Carême : 2010

OUVERTURE

Nous le croyons : l’Evangile est un appel à vivre, non
seulement par son contenu, mais parce que quelqu’Un,
radicalement étranger, tente de s’y dire. A l’autre bout de
l’Écriture, quelqu’un parle ! La Bonne nouvelle de Jésus-
Christ (qui se dit de la première lettre de la Bible à la dernière)
n’est pas une sagesse applicable à tous, mais comme
un appel adressé à chacune et chacun. Ce n’est pas un
mode d’emploi de l’existence, c’est une supplique. Parfois
un cri déchiré, toujours une adresse qui dit : « je t’aime
assez pour que tu oses vivre ta vie ! ». Afin que chacun
puisse se risquer sur son propre chemin, sans peur, sans
dette. Et c’est une des plus grandes joies de notre ministère
que de voir quelqu’un revivre, ressusciter par la seule grâce
d’une parole qui fait foi en lui. Que de le voir se hasarder
aux périls d’une thérapie, ou oser changer d’orientation,
ou encore faire un pas vers un nouvel amour, bref, devenir
acteur de la vie qu’il a reçue. Il arrive qu’on ait le bonheur
de voir de telles résurrections, de voir des êtres nouveaux
émerger des tombeaux qui les tenaient prisonniers.

Parmi ces tombeaux, un des plus étanches tient au
sentiment de la dette : on se croit toujours en dette. Vis
à vis de son histoire, de sa patrie, de sa famille Vis à 
vis d’un nom, d’une image sociale de soi. Et même, très
souvent, vis-à -vis de Dieu lui-même, que ce soit le Dieu
des religions ou les dieux qu’on s’invente, nos idoles. Or,
cette dette n’est pas seulement ressentie, elle est cultivée.
Par tout le corps social et par chacun. Par le corps social
parce que c’est une modalité de transmission qui assoit
le pouvoir des puissants. Par chacun, car pour ne pas se
sentir rejeté, pour avoir le droit de vivre, il faut se plier à 
cette reconnaissance de dette inconsciente envers l’amont
de nos vies. Et il faut tenter de l’honorer.

Dans notre pratique de pasteur et d’aumônier, nous
le mesurons chaque jour : les généalogies familiales, l’impératif
du pardon qui enterre le droit de dire le mal subi,
l’obligation d’être à la hauteur des images de soi qu’il faut
soutenir dans le regard des autres ou dans son propre miroir,
la religion elle-même, tout cela constitue une « lourde
pierre » (Mc 16.3) qui scelle nos existences comme dans
des tombeaux. Les exemples ne manquent pas. C’est une
vielle dame qui pleure les années sacrifiées ,œ toute sa vie ,œ
à sauver l’image intouchable de son pasteur de père. C’est
un autre, désigné par toute la famille comme le substitut
obligé à la petite soeur morte juste avant qu’il naisse. Héritage
inconscient qui lui a interdit tout droit à vivre, quelle
que soit sa détermination et son talent, héritage « ravivé »
par chaque deuil familial. C’est une communauté déchirée
entre le pragmatisme froid d’un conseil presbytéral
qui souhaite se séparer d’un temple devenu inadapté et
la volonté de sauvegarder l’édifice acquis par les aïeux :
attachement à quelque chose, en voulant être fidèle à 
quelqu’un

