Carême 1951 :

PARDONNE-NOUS NOS OFFENSES COMME NOUS PARDONNONS A CEUX QUI NOUS ONT OFFENSÉS

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PARDONNE-NOUS NOS OFFENSES
COMME NOUS PARDONNONS
A CEUX QUI NOUS ONT OFFENSà€°S

Matthieu 6/13

Nous voici donc arrivés à ce moment de l’Oraison dominicale où nous discernons pourquoi le Christ ne pouvait pas la prier avec ses disciples. La prière du Seigneur apparaît nettement ici comme celle que le Seigneur donne, mais non comme celle qu’il offre à son Père. La cinquième demande, que nous allons méditer, marque de manière décisive qu’entre Jésus disant : « Vous donc, priez ainsi » et les disciples à qui il s’adresse, il y a une distinction fondamentale que nous devons nous garder d’atténuer si nous voulons aller jusqu’au fond de notre requête. « Seigneur, apprends-nous à prier », demandaient les disciples à leur Maître après l’avoir vu lui-même en prière. Et Jésus leur répond : « Quand vous priez, dites... », leur enseignant alors, sous une forme un peu abrégée, la même prière que dans le Sermon sur la montagne (1). Vous, et jamais nous ; celui en qui il n’y a jamais eu de péché (2), et que les démons proclamaient le Saint de Dieu (3), n’a pas à dire : « Pardonne... » comme les hommes pécheurs. Car si, dans ce seul mot, nous recevons une magnifique promesse, nous devons d’abord accepter un jugement auquel il nous serait redoutable de vouloir nous dérober. Que Dieu nous accorde, à vous et à moi, la grâce de nous savoir devant la réalité centrale de toute vie chrétienne !

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Le texte grec, dont vous venez d’entendre la traduction courante, appelle quelques remarques, non seulement en lui-même, mais dans sa comparaison avec le texte parallèle de l’évangile de Luc. Littéralement il signifie : « Remets-nous nos dettes comme nous-mêmes remettons à ceux qui nous doivent ». Les Juifs se servaient volontiers du mot « dette » lorsqu’ils parlaient du péché. Calvin souligne l’importance de ce terme dans la prière enseignée par Jésus : « En nommant les pechez dettes il signifie que nous en devons la peine ; et nous serait impossible d’en satisfaire si nous n’en estions delivrez par ceste remission, qui est un pardon de sa miséricorde gratuite » (4).

La demande correspondante, dans l’évangile de Luc, doit être traduite : « Remets-nous nos péchés, car nous-mêmes remettons à tous ceux qui nous doivent ». Moins sensible que Calvin à la valeur du mot « dettes », le P. Lagrange estime que l’expression « nos péchés » est de l’homme à Dieu un terme plus précis (5). On n’a pas cru cependant pouvoir le substituer au mot « dettes » dans le texte de Matthieu. Le mot « offenses », adopté par un grand nombre de traducteurs, conserve le parallélisme des deux parties du texte. La plus récente traduction catholique, dite de l’Ecole de Jérusalem, tient toutefois à être fidèle à la langue originale et écrit : « Remets-nous nos dettes comme nous-mêmes avons remis à nos débiteurs ». Elle semble ainsi rejoindre le souci de Calvin qui n’était pas seulement linguistique mais aussi théologique. Reconnaissons que le texte liturgique que nous récitons traditionnellement n’a ni la même fidélité ni la même vigueur. Il convient donc qu’en le méditant nous n’oublions pas la phrase grecque et sa particulière saveur.

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« Pardonne-nous comme nous pardonnons... ». Que de chrétiens, avouons-le franchement, sont heurtés par ces derniers mots ! Pas toujours pour les mêmes raisons ; mais assez violemment pour éprouver à les dire un insurmontable malaise, parfois même pour être tentés de les retrancher de leur prière. C’est à ces mots que nous nous arrêterons en premier lieu.

