Carême 1992 : Vous serez mes témoins

Présence de l’islam

EVANGILE ET RELIGIONS

Pasteur Michel LEPLAY
21 mars 1992

— III —
"Présence de l’islam"

"Avant qu’Abraham fût, je suis..."
(Jean 8/58)

Notre thème, pour cette troisième des conférences du Carême protestant consacré à l’Evangile et aux religions, sera ce soir celui de la présence de l’islam. Nous commencerons par dessiner à grands traits et dénombrer largement la réalité géographique et démographique de l’islam contemporain, puis nous nous interrogerons sur la place de l’islam au sein des trois religions dites "du Livre" : Israël, ce mystère que nous méditions samedi dernier, et le christianisme avec sa constante référence à l’Evangile. Mais nous remonterons ainsi ensemble vers Abraham, le père des croyants. Et après l’inventaire des principales composantes de la foi islamique, nous verrons en conclusion quelles sont aujourd’hui les possibilités et les promesses ou les impasses du dialogue entre chrétiens et musulmans.

Je rappellerai, chemin faisant, les étapes proposées pour notre parcours, parcours que je ne puis entamer sans prendre une précaution importante et attirer votre attention sur ceci : moins bien encore que d’autres religions dont je vous entretiendrai dans une semaine, je parlerai ce soir de l’islam avec peu de compétence, mais beaucoup d’intérêt, et je souhaite que ne trouvent dans mes propos rien d’injuste ceux dont l’islam est la foi, et rien de léger ceux dont l’islam est la crainte, et le juste ton pour les auditeurs peut-être majoritaires qui inscrivent leur foi dans la fraternité d’Abraham.

L’islam, de quoi s’agit-il ? Avant de réfléchir à son origine puis à ses croyances et pratiques, tentons une description rapidement géopolitique. Sur la carte du monde et à propos de l’implantation des grandes religions, nous voyons que les quelque neuf cents millions de musulmans actuels habitent une large bande qui s’étend de l’Atlantique au Pacifique, entre les zones tempérées de l’Europe et les terres au sud de l’équateur : la moitié nord de l’Afrique, toute la péninsule arabique et après les pays arabes du Moyen-Orient, les anciennes républiques musulmanes de l’ex-Union soviétique, au sud de l’Asie, jusqu’au Pakistan avant de sauter en Indonésie, Malaisie et Philippines. Au total, sur neuf cents millions de croyants, cent cinquante millions dits "arabes", cent millions en Afrique noire, cent cinquante millions dans l’URSS d’hier, deux cents millions dans la péninsule indienne et deux cents millions encore dans les grandes îles et presqu’îles entre l’océan Indien et l’océan Pacifique (1), plus une dernière centaine.

Mais ces chiffres aussi approximatifs que massifs ne serviraient à rien s’ils ne nous rappelaient que l’islam est, en effet, une très grande famille religieuse, plus diversifiée que nous ne le pensons, qui représente, dans le dialogue actuel entre les religions, un partenaire privilégié et accessible.

Numériquement, les musulmans sont plus nombreux dans notre pays que les juifs et les protestants, l’islam étant devenu la deuxième religion en France, loin certes derrière le catholicisme, mais maintenant devant nous. Et si l’on a pu se demander en quoi "la France est une chance pour l’islam" (2) je souhaite aussi que la présence de musulmans chez nous contribue au développement du dialogue entre les grandes religions, mais nous reviendrons sur ce point en conclusion. Pour le moment, il suffit de dire qu’il appartient à la tradition des protestants, comme à celle des juifs, communautés minoritaires et jadis persécutées puis peu à peu admises à part entière dans la communauté nationale, de promouvoir la liberté et les moyens de culte et de culture pour les musulmans de France. Qu’il s’agisse de la mosquée de Libercourt, de l’Institut supérieur islamique de France, ou de la pratique du ramadan. Ceci dans la réciprocité des droits et des devoirs, avec la liberté de changer de religion, les règles attachées à la laïcité de l’Etat et le respect des cultes.

