Carême 2008 : ÉTRANGES TÉMOINS DE LA PASSION

POSTFACE

JÉSUS, MORT à€š« POUR NOUS à€š »
PEUT-ON ENCORE PARLER DE SACRIFICE ?

Évangile de Marc, chapitre 15, versets 33 à 39 :

33 La sixième heure étant venue, il y eut des ténèbres sur toute la terre, jusqu’à la neuvième heure. 34 Et à la neuvième heure, Jésus s’écria d’une voix forte : « Éloï, Éloï, lama sabachthani ? » ce qui signifie : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » 35 Quelques-uns de ceux qui étaient là , l’ayant entendu, dirent : « Voici, il appelle Élie. » 36 Et l’un d’eux courut remplir une éponge de vinaigre, et, l’ayant fixée à un roseau, il lui donna à boire, en disant : « Laissez, voyons si Élie viendra le descendre. » 37 Mais Jésus, ayant poussé un grand cri, expira. 38 Le voile du Temple se déchira en deux, depuis le haut jusqu’en bas. 39 Le centurion, qui était en face de Jésus, voyant qu’il avait expiré de la sorte, dit : « Vraiment, cet homme était Fils de Dieu. »

Dès les premiers temps du christianisme, les chrétiens ont eu la conviction que la mort de Jésus n’était pas vaine ni absurde, mais qu’elle avait pour eux un sens profond et unique. D’où la conviction, souvent exprimée dans la liturgie chrétienne, que Jésus-Christ est mort pour nous sur la croix. On dira alors que sa mort est un sacrifice. On parlera même de la mort sacrificielle du Christ. Mais qu’elle est vraiment pour nous la signification de cette mort ? Je veux dire : qu’est-ce que Jésus fait pour nous au moment où il meurt sur la croix ? Et comment comprendre la notion de sacrifice du Christ ?

à‚¬ cette question difficile, il y a une réponse qui a beaucoup marqué l’histoire du christianisme. Cette réponse est même la plus classique, celle que, quelque part, nous avons tous plus ou moins présente, en arrière-plan, dans nos représentations de croyants. Cette réponse consiste à dire, qu’en mourant, Jésus s’est fait victime à notre place. Au Moyen Age, par exemple, un théologien qui s’appelait Anselme de Cantorbéry en a donné une version qui continue à fonctionner dans les églises, la plupart du temps à notre insu. Il dit en substance que le péché des hommes a offensé Dieu qui réclame alors un sacrifice capable d’apaiser sa colère et sa justice. Or, comme les hommes ne peuvent pas remplir une exigence si haute, le fils de Dieu se substitue aux hommes et il paye lui-même la dette qui est due à Dieu. Jésus-Christ meurt pour nous dans le sens où il meurt à notre place. Il verse son sang à la place du sang des hommes. Au fond, il sacrifie sa vie à la place de notre vie pour obtenir le pardon de Dieu. Pointe ici l’idée d’une substitution du Christ aux hommes dans le paiement d’une dette due à Dieu. C’est un véritable conflit sadomasochiste qui s’installe en Dieu puisque coexistent en lui un sentiment de justice qui exige la mort de l’homme et un sentiment d’amour qui le pousse au pardon et à la réconciliation.

Cette compréhension de la mort sacrificielle de Jésus est sans aucun doute la plus répandue dans le christianisme. Mais elle est aussi, aujourd’hui plus qu’hier, largement contestée par beaucoup de croyants. En effet, si c’est cela que veut dire Jésus-Christ est mort pour nous, alors beaucoup trouvent dans ce sacrifice, le visage d’un Dieu qu’ils refusent : un Dieu violent qui demande que le sang soit versé pour apaiser sa colère divine. Car voilà bien la question véritable qui se pose à nous : quelle est l’image de Dieu que véhicule une telle compréhension de la mort de Jésus ? Quel est ce Dieu qui exige d’être apaisé par du sang versé, ce Dieu qui monnaye son pardon au prix d’une mort violente ? Quel est ce Dieu dont l’amour et le pardon auraient un prix, le prix de la vie d’un innocent ?

