Carême 1948 : Jésus-Christ, cet inconnu

Pourquoi connaà®tre Jésus-Christ ?

Jésus-Christ,
cet inconnu ! Ce titre dit-il vrai ? Est-il réellement l’objet
d’une telle ignorance, celui que désignent pourtant tant
de réalités de notre vie : d’abord le temps où
nous vivons, l’an 1948 de l’ère chrétienne
 ; la civilisation dont nous nous réclamons — on la dit
chrétienne ; la règle de notre pratique
personnelle comme de nos rapports sociaux — car, même
laïcisée, on reconnaît que la morale occidentale
est d’inspiration chrétienne.

Mais cet
adjectif si souvent répété : « chrétien
 », qui donc lui donne le contenu que pourtant il devrait avoir,
— je veux dire l’existence d’un homme qui
s’appelait Jésus-Christ et qui vécut trente-trois
années sous les empereurs romains Auguste et Tibère ?
Qui connaît le mystère de cette vie telle qu’elle
s’est exprimée en paroles, en actes, en événements
 ? Tout au plus les calvaires sur nos chemins, les croix au fronton de
nos églises ou les crucifixions dans nos musées
rappellent-ils à la plupart de nos contemporains comment
mourut cet homme !

Dira-t-on
 : « Beaucoup ont appris au catéchisme qui fut le Christ
 » ? Mais ceux-là justement qui ne parlent pas de choses
ou d’idées de civilisations et de morales —, mais
qui parlent d’eux-mêmes lorsqu’ils disent « 
chrétien », ceux-là qui affirment porter le nom
de cet homme — le nom de leur baptême — en même
temps que le nom de leur état-civil, oui, ceux-là
connaissent-ils réellement le Christ ? Est-il pour eux autre
chose précisément qu’un nom sans importance —
beaucoup moins important, en tout cas, que leur nom de famille ? Et,
même parmi eux, les plus fervents, les chrétiens qui « 
pratiquent », comme on dit, sont-ils mieux informés ?
Combien ne vivent-ils pas de l’immense illusion que le Christ,
ce sont de bonnes œuvres, un idéal, une vague espérance
dans l’immortalité de l’âme ? Et combien se
sont fait le Christ de leur imagination, de leurs préférences,
de leurs commodités !

Cependant,
à l’entour de nous, on est plus violemment, plus
sincèrement autre chose que chrétien. On est la
profession que l’on pratique : médecin, artisan,
commerçant, ouvrier, paysan ; on est l’opinion politique
que l’on professe ; on est l’image que l’on prétend
offrir aux autres : un bon mari, un esprit libre, un réaliste,
un artiste... Et quand inlassablement, avec une si naïve
assurance, chacun va pensant, répétant : « Moi,
je... » — pour informer son voisin de ce qui n’intéresse
pas son voisin, car lui aussi ne songe qu’à son « 
Moi, je » — est-il si fréquent que quelqu’un
songe ou dise : « Moi, qui suis chrétien »
 ?

Quel
silence, en vérité, autour de ce nom pourtant galvaudé
 : Jésus-Christ ! Et si on le prononce — encore une fois
comme un adjectif — quelle n’est pas l’ignorance,
et non la connaissance, manifestée par cet usage !

Telle est
l’immense duperie, tel l’immense mensonge qui nous a
décidé à revenir, en ce carême, à
l’ABC de la langue humaine que nous parlons, aux réalités
élémentaires de la vie humaine que nous vivons. Si nous
nous disons « chrétiens », pour nous
affirmer nous-mêmes ou pour critiquer et accuser les autres de
ne pas être « chrétiens », il est
tout simplement honnête que nous partions d’un
Jésus-Christ connu ; tel qu’il fut, tel qu’il
est, et non pas tel qu’on l’a déformé même
dans les Eglises —, tel en somme qu’on l’ignore.