Ecoutons Calvin dans son catéchisme. « Quand vous demandez que Dieu nous pardonne, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés, entendez-vous qu’en pardonnant aux hommes nous méritons que Dieu nous pardonne ? ». A cette question le catéchumène doit répondre : « Non ; car le pardon de Dieu ne serait plus gratuit, ni fondé sur la satisfaction qui a été faite en la mort de Jésus-Christ, comme il doit l’être : mais c’est qu’en oubliant les injures qu’on nous fait, nous imitons sa douceur et sa clémence, et qu’ainsi nous faisons voir que nous sommes ses enfants... D’un autre côté, il nous fait entendre que lorsqu’il nous jugera nous ne nous devons attendre qu’à une entière rigueur et à une sévérité inexorable, si nous ne sommes faciles à pardonner et à faire grâce à ceux qui sont coupables envers nous ».

Et le Réformateur d’insister : « Vous entendez donc que Dieu désavoue ici, pour ses enfants, ceux qui ne peuvent oublier les offenses qu’on leur fait ? ». « Oui, faut-il répondre, et afin que tous sachent qu’ils seront mesurés de la même mesure dont ils auront mesuré les autres » (6).

Pardonner les offenses qui nous sont faites ne constitue donc aucun droit au pardon. Et Dieu ne nous pardonne pas parce que nous pardonnons. Mais ne pas pardonner dresse un grave obstacle entre le pardon de Dieu et nous. D’ailleurs le comme qui articule l’un avec l’autre les deux membres de phrase n’indique pas une proportion exacte. Si nous voulons être pardonnés, nous devons avoir pardonné et pardonné complètement. Nous ne prions pas Dieu de nous pardonner dans la mesure où nous pardonnons.

N’est-ce pas du reste ce que le Christ disait à ses disciples quand, leur ayant enseigné l’Oraison dominicale, il ajoutait : « Si, en effet, vous remettez aux hommes leurs offenses, votre Père céleste vous remettra aussi les vôtres ; mais si vous ne remettez point aux hommes leurs offenses, votre Père non plus ne vous remettra pas vos offenses » (7). Et comme s’il était encore nécessaire de prévenir tout malentendu, parlant l’un des soirs de la Semaine sainte de la prière de la foi, le Christ fit aux siens cette recommandation solennelle : « Quand vous vous mettrez à prier, pardonnez à toute personne contre laquelle vous pourriez avoir quelque chose, afin que votre Père, qui est dans les cieux, vous pardonne aussi vos offenses » (8).

En vérité aucune échappatoire n’est possible. Pas de pardon de Dieu pour qui ne veut pas pardonner. N’en concluons pas que notre pardon soit semblable à celui que nous prions Dieu de nous accorder. « Le pardon et la rémission qu’il nous faut faire, a écrit Calvin, c’est d’oster volontairement de nostre cœur toute ire, haine et désir de vengeance ». Mais le pardon que nous donnons aux autres devient un signe par quoi il nous est confirmé « qu’aussi certainement de luy nous est faicte remission des pechez, comme nous savons certainement qu’elle est de nous faicte aux autres quand nous savons que nostre cœur est entièrement vide et purgé de toute haine, envie, malveillance et vengeance » (9).

Oh, ce n’est pas facile de nous soumettre sur ce point aux prescriptions, cependant si claires de l’Evangile ! Nous n’aimons pas être invités à rentrer en nous-mêmes et, dans un coin réservé de notre cœur, faire le compte de ceux de nos semblables à qui nous gardons rancune, dont peut-être nous souhaitons tirer vengeance, que nous détestons « cordialement », et dont nous déclarons qu’à ceux-là , en tout cas, il nous est impossible de pardonner. « Demande-moi ce que tu veux, Seigneur, mais pas cela ! ». Quant à oublier, jamais !

Ecoutons encore l’Evangile : « Seigneur, demanda Pierre à Jésus, si mon frère pèche contre moi, combien de fois lui pardonnerai-je ? Sera-ce jusqu’à sept fois ? ». Jésus lui répondit : « Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois » (10). Que n’ai-je le temps de relire avec vous la parabole du serviteur impitoyable qui suit cette réponse. Ne manquez pas de la chercher vous-mêmes au chapitre 18 de l’évangile selon saint Matthieu : elle porte en elle, pour chacun de nous, une question de Dieu.