Et bien, ce Dieu là , c’est, peu ou prou, le Dieu de toutes les religions, christianisme compris, que se sont construits les hommes pour réussir à vivre dans ce monde. L’existence humaine dans le monde est en effet une expérience du tragique : famine, guerre, catastrophe, injustice, maladie et finalement mort. L’homme est un être soumis à des puissances hostiles au premier rang desquels la nature, cette divinité aux colères terribles ! Quelle faute a-t-il donc commis, de quel crime est-il coupable pour que sa vie soit ainsi soumise aux caprices des dieux ? Quel(s) dieu(x) faut-il séduire, apaiser, calmer, mettre de son côté ? Quels sacrifices consentir pour que tout aille mieux ? Pour que le groupe, le clan, la famille, échappe au sort commun ? Quoi ou qui sacrifier ? Une victime coupable, innocente, pure, impure, volontaire ou désignée ? Les variantes sont nombreuses. Et les religions du monde fonctionnent peu ou prou sur ce schéma. Le christianisme n’y échappe pas totalement. Et la question est alors la suivante : sur ce fond commun à toutes les religions, le christianisme dit-il aussi autre chose ?

Ou, pour le dire autrement : est-ce que le Dieu de Jésus-Christ fonctionne vraiment selon ce schéma là  ? Est-ce que le Dieu de Jésus, celui qu’il appelait « mon Dieu », le Dieu auquel il se confiait et devant lequel il se tenait chaque jour, est-il un Dieu qui exige des sacrifices, qui marchande son amour et son pardon ? Difficile question à laquelle on ne peut apporter ici que quelques élément de réponse.
On peut d’abord souligner que le sacrifice de Jésus arrête la liste sans fin des sacrifices. On peut d’abord remarquer que si Jésus meurt pour nous alors Dieu ne nous demande plus, à nous, de lui sacrifier quelque chose. Et c’est vrai que, d’une certaine manière, même lorsqu’il prolonge cette image classique du Dieu des religions, celui auquel il faut sacrifier quelque chose pour apaiser sa colère, le christianisme opère une rupture importante : en Christ, il arrête , du moins en théorie
, le cercle infernal du sacrifice. C’est le fameux « une fois pour toutes » (Hb 7,27 ; 9,12 ; 10,10) de l’épître aux Hébreux dont il faut mesurer toute l’importance car il fait sortir le christianisme du système religieux traditionnel : Jésus est mort « une fois pour toutes ». Son sacrifice est unique et rend caduque tous les autres sacrifices.

Mais il y a plus encore. Il me semble en effet que l’Evangile de Jésus, c’est exactement le contraire d’une religion du marchandage avec la divinité. Non pas le donnant-donnant, mais une grâce sans contre partie, la grâce de n’avoir pas de prix au regard de quelqu’un, c’està -dire d’être aimé sans que rien ne nous soit demandé en échange. Jésus n’est pas mort pour répondre à une exigence de sacrifice au sens où l’entendent les religions. Tout au contraire : Jésus est mort de ne jamais avoir plié le genoux devant cette image-là de Dieu parce que pour lui Dieu n’était que le nom d’une grâce qui nous est faite. Jésus ne croyait pas en un Dieu qui marchanderait son pardon et son amour, un Dieu qui solderait la faute des hommes par un sacrifice.

C’est vrai pourtant que la Bible parle bien du sacrifice du Christ ; elle parle par exemple du Christ comme d’un « agneau immolé » (Ap 5,6). Mais il ne faut pas se tromper sur le sens de l’image : en faisant cela, la Bible n’évoque pas les animaux que l’on sacrifiait à la place du peuple pour apaiser la colère de Dieu. Non. En parlant du Christ comme « agneau immolé », la Bible parle de l’Exode, de la sortie d’Egypte, de ce moment où le peuple d’Israël est sorti de l’esclavage pour aller vers la liberté. Le Christ agneau immolé veut dire : c’est par lui que vous pouvez passer de mort à la vie. Il ouvre pour vous un chemin. Il « traverse », pour vous, la mer Rouge et vous ouvre le chemin de la libération. En hébreu, en effet, « Pâques » veut dire « passage ». C’est cela que signifie la mort de Jésus pour nous : il a traversé pour nous ce difficile chemin de l’esclavage vers la liberté.