*

Mais
après tout, cette honnêteté, vaut-il la peine de
la rechercher ? Connaître Jésus-Christ, n’est-ce
pas une préoccupation périmée, quelque fantaisie
d’archéologue ? Pourquoi y vouer sa pensée, son
effort ? Il est tant de sciences qu’il faudrait acquérir
pour satisfaire la soif de connaître en laquelle nous savons
bien que consiste la plus grande part de notre dignité humaine
 ; tant de héros et de penseurs qui pourraient devenir nos
maîtres de sagesse ; et aussi tant de techniques
indispensables, non seulement au succès, mais aux nécessités
quotidiennes de la vie ! Et puis il y a le monde, les vastes conflits
sociaux, internationaux, coloniaux, les grands appels venus de Russie
ou les grands rappels qui retentissent d’Amérique, ces
religions nouvelles qui regardent à l’avenir, ces
libertés chèrement acquises dans le passé et
qu’il faut aujourd’hui défendre... Ah, que de
choses à savoir, que de réflexions de toutes parts
offertes à l’esprit ! Je me rappelle cet homme qui
m’objectait : « Vous prétendez m’imposer le
problème chrétien. Pourquoi, moi,
m’imposerais-je la longue recherche nécessaire pour en
examiner les données et les solutions, alors que la vie est si
courte ? Alors que, même si la question religieuse est
primordiale, inévitable, je n’ai nulle raison préalable
de préférer étudier le christianisme plutôt
que telle autre foi historique ? Pourquoi m’occuper de
connaître Jésus-Christ, plutôt que Bouddha, ou
Mahomet, ou Gandhi ? ».

Certes,
je pourrais répondre que la connaissance de Jésus-Christ
ne consiste pas en une somme plus ou moins considérable de
faits et de notions, ni en quelque profond mystère réservé
à ceux qui auraient gravi l’un après l’autre
les degrés d’une initiation. Le cœur simple et
sérieux d’un enfant est capable — peut-être
le mieux capable — de connaître Jésus-Christ. Mais
ceci ne saurait suffire pour justifier la prétention du
christianisme à retenir l’attention de tout homme ; ce
droit après tout que je m’arroge moi-même de
parler à ceux qui m’écoutent, avec la pleine
assurance qu’ils doivent m’écouter autant
que je dois m’adresser à eux. Car — il faut
bien que je l’affirme clairement — je ne me reconnaîtrais
pas ce droit si je n’avais pour soutenir ma parole que la force
de ma conviction, et je ne serais pas tellement anxieux de trouver
l’accès de vos consciences si j’étais
seulement le propagandiste de mes opinions privées ! Il ne
s’agit pas pour moi d’opinion, mais de la Vérité.
Et finalement, non pas de la « Vérité »
avec une majuscule, abstraite et glacée, mais de la vérité
personnelle, bien plus : de la réalité immédiate,
concrète de ma vie, de la vie de chacun de mes auditeurs.
C’est cette vérité, cette réalité,
que je cherche dans la mystérieuse rencontre qui nous associe,
vous et moi, en ce moment même où vous m’écoutez.

*

Que
signifie donc l’interrogation de mon titre ?

Je pense
d’abord qu’elle doit donner à ce mot « 
pourquoi » un sens grave. N’est-ce pas ? Il faut n’avoir
plus une once d’humanité pour avoir fini de
s’interroger sur la raison des choses ou sur le motif de sa
propre existence. Ou bien, comme certains aujourd’hui, il faut,
avec un grand courage et une grande tristesse, s’être si
fort désolé, si profondément lassé de
l’universelle misère, pour conclure que notre présence
sur la terre est sans explication, comme toutes les autres présences,
et que nous ne pourrons jamais nous évader qu’en
apparence du non-sens de vivre.

Certes,
je n’éprouve aucun mépris pour ces prisonniers de
l’absurde. Et même je crois qu’avec leurs énigmes
déclarées sans solution, ils sont plus respectueux et
plus fraternels envers la dignité de leurs semblables que tous
ceux qui consolent le désespoir des désespérés
avec des arguments et des démonstrations satisfaites !

