Carême 1957 : Les Sept Paroles de la Croix

Père, pardonne-leur

Arrivés
au lieudit du Crâne, ils l’y crucifièrent ainsi
que les malfaiteurs, l’un à droite et l’autre à
gauche. Jésus, lui, disait : « Père,
pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font »

(Luc 23/33-34)

Je ne
serais pas surpris que plusieurs auditeurs habituels de mes
prédications de carême fussent déçus par
le choix des textes que je propose cette année à leur
méditation. Alors que tant de redoutables problèmes, où
sont engagés la foi chrétienne et la vie de l’Eglise,
confrontent les hommes d’aujourd’hui, n’y a-t-il
pas quelque chose de paradoxal à solliciter l’attention
des fidèles, proches ou lointains, pour qu’ils écoutent
quelques brèves paroles qui, à sept reprises, ont
interrompu pour quelques secondes le silence d’une agonie
longue de six heures ? Et cette attention, je vous demande de la
soutenir pendant sept semaines. Sept semaines à vivre dans la
compagnie d’un mourant !

Oui, mais
quel mourant ! Regardons-le avant de l’entendre.

Précédé
d’un officier et de quatre soldats qui forment le peloton
d’exécution, et de deux compagnons de supplice, Jésus
arrive sur le tertre dénudé qu’on nommait
Golgotha. Epuisé par les souffrances et les fatigues de la
nuit précédente, il n’a pu traîner, comme
les condamnés le faisaient d’ordinaire, les deux poutres
de la croix. Les soldats ont alors réquisitionné « le
premier venu, un individu quelconque qui revenait des champs et
s’appelait Simon de Cyrène ». « Cette
corvée imposée à Simon, remarque un historien,
nous a sans doute valu de connaître dans tous leurs détails
les derniers moments de Jésus » (1).

Jésus
refuse la boisson enivrante destinée à atténuer
les cruelles souffrances des suppliciés. Même au prix de
souffrances plus grandes encore, il entend demeurer pleinement lucide
et maître de sa pensée. La mise en croix suit aussitôt,
exécutée par les soldats dressés à cette
affreuse besogne. Jésus garde le silence. Mais, bientôt,
il prononce la première des sept paroles, celle que nous
écoutons aujourd’hui. Et puis, de nouveau, le silence.
Il souffre, il ne peut pas ne pas souffrir, car les plaies des mains
et des pieds provoquent de cuisantes douleurs. Leur sang tombe goutte
à goutte sur le sol. Peu à peu l’hémorragie
s’arrête, les membres s’engourdissent, le poids du
corps, dont les genoux sont projetés en avant, déchirerait
les mains si un billot de bois n’était mis pour le
soutenir. C’est bien là, comme l’a noté
Cicéron, le plus cruel et le plus hideux des supplices.

Jésus
peut à peine remuer la tête. Il voit cependant ceux qui,
tout près des trois croix ou, plus loin, aux abords du
Calvaire, assistent à cette triple exécution. Aux
curieux qu’attire toujours un tel spectacle se mêlent les
parents, les amis des condamnés, que nul ne songe à
empêcher d’approcher des croix. Vers Jésus se
dirigent des regards d’indifférence, de mépris,
de haine ou d’amour. Dans son regard d’homme qui souffre,
que voileront peu à peu les ombres de la mort, il n’y a
que douceur, tendresse et pardon.

Ainsi
commencent les longues heures que durera l’agonie. Les
quolibets des soldats, les outrages des Juifs coupables ou complices,
les interrogations des passants, les pleurs ou les gémissements
des femmes qui soutiennent Marie font une sorte de brouhaha qui, sans
doute, ne permet qu’aux plus rapprochés d’entendre
les sept paroles de la Croix. Une sorte de logique intérieure,
dans l’incertitude des récits évangéliques,
détermine l’ordre où elles furent dites. Encore
une fois, ce sont elles que nous allons écouter, sachant bien
que « jamais les paroles de Jésus ne livrent tout
de suite tout leur sens ; jamais elles ne livrent ici-bas tout
leur sens » (2).

