Carême 2000 : Sept paroles de vie

Nicodème le Pharisien

Un soldat, un brigand, un disciple, un officier, une étrangère, un religieux et une autre femme se retrouvent à la Croix. Qu’entendent-ils ? Que disent-ils ?

Qu’il
est difficile, quand on est pharisien, de découvrir qu’on
s’est trompé ! Cela fait des années, des
décennies, que je fais des efforts pour vivre selon notre loi,
pour faire en sorte que chacun de mes gestes et chacune de mes
paroles soient conformes à la volonté de Dieu et
aujourd’hui je me rends compte que je suis passé à
côté de l’essentiel.

Tout
a commencé il y a quelques mois, quand le Nazaréen
était de passage à Jérusalem. J’étais
intrigué par cet homme et son message. J’étais
surtout impressionné par son attitude. Ce n’était
pas qu’un prédicateur de talent, il rencontrait les
gens, il priait pour eux et les guérissait de leurs
infirmités. Il était souvent critiqué par mes
amis pharisiens, mais moi, je me sentais attiré par lui car je
trouvais qu’il y avait une certaine authenticité dans
son attitude. Et puis, toutes ces guérisons… d’où
venaient-elles ?

Je
suis donc allé le voir, la nuit, le plus discrètement
possible. Je ne voulais pas que les gens de la synagogue sachent que
je lui avais parlé. Je voulais avoir une conversation
sérieuse, une conversation en tête-à-tête,
de rabbi à rabbi.

Je
l’ai interrogé sur ses miracles et il m’a tout de
suite répondu quelque chose que je n’ai pas très
bien compris : il faudrait naître de nouveau pour vivre le
royaume de Dieu. Naître de nouveau ? A mon âge, je
ne peux plus faire abstraction de mon passé ni de mon
expérience de la vie ! Que voulait-il dire ? Il m’a
aussi parlé de l’Esprit qui est comme le vent qu’on
ne peut enfermer dans aucun système, aucune pensée.

Lorsque
j’ai quitté Jésus, j’avais écouté
ce qu’il disait mais je ne l’avais pas entendu. Je
restais avec mes interrogations. Pour moi, l’essentiel... ce
n’était pas une question de nouvelle naissance, mais de
connaissance de la Torah et d’obéissance. Comme j’avais
du respect pour le Nazaréen et que je connaissais les
sentiments des religieux à son égard, je lui ai
conseillé de quitter Jérusalem et de rester en Galilée.

Mais
il a fallu qu’il revienne et ce que je craignais est arrivé ;
il a été emmené par les hommes du Sanhédrin.
Je suis tout de suite allé voir Caïphe, le Grand Prêtre,
pour lui demander pourquoi il l’avait fait arrêter et
pour exiger qu’il ait un procès juste et équitable.
Je voulais qu’on prenne le temps de l’écouter pour
qu’il puisse se défendre. Caïphe m’a répondu
que cette affaire l’ennuyait beaucoup. Les relations avec les
Romains sont particulièrement tendues en ce moment, et il n’a
aucune confiance en Pilate. Il a fait arrêter le Nazaréen
pour le faire taire, afin d’apaiser les tensions. Si on
n’intervient pas, la foule risque de se soulever et le
procurateur romain enverra la troupe. On entrera alors dans le cycle
de la violence… et là… nul ne sait jusqu’où
ça peut nous entraîner. Dans les situations de crise, le
rôle du Sanhédrin est de protéger ce qui peut
encore l’être.

Caïphe
m’a expliqué que lui-même avait plutôt de la
sympathie pour ce jeune prophète, bien qu’il le trouve
un peu exalté, mais que sa fonction lui demandait de
rechercher le plus grand bien. S’il le faut, ne vaut-il pas
mieux qu’un seul homme meure pour le peuple, et que la nation
tout entière soit épargnée ?

Ces
propos ne m’ont pas vraiment rassuré.
Mais quand j’ai
appris la façon dont le procès s’est déroulé,
j’ai été profondément scandalisé.

C’est
la raison pour laquelle je suis monté, moi aussi, au Mont du
Crâne. Ce n’est pas que je doive me justifier, je n’aime
pas les crucifixions. Mais le Nazaréen reste pour moi une
question.

