Carême 2003 : La Pierre et la Foi

Pièce à conviction

M - Je suis si impatiente de voir le travail du Maître de Naumburg dont vous m’avez tant parlé. La curiosité me ronge !

B- Comme je te comprends !Vois tu, nous suivons sa trace depuis plusieurs semaines. C’est pour cela que depuis le mont St Geneviève, où nous étions dans Paris, nous avons suivi ces routes jusqu’aux provinces germaniques. Les paysages sont plus austères, j’en conviens, Les sculptures aussi as-tu remarqué ?

M - Je trouve les personnages des chapiteaux et des tympans que nous rencontrons, plus durs, Maître, que dans ma Bourgogne natale . J’ai beaucoup aimé Paris, aussi ! Il y a tellement d’artistes qui sont passés par cette ville, on y sent tellement d’influences différentes d’une ruelle à l’autre !

B - Ici l’angoisse des scènes de Jugement Dernier, l’étrangeté des démons surgis des enfers, sont vraiment l’illustration de ce que je te disais en chemin : la Babylone de la Bible et les thèmes tragiques de la Mésopotamie ont durement influencé cette région. Ce que tu as aimé en Bourgogne et en Ile de France, c’est la douce et subtile influence Egyptienne qui nous est arrivée par la Grèce et l’Italie.

M - Quand voyons-nous votre ami, Maître ?

B - (rire) Il est déjà mort, chère petite. Cette amitié est toute spirituelle, et le long trajet qui l’amène jusqu’à cette ville a été quelques dizaines d’années avant toi, mon initiation à la découverte de cet homme étonnant. Même avant de s’installer à Naumburg, sache qu’il était déjà considéré comme un des plus grand sculpteur d’Allemagne et l’on reconnaît ses œuvres le long d’une route Chartres - Noyon - Amiens - Metz - Mayence, jusqu’ici, à Naumburg dans cette vallée un peu sombre du Saint Empire Romain Germanique.

Mais regarde, nous arrivons, ta curiosité va enfin être satisfaite.

M - Ooooh ! Quelle présence ! C’est bouleversant ! On a l’impression d’être là autour de la table partageant le repas avec Jésus et cinq compagnonsDonner vie à ce point à la pierre, c’est là l’ambition ultime de tout sculpteur !

B - La technique est en effet parfaite. Ce haut relief date de la fin du 13ème. Sculptées de manière réaliste, six personnes sont attablées : Christ, au milieu, regarde droit devant lui, semblant nous observer ou nous interpeller. A sa droite, Jean pose un regard plein de tendresse sur lui, puis Pierre en bout de table, qui porte avec appétit un morceau à sa bouche. A coté de Pierre, Judas que l’on voit de ¾ arrière. On le reconnaît parce que Jésus lui donne la bouchée

M - Comme il est écrit dans Jean 5 : " . Jésus prit alors un morceau de pain, le trempa et le donna à Judas, fils de Simon Iscariote. "

B -Exact. Et à gauche de Jésus, un personnage boit dans un gobelet qui lui cache le visage, et enfin en bout de table, un cinquième compagnon

M - On dirait que l’artiste a délibérément montré cet événement comme un instant saisi au cours d’un repas comme tant d’autres, un repas en famille ou entre amis. C’est une table normalement achalandée : deux plats, l’un avec des morceaux de quelque chose, l’autre avec des poissons. Il y a une miche dans laquelle ont a coupé quelques tranches pour que les convives se servent. Du bon gros pain, qui calme la faim, comme on en fait aussi dans nos campagnes bourguignonnes.
Cela contraste tellement avec d’autres représentations que nous connaissons, tellement liturgiques, qui vont jusqu’à montrer Jésus sur un trône consacrant l’hostie

B - Comme dans la miniature du psautier de Ingeburg datant du début du 13ème ; ou plus près de nous, Baronzio dans la ligne de Giotto ; ou Fra Angélico en 1420 qui peint Jésus distribuant l’hostie aux disciples agenouillés et même à la vierge Marie !
Je vois que tu as pu distinguer des conceptions tellement différentes de l’Eucharistie, à travers leurs traductions iconographiques.