Oui,
vivre est une aventure redoutable. — Pour tant d’hommes,
une énigme accablante ! Les « pourquoi »
humains restent, humainement, toujours des pourquoi. Mais faut-il
pour cela renoncer à les poser, quand ils jaillissent
d’esprits avides autant que de cœurs torturés ?
Faut-il se résigner à ignorer ou à nier nos
raisons de vivre ?

J’imagine
ce soir de jeunes hommes choisissant leur avenir, ou des hommes d’âge
s’arrêtant pour peser avec une subite inquiétude
la durée, la validité de leurs efforts passés...
Ou encore tous ceux qui, devant un lit de maladie ou un lit de mort,
sont bien contraints de chercher ce qu’ils peuvent penser, même
s’ils ne peuvent plus rien faire.

« Pour
quoi ? »
, disent-ils inévitablement. Pour
quelle raison et dans quel but ? Naïvement, il leur semble que,
s’ils recevaient une réponse, ils en auraient fini (ou
bien ils s’accommoderaient) avec l’incertitude,
l’angoisse, et même avec le désespoir de leur vie.

Or, ma
première raison de vouloir connaître Jésus-Christ,
c’est que je ne sais point d’écho plus profond et
plus proche aux superbes et tragiques pourquoi humains, que celui qui
retentit à toutes les pages du livre de Jésus-Christ :
la Bible. Et surtout aucun écho plus plein et véridique
à nos pourquoi, que celui, unique, où tous les autres
se fondent et se résument, et qui est sa vie. Même si je
n’avais aucune autre raison de m’obstiner à
connaître Jésus-Christ, il me suffirait d’apprendre
que, sur le point de mourir par la main des hommes conjurés,
il a crié ce cri, vraiment universel : « Mon Dieu,
mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

(Matthieu 27/46).

Que
d’autres me suggèrent des réponses trop hâtives
au problème du destin et du devoir, je croirai davantage celui
qui n’a pas trouvé Dieu, la vie et la mort, faciles,
compréhensibles, acceptables, celui qui n’a pas pu être
croyant avec aisance, dans l’harmonie ; mais qui l’a été,
aussi et surtout, dans la prière de la créature
ignorante et déchirée.

Tout ce
que nous savons de Jésus-Christ est pur, fort, assuré.
Mais ni cette pureté, ni cette force, ni cette assurance ne
sont démenties par sa clameur suprême. Au contraire :
Jésus-Christ « s’accomplit » en
elle. Il y est pleinement lui-même, pleinement présent.

Ce
pourquoi jeté à Dieu sur le Calvaire m’attire
plus que tout appel. Il me plonge et m’enfonce dans ce mystère
qu’est la vie, ma vie, votre vie. Il m’y maintient,
tragique, oui, mais véridique, mais fidèle à la
réalité.

Ainsi
puis-je bien affirmer : pourquoi connaître Jésus-Christ
 ? D’abord parce que lui a su poser sans mensonge la seule
question qui m’importe : Dieu, s’il existe, peut-il
abandonner ? Et puisque nous, nous existons, et puisque, nous,
nous mourrons et serons abandonnés à notre mort, qui
est Dieu, qui sommes et qui serons-nous ?

*

Mais il y
eut beaucoup d’hommes sur la terre qui, après avoir vécu
sans angoisse, moururent sans pourquoi, héroïquement ou
dans le silence indéchiffrable de leur agonie. Et il en est
tellement d’autres qui ont posé désespérément
la question, sommé un ciel muet. Et puis surtout, ce n’est
pas la question qui importe, mais la réponse. Le suprême
cri du Christ sur sa croix, s’il peut en effet nous toucher, ne
nous convaincra-t-il pas plutôt que cet homme n’a rien de
plus à nous dire, que son ignorance égale à la
nôtre ?