Quand
je l’ai vu humilié, frappé, insulté,
méprisé, j’ai tout de suite pensé à
ce que disait le prophète Esaïe au sujet du serviteur de
Dieu : Méprisé et abandonné des hommes,
homme de douleur et habitué à la souffrance... ce sont
nos souffrances qu’il a portées, c’est de nos
douleurs qu’il s’est chargé... Le châtiment
qui nous donne la paix est tombé sur lui, et c’est par
ses meurtrissures que nous sommes guéris
.

Alors
que je pensais à ce passage des Écritures, Jésus
a dit : Tout est accompli. Comme si sa mort n’était
pas qu’une pure injustice, mais qu’elle était
aussi un aboutissement !

C’est
à ce moment-là que tout est devenu limpide : C’est
par ses meurtrissures que nous sommes guéris
. La voilà,
la clef qui me manquait : Le Nazaréen n’est pas un
prophète qui parle de Dieu, c’est lui le serviteur dont
parle le prophète, un serviteur envoyé pour porter nos
souffrances et nous donner la paix.

Pourquoi
a-t-il fallu sa mort pour que je comprenne enfin ce qu’il
disait ouvertement de son vivant ?


L’accomplissement
des Écritures

L’évangile
de Jean s’ouvre sur une histoire de commencement : Au
commencement était la parole

Cette
parole représente le principe premier qui est à
l’origine de la Création. L’évangile dit
que la parole s’est faite chair ; elle est venue habiter
le monde dans la personne de Jésus de Nazareth.

Aujourd’hui
la parole meurt dans un dernier cri : Tout est accompli.
Cette ultime parole annonce l’aboutissement d’un
processus qui a commencé à la création du monde.

Dans
le premier chapitre de la Genèse, lorsque Dieu a créé
l’homme et la femme, il les a installés dans un monde en
état de marche.

• Le premier couple
vit dans le temps et l’espace, il contemple le ciel et marche
sur la terre.

• Le soleil et la
lune président le jour et la nuit, ils comptent les jours, les
mois et les saisons.

• Les animaux sont
des compagnons dans l’ordre du vivant, ils ont le végétal
comme nourriture.

• Enfin, l’humain
a reçu une vocation : il doit peupler la terre et
cultiver la Création. Pour l’aider à accomplir
cette vocation, Dieu lui a donné une loi, la Torah.

Pour expliquer le
sens de la Torah, un sage a fait la comparaison suivante. L’humain
est dans la situation d’un malheureux qui s’est égaré
dans un labyrinthe inextricable, sans espoir de s’en sortir. De
quelque côté qu’il se tourne, l’infortuné
se cogne à une voie sans issue ou à un obstacle plein
de danger. Cependant, perché en hauteur, se trouve un guide
qui voit la situation dans son ensemble, qui connaît le
labyrinthe par cœur et qui indique l’itinéraire de
la sortie. Il donne au promeneur le plan du labyrinthe et lui trace
le chemin à suivre. Mais que va faire ce dernier ?
Va-t-il faire confiance au guide ou est-il trop fier pour suivre un
plan qui ne vient pas de lui ?56 

La Torah est le
guide que Dieu donne à l’humanité pour l’aider
à accomplir sa vocation de peupler la terre et cultiver le
jardin. Les commentaires rabbiniques disent que le don de la Loi sur
le mont Sinaï représente l’aboutissement de la
création. Au Sinaï, l’humanité est devenue
adulte.

Dans la Bible, la
relation de Dieu avec l’humanité est décrite en
terme d’alliances.

La première
est à la fin du déluge et son signe est l’arc-en-ciel.
Dieu fait alliance avec l’ensemble du vivant et promet de ne
plus détruire la terre. Le propre de cette alliance est d’être
unilatérale. Dieu s’engage à stabiliser la
création sans rien demander à l’humanité
en échange.

Ensuite, Dieu
fait une alliance avec Abraham, dont le signe est la circoncision ;
mais l’alliance avec un grand A est celle du mont Sinaï.
Dans cette alliance, le peuple est un véritable partenaire
chargé d’apporter sa part en écoutant la Torah et
en obéissant à ses prescriptions.