Pourtant, nous pensons encore souvent que sa mort répond à un désir de punition de la part de Dieu. Même lorsque nous croyons avoir pris nos distances avec cette image-là de Dieu, même lorsque nous imaginons avoir rompu avec cette économie religieuse, il ne faut pas penser trop vite que nous en ayons fini avec la logique violente du sacrifice. Simplement cette violence se déplace et elle prend alors le visage du monde dans lequel nous vivons tous les jours. Ce monde où tous nous déclarent sans cesse : donne-moi, alors je te donnerai. L’économie du monde est une économie de l’échange. Nous le savons : pour exister au regard des autres, combien de fatigues, de peines, d’efforts ou de sacrifices ? Combien faut-il sacrifier de pauvres et de petits sur l’autel du marché pour que d’autres, ailleurs, puissent consommer en toute tranquillité ? Même l’amour de nos proches parfois exige, pour s’offrir à nous, que nous sacrifions ce que nous sommes pour répondre à leurs attentes. Vous voyez, il n’y a pas besoin d’évoquer un Dieu ou une religion pour que se perpétue la violence religieuse du sacrifice et de l’échange. Et ceux, dont nous sommes peut-être, qui refusent de toutes leurs forces l’image d’un Dieu exigeant un sacrifice ont a se demander, au-delà des mots qu’ils récusent, où continue à fonctionner, dans leur existence, l’idée même de sacrifice, de donnant-donnant, d’expiation

C’est pourquoi il nous faut maintenant revenir à notre question de départ : en mourant sur une croix, qu’est-ce que Jésus-Christ fait pour nous ? Il faut reprendre maintenant la question car je ne crois pas qu’il faille abandonner la conviction selon laquelle la mort de Jésus a un sens profond et unique pour nous. Seulement, Jésus fait tout autre chose que de s’offrir en sacrifice pour payer à Dieu le prix de la faute des hommes. Ici, je voudrais indiquer deux éléments qui peuvent nourrir notre réflexion.

D’abord, il y a le fait que, sur la croix, Jésus renverse l’image religieuse d’un Dieu violent qui est à l’image de la violence qui nous habite et que les hommes projettent parfois sur une figure divine. Au moment de mourir, Jésus n’incarne pas la violence faite aux hommes au nom de la religion, au nom de Dieu, au nom du sacrifice pour Dieu. Non, il fait exactement le contraire : il montre que c’est un Seigneur, un Christ, Dieu lui-même, qui subit la violence des hommes. La violence ce n’est alors plus ce que Dieu fait aux hommes, mais ce que les hommes font à Dieu. Désormais, il ne sera plus que là  : jamais du côté du bras qui frappe, parfois au nom de Dieu, mais toujours et seulement du côté de celui qui est blessé et tué. Voilà ce que Jésus accomplit : il ne permet plus que l’on se serve de son Dieu pour juger, haïr, exclure, blesser ou tuer parce c’est son Dieu qui, en lui, sur la croix, se laisse juger, haïr, rejeter et tuer. Celui qui veut justifier sa propre violence en utilisant le nom de Dieu, celui-là renie toujours le Dieu de Jésus-Christ.

Mais il y a plus, et c’est ma seconde remarque. Ce que Jésus fait, c’est d’adresser à Dieu une prière, une supplication qui prend la forme d’une question : « Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mc 15,34). Dans l’évangile de Marc, cette question est la dernière parole que Jésus prononce avant de mourir. L’ultime parole de Jésus est une question soutenue par la détresse, l’incompréhension, l’angoisse, mais aussi par la confiance. Car le Psaume 22 qu’il cite alors est aussi un Psaume de confiance. Il y a donc comme une contradiction dans cette prière : Jésus dit que Dieu l’abandonne et pourtant c’est à ce Dieu qu’il s’adresse encore. C’est à lui qu’il parle et auquel il dit encore, même là  : « mon Dieu ». Au moment où il est dépouillé de toute qualité, au moment où il n’est plus rien au regard du monde et où il ne peut plus justifier de sa vie devant les hommes, au moment même où la présence de son Dieu se dérobe, il dit encore « mon Dieu ». C’est vers lui qu’il se tourne. Ce que Jésus nous dit en somme c’est que s’il y a un Dieu, alors son amour ne dépend de rien. C’est un amour inconditionnel, puisque justement, à ce moment précis, Jésus n’est plus rien au regard des hommes. Et voilà alors ce que Jésus fait pour nous sur la croix. Il nous désigne, une dernière fois, la Bonne Nouvelle pour que nous en vivions. Il se soutient encore de ce qu’il a vécu, chaque jour sur les chemins de Galilée, quand il allait à la recherche des plus petits pour leur signifier que la valeur ultime de la vie, c’est-à -dire ce qui donne assez de courage pour avancer dans le monde, c’est d’être accueilli et reconnu par quelqu’un qui ne tient pas compte de ce que nous sommes au regard des autres comme à nos propres yeux.

