Carême 1990 : RESSUSCITEZ

Porte ouverte sans peur

"RESSUSCITEZ"

Pasteur Jean-Marc VIOLLET
Samedi 24 mars 1990

— IV —
"Porte ouverte sans peur"

 

Poursuivant la lecture du chapitre 20 de l’évangile selon Saint Jean, nous parvenons ce soir, avec cette quatrième conférence du Carême protestant, au récit de l’apparition du Ressuscité aux disciples.

Ecoutons ce récit :

Le soir de ce même jour qui était le premier de la semaine, alors que, par crainte des juifs, les portes de la maison où se trouvaient les disciples étaient verrouillées, Jésus vint, il se tint au milieu d’eux et il leur dit : "La paix soit avec vous. Comme le Père m’a envoyé, à mon tour je vous envoie". Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et il leur dit : "Recevez l’Esprit Saint. Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis. Ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus".

Avant de commencer notre méditation, un mot. A plusieurs reprises, et ici encore, le 4° évangile utilise une expression qui, mal comprise, nous choque et risque de justifier un anti-sémitisme dont nous savons à quelles extrémités il peut conduire : par crainte des juifs.
Qui sont ces juifs ? Est-ce le peuple d’Israël, que les chrétiens considéreraient alors comme déicides ou pour le moins suspects ? Mais, Jésus, sa mère, ses disciples, Lazare, les gens de Béthanie, l’auteur du 4° évangile lui-même ne sont-ils pas juifs ? Sous cette expression qu’il conviendrait de transcrire autrement, Jean désigne le groupe restreint de ceux qui considèrent Jésus comme usurpateur naïf ou dangereux ; nous pourrions les appeler "les opposants".

Plusieurs d’ailleurs changeront d’avis. Il me semble important d’apporter cette précision, car il serait navrant d’accréditer, même involontairement, une sorte d’anti-judaïsme chrétien qui annulerait en fait le message de l’Evangile, nierait l’insertion de Jésus dans le judaïsme et défigurerait le Christ lui-même.

Et maintenant, considérons ce qui se passe durant ce jour le plus long, ce premier jour de la semaine qui deviendra le dimanche des chrétiens. A l’aube, Marie de Magdala constate que la pierre du tombeau a été enlevée. Elle le dit avec empressement à Simon-Pierre et à un autre disciple qui voient le tombeau vide. Puis Marie de Magdala voit le Seigneur et annonce aux disciples : "J’ai vu le Seigneur, et voici ce qu’il m’a dit".

Le soir de ce même jour, les disciples ont peur et ils se sont réfugiés dans une maison, toutes portes verrouillées.

Pour reprendre littéralement le terme grec utilisé, ils ont cette phobie qui les prive de tout contact avec le monde extérieur et qui les empêche d’entrer en communication avec les autres.
N’est-ce pas déjà cette même peur qui interdisait à la foule rassemblée à l’occasion de la fête des Tentes de dire quoi que ce soit sur Jésus : "Personne n’osait parler ouvertement de lui par crainte des juifs" (Jean 7/13) ?
N’est-ce pas encore cette même phobie qui contraignait Joseph d’Arimathée, au cours du procès de Jésus, à ne pas révéler qu’il est un disciple de Jésus ? Cette peur, c’est celle qui marque l’absence de relations entre Jésus et les disciples, qui les maintient dans un passé nostalgique.
N’est-ce pas encore cette phobie qui s’empare de nous, chrétiens, lorsque nous ne parvenons plus à dire qui nous sommes et en qui nous croyons, lorsque nous nous replions sur nous-mêmes par crainte de notre environnement incrédule ?
N’est-ce pas par peur également que nos identités confessionnelles deviennent autant de cloisons étanches et non la source d’un enrichissement réciproque ? Cette peur, n’est-elle pas aussi la peur de l’avenir lorsque le présent nous apparaît vide de sens, ou lorsque les systèmes idéologiques auxquels on a voué son existence s’effondrent tout à coup pour laisser place à un vide ?

Les portes verrouillées de la maison à l’intérieur de laquelle les disciples sont enfermés, sont le signe de cette fermeture au monde extérieur. Rien n’entre, rien ne sort. Privés de relations, les disciples apeurés sont des hommes inertes, inanimés. Lorsqu’il n’y a plus de communion possible, lorsque les hommes ne peuvent plus, ne souhaitent plus communiquer, la vie n’est plus au rendez-vous et les maisons qu’ils habitent deviennent des blockhaus.
Situation paradoxale : le tombeau du Christ est ouvert, la pierre en a été roulée et une forte présence s’en dégage. Le lieu où se trouvent les disciples est verrouillé et une étrange impression de mort plane.