Nous
aurons plus tard à réfléchir sur le secret de
cette nuit qui entoure le Christ et sa mort, et à chercher si
elle n’est pas pour nous en réalité
l’éblouissante solution de notre énigme.
Reconnaissons pour le moment qu’il ne suffirait pas de cette
parole de la croix pour nous persuader que Jésus-Christ doive
être connu. Simplement, elle donne à ce qu’il a
été et a dit un immense sérieux humain. Elle
fait qu’on ne peut l’accuser de poser et de résoudre
des problèmes secondaires, accessoires. Aucun abandonné
de la terre — et qui de nous ne l’est pas ou ne le sera
pas en tout cas à l’heure dernière ? —
ne peut désormais dire : « Jésus-Christ ne
connaît pas mon problème essentiel ».

Mais
encore une fois il faut, pour que nous lui donnions non pas notre
intérêt, mais notre foi, d’autres raisons que son
angoisse suprême, évocatrice de nos angoisses.

Ici je
pourrais énumérer quelques-unes de ces raisons. Elles
seraient, certes, valables en un sens. Je pourrais rappeler la foule
de tous les âges, la foule de ceux qui se sont liés à
lui si fort qu’ils portent son nom, comme nous le rappelions
tout à l’heure. Je pourrais dire : « L’Eglise,
depuis plus de dix-neuf cent ans, parmi tous les peuples de la terre,
ne témoigne-t-elle pas, fût-ce seulement par sa durable
et universelle existence, que la connaissance de Jésus-Christ
est autre chose qu’une théorie éphémère,
éphémère comme les théories de toutes les
époques ? ». Je pourrais rappeler la phrase du
grand historien, cependant étranger durant sa vie à
toute église, Ernest Lavisse : « Moi, historien, je
ne sais pas ce qui s’est passé le matin de Pâques,
mais ce que je sais bien, c’est que ce jour-là est née
une humanité qui ne meurt pas. Christus resurgens jam non
moritur
 : le Christ ressuscité désormais ne meurt
pas » (1).

Mais
l’argument ne vaudrait pas suffisamment, pas complètement.
D’abord parce que la vérité ne dépend pas
du nombre de ceux qui l’affirment, ni de la durée d’une
institution. Mais surtout parce que, hélas, le témoignage
historique de l’Eglise — de toutes les églises —
est trop ambigu, trop discutable. A côté de leurs
grandeurs, elles étalent leurs misères ; à côté
de leurs générosités, leurs calculs et leurs
lâchetés ; et leurs égoïsmes pharisiens
côtoient leur amour. Oh, je le sais, on peut composer un éloge
du christianisme au nom de la vie de tels purs chrétiens, de
telle grande œuvre historique de l’Eglise. Mais on peut
tout aussi bien dresser les actes d’accusation les plus
terribles, les plus mérités, contre les infidélités,
personnelles et collectives, des faux disciples de Christ.

Ainsi, la
vraie raison de vouloir connaître Jésus-Christ doit être
plus profonde et plus centrale. Je dirai très simplement : il
faut que cette raison, ce soit Jésus-Christ lui-même.
S’il ne nous en persuade pas, rien ne saurait nous convaincre
d’aborder son mystère. Ne le dit-il pas le jour où
il affirma qu’il faut une impulsion divine pour être
attiré à lui : « Nul ne vient à
moi, si mon Père ne l’attire »
(Jean
6/44) ? Quand, au tréfonds d’un homme, ce mouvement vers
Jésus-Christ s’amorce et se développe, alors, et
alors seulement, il est question de connaissance de Jésus-Christ.
De connaissance ; et non pas d’une curiosité comme en
face d’un quelconque inconnu qui serait grand, plus grand que
tous les autres, mais bien de l’inexplicable certitude que ce
destin particulier concerne notre destin, et que notre cœur
demeurera inquiet aussi longtemps qu’il n’aura pas
pénétré le secret de ce cœur. Lorsque,
avec une stupéfiante assurance, Jésus s’est donné
lui-même comme « la Vérité et la
Vie »
, il a commencé par dire : « Je
suis le Chemin »
(Jean 14/6). C’est-à-dire
qu’il n’y a vers lui aucune marche d’approche et
que si on ne le choisit pas, dès le premier pas, comme guide
pour nous mener à lui, aucun autre ne nous y conduira jamais.

