nom de Dieu en face de l’athéisme contemporain. C’est en faisant entendre à bon escient les exigences de la Parole de Dieu, ses avertissements et ses promesses. Encore faut-il que la paternité divine, affirmée dans la prière de l’Eglise, soit manifestée par sa vie, par le rayonnement de communautés fraternelles où le grand commandement de l’amour est, non pas une lettre morte, mais l’inspiration constante de l’intercession et de l’action. Alors seulement lorsque les Eglises parleront, les hommes qui ne partagent pas leur foi ou qui la combattent prendront-ils peut-être le temps d’écouter des chrétiens qui vivent leur prière et ne se contentent pas de la parler.

La théologie a, certes, une mission capitale à accomplir. Il lui appartient de sonder dans ses profondeurs la révélation que la Bible nous donne du nom de Dieu et d’élaborer la doctrine de Dieu , la théologie au sens propre du terme , appelée à prendre place dans la confession de la foi. Il n’y a pas de morale chrétienne, la sainteté de Dieu ne peut être manifestée dans la vie collective de l’Eglise, si la théologie ne travaille pas sans cesse à donner à l’Eglise la connaissance de Dieu que le Saint-Esprit fait jaillir des entrailles de la révélation. Mais il n’y a pas non plus de théologie fidèle à sa mission propre qui ne tende toujours à s’incarner dans l’obéissance de l’Eglise, et qui n’inspire d’abord son adoration, son amour et son intercession.

Que l’Eglise ait la charge en même temps que la gloire de sanctifier le nom de Dieu ne signifie pas que ce nom trois fois saint doive être soigneusement tenu à l’écart de la vie qui n’est pas strictement cultuelle. La révélation divine dont l’Eglise a reçu le dépôt, non pour la garder pour elle seule mais pour la proclamer devant le monde, aurait tout à perdre à être emprisonnée dans les sanctuaires et les sacristies, dans les conciles et les synodes. Pourquoi sa sainteté ne serait-elle pas attestée dans un roman, au théâtre ou au cinéma ? Le Dieu dont l’Eglise doit sanctifier le nom s’appelle aussi, dans la Bible, le Dieu vivant. Si les puissances démoniaques peuvent corrompre tous les ordres de la vie, la gloire du Dieu tout-puissant peut aussi y mettre son reflet et l’Eglise doit sanctifier le nom de Dieu en formant, à l’école de la révélation, des penseurs chrétiens, des littérateurs, des artistes, des ouvriers, des hommes d’affaires chrétiens, en qui et par qui la vérité, la pureté, la justice, l’amour apparaissent comme les réalités saintes dont Dieu rend participants ceux qui ne se lassent pas de prier, avec la foi humble et persévérante, courageuse et joyeuse, des vrais disciples du Christ : « Notre Père.., que ton nom soit sanctifié ! ».

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Car, enfin, il faut bien en venir à nous ! Si l’Eglise qui prie « que ton nom soit sanctifié » apprend à discerner dans sa prière une exigence qui lui est propre, ne devons-nous pas en dire autant de chacun des fidèles offrant à Dieu la prière de l’Eglise universelle ?

Une parole de Kierkegaard éclaire d’une vive lumière tout ce qui doit être dit ici : « La prière n’est pas fondée en vérité quand Dieu entend ce dont on le prie ; elle l’est quand celui qui prie continue de prier jusqu’à ce qu’il soit lui-même celui qui entend ce que Dieu veut » (7).

Croyez-vous vraiment qu’il nous soit possible de continuer à prier que soit sanctifié le nom de Dieu sans que, tôt ou tard, nous entendions ce que Dieu veut, à savoir que nous sanctifiions son nom par notre sanctification ?

Ne cédons pas à la tentation d’écarter de notre chemin les appels et les promesses, mais aussi les avertissements et peut-être les condamnations que ce mot a vocation de faire retentir au plus profond de notre vie religieuse. Ne parlons pas ici de piétisme démodé ou de sentimentalisme dangereux. Si une exigence divine est clairement formulée dans l’enseignement du Christ et de ses apôtres, c’est bien celle de la sanctification.

« Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (8), a dit Jésus à ses disciples dans ce Sermon sur la montagne où nous est enseignée l’Oraison dominicale. « Comme celui qui vous appelle est saint, écrivait l’apôtre Pierre, vous aussi, soyez saints dans toute votre conduite » (9). De même l’apôtre Paul : « Ce que Dieu veut, c’est votre sanctification... Dieu ne nous a pas appelés à l’impureté, mais à la sanctification » (10) ; et l’épître aux Hébreux : « Recherchez la sanctification sans laquelle nul ne verra le Seigneur » (11).

N’est-ce pas là ce que nous entendons lorsque nous prions en toute vérité : « Que ton nom soit sanctifié » ? Et ne voyons-nous pas dès lors qu’appelés à sanctifier le nom de Dieu nous devons nous engager sur une voie, celle de la sanctification personnelle, qui conduit à un but : la sainteté ? « Ce que nous serons, écrivait saint Jean aux disciples de l’âge apostolique, n’a pas encore été manifesté. Nous savons que lorsqu’il paraîtra, nous lui serons semblables parce que nous le verrons tel qu’il est. Et quiconque a cette espérance en lui se purifie comme lui-même est pur » (12). C’est en acceptant cette vocation à la sainteté, en nous offrant à son accomplissement, que nous sanctifierons le nom de Dieu.

Je sais bien que, de certains côtés, on se plaît à dire qu’ « une des raisons les plus décisives qui pousse les âmes à quitter le protestantisme... vient de ce qu’elles ne trouvent pas dans leurs Eglises l’aliment spirituel indispensable à la plénitude de la vie chrétienne » (13). On veut bien admettre qu’ « il se rencontre des cas de sainteté supérieure, voire héroïque, au sein du protestantisme ». Mais, ajoute-t-on aussitôt, « il est permis d’avancer que ces cas isolés ne sont pas en relation d’effet à cause à l’égard de la doctrine protestante ». L’Esprit saint agirait non par mais dans nos Eglises séparées de la source de la sainteté.

Sachons écouter en toute humilité ces jugements. Dieu nous pose sans doute, à travers des appréciations que nous pouvons trouver sévères, des questions que nous n’avons pas le droit d’éluder. Donnons-nous à la sanctification, à la recherche de la sainteté, dans la vie de nos Eglises, dans notre piété personnelle, la place que lui assigne incontestablement l’enseignement apostolique ? Je crains que le souci, chez les uns, de remettre en pleine lumière les grandes affirmations de la foi, la détermination, chez les autres, de marquer que l’Eglise doit s’engager résolument, avec ses fidèles sur le terrain où s’affrontent les idéologies politiques et sociales, ne détournent parfois nos Eglises de rappeler sans cesse à leurs membres l’appel de Dieu : « Soyez saints car je suis saint » (14), et ne conduisent ceux-ci à penser qu’elles sont incapables « de satisfaire à tous leurs besoins de perfection morale et religieuse » (15).

Qu’il y ait des conceptions diverses de la sanctification et de la sainteté, nous devons le constater honnêtement. De même que les Eglises de la Réforme ne donnent d’autre fondement à leur confession de foi, à leur culte et à leur discipline, que la révélation entendue dans l’Ecriture sainte, elles ne sauraient donner aucun autre fondement à leur doctrine de la sanctification et de la sainteté. La sainteté évangélique exclut certaines formes de l’ascétisme monacal ou certaines déviations dangereuses de la vie mystique. Saint Paul et saint Jean sont ses deux grands témoins auxquels il nous faut toujours revenir pour reprendre conscience de notre vocation et apprendre d’eux comment sanctifier le nom de Dieu, le nom de « notre Père » dans notre vie la plus personnelle, dans nos relations avec nos frères dans l’Eglise de Jésus-Christ, avec tous les hommes auxquels notre vie doit rendre témoignage de la sainteté de Dieu, d’une sainteté qui est vérité, justice, amour et paix. Ainsi prions-nous comme l’enseignait Luther « pour qu’il nous soit donné de faire voir cette grande joie et cette grande paix dont nous parlons si souvent. Que l’on remarque cette joie et cette paix » (16).