Il est vraiment extraordinaire que tant de chrétiens trouvent une pierre d’achoppement dans cette requête de l’Oraison dominicale ! Pourquoi compliquer ce que l’Evangile rend, non pas facile, mais si simple ? N’est-ce pas une manière plus ou moins dissimulée de jouer à cache-cache avec Dieu et, comme le disait un jour saint Paul, de nous « moquer » de Lui ? Est-ce une si grande affaire de pardonner les offenses des hommes si nous avons réellement faim et soif du pardon de Dieu ? Là aussi la claire exigence de l’Evangile doit être notre règle.

Karl Barth doit être cité ici : « Ce n’est pas un mérite, écrit-il, un effort moral ou une sorte de vertu, de savoir pardonner. Ils sont agaçants, ces gens au sourire perpétuel, qui vous courent après pour vous pardonner... Gardons un peu d’humour à l’égard de nos offenseurs. Ayons pour les autres ce petit mouvement de pardon, de liberté... Comment pourrai-je espérer quelque chose pour moi, si je n’accorde pas seulement cela à mon prochain ?... En le faisant, je ne me rendrai pas digne de recevoir le pardon de Dieu ; je validerai tout simplement mon espoir et ma prière » (11).

Peut-être certains de mes auditeurs trouvent-ils que justice n’a pas été faite au douloureux combat que livrent en eux-mêmes des chrétiens et des chrétiennes dont la volonté d’obéir au commandement du Christ voit se liguer contre elle l’amertume douloureuse d’épreuves tragiques, subies souvent moins par soi-même que par ceux qu’on aime, et les résistances d’une sensibilité meurtrie par les souffrances de la patrie plus encore que par les siennes propres ? Je sais tout ce que, de côtés opposés, les uns et les autres peuvent avancer sur ce point. Non, ce n’est pas une petite affaire de pardonner les injustices, les déportations, les tortures, les martyres dont ont été victimes des êtres très aimés ! La victoire qu’il faut remporter au plus profond de soi-même ne saurait être acquise d’un coup ; elle ne peut être que le fruit de luttes répétées dans lesquelles les armes de Dieu, les armes de lumière dont parle saint Paul, sont indispensables. C’est dans ces luttes mêmes que nous entrevoyons que, s’il nous en coà »te de pardonner, il doit en coà »ter beaucoup plus encore à Celui dont les pécheurs que nous sommes bafouent l’amour et la sainteté ! Et qui donc jetterait la pierre à qui se sent terrassé parfois par l’amertume ou le ressentiment ? Et pourtant le Christ nous enferme dans une impitoyable alternative : ou vous pardonnerez, ou vous ne pourrez être pardonnés ; ou vous connaîtrez la joie et la paix du pardon, ou vous interposerez entre la grâce de Dieu et vous un infranchissable obstacle. Une question domine tout le reste, c’est-à -dire vos indignations légitimes, les réactions violentes de votre sensibilité, votre haine , et même ce que vous pensez être une exigence de votre conscience : « Voulez-vous être assurés du pardon de Dieu ? Voulez-vous qu’Il puisse vous entendre et vous exaucer lorsque vous lui dites : « Notre Père pardonne » ?

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Pardonne... ! Voilà le mot qu’il nous faut maintenant écouter pour pouvoir le prier.

Est-il nécessaire de souligner qu’ici, dans la prière du Seigneur, il n’exprime pas une initiative de l’homme, mais qu’il a été implanté dans son cœur par le Christ ? C’est Jésus qui nous autorise à dire ce mot, plus encore qui nous l’ordonne. C’est donc de lui qu’il tire sa plénitude spirituelle.