Je sais
aussi que leur authenticité a été souvent mise
en doute. Comment comprendre qu’elles se trouvent si
étrangement dispersées dans les quatre évangiles ?
Jean et Luc en ont conservé trois. Comment est-il possible que
Marc qui, d’après la plus ancienne tradition, rapporte
les récits de Pierre, n’en ait connu qu’une de
même que Matthieu ? Mais Pierre n’était pas
au Calvaire, en tout cas pas assez près pour entendre. Il
semble que Luc ait utilisé une source spéciale où
s’inséraient les souvenirs des femmes venues de Galilée
jusqu’à Golgotha. Et par ailleurs historiens et exégètes
reconnaissent, pour la plupart, une indiscutable valeur à la
narration que Jean donne de la Passion. Trois traditions différentes,
dont chacune paraît remonter à l’Eglise primitive,
sont discernables derrière le texte des évangiles.
Aucune raison ne s’impose d’en contester la solidité.
Recevons donc, avec toute l’Eglise, les dernières
paroles de Jésus en croix, non pas comme des textes de
sermon sur lesquels il convient de prêcher, mais comme il nous
est arrivé peut-être de recevoir les dernières
paroles d’un être aimé sur le point de quitter
cette terre, avec l’ardent désir de ne rien laisser
échapper de ce que Dieu nous dit et nous donne en elles et de
nous en imprégner comme d’une semence de vie.

Ce ne
sont donc pas des prédications de carême comme les
précédentes que je vous apporterai cette année.
Nous essaierons humblement de vivre près de la croix de Jésus
qui vit son agonie. Quelques paroles sortent de ses lèvres
desséchées par la souffrance et par la fièvre. A
les méditer pendant de longs mois, à prier en les
méditant il m’a paru qu’elles posent des questions
non pas seulement à nous qui allons les écouter
ensemble, mais à tous les chrétiens. Et par cela même,
elles sont actuelles en même temps qu’éternelles.
Nous ne serons pas seuls d’ailleurs devant la Croix. Tout le
péché du monde, qui n’est pas seulement hors de
nous, qui est en nous, y sera avec nous. Et très spécialement
le péché des chrétiens et, j’ose le dire,
le péché des Eglises. C’est nous, chrétiens
qui, tout en écoutant, serons interpellés, questionnés
par Celui qui va mourir et dont la mort est tout à la fois une
question suprême et une réponse suprême de Dieu à
l’homme, l’homme que vous êtes et que je suis. Dès
aujourd’hui nous commencerons d’entendre l’une et
l’autre.

— 1

« Père,
pardonne-leur car ils ne savent ce qu’ils font »
.

Père !
C’est le premier mot que nous recueillons de Jésus
crucifié. Et il nous semble entendre en lui l’écho
du poignant appel de Gethsémané : « Père,
s’il est possible... »
. Combien d’heures
se sont écoulées entre ces deux prières ?
Guère plus d’une douzaine sans doute. Mais chacune
d’elles a apporté à Jésus de nouvelles
souffrances, des railleries, des blasphèmes, des injures, des
coups et, plus encore, la douleur des abandons, des reniements, de la
trahison. Et cependant, alors qu’il est là, exposé
nu et saignant aux regards de tous, et que sa pauvre chair meurtrie,
transpercée, est secouée par la fièvre, il pense
d’abord non pas à lui ni à sa souffrance, mais à
son Père.

Père !
Jean, plus que les autres évangélistes, nous fait
entendre Jésus appelant ainsi Celui que seul il connaît,
a-t-il déclaré lui-même, et que seul il peut
révéler.

« Père,
je te rends grâces, parce que tu m’exauces
toujours »
 (3),
dit-il devant la tombe de Lazare.

« Père,
délivre-moi de cette heure »
(4),
s’écrie-t-il soudain aux premiers jours de la semaine
sainte. Mais, au moment de se mettre en marche vers Gethsémané,
il reprend : « Père, l’heure est
venue »
 (5).
Et maintenant qu’il la vit, cette heure, et qu’il
glorifie son Père par son obéissance en attendant de le
glorifier par sa victoire sur la mort, il lui suffit pour proclamer
la permanence de sa foi (même au travers des ténèbres)
de redire le nom bien-aimé dont Saint Marc et Saint Paul ont
tenu à nous transmettre l’original araméen :
« Abba, Père ! » (6).