Pour entendre
cette relation de Dieu avec son peuple, nous pouvons utiliser l’image
d’une famille. Tant que les enfants sont petits, les parents
font tout pour eux, ils les nourrissent et les protègent ;
quand ils se promènent dans la rue, ils les tiennent par la
main pour les empêcher de se faire écraser, et quand ils
jouent ensemble, parfois ils modifient un peu les règles pour
les laisser gagner. Mais, quand les enfants sont devenus grands, les
parents aspirent à avoir avec eux une relation adulte, fondée
sur la parole et la confiance.

Entre l’alliance
de Noé, à la fin du déluge, et celle du Sinaï,
nous sommes passés d’une relation unilatérale de
Dieu pour l’humanité à une véritable
relation de collaboration.

Pour typer cette
évolution, les rabbins ont fait la comparaison entre l’Exode
et la libération au temps de la reine Esther.

• L’Exode est
la libération de l’esclavage. Pour donner la liberté
à son peuple, Dieu a multiplié les miracles. Il est
intervenu avec puissance pour ouvrir la mer et pour nourrir ses
enfants dans le désert avec la manne.

• Dans l’histoire
d’Esther, le peuple, en exil après la destruction du
premier Temple, se retrouve dans une situation extrêmement
grave. Il est menacé de génocide. La nation est sauvée
par l’action conjointe d’Esther et de Mardochée,
sans que le nom de Dieu n’intervienne dans l’histoire.

Les rabbins ont
souligné que, dans la libération au temps d’Esther,
Dieu n’a pas agi en faisant des miracles surnaturels, mais en
parlant au cœur des hommes pour que ces derniers deviennent les
agents de leur propre libération.

De Noé au
Sinaï et de l’Exode à Esther, l’humanité
devient adulte. Une des histoires les plus célèbres du
Talmud est particulièrement éloquente pour évoquer
cette évolution.

Rabbi Eliézer
se dispute avec d’autres sages afin de savoir si un certain
four, fait de tuiles et de sable, est soumis aux règles du pur
et de l’impur.

Au bout d’un
moment, rabbi Eliézer dit :

Si j’ai raison,
que ce caroubier le prouve.

Aussitôt le
caroubier qui est dans la cour de la maison d’étude se
déracine et se déplace de cent coudées.

Un caroubier ne
prouve rien,
disent les sages.

Que ce cours d’eau
prouve que j’ai raison !
insiste rabbi Eliézer.

L’eau du
ruisseau se met à remonter la pente.

Un cours d’eau
ne prouve rien,
disent les sages.

Alors ce seront les
murs de la maison d’étude qui le prouveront !

Les murs
commencent à s’incliner.
Ils vont s’effondrer
lorsque rabbi Josué les apostrophe :

De quel droit vous
mêlez-vous aux discussions des sages ?

Les murs ne se
sont pas écroulés par respect pour rabbi Josué,
mais ils ne se sont pas redressés non plus par respect pour
rabbi Eliézer. Dans une ultime tentative, rabbi Eliézer
dit :

Si mon jugement est
le bon, que le ciel le confirme.

Aussitôt
une voix céleste déclare :

Qu’avez-vous à
contester rabbi Eliézer ? C’est lui qui a raison !

A ces mots, rabbi
Josué se lève et s’exclame :

Dans l’Ecriture
il est dit : La Torah n’est pas dans les cieux
57 .

Il voulait dire
par là que la Torah a été donnée au mont
Sinaï et que son application ne relève plus d’une
voix céleste, mais de la majorité des sages.

Le Talmud conclut
en disant que, quelque temps après cette histoire, un témoin
de ce débat a rencontré le prophète Elie et lui
a demandé comment Dieu avait réagi au moment de la
protestation de rabbi Josué :

Dieu s’est
exclamé en riant : mes enfants m’ont vaincu, mes
enfants m’ont vaincu
58 .

S S S

L’histoire
du Talmud que nous avons entendue est de quelques décennies
postérieures à la croix, mais elle demeure une très
belle illustration de l’accomplissement que nous avons entendu
dans la bouche de Jésus. A partir de la croix, notre regard
sur Dieu ne peut plus être le même.