Certes, l’Ancienne Alliance connaissait les appels à la miséricorde de Dieu. Nous y entendons le croyant invoquer le pardon, non pas pour lui seulement, mais pour une cité ou un peuple. Rappelez-vous l’intercession d’Abraham, ce dialogue saisissant entre le Dieu qui veut détruire Sodome et Gomorrhe et l’homme qui le supplie de leur pardonner pour peu qu’il s’y trouve une poignée de justes (12). Des siècles se passent : les descendants du patriarche sont devenus un peuple qui sans cesse murmure contre son Dieu et méconnaît sa promesse et ses délivrances. Combien de fois entendons-nous Moïse, le grand intercesseur, implorer la miséricorde de Dieu ! « Pardonne, je te prie, l’iniquité de ce peuple, selon la grandeur de ta miséricorde, comme tu lui as déjà pardonné depuis l’Egypte jusqu’ici » (13).

De nouveaux siècles s’écoulent, et nous entendons la prière de Daniel. Elle porte à Dieu, dans une confession poignante, la repentance, la douleur, l’humiliation de son peuple : « Nous avons péché, nous avons commis l’iniquité, nous avons fait le mal, nous avons été rebelles et nous nous sommes détournés de tes commandements... Ce n’est pas à cause de nos mérites que nous te présentons nos supplications, mais à cause de tes grandes compassions. Seigneur, exauce ! Seigneur, pardonne... ! » (14).

Où sont-ils aujourd’hui les chrétiens pleurant sur les péchés de leur peuple et criant à Dieu pour obtenir son pardon ?

Et puis, ce sont les psalmistes. C’est le Miserere (15) où s’exhale le repentir de David, le De Profundis (16) où, du fond de l’abîme, le pécheur entrevoit le salut : « Eternel, si tu tiens compte des iniquités, ô Seigneur, qui subsistera ? Mais le pardon se trouve auprès de toi afin qu’on te craigne ». C’est la joie du croyant qui, après avoir confessé ses transgressions, se voit ôter la peine de son péché et s’écrie : « Heureux celui dont la transgression est remise, et dont les péchés sont pardonnés ! » (17). Ainsi, de siècle en siècle, les hommes de la Bible redisent, chacun à sa manière : « Tu es bon, ô Eternel, tu pardonnes » (18).

Et Jésus, venu « lorsque les temps furent accomplis » (19) enseigne à ses disciples cette prière : « Notre Père pardonne-nous ». D’un mot il valide tous nos appels à la miséricorde de Dieu.

Si les disciples de Jésus doivent prier ainsi, c’est donc qu’ils sont et qu’ils restent des pécheurs. C’est bien ainsi que leur Maître les voit : des pécheurs, c’est-à -dire des transgresseurs de la loi de Dieu, des coupables. La traduction littérale : « Remets-nous nos dettes... » exprime, plus fortement que la version usuelle, que le péché fait de nous, à l’égard de Dieu, des débiteurs insolvables. Nous ne pouvons pas acquitter notre dette, et nous demandons à en être déchargés.

Ainsi les chrétiens ne peuvent réciter l’Oraison dominicale sans se confesser pécheurs. Ce ne sont pas des hommes, étrangers à la foi chrétienne, qui implorent le pardon. Ce sont les chrétiens. Appelés à dire chaque jour : « Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien », ils doivent prier chaque jour aussi : « Pardonne-nous nos péchés ». Luther n’était-il pas fidèle à la pensée profonde du Christ, à sa vision réaliste de l’homme, lorsqu’il disait : « Semper justus, semper peccator », « Toujours juste, toujours pécheur », voulant indiquer par là que, toujours justifiés par la grâce qui saisit leur foi, les disciples du Christ sont toujours, tant qu’ils sont dans l’existence terrestre, marqués par les assauts de l’égoïsme, de l’orgueil, de la sensualité ou du mensonge. Karl Barth a écrit un jour : « Nos actions n’ont besoin que d’une chose, c’est d’être pardonnées ». C’est bien là ce dont nous convainc l’Oraison dominicale lorsque nous écoutons avec attention sa cinquième demande, méditée ce soir. Et elle nous dit aussi que lorsque, par la grâce de Dieu, nous triomphons du mal, nous ne devons pas moins nous vouloir solidaires de nos frères en la foi et demander le pardon de Dieu pour eux en même temps que pour nous.

