Carême 1951 :

PÈRE, PARDONNE-LEUR, CAR ILS NE SAVENT CE QU’ILS FONT

VII
PÈRE, PARDONNE-LEUR,
CAR ILS NE SAVENT CE QU’ILS FONT

Luc 23/34 (1)

La dernière prière d’un homme qui va mourir : comment ne l’écouterions-nous pas avec l’attention la plus ardente ? Peut-être sommes-nous nombreux à nous rappeler une suprême intercession offerte à Dieu par un être cher qui, pleinement conscient de son état, s’approchait rapidement de ce que nous appelons la fin ? Quelle émotion à l’ouïe de ces paroles ! Mais aujourd’hui il s’agit de bien autre chose. C’est un condamné à mort, à qui un atroce supplice impose quelques heures de cruelles souffrances, dont la prière retentit au plus intime de nos cœurs. Dans quelle mémoire s’est-elle aussitôt gravée pour que le récit évangélique renferme cet incomparable trésor ? Marie, la mère du Sauveur, ou Jean le disciple bien-aimé sont-ils les premiers, peut-être les seuls à l’avoir entendue ? Peu importe à vrai dire ! La prière du Calvaire achève la trilogie sacrée que forment avec elle la prière sacerdotale de la chambre haute et la prière de Gethsémané. Faire d’elle le texte d’une prédication serait, me semble-t-il, irrespect et légèreté. Nous ne pouvons, nous ne devons que laisser chacun de ses mots pénétrer notre âme et y déposer, comme une puissance inspiratrice, ce que le Christ avait mis en lui.

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Un certain nombre de manuscrits du Nouveau Testament omettent les mots « car ils ne savent ce qu’ils font ». On aurait craint, suppose dans son commentaire le P. Lagrange, que l’indulgence du Sauveur parà »t excessive (2). Comment eà »t-il pu donner à penser que ses ennemis, ceux qui avaient exigé sa condamnation et celui qui l’avait envoyé au supplice de la Croix ne savaient pas ce qu’ils faisaient !

Mais pour qui donc Jésus intercède-t-il au Calvaire ? Qui sont ceux que rassemblent dans sa prière les mots : leur et ils ? Sans doute les voit-il, plus ou moins proches de lui, lorsqu’il regarde du haut de sa croix !

La foule des curieux s’est amassée aux abords de Golgotha. Pensez donc : une triple exécution la veille de la plus grande fête religieuse de l’année, alors que plus de 500 000 pèlerins sont venus grossir la population de .Jérusalem ! Quelle aubaine pour les amateurs de spectacles sanglants ! A nous rappeler ce qu’on racontait jadis de la cohue se pressant, au temps des exécutions publiques, devant la grande Roquette ou contre le mur de la prison de la Santé, nous n’avons aucune peine à nous représenter ce grand rassemblement populaire.

« Le peuple, note l’évangile de Luc, se tenait là et regardait » (3). « De ces pauvres hères, écrit le P. Lagrange, il est trop évident qu’ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient, car ils ne croyaient pas mal faire » (4). Ameutés contre Jésus, depuis les premières heures du jour par les autorités religieuses de leur peuple, fatigués d’avoir crié : « Crucifie, crucifie-le ! » (5), ils regardent en silence maintenant, guettant les avancées de la mort sur le visage des condamnés. Ah, nous voudrions être sà »rs qu’aucun de ceux qui acclamèrent, le jour des Rameaux, le prophète de Galilée entrant dans la ville sainte, ne s’était laissé entraîner par la contagion d’une fureur populaire savamment attisée ! Ceux qui sont là , que croient-ils ? Que Jésus est un émeutier, justement condamné par le responsable de l’ordre public ? N’ont-ils pas l’intuition, à le voir sur la croix, qu’il diffère profondément des deux autres ? En tout cas, à mesure que s’écoule la longue attente, un changement s’accomplit dans l’âme de cette foule. Non, non, ce ne peut être un coupable, celui dont les ténèbres de la nature accompagnent l’agonie et qui expire après avoir accompli un acte de filial abandon à Dieu. « Tout le peuple qui était accouru à ce spectacle, raconte l’évangéliste, voyant ce qui s’était passé, s’en retournait en se frappant la poitrine » (6). Enveloppé, porté jusqu’à Dieu par l’intercession du crucifié, commençait-il à discerner « ce qu’il avait fait » ?