Ce n’est pas sans crainte et tremblement, croyez-le, que le prédicateur chrétien prononce de telles paroles. Si elles condamnent ses frères, elles le condamnent d’abord lui-même. Mais cette condamnation même nous aide les uns et les autres à discerner que la sanctification et la sainteté dont nous parlent les apôtres n’ont rien de commun avec un moralisme rigide et trop souvent glacé, desséché et desséchant, dont il faut reconnaître que nous donnons parfois le fâcheux exemple. Nous sommes irrésistiblement ramenés à la seule source de la sanctification et de la sainteté où Dieu veut que nous désaltérions notre soif, et c’est sa grâce, sa seule grâce. La grâce qui nous sauve lorsque nous la saisissons par la foi est la grâce qui nous sanctifie pour que nous sanctifiions le nom de Dieu, non pas en nous séparant du monde, mais en étant dans le monde victorieux du mal et rendus capables d’accomplir les œuvres bonnes par quoi notre foi doit exprimer sa reconnaissance. La grâce qui nous sauve et qui nous sanctifie est la grâce qui fait de nous une nouvelle créature, vivant la vie nouvelle d’un fils de Dieu.

Cette grâce, par qui vient-elle à nous ? Par Jésus-Christ. Comment nous sanctifie-t-elle ? En nous faisant participer à la sainteté de Jésus-Christ qui, par la volonté de Dieu « est devenu notre sanctification » (17).

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Nous voici conduits au plus intime de notre méditation d’aujourd’hui, à ce qui doit, en même temps, marquer son sommet. La prière de l’Eglise, la prière du fidèle : « que ton nom soit sanctifié », c’est Jésus-Christ qui lui donne, de la part du Père, son total exaucement. C’est lui qui proclame par sa vie et par sa mort que le nom de Dieu, son caractère, sa personne n’a aucune part au péché des hommes, aucune complaisance pour ce péché qu’Il hait et qu’Il condamne et qu’en même temps l’ardeur de son amour s’emploie tout entière à ramener à Lui l’homme pécheur et à le sauver.

« Je sanctifierai mon grand nom », déclarait Dieu à l’un de ses prophètes (18). Il fallait dissiper toutes les équivoques dont l’homme naturel, parce que sa nature est pervertie par le péché, entoure toujours la personne divine. « L’honneur de son nom » devait être sauvé, comme il est écrit au livre d’Ezéchiel (19). Une fois pour toutes il fallait lever les masques dont les hommes l’affublent. Il n’y a pas de compromis entre Dieu et l’impureté, entre Dieu et le mensonge, entre Dieu et l’hypocrisie, entre Dieu et la dureté de cœur et l’orgueil que l’homme a de lui-même et la haine qu’il ressent à l’égard de son frère.

La Croix du Calvaire dresse à jamais sur la terre la borne-frontière entre la sainteté de Dieu et le péché des hommes. La parole du Christ, dans sa prière sacerdotale : « Je me sanctifie moi-même pour eux » (20) signifie sa détermination d’être mis à part, d’être consacré comme la victime dont le sacrifice est offert à Celui dont « les yeux sont trop purs pour voir le mal » (21) et dont il convient que s’accomplisse la justice. Mais en même temps la Croix nous révèle l’insondable grandeur d’un Amour qui, ne se laissant arrêter par aucun refus, ne recule pas devant le don total où Dieu nous déclare que, si sa sainteté est justice, elle est aussi miséricorde et grâce.