Nous sommes effectivement en pleine controverse eucharistique, qui a commencé depuis le huitième siècle et qui fait rage dans les discussions d’université, encore aujourd’hui, dans notre 15ème siècle.

Et regarde comme le talent du Maître de Naumburg va bien au-delà de la maîtrise technique. En dépeignant un évènement qui à l’air classique, normal : un repas entre amis, ou peut-être bien un repas pascal classique dans une communauté juive, comme on en connaissait ici à Naumburg - il l s’engage théologiquement, dans l’illustration d’une cène qui pourrait bien être une cène Vaudoise.

M - Une cène vaudoise ? Est-ce possible ?

B- Les vaudois qui prêchent la pauvreté, et un retour à la source des évangiles, refusent le passage par les sacrements pour aimer Jésus Christ. Regarde : aucune auréole, contrairement à tout ce qu’on a déjà vu depuis le 12ème siècle et la présence du poisson dans le plat . (On sait que les vaudois célèbrent le dernier repas avec le pain, le vin et le poisson 6.) ;
et ce gobelet dans lequel boit le disciple à gauche de Jésus, n’est-ce pas la coupe de vin qui passe de main et main autour de la table, dans laquelle chacun boit au moment de la communion chez les vaudois ?

M - Mais comment cela est-il possible qu’une œuvre faisant l’apologie d’une croyance hérétique soit laissée à la vue de tous et, qui plus est, dans une église catholique romaine ?

B - Cette piste Vaudoise est pourtant loin d’être incongrue ! Nous sommes dans une région qui va de Metz aux bords de la mer Baltique, où l’influence de ce courant religieux a été très fort.

A travers toute l’Europe, les Clunisiens, l’ordre monastique qui a aussi créé une école 28 architecturale et artistique, se sont répandus très rapidement en contre offensive sur les zones touchées par les hérésies, afin d’endiguer ces nouveaux courants de pensée, ceci dès la fin du 12ème siècle. Il s’est ainsi déroulé un combat par œuvres artistiques interposées.

M- Dont celle-ci serait une rescapée ?

B- Parmi les rescapées. Mais plus troublant encore, tout le trajet du Maître de Naumbourg du nord de la France jusqu’ici, traverse des régions touchées par l’hérésie précisément à la même époque. Lorsqu’ il s’installa ici, à quelques kilomètres de Naumbourg il y avaient deux grosses communautés Vaudoises connues.

M - Comme c’est étrange, Maître ! Regardez Judas, il ne ressemble à aucun des Judas que nous avons vu jusqu’à présent sur la pierre et les manuscrits.

B - C’est juste, habituellement on le représente laid, hirsute, noir, alors que tous les autres disciples sont blonds. Souvent il est présenté sous la caricature antisémite du juif, ou sous des traits diaboliques, qui en disent long sur le regard de nos contemporains sur le judaïsme.

Une miniature d’un sacramentaire 7 de 1100 montre Judas au bout de la table . Tous les disciples et Jésus le regardent. Le miniaturiste a habilement placé un rideau qui pend du plafond, s’enroule autour du pilier contre lequel Judas s’adosse pour donner l’illusion que des ailes de diable sortent de son dos. C’est graphiquement surprenant.

M - Ici il est beau, jeune, imberbe. On croirait le jumeau de Jean.

Et le cinquième disciple celui qui est au bout de la table à gauche de Jésus, en face de Pierre.
C’est étrange ou dirait un vieux sage juif, digne, avec sa barbe et son châle de prière sur la tête

B - Tu as remarqué comme il est placé de manière à être mis en regard de Pierre :
tous deux sont à la même distance du Christ et Pierre aussi à le pan de son manteau qui remonte à l’arrière de sa tête, de sorte qu’on ne peut s’empêcher de faire un lien de similitude entre les deux : Pierre, l’église, et le vieux sage juif, la synagogue.

La synagogue qui est habituellement mise en accusation par tout le monde chrétien est mise en symétrie avec l’Eglise. Elle est toujours représentée, comme tu l’as vu sur notre parcours, les yeux bandés, une lance brisées à la main. Ici au contraire, quelle clairvoyance dans le regard !