Quel
mystère d’amour s’offre ici à notre
contemplation ! Au-delà des horreurs du Calvaire, au-delà
de l’odeur infecte de sang et de mort qu’exhale le
charnier, ce mot suffit à nous faire entrevoir la splendeur et
respirer le parfum de l’amour qui pour l’éternité
unit le Père et le Fils. Peut-être certaines paternités
spirituelles peuvent-elles seules nous en donner le pressentiment ?

Comment
pourrais-je m’enhardir jusqu’à tenter de faire ici
autre chose que d’éclairer le mystère par les
paroles de Jésus lui-même ? « Nul ne
connaît le Fils que le Père ; nul ne connaît
le Père que le Fils »
 (7).
Nul donc, en dehors d’eux ne connaît l’amour dont
ils s’aiment. Il ne nous en est que plus doux d’entendre
le Fils rendre témoignage à l’amour dont il aime
le Père et dont il se sait aimé par lui. « Tu
m’as aimé avant la fondation du monde »
 (8),
dit-il dans la prière sacerdotale. Mais quel accent tragique
les souffrances de la croix donnent à l’interrogation
que, dans la parabole des vignerons, Jésus prête à
son Père : « Que ferai-je ? J’enverrai
mon fils bien-aimé ; peut-être le
respecteront-ils »
 (9).
Tout cet amour dont il est éternellement aimé et dont
éternellement il aime le Père s’exprime une fois
encore, mais non pas la dernière, dans la première
parole de la Croix : « Père,
pardonne-leur... »
.

— 2

Jésus
crucifié, remarquais-je à l’instant, pense non
pas à lui mais à son Père. Il est plus vrai de
dire qu’affirmant d’un mot son union totale avec son
Père, il pense aux hommes par qui il souffre, et il prie pour
eux : « Père, pardonne-leur... ».

N’êtes-vous
pas frappés tout d’abord de constater la fidélité
que Jésus, dans une heure de si grande souffrance, apporte à
mettre en pratique son propre enseignement ? N’a-t-il pas,
dès les débuts de son ministère, ordonné
à ses disciples d’implorer le pardon de Dieu :
« Notre Père... pardonne-nous comme nous
pardonnons »
 (10).
Et n’a-t-il pas ajouté : « Si vous
pardonnez aux hommes leurs offenses, votre Père céleste
vous pardonnera aussi... »
 (11) ?
Ne leur a-t-il pas révélé en son Père le
Dieu du pardon ? Relisez la parabole de l’Enfant prodigue,
voyez ce père, dont l’amour a été bafoué,
piétiné, qui attend, attend sans se lasser le retour de
son enfant et, dès qu’il l’aperçoit de
loin, court à sa rencontre et le serre contre son cœur
brûlant d’amour. Voilà la bonne nouvelle « 
dans toute sa pureté ». Jésus sait que son
Père est un Dieu de générosité et que,
beaucoup plus que par la colère que provoque en lui le péché,
son attitude à l’égard des hommes s’exprime
par le pardon. Avec Jésus, remarque un auteur, « une
nouvelle force entre dans le monde, plus forte que le mal du monde.
Un royaume longtemps attendu paraît. C’est le royaume des
pardons de l’amour » (12).

C’est
là, d’ailleurs, une révélation donnée
déjà, tout au moins en partie, dans l’Ancienne
Alliance. A lire en surface l’Ancien Testament, on manque
parfois à entendre les solennelles déclarations de
l’amour qui pardonne. Quelle vigueur pourtant dans ces paroles
qui remontent sans ordre à ma mémoire : « Si
vos péchés sont comme le cramoisi, ils deviendront
blancs comme la neige... »
 (13).