Ai-je besoin de dire qu’une pareille notion de l’homme est rejetée par la grande majorité de nos contemporains ? Ils ne croient plus au péché, et n’éprouvent aucun besoin de pardon. Certains croient bien plus à la primauté de l’instinct, au droit d’aller jusqu’au bout de leur désir. Et si, récitant en latin ou dans leur langue maternelle l’Oraison dominicale, il leur arrive de penser à ce qu’ils disent quand ils prient : « Pardonne-nous... », ils entrevoient vaguement qu’il leur faudra se mettre en règle avec Dieu à l’heure de la mort. D’ici-là , ils entendent vivre sans se laisser paralyser par un moralisme, très particulièrement contraire, pensent-ils, au tempérament français

Et puis, nous répètent des auteurs, jeunes ou vieux, qu’est-ce que cette religion qui humilie l’homme sous prétexte de le ramener à sa vraie vocation ? L’homme n’est pas fait pour vivre dans cette atmosphère de condamnation. C’est en lui-même d’ailleurs qu’il doit chercher sa loi et sa fin. Pour vivre il doit s’affirmer fort, s’il le faut être dur. Croire qu’un pardon soit nécessaire, c’est s’affaiblir et refuser son véritable destin.

Nombreux sont autour de nous ceux qui s’expriment ainsi. Mais précisément c’est parce qu’ils n’ont jamais rencontré le Christ. Ils ne l’ont jamais vu, tel que les évangiles nous le font voir, rayonnant sa sainteté qui fait ressortir toutes nos macules, son amour qui nous oblige à détester notre égoïsme, son humilité qui accuse notre stupide idolâtrie de nous-mêmes, sa vérité qui transperce nos mensonges. Ils ne se sont jamais sentis forcés de se courber sous le jugement qu’au contact de Jésus Pierre prononçait contre lui-même : « Retire-toi de moi, Seigneur, je suis un homme pécheur » (20). Ce ne sont pas des discours sur le péché qui feront jamais jaillir d’un cœur d’homme un appel à la miséricorde de Dieu. Seule la révélation de son amour, de sa patience, de sa générosité nous convainc de péché et nous fait prier dans la repentance et dans la foi : « Notre Père... pardonne-nous nos péchés ».

Mais nous prions aussi dans la joie ! Car si la cinquième demande de l’Oraison dominicale implique un jugement que le Christ porte sur ses disciples, et qu’il veut les amener à porter sur eux-mêmes, elle renferme la promesse magnifique que Dieu veut nous pardonner. Comment Jésus aurait-il prescrit une pareille prière à de pauvres hommes pécheurs s’il n’avait eu la certitude que son exaucement est promis à la foi ? Assurément nous pouvons être tentés de nous endormir sur cette promesse, de nous persuader que Dieu , le « bon Dieu » de certains chrétiens , est tenu, de par son amour, de faire grâce à quiconque le lui demande, fà »t-ce du bout des lèvres. Après tout, qu’est-ce qu’il lui en coà »te ? , Rien que le don, la passion et la mort de son Fils unique ! Le cœur s’endurcit lorsque le « Pardonne-nous nos péchés... » devient une vaine redite. Mais le chrétien qui prend au sérieux la prière du Seigneur, qui l’écoute en la priant, accueille avec allégresse l’assurance que le Christ lui donne dans sa prière même : Dieu pardonne à ceux qui se repentent et qui croient.

Est-il toutefois nécessaire de lui répéter que nous désirons son pardon ? , Oui, et encore oui ! Dieu sait mieux que nous que nous ne pouvons nous passer de son pardon, mais nous devons l’apprendre de Lui, nous connaître tels que nous sommes devant Lui, nous juger comme Il nous juge, nous condamner comme Il nous condamne. « Pardonne-moi les égarements que j’ignore », priait le psalmiste (21). C’est en demandant le pardon que nous acquérons la transparence intérieure qui permet à la lumière de la sainteté divine d’éclairer nos recoins les plus obscurs. Dieu sait mieux que nous que son pardon sera la force et la joie de notre vie, mais nous avons à le découvrir et à le croire. Et nous montrons à Dieu notre désir, notre attente, notre loyauté, notre foi en sa promesse en lui redisant chaque jour : « Pardonne-nous... ».