Revenons au
commencement. En hébreu, la première lettre de la
Bible, le beth, a la forme d’un carré ouvert vers
l’avant, comme le C dans notre alphabet. Un commentaire
explique que, si la Bible commence par la lettre beth, c’est
qu’il ne nous est pas possible de savoir ce qu’il s’est
passé avant la création, ni ce qu’il se passe
au-dessus de la Création, ni en dessous. En revanche, nous
pouvons nous interroger sur ce qu’il s’est passé
depuis le commencement du monde.

Nous pouvons
multiplier les hypothèses pour connaître Dieu, écouter
les différentes théories sur son être, spéculer
sur les preuves de son existence… nous demeurons dans le
domaine de l’au-dessus, ou de l’en deçà, de
la Création. Ce que l’Écriture nous invite à
faire, c’est à déposer toutes nos théories
afin de nous mettre à l’écoute de ce Dieu qui se
révèle depuis le commencement. C’est ce Dieu-là
qui, aujourd’hui, est pendu à la croix !

En hébreu,
le mot créer veut aussi dire couper. Dire que
Dieu crée, c’est dire qu’il sépare la
Création de son créateur en lui donnant une certaine
autonomie.

Quand un auteur
écrit un livre, une fois qu’il a mis le point final et
qu’il l’a donnée à son éditeur, son
oeuvre lui échappe. Elle a pris son autonomie. Lorsqu’un
lecteur lit le livre, il lui arrive d’éprouver des
sentiments autres que ceux qu’a voulu mettre l’auteur. Il
peut même être conduit à poser des actes, à
prendre des engagements, qui n’étaient pas prévus
par l’écrivain. Ce dernier peut alors prendre la parole
et écrire des articles pour expliquer son propos, il ne peut
empêcher un lecteur de trouver dans son livre autre chose que
ce qu’il a voulu mettre.

Un des maîtres
de la Kabbale, Rabbi Isaac Louria, s’est interrogé sur
l’acte de création. Il s’est posé la
question suivante : Comment peut-il y avoir un monde si Dieu
est partout ?
Si Dieu occupe tout l’espace, il n’y
a plus de place pour le monde. Il a répondu en formulant une
théorie qui porte le curieux nom de tsimtsoum, qui veut
dire le retrait59 . Selon Louria, le premier
acte créateur de Dieu a consisté à se retirer de
lui-même et en lui-même, afin de libérer un espace
au sein duquel le monde a pu advenir. Cette idée a été
reprise par le poète Hölderlin qui a dit : Dieu a
créé le monde comme la mer l’a fait des
continents, en se retirant.

Pour que la
Création existe, il ne faut pas que Dieu occupe toute la
place. Nous retrouvons l’image des parents et des enfants. Pour
que les enfants grandissent et développent leur personnalité,
il faut que les parents acceptent de se retirer progressivement pour
permettre l’épanouissement de leur progéniture.

L’idée
même de Création suppose une autonomie et donc une
limite à la mainmise du créateur sur la créature.
Un des plus grands penseurs juifs contemporains, André Neher
l’a exprimé dans ces mots : Dieu n’est pas
absent (comme chez Aristote). Dieu n’est pas adversaire (comme
dans les mythes). Dieu n’est pas "Tout" (rejet du
panthéisme qui ne laisse plus de place à l’homme).
Tout est en Dieu (pan
enthéisme), et c’est dans ce
Tout que l’Homme a sa place privilégiée de
coopérant à l’œuvre de Dieu.
60 

Potentiellement,
Dieu est tout puissant et il occupe toute la place, mais, parce qu’il
est créateur, il a fait le choix de laisser une certaine
autonomie à la Création. Il a fait le choix de ne pas
être tout puissant dans les événements de notre
monde, mais d’être simplement… tout présent
(panenthéisme).

Ce mouvement de
retrait connaît une étape supplémentaire dans
l’incarnation de Dieu en Jésus de Nazareth. En devenant
homme, Dieu renonce à une part de sa divinité pour
permettre aux humains de vivre plus pleinement leur humanité.
Cette démarche trouve un aboutissement à la croix qui
représente la pointe ultime de l’incarnation61 .
Lorsque
Jésus dit : Tout est accompli, il pose le point
final à l’œuvre de création.