Cette double révélation de la Croix, les premiers disciples ne l’ont pas connue tout de suite. De la mort de leur Maître sur Golgotha, alors que les ténèbres recouvrent Jérusalem, ils n’ont éprouvé tout d’abord qu’une inexprimable horreur. Le nom de leur Dieu, ce nom de Père que si souvent ils avaient recueilli sur les lèvres de Jésus, n’était-il pas profané, avili de la façon la plus irrémédiable par la victoire des ennemis de leur Maître ? Après un tel échec, pourrait-il être jamais sanctifié ?

« Je sanctifierai mon grand nom » avait promis Dieu par son prophète. Et voici que la lumière du matin de Pâques chasse définitivement les ténèbres du Calvaire. Les apôtres se lancent sur tous les chemins du monde pour annoncer que Dieu a ressuscité Jésus. En donnant sa vie sur le Calvaire, en acceptant d’être fait péché, comme le dit saint Paul, en s’offrant en sacrifice, le Christ accomplissait bien la volonté rédemptrice de son Père. Le même éternel amour incarné en Jésus homme, mourant à Golgotha, est attesté par la résurrection du Fils unique de Dieu et par son élévation à la gloire. Parce que le Christ a voulu sanctifier jusqu’à la mort le nom de son Père, Dieu a sanctifié son propre nom en « élevant souverainement » le Fils et « en lui donnant le nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse dans les cieux, sur la terre et sous la terre, et que toute langue confesse que Jésus-Christ est le Seigneur, à la gloire de Dieu le Père » (22).

Ainsi chantaient la foi et l’adoration de saint Paul. Mais il savait qu’élevé dans la gloire éternelle, le Christ n’était cependant pas un Seigneur lointain. Il savait qu’ayant sanctifié le nom de son Père en lui-même, dans son existence humaine et dans sa mort humaine, le Christ la sanctifie dans la vie de ses disciples en étant leur sanctification. Et c’est à ce terme que nous conduit la méditation de la première demande de l’Oraison dominicale. L’Eglise et ses fidèles doivent sanctifier le nom de Dieu, ils doivent faire éclater aux yeux de tous que la cause de Dieu, dont ils font leur cause, est la plus sainte de toutes parce qu’elle est la cause de la justice, de la vérité, de la paix et de l’amour. Mais ils ne le peuvent que parce que le Seigneur de gloire leur est tout proche et que, par son Esprit, sa vie peut devenir leur vie. Avec quel tressaillement d’impatience ils regardent alors au delà de tout ce qui est encore en eux misère, souillure et servitude du péché ! Non, le Christ n’a pas trompé ses disciples ; le nom de son Père sera sanctifié dans l’Eglise et dans ses membres parce qu’il est déjà sanctifié en lui. L’Eglise, au jour marqué par son Seigneur, paraîtra devant lui « sainte et irrépréhensible » (23). Et ses fidèles, « sanctifiés une fois pour toutes par le sacrifice du corps de Jésus-Christ » (24), adoreront Celui qui exauce la prière de l’Eglise universelle et manifeste sa sainteté dans la sainteté de ses enfants.

Amen !

 

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(1) Matthieu 6/8.
(2) K. BARTH, Ouvrage cité, p. 27 ss., passim.
(3) Exode 3/14.
(4) Osée 13/4.
(5) Jean 17/26.
(6) Hébreux 1/1.
(7) Prières et Fragments sur la Prière, p. 43 (Bazoges-en-Pareds, Vendée).
(8) Matthieu 5/48.
(9) 1 Pierre 1/15.
(10) 1 Thessaloniciens 1/3 & 7.
(11) Hébreux 12/14.
(12) 1 Jean 3/2-3.
(13) Dictionnaire de théologie catholique, t. XIV, I, fol. 863.
(14) Lévitique 11/44, 19/2, 20/7 & 26.
(15) Dict. théol. cath., ibid.
(16) Cité par BARTH, la Prière, p. 33.
(17) 1 Corinthiens 1/30.
(18) Ezéchiel 36/23.
(19) Ezéchiel 20/9.
(20) Jean 17/19.
(21) Habacuc 1/13.
(22) Philippiens 2/9-11.
(23) Ephésiens 5/27.
(24) Hébreux 10/14.