Et les prêtres, les docteurs de la loi, les pharisiens et les sadducéens, tous ces professionnels de la religion qui, depuis si longtemps, cherchaient l’occasion de se débarrasser de ce gêneur, dont l’autorité sur une partie du peuple ne laissait pas de les inquiéter, est-il possible de croire qu’ils ne savaient pas, au prétoire et à Golgotha, ce qu’ils faisaient ? Calvin n’a pu s’y résoudre. Il admet que Jésus ait intercédé pour ce qu’il appelle « le povre populaire » ; « quant aux scribes et sacrificateurs... en vain il eust prié pour eux » (7).

Ne faut-il pas donner raison à Calvin lorsqu’à la séance du Sanhédrin, de grand matin, nous entendons le grand prêtre s’écrier : « Qu’avons-nous encore besoin de témoins ? Vous avez entendu le blasphème ! Que vous en semble ? ». « Tous le déclarèrent coupable, poursuit l’évangéliste Marc, et digne de mort » (8).

Ne sont-ce pas ces hommes d’ailleurs qui, quelques heures plus tard, surent jouer de la lâcheté du procurateur et lui arracher une condamnation que d’abord il avait refusé de prononcer ?

Et pourtant, lorsque, quelques semaines plus tard, l’apôtre Pierre, ayant guéri un impotent, s’adressa aux témoins de ce miracle, il leur dit, parlant de la mort de son Maître : « Je sais que vous avez agi par ignorance, vos chefs aussi » (9). Ne semble-t-il pas qu’il soit inspiré par la prière que son Maître avait prononcée sur la croix ? Il en est de même d’Etienne, le premier martyr, priant au moment de mourir lapidé : « Seigneur, ne leur impute point ce péché » (10). A travers ces paroles, il nous semble entendre : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font ».

Nous devons en croire le Christ puisqu’il ne met aucune réserve à son intercession. Nous en ressentons cependant une sorte de malaise. Car enfin ces chefs de la nation juive savaient parfaitement qu’ils avaient réussi, pour une somme insignifiante, à faire taire la Voix qui, depuis trois ans, les jetait dans un trouble croissant, la voix qui flagellait leur orgueil, leurs duretés et leurs hypocrisies. Quel soulagement de voir mourir ce faux prophète, ce séducteur du peuple !

Comment donc entendre la parole par quoi, semble-t-il, Jésus légitime sa prière : « Ils ne savent ce qu’ils font » ? Quelle est cette ignorance où l’appel au pardon du Père trouve son point d’appui ?

Mes frères, si les ennemis de Jésus savaient très bien ce qu’ils voulaient faire et ce qu’ils faisaient, il n’en est pas moins vrai qu’à regarder la réalité spirituelle dans sa profondeur, ils ignoraient ce qu’ils faisaient. Ils ne discernaient pas, ils n’avaient jamais entrevu sans doute qu’en crucifiant le Galiléen, ils crucifiaient l’Amour éternel incarné en Jésus, venant à leur recherche pour les délivrer de la servitude du péché et leur faire vivre la vie d’enfants de Dieu. Ils ne pouvaient entrevoir ce que contenait la coupe d’angoisse et de déréliction dont la pensée avait donné au Christ à Gethsémané une sueur de sang. Oui, certes, ils étaient coupables et avaient grand besoin d’un pardon dont d’ailleurs ils n’avaient nul souci. Mais leur fanatisme religieux et l’équivalence que, par instinct de conservation, ils établissaient entre la cause de Dieu et leur autorité ecclésiastique obnubilaient ce qu’ils pouvaient avoir encore de sens spirituel. Et, dans l’ignorance qui en résultait, l’insurpassable charité de Jésus trouvait un motif de les présenter à la miséricorde de son Père : « Pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font ».

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Cependant le Christ, dans son intercession, ne pensait-il qu’aux hommes de sa nation ? Parmi ceux qui ne savent pas ce qu’ils font se trouvent les soldats du service d’ordre. Que pouvaient-ils comprendre à ces mouvements de foule dont, depuis son entrée à Jérusalem, Jésus est le centre ? En ont-ils d’ailleurs le moindre souci ? Ils ont été commandés de service pour une triple exécution. Pourquoi se préoccuperaient-ils d’autre chose que d’obéir, de cette obéissance qu’on invoque aujourd’hui comme « raison absolutoire » ? Pour tuer le temps ils jouent, au pied de la croix, les vêtements des condamnés. Au-dessus d’eux, tout près, une prière monte à Dieu. Sans qu’ils s’en doutent, elle les a pris en elle, tels qu’ils sont, avec leur ignorance totale du drame qui s’accomplit sur le Calvaire, et elle les a présentés à la grande miséricorde de Dieu.