« C’est
moi qui efface tes transgressions pour l’amour de moi, et je ne
me souviendrai plus de tes péchés »
 (14).
Et le prophète Michée affirme avec assurance :
« Tu jetteras au fond de la mer tous leurs
péchés »
 (15).
Et David, dans le Miserere (16)
et le malheureux priant le De profundis (17)
savent bien que, pécheurs, ils ne peuvent trouver de refuge et
de paix que dans l’immense compassion d’un Dieu qui
pardonne.

Vous
arrêtez-vous jamais, à l’aube ou au soir de vos
journées, à essayer de sonder dans sa profondeur, et en
le rapportant à Dieu, ce simple mot de pardon dont nous
usons tout le long du jour si superficiellement ? Lorsque nous
nous engageons dans cette recherche, le pardon se révèle
à nous peu à peu comme une réalité
vraiment formidable. A mesure que je m’y attache moi-même,
je mesure mieux la vérité profonde des paroles que le
pasteur Fallot mourant m’adressait il y a plus d’un
demi-siècle :

« La
grande réalité est la réalité du pardon.
Ce n’est rien au début de la carrière : Dieu
pardonne ! Cela va tout seul. Mais lorsque nous sommes entrés
dans le grand drame intérieur, nous comprenons que le pardon
est la chose colossale, ce par quoi nous subsistons » (18).

Et, en
effet, le pardon est l’acte de libre miséricorde par
lequel Dieu, malgré le péché, donne et redonne
sans cesse à l’homme accès à sa grâce.
Le péché brise la relation de l’homme avec Dieu,
telle que Dieu la veut. Le pardon la restaure et, par la régénération
qu’il rend possible, fait de l’homme pardonné une
nouvelle créature. Le péché non pardonné
ruine la vie spirituelle ; le pardon accordé par la grâce
la rétablit et la met sur la voie de son achèvement.

Sans
doute, le péché est une offense à la sainteté
de Dieu, puisqu’il est transgression de sa loi, et la Bible
nous enseigne que la justice du Dieu saint frappe ceux qui
désobéissent à ses commandements. Mais Dieu
veut, pour l’amour de lui, sauver l’homme qu’il
aime en dépit de son péché. Le pardon est un don
que, dans sa souveraine liberté, Dieu fait au pécheur.
Comment ce don s’accorde-t-il en Dieu avec les exigences de la
justice ? La Croix nous le dira bientôt.

Un don au
pécheur repentant, pensez-vous aussitôt. Et c’est
bien là ce que nous enseigne la Bible. Ecoutez David pleurant
sur son péché : « Je reconnais mes
transgressions et mon péché est constamment devant moi.
J’ai péché contre toi seul et j’ai fait ce
qui est mal à tes yeux... »
 (19).
Ecoutez aussi l’enfant de la parabole, disant à son père
qui déjà le serre sur son cœur : « Mon
père, j’ai péché contre le ciel et contre
toi, je ne suis plus digne d’être appelé ton
fils »
 (20).
Ecoutez enfin le péager se frappant la poitrine et implorant :
« O Dieu, sois apaisé envers moi qui suis un
pécheur »
 (21).

Alors,
oui, nous comprenons que Dieu pardonne. Il nous semble, dans notre
petite jugeotte de chrétiens « raisonnables »,
que, devant de si authentiques repentirs, le pardon soit fidèle
à la ligne essentielle de la révélation biblique
et, si j’ose dire, nous serions presque choqués que Dieu
ne pardonnât point. Mais ici, à Golgotha, où sont
les cœurs repentants qui s’offrent d’avance au
pardon de Dieu ? Où discernons-nous quoi que ce soit de
semblable à la douleur de David dans le Miserere ou à
celle de l’enfant prodigue ? Certes, dans l’horrible
nuit que Jésus vient de vivre, nous entrevoyons Pierre, le
renégat, s’enfuyant de la cour du Grand Prêtre, et
exprimant par ses larmes amères sa honte et son repentir (22).
Mais encore une fois, au Calvaire, de quels yeux voyons-nous jaillir
les larmes de la repentance ? Les plus grands coupables pensent
que ce qu’ils font est juste, montrant ainsi la vérité
de la parole de Jésus : « Si la lumière
qui est en toi est ténèbres, combien seront grandes les
ténèbres ! »
 (23).