D’une certaine manière, au moment ou Jésus prononce cette prière « Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné », il y a effectivement un Dieu qui l’abandonne et qu’il abandonne : le Dieu de la religion qui rétribue au mérite et qui réclame donc des sacrifices. Et dans ce même cri, Jésus ne cesse jamais d’en appeler à son Dieu, celui dont il sait pouvoir attendre le secours. Le Dieu qui le relèvera d’entre les morts, le Dieu qui le fera passer de la mort à la vie, c’est-à -dire d’une image porteuse de mort, celle d’un Dieu de l’échange et du donnant-donnant, à la relation vivante avec un Dieu, père de tendresse qui prend son enfant dans ses bras pour le faire traverser de l’autre côté du rivage. Seulement parce qu’il l’aime et ne veut que son bien.

Une dernière remarque. Au moment où Jésus meurt, le centurion romain dit : « vraiment, cet homme était le fils de Dieu ». Il dit cela alors qu’il n’y a devant lui qu’un homme qui meurt comme le dernier des parias. Il dit que cet homme sans aucune qualité est le fils de Dieu. Cela signifie alors qu’un fils de Dieu puise toujours et seulement sa dignité et sa valeur dans un amour qui ne dépend de rien et que rien ne peut briser. C’est ainsi que Jésus est mort, mais c’est pour nous dire, à nous, parfois quand nous ne pouvons plus le croire, que c’est pour nous qu’il a traversé cette épreuve. Non pas comme une voix culpabilisante qui nous dirait : avec ce que j’ai fait pour toi. Mais comme une caresse apaisante sur une chair tant de fois meurtrie : je suis ta Pâques. Cette traversée de la sombre vallée, je l’ai subie. Et les dieux, tous les dieux qui réclament quelque chose de toi, je les ai crucifiés là . Ils ne peuvent plus rien te demander. Et puis, si tu cherches Dieu, celui que j’appelle mon Père. Il est là . à‚¬ mes côtés. à‚¬ tes cotés. Là où personne n’irait le chercher. Il se laisse trouver.

Souvent, le rejet par nos contemporains de l’idée d’une mort de Jésus pour nous s’exprime comme le refus d’une image perverse de Dieu, celle du Dieu qu’il faudrait apaiser par un sacrifice. Derrière ce refus justifié, se cache pourtant peut-être aussi la volonté de maîtriser sa vie, de ne pas la remettre entre les mains d’un autre. Or l’Évangile affirme quelque chose de fondamental : notre existence ne trouve son salut que dans un abandon total, dans un refus de maîtriser jusqu’au bout notre vie. Celle-ci n’est sauvée que rachetée par le Christ. C’est-à -dire délivrée des puissances de marchandage qui nous tiennent prisonniers. Oui, Christ a racheté nos vies. Non pas à Dieu, à son Dieu, mais aux dieux de ce monde qui nous tenaient prisonniers. Il les a rachetées en ne se laissant pas asservir par cette logique qui nous tient dans ses liens. En brisant ces chaînes et en nous montrant le chemin d’une liberté reçue, d’une vie offerte comme un cadeau qui ne nous obligerait à aucune dette. Oui, cela il l’a fait pour nous. Ce cadeau, on peut l’appeler un sacrifice. Mais alors ce n’est pas un sacrifice à Dieu, c’est le sacrifice même de Dieu qui a accepté de briser sa propre image pour se révéler, en son Fils, sous un autre visage. Celui d’un Père plein de tendresse et de son Fils qui s’est fait notre frère.