L’être humain a toujours tendance à idéaliser ce
qu’il considère être une vertu. Il a toujours tendance à en
faire une idole : un lieu sacré envers lequel tout le monde
doit faire allégeance. Un lieu qui, par construction, par
hypothèse, est au-dessus de tout soupçon. Qui doit être
intouchable, protégé de toute critique. On définit ainsi des
« politiquement corrects », des « moralement corrects »,
des « religieusement corrects » qui interdisent toute vérité.
Chacun est sommé de refouler ce qui, au fond de lui, n’est
pas conforme à la vertu idéalisée. Le drame est que cette
censure génère le contraire de ce qu’elle entendait combattre
 : la méchanceté devient le seul moyen de vivre libre
dans un monde qui, par principe, se veut bon, qui refuse
de se reconnaître méchant. On juge, on condamne, on
tue au nom de la vertu idéalisée. L’idole est une façon de
s’ériger en maître du bien et du mal, en dieu. « Vous serez
comme des dieux » avait susurré le serpent aux oreilles de
grand-mère Eve ! (Gn 3) La vertu obligée lui a donné
raison ! Le bien sur commande, la perfection morale ou
religieuse par ses propres efforts, par refoulement de la
vérité de qui l’on est, vérifient chaque jour ce que disait
« l’animal le plus rusé de ceux que Dieu avait mis à la
surface de la terre » : nous sommes comme des dieux ! Des
dieux terribles qui nous condamnent à mort. L’idole nous
enterre chaque jour dans des tombeaux d’impératifs par
lesquels nous croyons vivre, alors qu’ils nous retiennent
dans la peur, la jalousie, la dette. La mort.

La mort qui se déguise aux couleurs de la vie. Voilà 
la ruse du serpent : déguiser la mort en vie ! Et c’est une tentation
de toujours et de tous les jours ! On ne s’en sort pas à 
coup de volonté : ce serait retomber dans le même travers !
On ne peut s’en sortir que parce qu’un Autre ,œ Dieu en
Jésus-Christ ,œ nous en sort. C’est ainsi que nous entendons
« la justification gratuite par la grâce ». C’est une vérité
qui nous paraît d’une pertinence inégalable parce qu’elle
ne repose pas en nous. Elle nous exonère de devoir être
« humainement correct », c’est-à -dire dénué de toute humanité,
tant il est vrai que la perfection n’est pas à la portée
de l’humain. Elle nous restitue notre humanité, en n’en
faisant pas porter le poids sur nos épaules. Ce qui nous
permet de vivre en humains, c’est-à -dire imparfaits, c’est
que notre vie imparfaite est rendue juste par Jésus-Christ,
par l’amour qu’en Lui, Dieu nous porte ! (Ro 8) C’est une
vraie révolution dans la « nature » de l’humain : se fier à un
autre qu’à lui-même. à€¡a ne relève donc pas d’une volonté
propre, d’un choix personnel, mais du travail patient d’une
Parole qui, dans le lit de chacune de nos histoires, vient
se frayer un chemin dans le roc qui nous constitue. Parfois
creusant largement les couches tendres, parfois rebondissant
en tourbillons blancs d’écume, des siècles durant,
sur le granit réfractaire. Mais, c’est toujours l’affaire d’un
Autre que nous ! « Nul ne vient à moi, que le Père ne l’ait
attiré » (Jn 6.65). Toutes nos tentatives religieuses, bonnes
résolutions morales, sont autant de tentations qui nous enterrent
vivants ! Tel est le péché, comme le serpent caché
depuis toujours, toujours déjà -là , dans les replis de la vertu
idéalisée, de l’humanité morte érigée en idole immortelle.
Le contraire du péché, ce n’est donc pas la vertu, la bonne
action. Mais la foi. Qui n’est pas nôtre, mais qui nous est
donnée par Dieu. A chacune, à chacun selon son histoire.
De sorte que nul ne peut savoir la foi de l’autre, nul ne peut
rien dire du salut de l’autre. à€¡a ne se mesure pas à un degré
de vertu, ni à une pratique religieuse. à€¡a appartient à un
monde de gratuité qui ne relève que de Dieu seul.