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C’est ici qu’éclate la splendeur de la révélation évangélique et, dans sa signification la plus profonde, de la vérité chrétienne. Au moment où Jésus permet, enjoint à ses disciples de demander à Dieu le pardon de leurs péchés, Dieu a déjà exaucé, Dieu a déjà pardonné. En Jésus-Christ Dieu exauce la prière donnée à l’Eglise par Jésus-Christ. Le Christ est la réponse donnée d’avance au « Pardonne-nous » des fidèles, il est le pardon du Père, annoncé, déclaré, proclamé dans le don du Fils, mais aussi dans le pardon accordé par le Fils.

« Tes péchés sont pardonnés », dit Jésus au paralytique couché devant lui sur son grabat (22). « Car le Fils de l’homme, ajoute-t-il, a sur la terre le pouvoir de pardonner les péchés ». Et, à la femme pécheresse qui se tient à ses pieds et les arrose de ses larmes, il déclare : « Tes péchés te sont pardonnés... Ta foi t’a sauvée, va en paix » (23).

« Qui est cet homme qui va jusqu’à pardonner des péchés ? » se demandaient, à l’ouïe de ces paroles, les convives de Simon le pharisien (24). Précisément, c’est là la question. Ni le paralytique ni la pécheresse n’avaient encore formulé la moindre prière. Jésus sait, lui, que le pardon doit entrer dans leur vie pour qu’ils se connaissent pécheurs devant Dieu et que, dans la repentance, ils naissent à une vie nouvelle. Et parce qu’il sait que les honnêtes gens que sont ses disciples ont autant besoin du pardon que les prostituées et les gens de mauvaise vie, il leur commande de prier : « Pardonne-nous... », pour que leur vie s’ouvre à l’exaucement que Dieu lui a donné mission de leur déclarer.

Je n’ai pas à redire ici comment Jésus-Christ est la réponse de Dieu à la prière des pécheurs qui se repentent dans la foi. Au cours d’un précédent carême (25) nous avons essayé d’écouter ensemble la bonne nouvelle du salut par grâce. Et je ne veux pas anticiper ce que nous entendrons le Vendredi-saint dans la prière du Christ crucifié : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font » (26). Comment ne pas signaler pourtant que, depuis les origines de l’Eglise, le pardon des péchés est indissolublement lié, pour toute âme chrétienne, à la croix de Golgotha ? Le sacrifice du Christ sur le Calvaire s’est imposé, dès le premier jour, dans la lumière de Pâques, comme l’exaucement définitif à la requête des pécheurs qui, priant la prière du Seigneur, y entendent tout à la fois la condamnation de leur péché et la promesse de leur pardon. Le Christ « a été livré pour nos offenses », écrivait saint Paul aux Romains (27). Il a donné sa vie en acceptant d’être « fait péché » (28) pour nous. La dette, dont nous demandons la rémission lorsque nous prions l’Oraison dominicale parce qu’il nous est impossible de l’acquitter, il a voulu l’acquitter à notre place. Et du même coup il a donné la révélation parfaite de l’amour de Dieu qui, « nous aimant le premier » (29), « a envoyé son Fils comme une propitiation pour nos péchés » (30) pour que « par lui, nous ayons la vie » (31).

Oh, je sais, nous reculons devant ces affirmations qui sont au centre du témoignage apostolique, et parfois nous les rejetons. Au pied de la Croix l’Eglise contemple un mystère de justice et de miséricorde, de sainteté et de grâce, un mystère dont aucune parole humaine ne saurait circonscrire ou réduire l’immensité ; elle prie : « Pardonne... », et ses fidèles connaissent dans la foi qu’ils sont pardonnés.

« Ainsi, note Karl Barth, dans cette cinquième demande, nous confessons notre faillite, et si quelqu’un ne veut pas le faire, il doit renoncer à demander pardon à Dieu. Il nous faut reconnaître que notre propre cause est perdue. Si nous le reconnaissons, elle devient pour nous une cause victorieuse, car elle est alors dans la main de celui qui a pardonné et qui pardonne encore » (32).