Observe les autres disciples. Il n’y a que Jean qui regarde Jésus, les autres regardent ailleurs.
Judas qui à la main dans le plat, reçoit dans la bouche la bouchée que lui donne Jésus. Le cinquième disciple (le juif) prend un poisson dans le plat devant lui - un juif admis à la communion chrétienne et qui communie comme les vaudois dans cette région. ! Regarde, Pierre, qui fait plus équipe avec Judas qu’avec Jean, mange la bouchée qu’il a déjà prise dans le plat avant que Judas ne soit condamné par ce geste ! Jésus donne la bouchée à Judas mais regarde droit devant lui le spectateur, c’est à dire nous et pour qui il semble que la place laissée vide à coté de Judas est destinée
.
M- Que voulez - vous dire Maître ? Qui est celui qui a mis la main dans le plat, alors ? Pierre ou Judas ? Qui est responsable de la trahison de Jésus ?

B- Tous, à commencer par Pierre, qui le premier a mis la main au plat, l’autre disciple qui partage déjà le vin qui circule, Jean et Judas qui comme deux jumeaux à la ressemblance physique étonnante aiment et trahissent Jésus dans le même moment.

M- Le sculpteur en admettant un sage juif à la table de la communion est en train de dire avec Pierre qui lui fait vis-à vis, qu’on ne peut condamner la synagogue si on ne condamne en même temps l’Eglise ?!!!

B- Je crois que tu comprends enfin ce qui m’a bouleversé chez ce sculpteur.

Mais le plus important, c’est que la trahison nous concerne en premier lieu. Dans toutes les scènes bibliques de cette église de la main du Maître de Naumburg, Jésus nous interpelle par son regard qu’il fixe sur nous avec une telle intensité que nous ne pouvons échapper à cette considération : Ne juges pas et tu ne sera pas jugé, dit l’Evangile8.
En condamnant quiconque, nous nous condamnons nous-mêmes.

3
" EST-CE MOI SEIGNEUR ? "

Lecture du l’évangile de Marc, Chapitre 14, à partir du verset 16 :

16 Les disciples partirent et allèrent à la ville ; ils trouvèrent tout comme Jésus le leur avait dit, et ils préparèrent le repas de la Pâque.
17 Quand le soir fut venu, Jésus arriva avec les douze disciples. 18 Pendant qu’il s étaient à table et qu’ils mangeaient, Jésus dit :
- Je vous les déclare, c’est la vérité : l’un de vous, qui mange avec moi, me trahira.
19 Les disciples devinrent tout tristes et se mirent à lui demander l’un après l’autre :
- Est-ce moi ? Il leur répondit :
- C’est l’un d’entre vous, les douze, celui qui trempe avec moi son pain dans le plat.
21 Certes ; le Fils de l’homme va mourir comme les Ecritures l’annoncent à son sujet ; mais quel malheur pour l’homme qui trahira le Fils de l’homme ! Il aurait mieux valu pour cet homme-là ne pas naître !

" Est-ce moi Seigneur ? " la question est sur toutes les lèvres. Chacun parmi les douze se sent à la fois bouleversé et concerné. Qui parmi nous peut faire un acte pareil ? Trahir notre Maître ? Notre Dieu ? De la question solidaire : " Comment l’un de nous peut-il casser notre union, notre unité, briser ce cercle de fidèles ", " la garde rapprochée du Christ que nous formons ", ils glissent à la question individuelle, pris soudain d’un doute sur leur capacité à aimer, à rester fidèle à Jésus, à leurs amis, à leur idéal : " est-ce moi Seigneur ? " demandent angoissés tous les compagnons, et ceci unanimement, dans les quatre évangiles.