Et voici que Jésus a l’initiative d’une rencontre. Il vint et il se tint au milieu des disciples. Comme sa vie durant, il n’a cessé de rencontrer des hommes et des femmes pour les remettre en route : Nicodème, la Samaritaine, le paralytique, l’aveugle et bien d’autres encore ; ce soir-là, le premier de la semaine, Jésus rencontre les disciples. Il les retrouve là où ils sont (dans leur contexte) dans leur peur et il se fait reconnaître.

Luc, l’évangéliste, nous décrira également la rencontre du Ressuscité sur le chemin d’Emmaüs avec deux hommes qui parlent ensemble de leur bonheur perdu avec la mort de Jésus. Jésus a bien remarqué l’air accablé de ces deux hommes et il s’enquiert : "Quels sont ces propos que vous échangez en marchant ?".
Alors ils s’arrêtèrent, l’air sombre. L’un d’eux nommé Cléopas, lui répondit : "Tu es bien le seul à séjourner à Jérusalem qui n’ait pas appris ce qui s’y est passé ces jours-ci !".
"Quoi donc ?" leur dit-il.
Ils lui répondirent : "Ce qui concerne Jésus de Nazareth, qui fut un prophète puissant en action et en parole devant Dieu et devant tout le peuple. Comment nos grands prêtres et nos chefs l’ont livré pour être condamné à mort et l’ont crucifié ; et nous, nous espérions qu’il était celui qui allait délivrer Israël. Mais, en plus de tout cela, voici le troisième jour que ces faits se sont passés. Toutefois, quelques femmes qui sont des nôtres nous ont bouleversés : s’étant rendues au tombeau et n’ayant pas trouvé son corps, elles sont venues dire qu’elles ont même eu la vision d’anges qui le déclarent vivant. Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau et ce qu’ils ont trouvé était conforme à ce que les femmes avaient dit ; mais lui, ils ne l’ont pas vu".
Et lui leur dit : "Esprits sans intelligence, cœurs lents à croire tout ce qu’ont déclaré les prophètes ! Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire ?".
Et commençant par Moïse et par tous les prophètes, il leur expliqua dans toutes les Ecritures ce qui le concernait. Ils approchèrent du village où ils se rendaient et, lui, fit mine d’aller plus loin. Ils le pressèrent en disant : "Reste avec nous, car le soir vient et la journée déjà est avancée".
Et il entra pour rester avec eux. Or, quand il se fut mis à table avec eux, il prit le pain, prononça la bénédiction, le rompit et le leur donna. Alors leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent, puis il devint invisible. Et ils se dirent l’un à l’autre : "Notre cœur ne brûlait pas en nous tandis qu’il nous parlait en chemin et nous ouvrait les Ecritures ?".

Jésus, qui n’a pas d’autre but que de rendre les hommes à l’espérance et au bonheur, ne fait pas prendre un autre chemin que celui qu’ils poursuivent. Il les rejoint sur ce chemin et il chemine à leurs côtés. Nous voudrions souvent que l’intervention de Dieu dans nos vies soit spectaculaire, change nos routes, modifie le profil de nos journées, qu’il nous emmène dans un ailleurs. Les chemins de Dieu ne sont pas autres que ceux des hommes. Nous le savons bien depuis que Dieu s’est fait homme en Jésus de Nazareth, mais nous acceptons difficilement qu’il ne nous fasse pas échapper à notre condition.
Le pas de Dieu n’est jamais un pas repérable en dehors de nos pas d’hommes. Le pas de Dieu ne fait qu’un avec le pas des hommes, ni plus grand ni moins grand. Jésus nous rejoint là où nous sommes et, ce soir-là, c’est dans le lieu où les disciples sont réfugiés qu’il fait irruption. Toutes les barrières, toutes les portes, toutes les protections n’y peuvent rien. L’apparition de Jésus aux disciples, c’est d’abord cela : sa volonté d’être présent au cœur de la vie de ses disciples, de les rencontrer et de les ouvrir à l’espérance, comme les yeux des compagnons d’Emmaüs se sont ouverts après le repas, comme l’Ecriture elle-même s’est ouverte pour dévoiler son contenu. Le Ressuscité veut faire de nous des ressuscités, des hommes et des femmes libérés de tout ce qui les enferme, de tout ce qui brise la relation avec autrui.

Et c’est pourquoi la salutation de Jésus : "La paix soit avec vous !" n’est seulement la banale salutation que traduit notre "bonjour", mais elle exprime cette plénitude de vie que la présence et la personne de Jésus apportent : "Je vous laisse la paix, je vous donne la paix". Ce n’est pas un simple souhait, mais un don. Deux fois, cette formule reviendra dans le passage que nous méditons et, une fois encore, Jésus saluera les disciples ainsi en présence de Thomas.
Et c’est la joie qui surgit, joie de la rencontre, joie du partage et de la communion fraternelle. On a vraiment tout lorsque l’on a la paix, et la paix donne la joie. Cette joie des disciples traduit la réalité de la résurrection, elle est le signe que leur Seigneur est vivant. Il leur a montré ses mains et son côté. Sa présence auprès d’eux scelle le succès de son sacrifice. Ses mains et son côté transpercés témoignent que le crucifié d’hier est le Ressuscité d’aujourd’hui.

"Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie".
La vocation des disciples est d’abord une relation qui les unit à Jésus, comme Jésus l’est au Père. Jésus est l’envoyé du Père. La source de l’envoi réside en Dieu. Elle va du Père au Fils et du Fils aux disciples. Il n’est pas sans importance de rappeler que le Ressuscité prend une nouvelle fois l’initiative. Les disciples sont encore passifs. C’est bien lui, le Christ vivant, qui les investit comme témoins.

Aujourd’hui encore, le Seigneur nous envoie, nous accompagne et nous attend. Il nous fait croire, aimer et espérer. Il est avec nous et sa présence au milieu de nous n’est pas statique, mais missionnaire. Par sa présence, il renouvelle sans cesse notre présent, assume une fois pour toutes notre passé et construit avec nous l’avenir, un avenir plein de promesses. C’est ce que proclame le prophète Esaïe : Le Seigneur, le tout puissant, va donner sur cette montagne un festin pour tous les peuples, un festin de viandes grasses et de vins vieux, de viandes grasses succulentes et de vins vieux décantés. Il fera disparaître sur cette montagne le voile tendu sur tous les peuples, l’enduit plaqué sur toutes les nations. Il fera disparaître la mort pour toujours. Le Seigneur Dieu essuiera les larmes sur tous les visages et dans tout le pays il enlèvera la honte de son peuple. Il l’a dit, lui, le Seigneur. On dira ce jour-là : c’est lui, notre Dieu. Nous avons espéré en lui et il nous délivre. C’est le Seigneur en qui nous espérons. Exultons, jubilons, puisqu’il nous sauve !

L’envoi des disciples hier et des chrétiens aujourd’hui ne découle pas uniquement de l’événement de la Résurrection, mais il s’inscrit dans l’ensemble de la mission de Jésus. Au début de son ministère, Jean-Baptiste crie en voyant Jésus : "Voici l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde...". Et Jean porta son témoignage en disant : "J’ai vu l’Esprit, tel une colombe, descendre du ciel et demeurer sur lui. Et je ne le connaissais pas, mais celui qui m’a envoyé baptiser d’eau, c’est lui qui m’a dit : Celui sur lequel tu verras l’Esprit descendre et demeurer sur lui, c’est lui qui baptise dans l’Esprit Saint. Et moi j’ai vu et j’atteste qu’il est, lui, le Fils de Dieu".
Quel parallélisme frappant entre le début de l’Evangile où il est question du baptême dans l’Esprit Saint, de la mission de Jésus et de sa fonction d’enlever le péché du monde, et la fin de l’Evangile qui assigne aux disciples ordre d’envoi, et fonction de remettre les péchés liée au don de l’Esprit. Le Seigneur vivant qui nous entraîne à sa suite ne nous envoie pas les mains vides : il nous promet l’Esprit, il nous donne l’Esprit. Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et il leur dit : "Recevez l’Esprit Saint".

On pense tout de suite au récit de la création de l’homme : Dieu insuffle dans ses narines un souffle de vie ; il lui communique son souffle et l’homme devient un être vivant. Le Saint-Esprit donné par le Christ, lié au Christ est à la mesure de la tâche à accomplir et du chemin à parcourir.
Aujourd’hui, comme hier, le Christ nous envoie. Il fait de nous des messagers vivants de la résurrection par le souffle de son Esprit. Il n’y a pas de quoi crier victoire, mais il n’y a pas non plus à marcher tête baissée, comme si nous avions honte de la vocation que le Christ adresse à tous ses disciples : "Ce n’est pas un esprit de peur que Dieu nous a donné, mais un esprit de force, d’amour et de maîtrise de soi. N’aie donc pas honte de rendre témoignage à notre Seigneur et n’aie pas honte de moi, prisonnier pour lui. Mais souffre avec moi pour l’Evangile, comptant sur la puissance de Dieu qui nous a sauvés et appelés par un saint appel, non en vertu de nos œuvres, mais en vertu de son propre dessein et de sa grâce", écrira l’apôtre Paul à Timothée (2 Timothée 1/7-9).

Le Seigneur est vivant, nous ne sommes pas seuls. Ce temps qui nous semble être le temps de l’absence, le temps de la douleur et de la tristesse, le temps de la peur et du doute, est en réalité le temps de la présence pleine, totale du Christ. Le temps de la joie, le temps de la foi, le temps de l’Esprit : "Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix, ce n’est pas à la manière du monde que je vous la donne. Que votre cœur cesse de se troubler et de craindre".

Les disciples sont dans l’angoisse et dans la peur tant que Jésus est mort. Progressivement, il