L’Eglise du Christ vit de cette réalité du pardon depuis que son Seigneur a été élevé dans la gloire. Je ne prétends pas, certes, que tous ses fidèles en nourrissent leur vie spirituelle. Ne jetons pas la pierre aux autres et soyons sincères vis-à -vis de nous-mêmes. N’avons-nous pas, souvent, un secret accord avec certaines formes de péché, d’abord pour ne pas leur donner ce nom, ensuite pour les laisser à l’écart de ce dont nous pouvons avoir à nous repentir ? Le plaisir pervers que nous éprouvons à entendre dire du mal des autres et à le répéter, nos convoitises et nos jalousies soigneusement dissimulées, nos mensonges mondains ou autres, notre avarice qualifiée esprit d’économie, est-ce péché que tout cela ? Et nous faut-il vraiment penser à ces menues faiblesses ou à ces complaisances aux préjugés du monde quand nous prions : « Pardonne-nous nos offenses » ? , Oui, il faut y penser, car notre vie chrétienne, dont notre vie morale n’est qu’un aspect , mais combien important ! , est rongée du dedans par ce manque de sincérité vis-à -vis de Dieu et de nous-mêmes, qui s’installe en elle comme un ver dans le fruit.

Il ne s’agit pas de tomber dans l’excès contraire, de vivre avec l’obsession des péchés dont on s’est rendu ou dont on pourrait se rendre coupable, de toujours se demander si l’on n’a pas commis le péché contre le Saint-Esprit, qui consiste précisément à ne pas croire au péché. Les chrétiens enlisés dans l’angoisse de leur péché, qui doutent de jamais en recevoir le pardon, qui n’accueillent pas avec foi les déclarations les plus solennelles de Dieu : « Je prendrai tes péchés et je les jetterai au fond de la mer... Quand même tes péchés seraient comme le cramoisi, ils deviendront blancs comme la neige » (33), devraient être amenés, par l’enseignement et la pédagogie spirituelle de l’Eglise, à accepter d’un cœur humble et confiant les promesses de Jésus-Christ. En est-il parmi vous qui ignorent la joie du pardon ? Comme je voudrais que vous puissiez dire à Dieu, avec Karl Barth : « Nos fautes sont désormais ton affaire, non pas la nôtre. Tu nous défends de regarder en arrière, de nous sentir accablés et comme enchaînés à notre passé, à ce que nous sommes et faisons aujourd’hui et même à ce que nous serons et ferons demain... Tu nous as coupés de ce passé. En Jésus-Christ tu as fait de moi une nouvelle créature ! » (34).

L’Eglise a une grande et délicate mission à remplir auprès de ces âmes scrupuleuses ou hésitantes qui remettent sans cesse en question, pour elles-mêmes mais aussi pour les autres, la miséricorde de Dieu. Elle doit les avertir qu’elles risquent, comme le disait saint Paul, de rendre vaine la croix du Christ (35).

Une fois encore, le nous de la prière doit retenir notre attention. Cet appel au pardon, c’est dans la communion de tous les chrétiens, pour eux comme pour nous, que nous l’adressons à Dieu. C’est dans l’Eglise, avec l’Eglise, je ne me lasse pas de le redire, que nous prions la prière de l’Eglise universelle. Et c’est en elle que l’assurance du pardon, dont elle est auprès de nous l’annonciatrice et le témoin, est déclarée à notre foi.

Calvin s’est exprimé sur ce point avec une clarté et une force singulières. « Le Seigneur n’a point promis sa miséricorde, écrit-il, sinon en la communion des Saints Par quoi, il faut tenir ce poinct résolu que par la clemence de Dieu, moyennant le merite de Jésus-Christ, par la sanctification de son Esprit, la remission de noz pechez nous a esté faite, et nous est faite journellement, entant que nous sommes unis au corps de l’Eglise » (36).

Et c’est « par le ministère de l’Eglise » qu’ « en la communion des saincts les pechez nous sont remis continuellement tant en commun qu’en particulier, selon que la nécessité le requiert » (37). Les pasteurs « sont ordonnez de Dieu comme témoins pour certifier les consciences de la remission des pechez : tellement il est dit qu’ils remettent les pechez et deslient les âmes ».

