Carême 1995 : LE SILENCE DE DIEU

POURQUOI CACHES-TU TA FACE ?


Le cri de Job

Tout le livre de
Job


 


"Il m’a jeté
dans la boue.
Me voilà devenu
poussière et cendre.
Je hurle vers
toi, et tu ne réponds pas.
Je me tiens
devant toi, et ton regard me transperce.
Tu t’es changé
en bourreau pour moi,
et de ta poigne
tu me brimes.
Tu m’emportes
sur les chevaux du vent
et me fais
fondre sous l’orage"

(Job 30/20-22).


Le cri de Job,
c’est celui de la souffrance de tous les temps. Il traverse les siècles. Jamais
peut-être la plainte et la révolte n’ont atteint une telle intensité. Job est la
figure emblématique de l’affrontement au tragique : l’énigme du mal et le
silence de Dieu. Témoin pour tous les temps. Témoin de notre temps. Ainsi,
commentant la succession de malheurs qui s’abattent sur Job, Elie Wiesel peut-il
écrire : "Pour moi, Job devient ici le Juif, notre contemporain. Son histoire,
c’est vraiment notre histoire à nous, celle des Juifs d’Europe de l’Est" ([1]).


Job, en effet,
rejoint chacun dans ce qu’il vit d’unique. Nos regards, nos lectures peuvent en
être différents. Ces poèmes résonnent au plus profond. Chacun peut les habiter
avec sa sensibilité et avec son histoire. Dans notre interrogation sur le
silence de Dieu, c’est avec Job que nous cheminons aujourd’hui.


Mais, d’abord, qui
est Job ?

- Nul ne sait au
juste. Certainement pas un Juif. Un édomite peut-être. Un étranger en tout cas.
Ses amis non plus ne portent pas des noms juifs. Le récit déborde ainsi les
limites d’Israël. Il porte la marque d’une sagesse commune à cette aire
géographique de l’Orient ancien. La méditation d’Israël rejoint ici une
interrogation universelle.

- La trame du
récit, c’est un conte populaire. Job apparaît comme une sorte de cheik bédouin,
à la fois irréprochable et comblé. Sa piété est-elle pour autant désintéressée ?
Est-ce "pour rien" qu’il aime Dieu ? Tel est le défi dont procède sa mise
à l’épreuve et dont Job ignore tout. Coup sur coup, il va perdre tous ses biens,
voir mourir tous ses enfants, être lui-même frappé d’une maladie maudite. C’est
donc le thème du juste souffrant, et la structure d’une mise à l’épreuve, qui
s’achèvera par la restauration de Job dans un bonheur redoublé. Tel est le
conte.


Reprenant le
conte, l’auteur y a incorporé une longue suite de poèmes, en forme de discours
alternés de Job et des amis qui viennent le consoler. Trois cycles de discours
jusqu’à la réponse finale de Dieu, elle aussi sous forme de poème. Ce qui est le
plus surprenant peut-être : tous ces poèmes ne sont que questions. Rafales de
questions. Questions en conflit. Tout le livre de Job n’est que questions :
questions de Job à Dieu, auxquelles Dieu ne répond pas, et questions de Dieu à 
Job, auxquelles Job ne peut répondre. Tout le livre, jusque dans les additions
postérieures dont il porte la trace, est ainsi un débat en mouvement, plusieurs
fois repris, une interrogation passionnée qui reste ouverte.


Qui est Job ?
Foudroyé par le malheur, Job réagit de deux manières contraires. Tellement
contraires que l’on en vient à se demander : est-ce le même Job ?


Dans le récit, Job
accepte sans la moindre plainte. Il se soumet sans protester. La figure de la
révolte, c’est sa femme. Lui, il endure et se tait. Ses seuls mots sont de
soumission : "Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté, que le nom du Seigneur
soit béni"
. Sa foi se traduit par la soumission.


Mais, dans les
poèmes, Job s’insurge contre ce qui lui arrive. Il n’accepte pas. Il refuse de
se soumettre. Sa foi se dit dans cette protestation et cette révolte.