La discussion n’est pas théorique, puisque trois millions de musulmans vivent en France, dont une part importante en région parisienne. Ils sont chez nous, et nous étions allés chez eux, dès le siècle dernier en Afrique du Nord, mais plus encore autrefois, quand nous avions été les déloger de ce que nous pensions être chez nous au motif du tombeau du Christ et de la Terre sainte : les croisades, disait-on, mettant ainsi la Croix du pacifiste au service des guerriers, et l’emblème du serviteur sur le heaume des seigneurs. Plus récemment, nous avons enrôlé dans nos armées, pour la Grande Guerre, ces courageux soldats qu’on appelait "bougnoules" : entendez qui ne boivent pas de gnole, courageux sans alcool, morts sur notre terre et pour elle, et fiers peut-être.

Il nous faut alors "purifier notre mémoire" de ces encombrements de méprises et de mépris, pour nous raconter ensemble comment nous avons vécu, ce qui serait commencer à nous raconter déjà comment à l’avenir nous pourrions vivre ensemble. J’ai mis, en titre de cette conférence, une parole de Jésus qui n’est pas triomphante mais mystérieuse : "Avant qu’Abraham fût, je suis". Je veux annoncer par là que l’ancien passé de la première promesse est à la source de notre prochain avenir et de notre ultime destinée. Le Coran ne le dit-il pas à sa manière : "Abraham ne fut ni juif ni chrétien, mais il fut fidèle et soumis à Dieu" (3-67) ? (3). Notre ancêtre commun est notre seul avenir.

Descendants d’Abraham, nous le sommes donc, mais à des titres bien différents, comme on le verra. Une caractéristique essentielle de nos trois religions est leur puissante volonté de vivre, de se déployer dans l’histoire de la promesse, de s’imposer dans le monde et au moins de s’en proposer l’interprétation et l’occupation. Religions historiques, le judaïsme, le christianisme et l’islam à un moindre degré, sont inscrites dans le temps. L’islam, toutefois, est plus spatial que temporel, religion géographique et politique. La foi le caractérise, comme l’espérance si forte dans le judaïsme, et l’amour que l’on prête au christianisme, selon la belle intuition de Louis Massignon. Il y a donc des points communs à nos trois religions historiques et prophétiques. Selon une classification souvent admise, les autres grandes religions appartiendraient à la famille des religions mystiques (4), comme l’hindouisme, le bouddhisme dont nous nous entretiendrons samedi prochain. Leur piété mystique tend plus à un renoncement à la vie, à une extension de l’intériorité sans histoire.

Vous voyez que nous ne sommes pas du tout dans la même perspective, et ce qu’on a dit des catholiques et des protestants s’appliquera peut-être un jour à nos trois religions descendantes d’Abraham : ce qui nous unit est plus important que ce qui nous sépare. Je ne tairai cependant pas que nous avons des convictions propres aux uns et aux autres, et qu’une théologienne musulmane contemporaine a bien pointées comme névralgiques : "Pour le judaïsme, le choix singulier d’Israël comme peuple de Dieu ; pour le christianisme, c’est la doctrine du Christ, Fils de Dieu ; et pour l’islam, c’est la doctrine du Coran, parole de Dieu" (5). Touchant le christianisme, trois points font obstacle et ils concernent la personne de Jésus-Christ : son incarnation, sa nature divine et sa crucifixion qui, selon le Coran, n’aurait pas eu lieu. Quant à la tri-unité de Dieu, elle est tout simplement niée par l’islam et perçue comme scandaleuse. C’est notre différence majeure : mais sur un tel mystère comment savoir si l’on se comprend bien, puisque notre Dieu en trois personnes est aussi un seul Dieu éternellement béni et dont le nom n’est prononçable en vérité par aucune créature ?