L’individu normal n’a pas la grandeur, ou la rapidité de la question des disciples : nous sommes prompts en percevant notre culpabilité ou notre implication dans un évènement, pour nous protéger, ou par lâcheté, à rechercher d’autres coupables que nous. Et nous en trouvons très vite. Oh, je ne suis pas sà »r qu’on ne sente pas obscurément notre responsabilité, le poids de notre attitude fuyante, mais de nouveau pour s’en libérer, nous nous convaincrons très vite de nos bons arguments, de la culpabilité de l’autre. Qui n’a pas en tête ces situations un peu tordues, trouvées dans l’urgence et dont notre amnésie finie par venir à bout ? Un devoir non-rendu au collège ou au Lycée, et l’on trouve un professeur qui aurait demandé pour le même jour trop de devoirs - et l’on ne dit pas à ses parents que l’on avait la liste depuis trois semaines au moins. Un rendez-vous professionnel raté et l’on accuse le collègue qui nous aurait arrêté dans un couloir, sans préciser que cette attention, peut être même généreuse pour vous - prendre des nouvelles, dire bonjour- n’a duré qu’une minute à peine. Le voilà traité d’importun endossant sans le savoir votre faute. Un retour à la maison tardif sur lequel on ne préfère pas s’expliquer avec son conjoint, et l’on incriminera quelqu’un fonctionnaire indélicat qui aurait fait grève ou aurait traîné plus que la normale dans son travail

Nous avons tous en tête des souvenirs et exemples gênants qui encombrent durablement notre mémoire. ; Nous en sommes rarement fiers.

En voulant ainsi se défausser sur d’autres, dont on pense que l’anonymat ou la généralité ne les désigne à aucune autre vindicte que celle à laquelle vous tentons d’échapper, on mesure mal la gravité des conséquences que cela peut entraîner pour d’autres : cela me fait penser à l’épisode de la femme adultère, où des pharisiens et quelques autres hommes voulant s’en prendre à Jésus, vont chercher une femme qui serait tombée pour le reste de l’histoire du monde dans l’anonymat le plus total si elle n’avait été débusquée uniquement pour piéger Jésus. Les pharisiens se moquaient bien de cette femme et de sa vie, et pourtant c’était pour elle la peine de mort, à cause de la fourberie des protagonistes, qui pesait soudain sur sa vie !

Je pense à Tamar dans ce terrible épisode du chapitre 38 de la Genèse. Juda (fils de Jacob Israël) va voir une femme qu’il prend pour une prostituée : elle attend un enfant de lui. Quand Juda apprend que sa belle-fille, veuve, est enceinte, il décide qu’elle mérite la mort. IL ne sais pas que c’était Tamar, sa belle-fille, qu’il avait prise pour une prostituée, qui se retrouve enceinte de lui.

Double faute de Juda : 1 / il n’a pas donné le fils promis, Chéla, à sa belle-fille, veuve ; elle s’est débrouillée pour mettre au monde un enfant de la lignée de son mari, mort, parce que Juda n’avait pas honoré sa promesse.

2/ Il va voir une prostituée. En méprisant cette femme, sa condition, sa vie, il s’en sert pour lui, indifférent aux conséquences pour elle comme tant de " clients " !

Quand il apprend que Tamar, sa belle-fille est enceinte, il s’en émeut ; mais avec ce jugement terrible : qu’on la brà »le vive !

Deux fautes de Juda qu’il a faillit faire endosser à quelqu’un d’autre. Dans sa promptitude à vouloir se défausser de ses responsabilités, ce fils de Jacob est prêt à laisser mourir d’autres à sa place, sans s’en émouvoir ni même y prêter attention.

Deux exemples terribles, où des pièces à conviction vont appeler soit à la vie, soit à la mort :
Tamar, avec le sceau, le cordon et le bâton de son beau-père qu’elle avait obtenus (en gage de paiement à la prostituée), va pouvoir échapper à une mort injuste.

L’autre Judas, le disciple du Christ, dans l’épisode du dernier repas, en exécutant une volonté qui de dépasse totalement, va se condamner en mettant la main sur la table en même temps que Jésus, donnant à tous une preuve qu’il est désigné comme le traître.