Soumission ou
résistance ? Deux attitudes aussi opposées. Est-ce bien le même Job ?
L’intensité dramatique du livre participe de cette tension. Il y a plusieurs
Job, plusieurs langages, plusieurs ripostes à la souffrance. Il y a plusieurs
Job, et pourtant c’est le même. Contradictions ? Incohérence ? Mais c’est par là 
qu’il est le plus profondément humain : Job déchiré. Job morcelé. Son identité
éclatée. C’est le même. Et c’est un autre qui ne se reconnaît plus. Entre la
résignation et le refus. Entre la fascination de la mort et l’agrippement à la
vie. Entre le silence et le cri. Un homme cassé.


Avançons
maintenant dans le débat ouvert par le livre. J’en retiens trois moments :

- l’injustice,

- la protestation,

- l’inachèvement.


1. L’injustice
d’abord. La souffrance comme injustice


Le malheur s’abat
sur Job. Comme un cataclysme qui lui tombe dessus, que rien n’aurait pu laisser
prévoir. "Pourquoi ?
Pourquoi moi ? Pourquoi mes enfants ?"
.
C’est la plus ancienne question, devant la souffrance, la plus indéracinable,
parce que la souffrance nous précipite dans le non-sens. Dans une sorte
d’injustice fondamentale.


Le cas de Job est
exemplaire : il est le juste, frappé de la souffrance la plus injustifiable et,
par là , il fait voler en éclats la réponse traditionnelle.


Car, dans la quête
de sagesse qui travaillait l’Orient ancien, une réponse s’était élaborée ,
réponse qui peut nous paraître bien élémentaire, mais qui était déjà un essai de
surmonter le non-sens, d’expliquer la souffrance en cherchant du côté de
l’origine. C’était l’idée de la rétribution : le bien produit le bonheur, le mal
provoque le malheur. Dieu est le garant de cet ordre du monde, ordre à la fois
éthique et cosmique.


Dans cette
perspective, la souffrance est toujours l’indice d’une culpabilité. Le
malheureux est coupable, il est coupable puisque malheureux. De cette conception
les traces ne manquent pas dans la Bible, par exemple ces mots des Proverbes :
"Le mal poursuit les pécheurs et le bien récompense les justes"
(Proverbes 13/21).


Le bonheur comme
récompense, le malheur comme sanction. Voilà cet essai un peu primitif
d’explication.


Job marque la
crise de ce système : ce type de réponse vole en éclats puisque, ici, c’est le
juste qui est frappé. La souffrance devient scandale : cette souffrance sans
raison, contraire à toute raison.


C’est tout le
débat avec les amis de Job. Ces amis représentent cette sagesse traditionnelle,
qui est aussi l’expérience des anciens et la norme religieuse. Trois éléments
qui concourent pour justifier cette équation bien = bonheur, mal = malheur. A
quoi cela aboutit-il ? A remonter dans l’archéologie de Job, à fouiller dans son
passé pour y déceler quelque faute cachée. S’il souffre, ce ne peut être que
parce qu’il est coupable. Il faut que Job se plie à cet ordre du monde, qu’il
accepte sa culpabilité. Alors le bonheur lui reviendra.


, Mensonge,
réplique Job, "plâtriers de mensonge, vous n’êtes que des guérisseurs de
néant. Qui vous réduira une bonne fois au silence
 ?"
(13/4-5). Job s’insurge : cette apologie de la souffrance lui est intolérable.


Tout en protestant
passionnément de son innocence, il crie à Dieu : "Si j’ai péché, qu’est-ce
que cela peut te faire, espion de l’homme
 ?
Pourquoi m’avoir pris pour cible ? Ne peux-tu supporter ma révolte, laisser
passer ma faute ?
"
(7/20-21). Job, l’insoumis.


2. Contre
l’injustice s’élève la protestation de Job


"Je ne briderai
plus ma bouche ; le souffle haletant, je parlerai"

(7/11). Job n’a plus que sa parole. Il faut que jusqu’au bout sa parole
témoigne. Dans cette parole fiévreuse, qui roule et s’écrase comme les vagues de
la tempête, j’entends trois modulations : la plainte , l’accusation , la
supplication.