-o-

Chacune de nos traditions a son livre, ses Ecritures, et même leurs commentaires plus ou moins officiels, Thora, Evangile et Coran, et cette écriture, vénérée, respectée, consultée est comptable de nos jours et de leur destinée : les premiers documents écrits de Chaldée étaient des comptes commerciaux, des inscriptions dans la durée, pour la mémoire de la parole donnée. Et au temps qu’Abraham partit de son pays et marqua les sables de son pas et de celui de ses troupeaux, plantes des pieds de serviteurs, sabots des pattes du bétail, il imprima sur la terre les traces d’une histoire, d’une promesse et d’une prophétie qui le conduiront des chênes de Mamré à la caverne de Macpéla : "Il fut recueilli auprès de son peuple. Isaac et Ismaël ses fils l’enterrèrent là" (6).

Abraham, père des croyants, Abraham dans le Coran, Abraham dans la tradition chrétienne : le patriarche est, en effet, partout présent et les deux mille ans qui le séparent de Jésus, comme les deux mille ans de plus qui nous éloignent encore de lui, ces quatre mille ans sont comme un jour et il y a en vérité une permanente présence d’Abraham. L’islam, seul, de manière originale, originelle même, tient d’Abraham essentiellement : il occupe dans le Coran la place la plus centrale (7), il est le personnage biblique le plus souvent nommé, soixante-neuf fois dit-on, et "dans les sourates qui appartiennent à toutes les époques de la prédication de Mohammed". L’intuition religieuse fondamentale du prophète de l’islam est, en effet, qu’il n’invente rien, mais que, fondé sur les écrits de ses prédécesseurs et de leur premier fondateur, Abraham, il n’apporte pas une innovation. Tout simplement, pourrait-on dire, avec Abraham a été rappelé et donné aux hommes tout ce qu’il est nécessaire de croire pour vivre devant Dieu et selon sa volonté.

Abraham est considéré par l’islam comme le premier et le grand monothéiste, s’étant séparé des autres croyants que le Coran appelle d’une façon intéressante "les associateurs" : ceux qui associent d’autres dieux, d’autres valeurs, d’autres idées à l’absolument unique confessé tout au long des 114 sourates du Coran. "Qui donc aura en aversion la religion d’Abraham, sinon celui qui mène son âme dans la sottise ? Car très certainement nous l’avons choisi en ce monde ; et dans l’au-delà il est certes, oui, du nombre des gens de bien. Quand son Seigneur lui avait dit : "Sois un soumis", "Je me soumets", avait-il dit au Seigneur des mondes. Et c’est ce qu’Abraham enjoignit à ses enfants, de même que Jacob : "Oui, mes enfants, Dieu a fait choix pour vous d’une religion : ne mourez point, donc, que vous ne soyez des Soumis" (8). Abraham a prêché le Dieu unique, précise le Coran, à son père, à son peuple, à son roi et les quitte parce qu’ils n’acceptent pas son message. Le voici en Terre sainte qui demande un fils : mais le sacrifice d’Isaac dans la tradition judéo-chrétienne connaît une autre version dans l’histoire que rapporte le Coran.

Dans le récit islamique, en effet, c’est Ismaël, le fils d’Agar, chassé au désert, qui consent au sacrifice : la fête annuelle du mouton le commémore. Totalement soumis lui aussi, de cette soumission jusqu’à la mort qu’implique, comme on sait, le sens même du mot islam, Ismaël accompagne alors son père Abraham, le premier qui ait été vraiment et totalement soumis à Dieu et qui va construire la Ka’ba. Aussi, ordonnera l’islam, "Tu te rendras en pèlerinage à la Maison de Dieu, s’il est en ton pouvoir de le faire", entendez à la Ka’ba de La Mecque : le seul sanctuaire, le seul temple de l’islam dont l’origine remonte à Adam et qu’Abraham, l’ayant trouvé en ruines, a reconstruit. Depuis, toutes les mosquées du monde seront orientées vers la Ka’ba de La Mecque :