Leur capitaine regarde, lui, la croix où Jésus va mourir. A-t-il entendu les paroles qui viennent d’échapper de ses lèvres ? A-t-il pressenti qu’elles étaient pour lui en même temps que pour d’autres ? Et lorsque Jésus ayant rendu le dernier soupir, cet officier romain sentira s’implanter en lui la conviction que « certainement, cet homme était un fils de Dieu » (11), ne sera-ce pas déjà la première étape sur le chemin où Dieu exaucera pour lui l’intercession du Christ et où la souveraine réalité du pardon lui sera révélée ?

Pilate non plus n’a pas su ce qu’il faisait. Ce qu’il a fait, il eà »t voulu ne pas le faire. Mais le tumulte populaire et, plus encore, les menaces à peine voilées des accusateurs de Jésus lui ont forcé la main. Il n’est jamais agréable d’encourir, pour excès d’indulgence, un déplacement d’office ou une révocation. Mieux vaut éviter des dénonciations toujours possibles. Après tout, « qu’est-ce que la vérité ? ». Lavons-nous les mains des suites fâcheuses imposées, par un fanatisme que le Romain juge sans doute ridicule, à un procès qu’il avait pensé terminer par un acquittement.

Oui, qu’est-ce que la vérité, à quoi Jésus déclare qu’il est venu rendre témoignage ? Cette vérité de l’Amour qui, pour sauver, ne recule pas devant la mort, Pilate ne l’entrevoit pas. L’entreverra-t-il jamais ? C’est pour lui aussi, comme pour ses soldats, que le Christ fait appel à la miséricorde de son Père. Qu’il est émouvant de penser que quelques grossiers agents de l’autorité et un haut fonctionnaire impérial ont été présents à la pensée de Jésus alors qu’il pria sa dernière prière !

Les avons-nous tous nommés, ceux dont Jésus dit : « Pardonne-leur... » ? Mes frères, nous ne pouvons en exclure les disciples qui ont abandonné leur Maître et se sont enfuis, à l’exception de Jean qui soutient Marie tout près de la croix. Sont-ils venus à Golgotha en se faisant voir le moins possible ? Et Jésus les aperçoit-il au loin en arrière de la foule, à l’abri des questions indiscrètes ? Nous ne pouvons ni l’affirmer ni le nier. Peu importe ! Plus que Pilate, plus même que ses adversaires de toujours qui ne cachent pas leur triomphe, les disciples, les compagnons de tant de journées d’allégresse ou de combat sont présents à la prière du Sauveur. Oh, il les sait coupables de faiblesse, de mensonge, de lâcheté ; il sait qu’ils ne se pardonneront jamais de n’avoir pas couru le risque de lui demeurer fidèles quoi qu’il puisse advenir. Mais son Père, à qui il leur a enseigné à dire « notre Père », son Père leur pardonnera... « car ils ne savent pas, eux non plus, ce qu’ils font ». Ils ne savent pas qu’une défaillance comme la leur les fait complices de ses accusateurs, de ses juges, de ses bourreaux. Lorsqu’ils s’en rendront compte plus tard, quelle humiliation, quelle douleur, quel repentir ! Jésus, dont le regard a vu Pierre « pleurer amèrement » (12) dans la cour de la maison d’Anne le grand-prêtre, connaît déjà le remords de ceux qu’avant d’être séparé d’eux il a appelés ses « amis » (13). « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font ».

« Père » : quel accent de filiale tendresse ! Tout à l’heure, c’était la tragique clameur jetée dans la détresse d’un total délaissement : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (14). Maintenant, pensant non pas à lui mais aux autres, il sait que son Père est tout proche.