Tout au long des
évangiles, les disciples attendent un Dieu qui occupe toute la
place et qui les conduise sur le chemin de la puissance, mais Jésus
leur présente une autre image, celle d’un Dieu qui
renonce à ses prérogatives pour habiter au milieu de
son peuple.

• Lorsque les
disciples se demandent qui est le plus grand, Jésus leur
répond que le plus grand n’est pas celui qui exerce un
pouvoir, mais le petit, le serviteur de ses frères.

• Lors de son
dernier repas, Jésus laisse en testament à ses
disciples un signe. Il leur lave les pieds pour leur montrer comment
il est maître et Seigneur.

• Aujourd’hui,
Jésus meurt seul, abandonné de tous. A la croix, il
opère un double décalage. Il abandonne radicalement
toute prétention au pouvoir et à la domination ;
et il vient habiter le lieu le plus bas et le plus obscur de notre
humanité.

En disant :
Tout est accompli, Jésus montre que la croix n’est
pas une simple erreur judiciaire, mais qu’elle est
l’aboutissement d’une démarche. A partir de ce
point de l’histoire, l’horizon est dégagé.
Dieu n’est plus un juge qui conserve jalousement ses
prérogatives de Dieu du haut de son ciel, il a définitivement
rejoint l’humanité. Il marche aux côtés de
l’humain et l’invite à le retrouver, pas tant dans
les sommets de ses victoires et de ses succès, que dans les
creux de ses failles et de ses fardeaux.

 

S S S

 

Un homme aime
beaucoup son pays. Avant de mourir, il demande à son fils de
lui apporter un peu de terre afin qu’il puisse la serrer dans
ses mains au moment de rendre l’âme. Il arrive devant les
portes du ciel. Dieu l’accueille mais lui demande d’ouvrir
les mains. L’homme refuse car il veut emporter sa terre avec
lui. Il ne peut entrer et reste devant la porte.

Quelque temps
après, Dieu revient et s’adresse à notre homme
comme à un vieil ami : Allez, entre, il y a une place
pour toi, il te suffit d’ouvrir les mains
 ! L’homme
refuse encore.

Quelque temps
plus tard, Dieu recommence et s’adresse à notre homme
comme à un grand-père : Tu es bon et tu nous
manques, accepte de lâcher ce que tu tiens
 ! Il le
prend par la main et l’aide à marcher vers le paradis.
L’homme est devenu très vieux, il ne contrôle plus
ses mouvements. Au moment où il arrive devant les portes du
ciel, ses forces l’abandonnent et il ne peut plus tenir sa main
fermée. Il l’ouvre et laisse tomber la terre.

Il peut alors
entrer. La première chose qu’il voit... est son pays
tant aimé62 .

Cette histoire
parle encore de la croix. De même que c’est en allant
jusqu’au bout de son humanité que Jésus a
accompli sa vocation divine, c’est en renonçant à
nos possessions et à nos justifications que nous découvrons
notre vraie humanité.

Un commentaire du
livre de l’Ecclésiaste raconte que, lorsque l’homme
vient au monde, ses mains sont fermées, comme pour dire :
le monde entier est à moi, je veux l’avoir en ma
possession. Quand il quitte le monde, ses mains sont tendues, comme
pour dire : je n’ai rien en ma possession63 .
Selon ce commentaire, le but de toute vie humaine, c’est
apprendre à tendre les mains, apprendre que le plus important,
ce ne sont ni nos bonnes actions ni nos possessions, mais l’offrande
de mains ouvertes à ceux qui croisent notre route, ceux que
nous aimons. Pour Jésus, l’accomplissement de sa vie
s’inscrit dans la paix retrouvée, au-delà de
l’abandon et de la soif.

Un des plus beaux
passages du Premier Testament raconte le combat nocturne de Jacob
avec un ange mystérieux. On ne sait pas très bien qui
est l’ange, s’il est Dieu, le fantôme de son frère
Esaü, ou lui-même. A la fin de la nuit, l’ange veut
partir car le jour va naître mais Jacob le retient : Je
ne te laisserai pas aller sans que tu ne m’aies béni !