"Ce cube de pierre, vide de toute idole, est le centre des rayons convergents du monde entier. A l’inverse du temple grec ou de la basilique chrétienne dont le plan est longitudinal, la mosquée se développe en largeur pour permettre au plus grand nombre de fidèles de faire face au mur principal, quibla, segment de l’un des cercles qui, par orbes concentriques, entourent la Ka’ba jusqu’aux confins du monde" (9). Personnage fondateur de la foi monothéiste perdue de vue depuis Adam, Abraham, père des croyants dans la succession des générations, est aussi, en ce lieu mémorial de la Maison de Dieu, le centre pour les croyants dans l’éparpillement des nations. Ce qui fera la force de l’islam, c’est que Mohammed s’est reconnu en Abraham, allant presque jusqu’à s’identifier à lui : départ de son pays natal, mort réelle ou symbolique d’un enfant mâle, témoin des châtiments de Dieu sur Sodome ou Gomorrhe, enfin et peut-être surtout la vocation prophétique d’Abraham comme de Mohammed, leur nuit du destin, face à face, nuit de lumière à l’aube de laquelle l’homme de Dieu aura appris à lire, nuit de feu qui peut aussi, car toute religion est menacée de folie, préparer des embrasements fanatiques.

L’islam pense donc qu’il accomplit les deux autres monothéismes qui l’ont précédé, sans jamais revenir à la foi absolument monothéiste de notre père Abraham.

Un seul Dieu, un unique et premier confesseur, Abraham, un unique et dernier prophète, Mohammed, un unique et central lieu, la Ka’ba, enfin un unique et infaillible livre : le Coran. La question est difficile à aborder et il y faudrait honnêtement consacrer des heures, parce que l’islam n’appartient pas à notre culture, parce qu’il connaît autant de poussées intolérantes et d’excès inacceptables que le christianisme lui-même, enfin et surtout parce que l’islam et sa conception de la révélation et de la prophétie, de l’inspiration du Livre saint n’a pas encore connu, comme l’Occident, l’ère de la critique des textes et de leur interprétation. D’où l’impression de "fondamentalisme" religieux que donne l’islam, et si on ajoute quelques grammes de fanatisme politique et une ou deux tonnes de parti pris et de peurs, on a le mélange explosif qui explique en partie les accusations simplificatrices et offensives dont nous accablons parfois l’islam...

Mais essayons de comprendre ce qui signifiera pour notre approche de la religion de Mohammed, non pas une admiration béate ni une hostilité sotte, mais une sympathie attentive au service d’un dialogue "sans tricher ni trahir". Cette prédication de Carême, annonce de la réconciliation de tous les hommes en Jésus-Christ, voudrait, s’il plaît à Dieu, y contribuer.

-o-

Il est honnête de dire que l’islam reconnaît quatre livres révélés : la Thora, soit les cinq premiers livres de la Bible, les Psaumes, l’Evangile et enfin, bien sûr, le Coran.

Néanmoins, et là commence le problème, pour un musulman la seule et incontestable révélation divine dans l’Histoire est bien celle qu’atteste le Coran : si les livres de Moïse annoncent la vraie religion, si les évangiles de Jésus la confirment, le Coran seul la récapitule, de manière infaillible, ultime et universelle. L’islam, a-t-on dit, "se présente comme une réforme. Le nouveau est en même temps le plus ancien, une vérité originelle que Dieu a consignée dans un livre céleste et dont on ne cesse de faire pour ainsi dire des décalques. Les prophètes ne sont que des messagers, des intermédiaires, au travers desquels c’est Dieu lui même qui parle" (10). Il n’est donc pas nécessaire, il est même dangereux pour l’islam que, dans le christianisme, la Parole de Dieu s’incarne en un homme : Jésus est prophète, dont les miracles sont reconnus, la naissance virginale célébrée et la mort, nous y reviendrons, obérée, mais ce ne sont que des signes de Dieu. "Ne suffit-il pas, demande le Coran, que nous fassions descendre le livre qui est récité pour eux ?" (29-51). Conception éloignée, sinon inverse, de celle de l’Evangile pour lequel, selon saint Jean, "la Parole a été faite chair et a habité parmi nous". La Parole de Dieu est en islam un Livre récité, en christianisme un Homme de douleur... Mais, pour le Coran, "la vie et l’agir de Jésus s’effacent derrière sa prédication, et ce qu’il prêche se ramène à ce qu’ont prêché tous les prophètes, le monothéisme" (11).