« Pardonne-leur... ». Certes leur faute est grande et mérite la colère de Dieu. Mais n’est-il pas cloué sur cette croix parce qu’il a voulu prendre sur lui le châtiment dont doivent être frappés tous les pécheurs ? S’il a aimé jusqu’au don de sa vie, jusqu’au sacrifice de la croix, c’est précisément pour que les hommes ses frères, ceux d’entre eux qui écouteront son appel et s’attacheront à lui de toute leur foi, connaissent en même temps que le caractère mortel du péché jusqu’à quelle folie de pardon peut aller l’amour de Dieu.

« Pardonne-leur... ». Le pardon, c’est un commencement nouveau posé dans une existence humaine, parce qu’elle est réconciliée avec Dieu. C’est la possibilité de se mettre en marche vers l’accomplissement de sa vraie vocation de créature de Dieu, c’est une puissance d’amour et de grâce pénétrant, purifiant, inspirant toute une vie, c’est une grande espérance prenant possession d’une âme qui naît à la vraie liberté.

Voilà ce que le Christ demande, de sa croix, pour tous ceux que nous avons trouvés dans son intercession.

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« Ce n’est pas pour eux seulement que je prie », disait Jésus à son Père en lui présentant ses disciples dans la prière sacerdotale, « mais pour tous ceux qui croiront en moi par leur parole » (15). Accueillerez-vous cette pensée que, lorsque le Christ intercède pour ses disciples sur le Calvaire, en même temps que pour ses accusateurs et ses bourreaux, nous, ses disciples de tous les temps, nous sommes aussi dans la prière : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font » ? En priant pour ses premiers disciples, le Christ priait pour toute son Eg1ise. Elevé dans la gloire du Père, il ne cesse d’intercéder pour elle, et la prière de la croix est toujours dans son intercession : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font ».

N’entendez-vous jamais les questions que cette prière porte en elle pour chacun de nous ? Nous nous déclarons disciples de Jésus-Christ, nous sommes membres d’une Eglise chrétienne, nous avons des convictions chrétiennes. Mais savons-nous toujours ce que nous faisons ?

Savons-nous ce que nous faisons lorsque nous réduisons la religion de Jésus-Christ à n’être plus qu’une morale d’honnêtes gens, guère différente de celle des honnêtes incroyants qui nous entourent, indulgente d’ailleurs à nos péchés secrètement préférés ?

Savons-nous ce que nous faisons lorsque nous exaltons la grâce de Dieu, au point de juger inutile le labeur de notre sanctification et l’indispensable discipline de notre vie spirituelle ?

Savons-nous ce que nous faisons quand, aimant notre Eglise et trouvant en elle la joie de la communion fraternelle, nous estimons normal d’en conserver égoïstement le bénéfice pour nous-mêmes et demeurons indifférents à la multitude qui, tout près de nous, vit sans Dieu et sans espérance ?

Savons-nous ce que nous faisons quand, heureux d’être chrétiens, nous ne le sommes que pour nous-mêmes, oubliant qu’à l’heure où il priait sur la croix, le Christ, de ses bras étendus, semblait embrasser le monde, le monde tout entier sans distinction de race, de classe ou de nation ?

Mes frères, à ces questions qui nous atteignent en plein cœur et nous placent sous le jugement de Dieu, nous ne pouvons donner qu’une réponse : nous agenouiller et dire humblement à Celui dont l’amour nous appelle encore et toujours par le sacrifice de la croix : « Père, pardonne-nous, car nous ne savons pas ce que nous faisons ! Aide-nous à vivre une vie où s’incarne la grâce de ton pardon ».

Grâces soient rendues à Dieu de ce que nous puissions confier notre prière à l’éternel intercesseur qui, tandis que nous « le crucifions de nouveau » (16), ne se lasse pas de présenter à son Père la prière qui est notre seule sécurité :

« Pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font ».

Amen.

 

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(1) Méditation prononcée le jour du Vendredi-Saint 1951.
(2) L’évangi1e selon saint Luc, Paris, Gabalda, in loco, p. 588.
(3) Luc 23/35.
(4) Ibid.
(5) Luc 23/21.
(6) Luc 23/48.
(7) Commentaires du Nouveau Testament, t. I, p. 560.
(8) Marc 14/64.
(9) Actes 3/17.
(10) Actes 7/60.
(11) Marc 15/39.
(12) Matthieu 26/75.
(13) Jean 15/15.
(14) Marc 45/34.
(15) Jean 17/20.
(16) Hébreux 6/6.