N’est-il
pas saisissant de constater que, demandant à son Père
le pardon de ceux par qui il meurt, Jésus semble oublier
l’appel à la repentance que, dès les premiers
jours de son ministère, il adressait à la foule
accourue pour l’entendre ? Si le Père exauce la
prière du Fils, les bénéficiaires de son pardon
seront-ils dispensés de se repentir ?

J’entrevois
ici un nouveau mystère d’amour. Jésus, lui, a
déjà pardonné à ceux pour qui il
intercède. Bien que, comme il l’a déclaré
lui-même, « le Fils de l’homme ait sur la
terre le pouvoir de pardonner les péchés »
 (24),
c’est de son Père qu’il attend, qu’il
réclame le pardon des coupables. Qu’il leur pardonne, la
chose va tellement de soi qu’il juge inutile de l’exprimer.
Mais la générosité de son amour, attestée
par son intercession, se révèle plus généreuse
encore, s’il est permis de dire, parce qu’il ne pose
aucune condition au pardon de son Père, pas même celle
de la repentance. La totale gratuité de l’Amour du Fils
et de l’Amour du Père perce, en cet instant, comme un
éclair les ténèbres de Golgotha. N’est-ce
pas elle, en définitive, qui suscitera le repentir au cœur
des hommes pécheurs ?

— 3

« Père,
pardonne-leur... »
. Il est temps de nous
demander pour qui Jésus prie dans ces premiers moments
de son supplice. Ne cédons pas, surtout, à la tentation
de ne chercher qu’au pied de la Croix.

Les
soldats sont les premiers que rencontre son regard. Comment Jésus
éprouverait-il à leur endroit autre chose que de la
compassion ? Plus ou moins grossièrement, plus ou moins
brutalement, ils ont exécuté les ordres reçus. A
force de mettre en croix des condamnés, ils ont acquis sans
doute une sorte d’habileté qui atténue la
douleur. Ce n’est pourtant pas le salut du monde qui occupe
leur esprit, mais le partage des dépouilles des crucifiés,
et surtout de celui dont la tunique sans couture leur inspire une si
grande convoitise. Qui nous dit, après tout, que, se posant
sur eux, sur eux qui le touchent, le dévêtent, le lient
à la Croix et y clouent ses mains et ses pieds, un regard de
tendresse de Jésus n’ait pas traversé les couches
grossières et pénétré jusqu’au
sanctuaire, ignoré d’eux-mêmes, où Dieu
prépare dans le secret l’accomplissement de ses
desseins ?

Près
de la Croix s’agitent les prêtres, les scribes, les
représentants des Grands Prêtres qui, sans doute, n’ont
pas jugé conforme à leur prestige de venir jusqu’au
Calvaire. Ce sont les triomphateurs du jour ! Qu’ils ont
dû patienter longtemps avant d’arriver à leurs
fins ! Ils le tiennent maintenant, le faux Messie, le prétendu
fils de Dieu, le soi-disant prophète qui s’est permis de
les taxer d’hypocrisie. Ils vont en être débarrassés
pour toujours. Sont-ils d’ailleurs si coupables que cela ?
Oui, sans doute, il y a l’imprudente exclamation de Caïphe :
« Que son sang retombe sur nous et sur nos
enfants ! »
 (25).
Cependant, c’est Pilate qui l’a condamné à
mort, non pas eux. Et ils sauront bien l’empêcher de se
laver les mains de ce sang-là.

Ils sont
là gesticulant, injuriant, criant, excitant la foule comme
tout à l’heure au prétoire, colportant leurs
ragots, salissant leur ennemi abattu... N’est-ce pas
bouleversant de penser qu’au même moment, ramassant ses
dernières forces pour ne pas être dominé par sa
souffrance, Jésus les prend, de même que les soldats,
dans sa prière et, dans un élan d’amour, les
présente à Dieu : « Père,
pardonne-leur... »
.