Enfin, dernière difficulté, et non la moindre, selon la conviction et dans les traditions les plus fortes de l’islam, "Dieu parle arabe, et ne fait pas de fautes. Le Coran, cette Parole mot à mot inspirée et faite Livre, est ainsi et littérairement intraduisible". L’Ecriture sainte des musulmans n’a pas à être interprétée, pas même expliquée, mais constamment mémorisée et simplement mise en pratique. Ajoutez à cette conception, si simple qu’elle est inattaquable, une sorte de beauté du Coran, une poétique qui envoûte, une écriture construite comme une voûte de mosquée, dont les arrondis sont souples et élégants, la tenue rassurante et harmonieuse. L’Ecriture précisément non figurative parle de Dieu qu’on ne voit pas, ni ne représente, religion sans image, comme le judaïsme, mais qui accueille toute la lumière du ciel et des cœurs dans ses lieux de culte et son architecture, principalement arabe : la pierre et le bois y chantent à voix basse et le petit bruit de l’eau pure rappelle le seul secret qui dure : "Au nom de Dieu, celui qui fait miséricorde, le Miséricordieux, Louange à Dieu, Seigneur des mondes... C’est toi que nous adorons" (12).

Mais de même que pour les juifs la Thora n’est pas sans les commentaires talmudiques, et pour les chrétiens l’Evangile sans la tradition patristique, les musulmans, outre le Coran, ont recours pour mieux connaître la vie de leur prophète et la pratique de leur religion à des recueils de sentences et anecdotes : la sunna conserve des paroles du Prophète, les hadith, tandis que la charia, loi coranique, contient des dispositions rigoureuses d’application des règles de la religion. La liberté chrétienne est là vraiment libératrice, et les convertis le savent bien. L’islam apparaît, en effet, comme une pratique religieuse simplement humaine, et parfois, à nos yeux, inhumaine, rude en tout cas. Comme si la transcendance de Dieu et sa justice n’étaient pas corrigées ou anéanties par son humanité et sa miséricorde. N’allons cependant pas trop vite dans les comparaisons et les oppositions.

On connaît enfin, à mi-chemin du Décalogue de Moïse et des deux commandements évangéliques, les "cinq piliers" de l’islam : la confession de foi, les cinq prières quotidiennes, le jeûne annuel qui fait dire en France que "le carême est le ramadan des chrétiens" (!), le pèlerinage à La Mecque, puisqu’il "incombe aux hommes, à celui qui en possède les moyens, d’aller pour Dieu en pèlerinage à la maison de Dieu" (13), et l’aumône puisque tout croyant prélève sur ses biens de quoi secourir les malheureux et soutenir la communauté. L’aumône légale est ainsi en islam la sécurité sociale la plus théologique et la plus légalisée qui soit.

Ainsi va cette religion dont la simplicité nous déroute, dont la ténacité nous étonne, mais dont nous pouvons comprendre, par l’intelligence et peut-être aussi le cœur, qu’elle soit réponse nécessaire et suffisante pour tant de nos semblables. Et le Coran dit : "On leur avait seulement ordonné d’adorer Dieu comme de vrais croyants, qui lui rendent un culte pur ; de s’acquitter de la prière ; de faire l’aumône. Telle est la religion vraie" (14).

"Maître, avait-on demandé à Jésus, quel est le plus grand commandement ? — Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de foute ton âme et de toute ta pensée. C’est là le premier et le grand commandement. Et voici le second qui lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même" (15).

Et je ne vois pas de meilleur quoique fragile exemple de notre ultime et profonde proximité que cette "caritas œcuménique" qui réunit parfois la Croix-Rouge et le Croissant-Rouge de l’entraide humanitaire, tous risques compris.

-o-

Le dialogue islamo-chrétien est vraiment nécessaire à cette fin de siècle. Et pour résumer notre contribution à cette entreprise, je ferai trois brèves mais lourdes remarques, autour de trois mots clés : humilité, conviction, espérance.