Ainsi stigmatisé, le disciple tragiquement montré du doigt par l’histoire, va faire endosser à son peuple tout entier la responsabilité de la mort du Christ. Prémonition ? il se suicide avant la catastrophe génocidaire, peut-être

Comme un sacrifice, celui du Christ pour l’humanité, puis un autre, celui de Judas, pour fuir ce destin tragique, ne suffisent pas à un monde prêt à fuir se responsabilités, les hommes ligués en voudront à ce peuple élu en l’accusant d’avoir tué le Christ, refusant de voir ce regard sculpté par la maître de Naumburg, où le Christ lui-même nous observe fixement, nous rappelant obstinément qu’on ne peut accuser l’autre avant de regarder sa propre vie, nous rappelant que chacun autour de la table est juif, à commencer par Jésus, vivant de la même parole de Dieu.

§§§§§

Pourquoi sommes-nous tellement blessés, atteints au plus profond de nous-mêmes lors d’une trahison ?

Rappelez-vous : une amitié, qu’on croyait indéfectible, trahie, ridiculisée, exploitée par celui ou celle que l’on estimait tant et nous voilà humiliés, désespérés, les larmes aux yeux, le cœur au bord du désespoir.

Un mari part en prison, et voilà son épouse abandonnée de tous leurs amis, seule face à la honte, seule pour élever les enfants, seule face au poids du regard culpabilisant de leurs anciennes connaissances, de la famille même. Seule, à pleurer l’attente du mari, et la disparition des amis.

Rappelez-vous : On s’est confié un jour à quelqu’un, une personne que l’on croyait sà »re, un ami, dans des moments de doute ou de grande fragilité, et voilà que l’on découvre que celui-là s’en gausse, exploitant notre histoire, notre faiblesse, même pas pour nous nuire, mais tout simplement pour se mettre en valeur, pour exploiter pour lui, ce pouvoir, cette connaissance.

Le conjoint qui chuchote des mots intimes à quelqu’un d’autre dont les mains s’égarent sur le corps que l’on croyait nôtre.

Et nous voilà de nouveau brisés, anéantis, désespérant de l’humanité et de nous-mêmes en premier.

Nous n’avons même plus la force de la colère. Seulement les larmes, le doute sur nous-même et le vide !

Pourquoi sommes-nous tellement fragiles face à la trahison ? J’imagine le désespoir du Christ, ce soir-là  : non seulement Judas a prévenu les soldats du Temple que l’on pouvait l’arrêter, au Monts des Oliviers, mais tous les compagnons qui juraient encore quelques heures plus tôt que jamais il ne l’abandonneraient, s’endorment un à un et fuient à l’arrivée de la troupe qui vient l’arrêter.

Pourquoi sommes-nous si fragiles, même les plus forts ?

C’est en fait que tout ce que l’on avait construit se basait sur la confiance, sans bornes, sans calculs, sans sécurité, sans filet, et que l’on s’était offert à l’autre pour créer cette union que l’on voulait sans faille, nous rendant plus forts que le monde !

C’est ainsi dans un couple. Tout ce que l’on va s’offrir dépasse la simple alliance économique, la simple alliance d’intérêt, même si le couple prend en compte cette dimension solidaire dans notre société.

La force du couple tient dans l’engagement, la promesse, la fidélité. On s’engage à mains nues, sans assurance aucune :

- L’engagement, comme Abraham, qui ne sait pas où il va quand il part à la suite de l’appel de Dieu. Il ne sait pas s’il arrivera jusqu’au bout. Comme dans un couple. Ce qu’il sait, c’est qu’il veut y arriver et qu’il s’y engage. Ce sera là sa force et c’est sans doute ainsi qu’il arrivera au bout.

- La promesse. Aucune certitude mathématique dans une promesse, aucune assurance-vie. La force de la promesse c’est la confiance que l’autre investit dans la parole donnée, investit en moi : souvent je peux tenir ma promesse par la force que l’autre me donne en m’offrant sa confiance. Il me permet ainsi de lui prouver et de me prouver que ce que j’espère, que ce que nous espérons à deux, est possible, est réalisable au-delà de la fatigue de la vie ou du scepticisme.