, La plainte
d’abord. Mais, avant même la plainte, il y eut un long silence. Toute une durée
de silence. La souffrance extrême ne peut pas se dire. Elle est incommunicable.
Elle isole. Elle sépare. Nul ne peut comprendre. Il faut un long trajet pour
qu’elle arrive au langage. "Périsse ce jour où j’allais être mis au monde, et
la nuit qui a dit
 :
’un homme a été conçu’. Ce jour-là , qu’il devienne ténèbres"

(3/3-4). La lamentation de Job commence comme une création à rebours, comme
l’inverse de la Genèse. "Job parodie le récit de Genèse 1, note Henry Mottu.
Cette création prétendument bonne est devenue pour moi un enfer ; cette lumière
de l’origine est devenue ténèbres ; cette nuit, démoniaque. La Genèse, ma genèse
est devenue malédiction" ([2]).


La plainte de Job
scande cette descente dans l’abîme. Tous les repères cèdent. L’avenir est perdu.
Le passé lui-même est englouti comme s’il n’avait jamais existé. Il n’y a plus
que l’instant, comme suspendu au-dessus de l’abîme. Lytta Basset ([3])
relève cette "pulvérisation" du temps. L’excès du mal a déchiqueté le temps.


, La plainte se
retourne alors en une plainte contre Dieu. Elle se fait accusation. Les images
que Job avait de lui-même sont brisées. Mais brisées aussi, les images qu’il
avait de Dieu. Ce Dieu, il ne le reconnaît plus. Il ne sait plus où il est, qui
il est. Partout il se heurte à son silence :


"Si je savais
où le trouver, j’exposerais devant lui ma cause... Mais si je vais à l’orient,
il n’y est pas, à l’occident je ne l’aperçois pas. Est-il occupé au nord, je ne
peux l’y découvrir. Se cache-t-il au midi, je ne l’y vois pas"

(23/3 & 8-9). C’est encore une parodie, ici, du Psaume 139 qui célébrait la
présence de Dieu environnant partout le fidèle. Job dénonce un monde vide de
Dieu : "Dans la ville, les gens se lamentent, le râle des blessés hurle, et
Dieu reste sourd à ces infamies"
(24/12).


Ce que Job
éprouve, c’est cette défiguration de Dieu. Un Dieu défiguré. Un Dieu
méconnaissable. Un Dieu pervers qui est devenu son ennemi, qui le poursuit, qui
le traque de tous côtés. La violence des mots atteint ici à l’extrême : "Tel
un tigre, tu me prends en chasse"
(10/16). "Eloigne ta griffe de dessus
moi"
(13/21). Job lacéré se ressent en proie à une brutalité animale. "Tu
t’es changé en bourreau pour moi"
(30/20).


Alors Job porte
plainte. Il s’empare de l’image du "procès" que les prophètes avaient utilisée
pour dire le procès de Dieu avec son peuple ; il la retourne, car ici c’est lui
qui accuse, et c’est à Dieu de se justifier. L’audace va jusqu’à ce défi. Il
n’est pas, dans toute la Bible, de paroles aussi risquées, aussi violentes dans
la protestation, que ce cri de Job.


, A l’extrême de
ce cri, l’accusation se change en supplication. Le désespoir est poussé jusqu’au
point où il rejoint un éclair d’espérance : "Terre, ne couvre pas mon sang" ;
à peine a-t-il jeté ce cri que Job ajoute : "Dès maintenant, j’ai dans les
cieux un témoin. Mes amis se moquent de moi, mais c’est vers Dieu que pleurent
mes yeux. Lui, qu’il défende l’homme contre Dieu
 !"
(16/18-21). Extraordinaire : Job en appelle à Dieu contre Dieu. Il en appelle de
cette injustice qui le broie à une parole qui le relèvera.


"Je sais bien,
moi, que mon rédempteur est vivant, que le dernier il surgira sur la poussière.
Après qu’on aura détruit cette peau qui est la mienne, c’est bien dans ma chair
que je contemplerai Dieu. C’est moi qui le contemplerai, oui, moi ! Mes yeux le
verront, lui, et il ne sera pas étranger. Mon cœur en brà »le au fond de moi"

(19/25-27).


Ce qui s’exprime
ici, d’une voix haletante, c’est une espérance fugitive, paradoxale, une
espérance "en dépit de" , en dépit du mal, de la souffrance, de l’inexplicable.