Humilité devant la foi d’Abraham, notre père, le modèle du prophète de l’islam, dont nous sommes aussi les héritiers. Annonçant qu’il était "avant lui", Jésus ne nous donne pas à nous de la supériorité : il témoigne mystérieusement de sa divinité préexistante, selon la foi ultérieure de l’Eglise. Devant l’obéissance d’Abraham, quittant son pays, offrant son fils, l’un ou l’autre selon nos traditions, Abraham offrant à son neveu Lot la meilleure part de la Terre promise, devant tant de conviction et de générosité, sans oublier la prière pour que fussent épargnées et Sodome et Gomorrhe, soyons, tous, chrétiens et musulmans, humbles adorateurs du Dieu d’Abraham : le Dieu juste et miséricordieux qui donne une postérité, qui pardonne aux injustes et appelle confiance et fraternité entre ses enfants. Et cette humilité devant Dieu sera d’autant plus réelle et commune que les uns et les autres, au long de notre histoire, nous nous sommes divisés, méconnus et combattus.

Humilité, pour un dialogue qui reconnaisse ses torts, mais non sans conviction : le renoncement dans le dialogue est hypocrite et dangereux. Nous affirmons notre foi chrétienne, sans agressivité mais sans faiblesse. La confession chrétienne, selon l’Ecriture et la foi de l’Eglise ancienne, reconnaît en Jésus le Christ le Fils unique de Dieu, engendré et non créé, Dieu né de Dieu, le Fils qui était auprès du Père, et avant qu’Abraham fût, il est Dieu aussi de toute éternité en la communion de l’Esprit Saint. Que dire de plus ? Nous savons depuis saint Paul que cette confession de la résurrection du crucifié, de la divinité de l’homme de Nazareth et de l’unité en Dieu de trois personnes, tout ce christianisme christologique reste scandale pour les juifs, folie pour d’autres. Si nous nous pardonnions de croire ce que nous croyons ou ne croyons pas, pour nous respecter, voire nous enrichir dans le dialogue même ?

Le dialogue islamo-chrétien dont nous parlons ce soir, devrait faire tomber les préjugés chrétiens et occidentaux contre l’islam, nous apprendre aux uns et aux autres la tolérance, la démocratie, le pluralisme religieux, la place légitime des convictions dans une société laïque. Je rêve, et mon dernier mot ouvre sur l’avenir, sur la fidélité du Dieu de tous les hommes : c’est parce que le débat est ouvert entre nous que l’espérance est possible d’un monde où un jour l’honneur de Dieu et les droits de l’homme iront ensemble : alors "justice et paix s’embrasseront". Dites-moi, si c’était pour bientôt ?

 

--------------------------

Notes :
(1) Voir le Ramsès 1992, Ed. Dunod, p. 330-331.
(2) Pierre-Patrick et Jeanne kaltenbach, La France, une chance pour l’islam, Ed. du Félin, 1991.
(3) Le Coran, Club français du Livre, 1959, préface de Louis Massignon, introduction et traduction de Muhammed Hamidullah.
(4) Distinction proposée par R. C. Zachner, titulaire de la chaire des religions comparées à Oxford. Inde, Israël, Islam, religions mystiques et révélations prophétiques, Desclée de Brouwer, 1965.
(5) Citée par Hans kung, Le christianisme et les religions du monde, Le Seuil, 1986, p. 64.
(6) Genèse 12/6 & 25/9.
(7) R. M. achard, Actualité d’Abraham, Delachaux et Niestlé, 1969, p. 161.
(8) Coran, op. cit., sourate 2:130-132.
(9) R. garaudy, L’islam habite notre avenir, Desclée de Brouwer, 1981, p. 171-172.
(10) Mohammed et le Coran, par Josef van ess, in H. kung, op. cit., p. 33.
(11) Op. cit., p. 35.
(12) Coran, sourate 1:1.
(13) Coran, sourate 3 :97.
(14) Coran, sourate 98:5.
(15) Marc 12/29-31.