Mais
comment séparerait-il des prêtres et des scribes la
foule dont, en quelque sorte, ses chefs religieux règlent les
mouvements, et que lui-même entend blasphémer aux abords
du Calvaire ? Ah, qu’il s’est éloigné,
au cours des dernières heures, l’écho des
acclamations accueillant son entrée à Jérusalem !
Les imprécations : « Crucifions,
crucifions-le ! », ont bien vite dominé les
« Hosanna au fils de David ! ». Cette
foule n’apparaît-elle pas à Jésus en croix
comme l’image de tout son peuple, de ce peuple auquel il sait
que son Père l’a donné par amour, et qu’il
aime, lui, d’un si grand amour ? Mais, en hurlant à
mort au prétoire, cette foule et ce peuple ne se sont-ils pas
affirmés solidaires des prêtres et des scribes ?
N’ont-ils pas arraché la condamnation au procurateur
hésitant ? Impossible de désolidariser une nation
de ses chefs dont elle ratifie le crime ! Que d’avertissements
cependant Jésus a fait entendre à l’une comme aux
autres !

« Jérusalem,
Jérusalem, toi qui tues les prophètes et lapides ceux
qui te sont envoyés, combien de fois j’ai voulu
rassembler tes enfants comme une poule rassemble ses poussins sous
ses ailes... et vous n’avez pas voulu ! Eh bien, votre
demeure va vous être laissée déserte »
 (26).

Non, ce
n’est pas sa douleur qui l’occupe à cette heure,
mais le péché de son peuple. De quelle tragique
catastrophe n’est-il pas dès à présent
menacé ? Et pourtant Jésus prie : « Père,
pardonne-leur... »
.

Comment
ses disciples ne seraient-ils pas présents, eux aussi, à
sa pensée ? N’est-ce pas il y a quelques heures
seulement que les douze étaient autour de lui dans la chambre
haute, et que, leur donnant le pain et la coupe, il disait :
« Ceci est mon corps... Ceci est mon sang » ?
Où sont-ils maintenant ? Juda, « le fils de
perdition »
 (27),
est allé en son lieu... Comme nous voudrions savoir si un
rayon d’amour et d’espérance n’a pas
traversé les ténèbres de sa dernière
heure !... Jean seul est là, près de la Mère
des douleurs. Mais les autres ? Sont-ce bien eux qui, avec
« quelques amis de Jésus », note
Luc, et quelques femmes venues de Galilée « se
tiennent dans l’éloignement et regardent ce qui se
passe »
 (28) ?
Ils regardent, mais voient-ils vraiment ce qui se passe, non
pas sur le tertre surmonté des trois croix, mais dans le cœur
de leur Maître ? Voient-ils l’indicible
souffrance que lui causent leur abandon, leur incompréhension,
leur lâcheté ? Voient-ils surtout le brûlant
amour qui, de ce cœur meurtri, s’élance vers eux,
vers ce qu’ils sont toujours pour lui, malgré leur
infidélité : ses amis, et plus encore son Eglise ?
Car c’est bien son Eglise qui était assemblée
dans le Cénacle, c’est son Eglise que sont déjà
les Douze, son Eglise qui, bientôt, revêtue de la
puissance promise, ira annoncer la bonne nouvelle au monde. Et déjà
la peur qu’ils ont eue pour eux-mêmes les a conduits à
l’abandonner à l’heure du danger ! Ne
deviennent-ils pas par cela même les complices de sa
condamnation et de sa mort ? Et n’ouvrent-ils pas ainsi,
pour ceux qui les suivront, un chemin où les peurs et les
défaillances, les compromissions et les lâchetés
des chrétiens feront que, selon le mot de Pascal, « Jésus
est en agonie jusqu’à la fin du monde » ?
N’est-ce pas pour eux tous que Jésus prie : « Père,
pardonne-leur... »
 ?

— 4

« 
Pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font »
.
Voilà bien ce qu’il nous reste à entendre de plus
étrange.

Les
soldats ? Ils savent qu’ils font ce qu’on leur a
commandé, et ils ne cherchent pas plus loin.

Que ce
Jésus soit coupable ou innocent, ce n’est pas leur
affaire, cela regarde le procurateur, l’homme qui juge au nom
de César.