Ah, la
prétention est exorbitante ! Cette exigence préalable
décourage. Mais c’est une rigueur inévitable, de
laquelle tout dépend. Dira-t-on : « Orgueil
semblable à l’intolérance de chaque fondateur de
religion » ? Ce serait oublier que nul ne fut
davantage que lui accueillant, respectueux de toute existence, « doux
et humble de cœur »
(Matthieu 11/29), et que
s’il a voulu des disciples, tous les hommes comme ses
disciples, ce n’était pas d’abord pour leur
prendre leur vie, mais bien pour leur donner la sienne. Il ne voulut
pas être un chef, mais un serviteur (Matthieu 20/28). Et nous
ne le connaîtrons pas aussi longtemps que nous n’accepterons
pas pour nous-même le service qu’il veut nous rendre.

*

Pourquoi
donc connaître Jésus-Christ ? D’abord parce que
telle de ses phrases ou tel de ses actes, peut-être le
spectacle de sa mort, éveillent en nous un imprévisible
écho, suscitent la certitude que cette vie contient peut-être
le mystère de la nôtre.

Ce
premier pas vers Jésus-Christ, il faut le faire. Chaque
fois que les hommes l’accomplirent, ils furent conduits vers le
secret qu’ils cherchaient, un secret plus beau que toutes leurs
espérances. Ainsi en fut-il des premiers disciples qui
devinrent les apôtres de Jésus. Ainsi, depuis qu’il
n’est plus présent parmi les vivants de la terre, mais
seulement le Christ raconté par la Bible, annoncé par
l’Eglise, connaître Christ, est-ce toujours commencer par
écouter l’appel de sa parole et y répondre.

Nous
sommes loin de toute science acquise par de laborieuses et abstraites
études. Loin des conclusions que l’on donne à sa
réflexion solitaire. Tout se passe avec Jésus-Christ
dans le domaine le plus personnel. Et peu importe que ce domaine soit
noble ou méprisable, intellectuel ou pratique, qu’il
soit celui de telle décision à prendre ou de telle
grande détresse. Oui, peu importe : l’essentiel est que
la rencontre ait lieu et qu’elle soit acceptée.

Je sais
les bonnes raisons d’échapper à cet événement !
Doutes, fatigues, orgueils qui refusent les influences extérieures...
Mais que pèsent ces prétextes si le Christ est là
soudain dans notre vie et que souverainement il en réclame
l’accès ?

Car il en
réclame l’accès.

C’est
ici qu’apparaît l’étonnante originalité
de la rencontre avec lui. « Je me tiens à la
porte et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et m’ouvre
la porte, j’entrerai chez lui »
(Apocalypse
3/20). — Pourquoi donc cette insistance ? Que signifie
cette curiosité qu’il a de nous, cette volonté
que nous l’accueillions, ce désir passionné de
« demeurer en nous » (Jean 15/4), de
partager notre infime destin ?

Chacun
s’étonne d’être soudain abordé, alors
qu’il souffrait secrètement de sa solitude parmi les
hommes et qu’il n’avait que son égoïsme,
comme défense et comme refuge contre l’égoïsme
universel. Or, voici rompu le cercle de l’abandon. Voici un
être pour qui l’on compte. Une voix dans le silence des
chambres muettes ou parmi le bruit indifférent des foules.
Voici qu’on peut se croire aimé. Telle est la découverte
réservée à ceux qui font la connaissance du
Christ.