Cette dépossession de soi que représente la foi
constitue une incroyable libération. Mais elle abolit tous
les lieux de pouvoir. C’est une subversion totale de tous
les systèmes, politiques, sociaux, moraux et religieux. Du
coup, elle soulève une haine incommensurable. De la part
des puissants, bien sà »r. Mais aussi, de façon plus étonnante,
de la part de leurs victimes. A la mesure de la haine que
l’humanité a de sa finitude, de sa précarité éphémère. Dieu
refuse d’être une idole au point de ne se dire que depuis la
fragilité de sa propre humanité, celle qu’elle a endossée en
prenant chair. Un tel Dieu renvoie forcément l’humanité à 
ce qu’elle est : pétrie de chair et de sang, animée d’un souffle
qui n’est pas le sien. C’est une image qui blesse trop notre
volonté d’immortalité, de puissance et de divinité pour
qu’elle nous soit d’emblée acceptable. Le Dieu révélé dans
la chair humaine du Christ est nécessairement haïssable et
haï. Il met trop en lumière le péché de toujours : vouloir
« être comme des dieux ». Jésus en est mort. Prenant sur lui
le poids du péché, comme le dit la tradition chrétienne.
Sa résurrection ne vient pas mettre fin à son incarnation,
mais signifie au contraire que ce sera toujours depuis son
humanité que Dieu est venu, vient et viendra retourner,
convertir notre monde et chacun de nous.

Et de fait, il arrive qu’à côtoyer l’humanité dans
ce qu’elle a de douloureux, en l’accueillant au nom d’un
Autre, le Dieu qui s’est incarné pour toujours, il arrive
qu’on assiste à la naissance d’un nouveau monde. Sans
doute partiel. Sans doute provisoire, mais c’est néanmoins
un autre soleil qui se lève et éclaire notre vie, notre « traversée
de l’en-bas » [1]. Non pour y échapper, mais pour l’arpenter,
pour oser s’y risquer, en compagnie de Celui qui
tantôt nous regarde d’un oeil joyeux, tantôt ,œau moment
de la douleur- nous porte dans ses bras. Etre pasteur ou
aumônier de prison offre des moments de confrontation
avec un mal dont on n’imagine même pas qu’il puisse
exister, tant il est effroyable. Mais il nous est aussi donné,
quand le recours à Dieu a permis d’entendre l’impossible à 
entendre, quand l’écoute au nom de Jésus-Christ a permis
au mal et au malheur de se dire, de s’avouer, de s’évacuer,
il nous est aussi donné le bonheur d’entrevoir l’éclat d’une
aube nouvelle. Et c’est ce que nous avons voulu partager
avec vous dans ces conférences de Carême. De façon, bien
sà »r, trop brève, trop incomplète. Car à la radio, le temps
est compté. De façon, bien sà »r, maladroite, car à la radio
on est toujours à cheval entre la parole de tous les jours
et la rigueur formelle due à la langue. Mais, qu’importe
 ! Nous sommes reconnaissants au comité du Carême
Protestant qui nous a permis de partager notre espérance
avec vous. La tâche première de l’Eglise est d’écouter.
Écouter la parole que Dieu a enfouie au coeur de l’humanité
en Jésus-Christ. Écouter la parole de l’humanité
qui cherche à se fuir elle-même, à se renier en voulant se
faire Dieu. Dans cette double écoute se dit une douleur,
la souffrance de l’humanité blessée. Et la souffrance de
Dieu qui s’est rendue solidaire de cette humanité blessée,
au point de se vider lui-même de sa divinité (Ph. 2.7) ,
pour que « de riche qu’ il était s’ étant fait pauvre, il nous
enrichisse de sa pauvreté » (2 Co 8.9). Cette écoute, en elle-
même, est parlante. Elle ouvre sur une parole qui répond
aux questions du monde. Elle y répond nécessairement en
décalage, en décentrant l’humain de lui-même, en rupture
avec ses idoles, mais elle y répond « pour de vrai » !

Alors, on entend : « laisse les morts enterrer leurs
morts ! Et toi, va annoncer le Royaume de Dieu » (Lc 9.60),
comme un laissez-passer pour la vie !

Notes

[1Maurice Bellet, « La traversée de l’en-bas », Bayard, Paris : 2005.