Les
prêtres, les chefs du peuple ? Comment Jésus
peut-il invoquer leur ignorance ? Voici des mois, des années
peut-être qu’ils surveillent son enseignement, le font
espionner, lui tendent des traquenards. Ils l’ont suffisamment
entendu déclarer qui il prétend être pour
être au clair à cet égard. Ils savent qu’en
ayant voulu sa mort, ils ont débarrassé la vie de la
nation d’un élément de trouble qui risquait
d’ébranler, en même temps que leur autorité,
celle des plus saintes traditions de leur peuple. Et bien sûr,
ce Jésus se réclamait des prophètes et laissait
dire qu’en lui s’accomplissait l’attente du
Messie ! Raison de plus pour imposer définitivement le
silence à cet imposteur, allumeur de fausses espérances.

« Ils
ne savent ce qu’ils font »
, dit Jésus. Le
croit-il véritablement ? Ou n’y a-t-il là
qu’un nouveau signe de sa générosité ?
Puisqu’il ne peut invoquer leur repentance, ne faut-il pas que
son amour tire, de l’ignorance qu’il leur prête,
une excuse que son Père puisse agréer ?

Mais
voici que, quelques semaines plus tard, l’apôtre Pierre,
parlant à la foule qu’attire la guérison d’un
boiteux, lui dit, en rappelant la mort de Jésus : « Je
sais que vous avez agi par ignorance, ainsi que vos chefs »
 (29).
Quelle confirmation de la parole de Jésus ! Où
trouverions-nous le droit d’en contester la vérité ?
Ils croient savoir ce qu’ils font, mais ils ne le savent
pas. Car ils ignorent qui est Jésus. Aveugles qui
prétendent voir, sourds qui se targuent d’entendre, ils
n’ont jamais reconnu en Jésus la Parole faite chair,
l’Agneau de Dieu qui ôte le péché du monde,
le Fils unique que, par amour, Dieu a envoyé dans le monde
pour le sauver. Comment sauraient-ils qu’ils crucifient
l’amour ? Et s’ils ont éprouvé quelque
trouble de conscience en entendant Jésus se désigner
comme la pierre de l’angle qu’ils tenteraient en vain de
rejeter (30),
ils ont rapidement retrouvé leur orgueil spirituel — le
plus affreux de tous — qui, dès le début, leur
interdisait de « savoir ce qu’ils font ».

Pierre
n’a donc pas tort d’invoquer leur ignorance. Et peut-être
serait-il tenté de mettre sa propre ignorance en avant, lui
aussi, pour bénéficier, avec tous les autres, de
l’excuse : « Ils ne savent ce qu’ils
font »
 ? Non, non, c’est impossible !
Il ne peut prétendre qu’en reniant son Maître il
ignorait qu’il péchait contre l’amour et la
confiance de l’Ami qu’au nom de ses camarades d’apostolat
il avait salué comme le Christ, le Fils du Dieu vivant, qu’il
péchait contre la foi que le Père avait suscitée
dans son cœur, qu’il péchait donc, et combien
gravement, contre le Dieu de ses pères, dont, tant de fois
devant lui, Jésus avait affirmé accomplir les
promesses.

Tout cela
est vrai. Et cependant je ne puis échapper à la
conviction que, comme il demande pour Pierre et ses disciples et son
Eglise le pardon du Père, aussi bien que pour son peuple et
ses chefs et pour Pilate et les soldats, Jésus offre, pour eux
aussi, l’excuse sur laquelle il appuie sa prière :
« Ils ne savent ce qu’ils font ! ».

Il ne
reproche plus rien aux hommes, note un commentateur de la première
parole de la croix. Il regarde au-dessus d’eux. Il voit leur
destinée éternelle. C’est pour eux qu’il
est en croix (31).

Et cela,
ils ne le savent pas. Ils ne savent pas, même ses amis les plus
intimes, ce qu’a été le grand combat de
Gethsémané et que c’est maintenant qu’il va
devoir vider le contenu de la coupe que le Père présente
à son obéissance. Ils ne le savent pas, parce qu’ils
dormaient au jardin des Olives, mais plus encore parce que les
annonces successives où leur Maître leur a parlé
de ses souffrances et de sa mort n’ont rencontré en eux
qu’incompréhension, doute ou crainte pour leur propre
sécurité. Ils ne savent pas qu’ici, sur cette
croix, s’accomplit leur salut en même temps que le salut
du monde et que, bientôt, ils ne voudront savoir autre chose
que Jésus-Christ crucifié (32).