3. Enfin,
dernier moment de ce parcours : l’inachèvement


Chacun sait le
dénouement. Dieu répond à Job. De toute sa passion, Job appelait une réponse. Il
ne demandait que cela : que Dieu rompe le silence. Dieu lui parle enfin.


Mais ce long poème
nous laisse perplexes. Il désoriente même les exégètes les plus rusés. Dieu
semble écraser Job de sa puissance et de son ironie. Au long de cet hymne à la
création, Job est reconduit jusqu’au secret des origines, puis promené dans une
nature en liberté, parmi les animaux sauvages, jusqu’à ce que surgissent les
monstres du chaos, démythisés, maîtrisés, mais toujours menaçants. Que vient
faire ce safari planétaire en regard de la souffrance de Job ?


Devant cette
théophanie, Job est écrasé. Cette vision le réduit au silence. "Je me
désavoue sur la poussière et sur la cendre"
, tels sont ses derniers mots
selon la traduction œcuménique, à moins qu’il ne faille comprendre selon la
traduction d’Elie Wiesel : "Je suis consolé d’être poussière et cendre" ([4]).


Dieu réhabilite
Job, tandis qu’il s’en prend avec colère à ses amis : "Vous n’avez pas parlé
de moi avec droiture comme l’a fait Job, mon serviteur"
(42/7).


Tout semble ainsi
rentrer dans l’ordre.


Les interprètes se
partagent devant ce dénouement ambigu. La consolation est-elle donnée par cette
vision qui reconduit Job à la conscience de ses limites, à l’acceptation de sa
finitude ? Est-elle différée jusqu’à l’accomplissement eschatologique ? Ou bien
l’audace était-elle si grande que seule cette conclusion rassurante, qui remet
chacun à sa place, pouvait faire accepter la hardiesse du propos ?


Et si c’était une
ruse de l’auteur, pour que rien ne s’achève vraiment, pour que l’achèvement ne
soit que d’apparence ? Car Dieu répond à Job. Mais il ne répond pas aux
questions de Job. C’est cet écart qui maintient le récit ouvert. Nulle
explication qui vienne le refermer. Il nous faut faire le deuil de
l’explication. Expliquer la souffrance, c’est déjà la justifier.


C’est parce que
cet écart reste ouvert que d’autres questions pourront venir au fil du temps, y
prendre place, et chacun de nous habiter ce poème de Job. Tout reste ici en
suspens. Inachèvement de Job.


Jésus lui-même
viendra habiter le cri de Job. Toute la souffrance qu’il a travaillé à réduire,
à effacer de la vie des hommes et des femmes semble refluer sur lui, et
s’acharner sur lui. La passion de Jésus est écrite au travers de la figure du
juste souffrant.


Dans ce visage de
l’homme défiguré, broyé par la souffrance dernière, se dévoile un autre visage,
celui du Dieu souffrant, du Dieu qui souffre avec. L’un et l’autre sont
désormais inséparables. Ici, le cri semble sans réponse. Parce que le cri est
lui-même la réponse. Dans l’absence de Dieu se dit ici sa présence, jusque dans
l’abîme de l’existence humaine.


Il y a un tragique
de la vie et du monde. Job résume ce tragique dans une protestation qui ne
finira pas. Mais le tragique ne saurait à lui seul nous dire ni le cœur ni
l’ultime de la vie. Plus grande que l’énigme du tragique est celle de
l’espérance.


Références
musicales :

-  Christobal de
Morales, "Parce mihi domine" from Officium defunctorum, Jan Garborek, The
Hilliard Ensemble, ECM New Series 1525, 445369-2.

- Wieder-Atherton
Hovora, 15 chants juifs pour violoncelle et piano, "Kol Nidre", 243712 Adda.


([1])
J. eisenberg & E.
wiesel, Job ou Dieu dans la
tempête
, Fayard-Verdier, 1986, p. 57.

([2])
H. mottu, Les "confessions"
de Jérémie. Une protestation contre la souffrance
, Genève, Labor et
Fides, 1985, p. 136.

([3])
Le pardon originel. De l’abîme du mal au pouvoir de pardonner,
Genève, Labor et Fides, 1994. p. 59.

([4])
E. wiesel, op. cit., p. 386.