- La Fidélité : Je parle bien entendu tout d’abord de la fidélité à son conjoint mais aussi à nos valeurs, à nos idées de jeunesse. Je pose souvent cette questions aux catéchumènes qui se préparent à communier ou à demander le baptême : quel est le personnage, le héros que tu aimerais être ? Dans ce foisonnement des réponses je les invite à garder au cœur cette image et cette espérance à laquelle ils voudraient correspondre pour en être toujours les témoins dans leur existence, fidèles à l’idée généreuse qu’ils ont eu dans leur adolescence, pour qu’elle soit leur vie toute entière, pour qu’elle éclaire leurs choix tout au long de leur route.

C’est pourquoi la trahison, qui nie et piétine toutes ces valeurs non marchandes, ces valeurs gratuites et enthousiastes, nous abîme tant. Trahir c’est briser ce projet commun, cet enthousiasme qui ne tient que parce que l’autre le partage et le rend valide. Trahir c’est briser l’image de soi.

§§§§§

Qui trahit Jésus dans cette affaire du dernier repas ? Ne voir que Judas serait jouer les aveugles ou les hypocrites. Ne voir que Judas serait se condamner soi-même.

Rappelons nous l’extraordinaire Eucharistie du Maître de Naumburg : Pierre le disciple et l’homme juif, figure typique d’un rabbin de cette ville au 13ème siècle, sont indissociablement liés par leur position à égale distance de Jésus, liés par leur voile formant un drapé continu avec la nappe de la table de communion, lié par cet accueil qui fait de nous, à la Sainte Cène des frères, fils et filles du même père. En disant NOTRE PERE, on découvre une nouvelle fraternité, une nouvelle humanité, que l’on a pas choisi, que l’on reçoit. En prenant le même pain et le même vin à la même coupe, on partage même la condition de l’ennemi, le l’étranger. " Il n’y aura plus ni juifs, ni grecs, ni homme, ni femme, ni esclaves ni maître " dit l’apôtre Paul 9. Condamner la synagogue, les juifs c’est condamner aussi l’Eglise dit ce sculpteur. Dans le Coran il est dit : " celui qui tue un homme, tue toute l’humanité. Celui qui sauve un homme sauve toute l’humanité ". Cette sagess se retrouve aussi dans la tradition juive.

Qui trahit ? Est-ce moi Seigneur ?

Celui-ci va trahir son peuple en prétendant récupérer les îles Malouines, comme étant indispensable à l’unité du pays, alors que la mort de ses soldats mal équipés, mal entraînés ne font que camoufler une situation économique et politique tragique.

Cet autre, prétextant apporter la richesse économique au pays, va exploiter le pétrole au Congo en favorisant la déstabilisation et les guerres internes, réduisant ainsi le troisième producteur de pétrole africain à un état de rare pauvreté !

Cet autre encore comme une lancinante litanie, va appeler à une guerre pour soit disant défendre la liberté alors qu’il lui faut des troupes de manœuvre pour ses intérêts personnels, financiers ou électoraux. Il ne trompe personne, mais tous sont trop couards pour oser parler, espérant les dividendes de cette trahison

La trahison laisse des larmes d’humiliation, autant par la douleur qu’elle provoque que par la rupture de la confiance investie.

C’est celui qui a tout donné, tout misé sur le bonheur d’un projet commun, qui sera le plus blessé de la rupture soudaine et unilatérale du contrat.

L’Eglise tout entière trahit son maître, à nouveau quand elle n’accomplit pas sa mission : aimer et accueillir.

L’Eglise tout entière fait encore pleurer le Christ sur le Mont des Oliviers.

Est-ce moi Seigneur ?

Quand je regarde ma vie, mes imperfections, mes infidélités, mes petites et mes grandes trahisons dont j’ai encore honte aujourd’hui, je sais que je suis poursuivi par tous les indices que j’ai laissés au long de mon parcours. Ces pièces à conviction qui m’accusent.

Je sais aussi qu’à l’image de cette étrange sculpture, ce haut relief de Naumburg, comme Jean le jumeau de Judas, j’aime tendrement et je trahis mon maître chaque jour.

Lui saura, en dehors de tout jugement, me délivrer de ce poids.

Seul lui qui a été trahi saura me consoler et me soutenir quand je serai humilié dans l’abandon.
Seul lui qui a été trahi a le droit de me pardonner mes lâchetés.

Il saura m’en délivrer.