Qui donc
sait cela, aux abords du Calvaire, ou simplement le pressent ?
Marie sans doute, et Marie-Madeleine en qui le pardon a fait jaillir
la source du plus pur amour et Jean peut-être aussi. Mais tous
les autres, il faudra que, pour eux, la grande clarté de la
Résurrection enveloppe la Croix de Golgotha pour qu’ils
puissent discerner pourquoi, parlant d’eux à son Père,
l’agonisant du Calvaire a dit : « Ils ne
savent ce qu’ils font »
.

Mais
nous-mêmes, chrétiens du XX° siècle,
savons-nous ce que nous faisons ? Savons-nous quelle souffrance
nous infligeons à celui dont nous nous disons les disciples
par les compromissions, les petites ou grandes lâchetés,
les capitulations secrètes, les hypocrisies plus ou moins
camouflées qui encombrent et pervertissent et stérilisent
notre vie chrétienne ?

Savons-nous
qu’alors, selon la parole de l’épître aux
Hébreux, « nous crucifions en nous-mêmes
le Fils de Dieu et l’exposons à l’ignominie »
 (33),
c’est-à-dire aux railleries et à l’incrédulité
des hommes qui, à nous voir vivre, ne peuvent croire
qu’affranchis du péché par le Christ, « nous
possédions la liberté des enfants de Dieu »
 (34) ?

Savons-nous
que nos étroitesses, nos fanatismes, nos sectarismes, nos
orgueils confessionnels ou ecclésiastiques, toutes ces formes
du péché contre l’amour, maintiennent en agonie
Celui qui ne veut pour ses disciples et pour son Eglise d’autre
loi que l’amour ? L’amour en dehors duquel il n’y
a pas d’authentique fidélité à la vérité,
l’amour dont le Crucifié du Calvaire nous rappelle
inlassablement l’exigence : « Aimez-vous les
uns les autres comme je vous ai aimés »
 (35).

Seigneur,
pardon ! Pardon de ne pas savoir ce que nous faisons, au moment
même où nous avons l’orgueil d’y prétendre.
Pardon de penser que la première parole de la Croix soit pour
les autres, non pas pour nous. Aide-nous à la laisser pénétrer
au plus intime de notre cœur. Et béni sois-tu de nous
prendre dans ta prière avec tous ceux pour qui tu demandes à
ton Père : « Pardonne-leur car ils ne
savent pas ce qu’ils font »
.

1()
stapfer, La Mort et la Résurrection de Jésus,
p. 215-216.

2()
Ch. journet, Les sept paroles de la Croix, p. 12.

3()
Jean 11/41.

4()
Jean 12/27.

5()
Jean 17/1.

6()
Marc 14/36, Romains 8/15.

7()
Matthieu 11/27.

8()
Jean 17/24.

9()
Luc 20/13.

10()
Matthieu 6/12.

11()
Matthieu 6/14.

12()
Ch. journet, Les sept paroles de la Croix, p. 23.

13()
Esaïe 1/18.

14()
Esaïe 43/25.

15()
Michée 7/19.

16()
Psaume 51.

17()
Psaume 130.

18()
Marc boegner, La vie et la pensée de T. Fallot, t. II,
p. 448.

19()
Psaume 51/5-6.

20()
Luc 15/21.

21()
Luc 18/13.

22()
Luc 22/61.

23()
Matthieu 6/23.

24()
Marc 2/10.

25()
Matthieu 27/25.

26()
Matthieu 23/37-38.

27()
Jean 17/12, Actes 2/25.

28()
Luc 23/49.

29()
Actes 3/17.

30()
Matthieu 21/42-44.

31()
journet, Les sept paroles de la Croix, p. 25.

32()
1 Corinthiens 2/2.

33()
Hébreux 6/6.

34()
Romains 8/21.

35()
Jean 15/12.