Il
restera ensuite tout le dialogue à poursuivre, beaucoup de
malentendus, c’est-à-dire d’heures où
l’homme entendra mal ce que lui dit son visiteur et son hôte
 ; où il voudra mal l’entendre, bouchant malhonnêtement
ses oreilles. Il restera aussi l’hésitation à
croire cet incroyable, les rechutes dans l’amertume d’être
seul, la peur d’avoir été victime d’un
rêve… que sais-je encore ! Mais qui pourra nier
qu’un jour a existé, — ou bien que peut-être
maintenant sonne l’heure — où la malédiction
de l’absurde, l’horreur de n’avoir que soi-même
comme fidèle compagnon de sa vie, ont été
anéanties, réduites à néant par cette
présence ?

Aussi
pouvons-nous dire : notre sûre raison de connaître
Jésus-Christ, c’est qu’il nous connaît et
que cependant il vient à nous et nous aime.

Au début
des quatre évangiles, chacun des historiens de la vie du
Christ rappelle un épisode de clairvoyance surnaturelle. C’est
qu’ils veulent nous informer du réel motif de toute
rencontre avec lui. Jésus a regardé un homme paralysé
dans la ville de Capernaüm et il lui a parlé non de son
infirmité visible à tous, mais de sa culpabilité
profonde, véritable secret de sa vie (Marc 2/1-12). Il a
regardé Nathanaël alors que celui-ci, sous un arbre, se
pensait seul, abrité de toute connaissance étrangère
et, à lui aussi, il a parlé de son cœur (Jean
1/43-51). Il a regardé la Samaritaine au bord du puits, et
c’est de sa honte plus ou moins publique qu’il s’est
entretenu avec elle (Jean 4/4-42). Chacun d’entre eux, il les
connaît jusqu’au fond et il le leur dit. Mais non pas
pour les écarter de son chemin. Au contraire : pour qu’eux
bannissent toute crainte dans leurs relations futures avec lui.

Ainsi la
vérité du christianisme, c’est qu’il soit
fondé sur l’authenticité entière d’une
rencontre. Et ce qui en établit l’assurance, c’est
que rien n’y reste caché. Demain ne pourra pas décevoir,
finir entre Jésus-Christ et nous l’amitié
confiante. Tout se passera sans secret, sans précaution, sans
demi-mensonge.

Il
m’arrive parfois, étant pasteur, d’entendre l’aveu
des hommes. Mais je ne connais pas d’aveu entièrement
dépourvu d’artifice, pas d’aveu que ma présence
n’incite à quelque ultime dissimulation, fût-elle
infime, à quelque justification de soi-même que cet
homme, qui se dit pourtant coupable devant moi, essaye encore de
tenter. Dans la rencontre de Jésus-Christ, ces moments de
mensonge n’ont plus de raison. Il me connaît sans aucune
méprise, et pourtant aucun mépris ne le détournera
jamais de moi.

Tel est
le caractère premier de la rencontre du Christ. Elle est la
seule vraie parmi les rencontres humaines. Pour qui l’a
éprouvé, ceci est une merveilleuse joie, une grande
paix. Ceci est unique sur la terre des hommes.

*

Mais
cette joie, unique sur la terre des hommes, de rencontrer un autre
homme en pleine vérité, ne saurait suffire pour
justifier le désir et la décision de connaître
Jésus-Christ. S’il n’avait à nous offrir
que son amitié sans mensonge, nous pourrions l’aimer,
certes, mais non pas croire en lui, c’est-à-dire
en faire notre Maître, notre Sauveteur, notre tout.

Or, c’est
cela qu’il veut et c’est cela que nous
devons trouver en lui.