Faut-il rappeler que, dans sa première liturgie de Genève, Calvin prescrivait à l’officiant, après la confession des péchés, de « faire l’absolution » ? Mélanchton, le fidèle compagnon de Luther, allait dans le même sens quand il écrivait dans l’Apologie de la Confession d’Augsbourg : « Tout le monde sait que nous, protestants, nous tenons en tel honneur le bienfait de l’absolution... qu’il en est résulté que beaucoup de consciences angoissées ont été consolées grâce à un enseignement sur ce sujet » (38).

Direz-vous que les Réformateurs conservaient de leur passage dans l’Eglise romaine, des éléments de la tradition catholique que nos Eglises, par fidélité à l’Evangile, doivent rejeter sans hésiter ? Mais que faisons-nous alors, nous qui prétendons reconnaître l’autorité souveraine des saintes Ecritures, de la parole dite par le Christ à ses apôtres, et en eux à l’Eglise : « Ceux à qui vous remettrez leurs péchés, ils leur seront remis » ? (39). En vérité, lorsque l’Eglise assemblée pour offrir son culte à Dieu lui demande, en confessant ses péchés, le pardon que lui promet implicitement, comme nous l’avons vu, l’Oraison dominicale, ce n’est pas pour elle « une petite consolation, dirons-nous avec Calvin, d’avoir là l’ambassadeur de Jésus-Christ présent, lequel ait charge de l’absoudre, et qu’il luy dénonce qu’il l’absout au nom de son Maître, et par l’authorité d’iceluy, suyvant le mandement qui luy est donné » (40).

Une parole de Luther servira de conclusion à cette méditation de la prière : « Pardonne-nous nos offenses ».

« Par cette prière, a-t-il écrit, Dieu veut briser notre orgueil et nous maintenir dans l’humilité... Que personne ne s’imagine pouvoir parvenir durant la vie terrestre, à ne plus avoir besoin de pardon. Si Dieu ne pardonnait pas sans cesse, nous serions perdus » (41).

Grâces soient rendues à Celui qui nous fait vivre dans la joie et dans la force de son pardon, et rend ainsi possible que nous lui disions, comme le Christ nous commande de le faire à la fin de l’Oraison dominicale : « Délivre-nous du Malin ! ».

Amen !

 

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(1) Luc 11/1-4.
(2) Jean 8/46, Hébreux 4/15.
(3) Marc 1/24.
(4) Institution chrétienne, III, xx, 45 (édit. de 1560).
(5) Commentaire sur l’évangile selon saint Luc, ch. 11, v. 4.
(6) Jean CALVIN, Catéchisme, Paris, Je Sers, in loco.
(7) Matthieu 6/14-15.
(8) Marc 11/25.
(9) Institution chrétienne, ibid.
(10) Matthieu 18/21-22.
(11) Ouvr. cit., p. 50-51.
(12) Genèse 18/16-33.
(13) Nombres 14/19.
(14) Daniel 9.
(15) Psaume 51.
(16) Psaume 130.
(17) Psaume 32/1.
(18) Psaume 86/5.
(19) Galates 4/4.
(20) Luc 5/8.
(21) Psaume 19/13.
(22) Marc 2/5 & 10.
(23) Luc 7/50.
(24) Luc 7/49.
(25) L’unique salut, 1944 (non édité).
(26) Luc 23/34.
(27) Romains 4/25.
(28) 2 Corinthiens 5/21.
(29) 1 Jean 4/19.
(30) 1 Jean 4/10.
(31) 1 Jean 4/9.
(32) Ouvr. cit., p. 53.
(33) Michée 7/19, Esaïe 1/18.
(34) Ouvr. cit., p. 52.
(35) 1 Corinthiens 1/17.
(36) Institution chrétienne, IV, i, 21.
(37) Ibid.
(38) Apologie, p. 174.
(39) Jean 20/23 ; cf. Matthieu 16/19.
(40) Ibid.
(41) Martin LUTHER, Grand Catéchisme, dans Livres Symboliques, I, Paris, Je sers, p. 187.