Il faut
que notre rencontre signifie plus que la rencontre d’un
compagnon de marche sur la route qui ne mène nulle autre part
qu’au cimetière et au néant. Il faut qu’il
ne nous dise pas seulement : « Je suis avec vous tous
les jours »
(Matthieu 28/20) pour poser avec vous vos
questions. Il faut qu’il réponde avec autorité à
ces questions. Il faut qu’il possède et communique le
secret dernier. Et d’abord son secret personnel, le pourquoi de
sa présence à ses côtés, c’est-à-dire
le secret de son amour. Et ensuite le secret qui pourrait être
le nôtre, le secret, encore indéchiffrable, de notre
amour pour lui et pour les autres. J’attends de lui la réponse
à l’énigme de ma vie, celle que je vis, et aussi
celle que je voudrais vivre, celle que je cherche et qui me
comblerait.

En un
mot, je voudrais savoir si c’est la vérité,
qu’en connaissant Jésus-Christ on connaisse l’homme,
c’est-à-dire soi-même et les autres. Peut-on par
lui découvrir pourquoi les hommes sont ce qu’ils sont,
si proches et si loin cependant, connaître le mystère de
leur méchanceté, de leur légèreté
et de leur folie, mais aussi le mystère de leurs remords et de
leurs surprenantes générosités ? Peut-on
davantage que connaître : avoir accès au cœur
d’un autre ? Peut-on par exemple comprendre les révoltes
et les aspirations de ceux qui souffrent, quand soi-même on est
heureux ? Et peut-on, en les connaissant, cesser d’être
ce qu’on est : égoïste et orgueilleux ?
Peut-on cesser de vouloir avoir toujours et contre tous raison ?
Peut-on commencer, si mal et si faiblement que ce soit, d’aimer
son prochain ?

Et
peut-on — c’est encore beaucoup plus important, c’est
décisif — peut-on dire quelque chose de vrai et de réel
quand on dit ce mot : Dieu. Peut-on savoir ce que c’est
que la mort autant que la vie, sans avoir peur ni de l’une ni
de l’autre ? Peut-on attendre de Dieu ce que Dieu fera de
nous et ce qu’il fera de tous les hommes et de l’univers,
c’est-à-dire, comme l’indique la phrase d’un
de ceux qui ont connu Jésus-Christ, peut-on dire : « Nous
verrons de nouveaux cieux et une nouvelle terre, où la justice
habitera »
(2 Pierre 3/13) ?

Oui,
toutes ces questions, il faut qu’en Jésus-Christ elles
trouvent leur réponse ; sinon, il ne vaut pas la peine de
chercher à le connaître.

Ma
certitude, c’est qu’il en est ainsi, et qu’en le
rencontrant nous rencontrons un homme, bien plus qu’un homme :
vraiment celui qui sait tout et qui nous dit tout dans
le langage des gens d’Eglise : la Révélation
même de Dieu. Ma certitude, mon expérience est qu’avec
Jésus-Christ on commence l’étonnante aventure de
la plus grande découverte. Il n’est d’abord que
notre semblable. Mais, tout en restant notre semblable et tout proche
— si proche ! — voici qu’il grandit. Et avec
lui, humbles mais jamais abandonnés, nous grandissons aussi.
Il prend une stature gigantesque, dominant les âges et notre
petite existence. Il nous entraîne vers des horizons
insoupçonnés où nous sommes dépaysés,
certes, mais pas surpris. Et nous pouvons rester avec lui. Et lui
peut rester avec nous tels que nous sommes, là où nous
sommes, avec nos ignorances et nos circonstances, notre vie
quotidienne et notre mort qui approche.

Mais
cette assurance peut-elle devenir celle des hommes qui ne la
possèdent pas encore : la vôtre ? Est-ce une
rêverie, une chimère, qu’un homme, une femme de
1948 puissent rencontrer le Christ inconnu, le Christ d’il y a
dix-neuf siècles et lui dire personnellement :
« Seigneur, à qui irions-nous qu’à
Toi, Tu as les paroles de la vie éternelle ! »

(Jean 6/68) ? Pour le savoir, il nous faut l’écouter
nous appeler : « Venez à moi ! »
(Matthieu 11/28).

1
) Cité par Jérôme et Jean Tharaud, Notre cher
Péguy II
, p. 136.