L’ange le bénit et lui dit : Tu ne t’appelleras
plus Jacob, mais Israël, car tu as lutté avec Dieu et
avec les hommes et tu as été vainqueur.
Le soleil
se lève et Jacob-Israël traverse le gué pour aller
se réconcilier avec son frère. Il garde un souvenir de
son combat : il boite de la hanche64 .
Un poète juif contemporain, Claude Vigée, a dit de
cette claudication qu’elle était une souffrance et une
danse. Une souffrance parce que Jacob est blessé, mais une
danse parce que dans sa blessure il a reçu un nouveau nom, une
nouvelle identité. Il a fini son combat, il s’est
désarmé, il a ouvert les mains, il peut aller à
la rencontre de son frère.

La blessure de
Jacob est une souffrance, mais c’est aussi une danse car elle
est la signature de son combat, l’écriture de son
nouveau nom, le sacrement de son identité.

Nos vies sont
fragmentées entre nos désirs et nos déceptions,
nos attentes et nos désillusions, nos espérances et nos
amertumes. Si nous n’arrivons pas à faire le lien, la
synthèse entre toutes nos contradictions, c’est que nous
cherchons une issue par le haut, une solution par nos propres forces,
notre intelligence et notre sagesse.

Le message de
l’Évangile, c’est que la synthèse de notre
vie est donnée, offerte… nous n’avons rien
d’autre à faire qu’à ouvrir les mains pour
accueillir ce Dieu qui nous a rejoints sur une croix.

L’Évangile
nous appelle à déployer la stratégie des mains
ouvertes, de la simplicité et de l’unité
intérieure, du lâcher prise et de la confiance, que ce
soit avec nous-mêmes, avec nos proches… et même
nos ennemis !

Le patriarche
Athénagoras, un sage orthodoxe, le dit à sa façon
sous forme de témoignage : La guerre la plus dure,
c’est la guerre contre soi-même. Il faut arriver à
se désarmer. J’ai mené cette guerre pendant des
années, elle a été terrible. Mais je me suis
désarmé. Je n’ai plus peur de rien, car l’amour
chasse la peur. Je suis désarmé de la volonté
d’avoir raison, de me justifier en disqualifiant les autres. Je
ne suis plus sur mes gardes, jalousement crispé sur mes
richesses. J’accueille et je partage... J’ai renoncé
au comparatif. Ce qui est bon, vrai, réel est toujours pour
moi le meilleur. C’est pourquoi je n’ai pas peur. Quand
on n’a plus rien, on n’a plus peur. Si l’on se
désarme, si l’on se dépossède, si l’on
s’ouvre au Dieu-Homme qui fait toutes choses nouvelles, alors,
Lui efface le mauvais passé et nous rend un temps neuf où
tout est possible.



Les
Intermèdes musicaux étaient extraits de :

 - Les
7 dernières paroles du Christ en croix ( Heinrich
Schütz )
 - L’offrande musicale, BWV 1079 (
Jean-Sébastien Bach )
 - L’offrande
musicale, BWV 1079 ( Jean-Sébastien Bach )
 - Johannes
Passion Chorals ( Jean-Sébastien Bach )



Introduction
du Pasteur Antoine NOUIS
, pour le volume "Sept
paroles de vie"

 

Les
méditations qui composent les différents chapitres de
ce livre sont le texte, à peine modifié, des
conférences du " Carême Protestant " qui
ont été diffusées sur France Culture en
mars-avril 2000.

Lorsqu’on
m’a proposé de prendre en charge ces conférences,
j’ai tout de suite pensé à une série de
narrations que j’avais écrites pour une liturgie de
Vendredi Saint. J’avais pris la liberté littéraire
de rassembler autour de la croix sept personnages, cinq hommes et
deux femmes, et de leur donner la parole pour qu’ils expriment
la façon dont ils ont entendu les sept dernières
paroles que le Christ a prononcées avant de mourir. Un soldat,
un brigand, un disciple, un officier, une étrangère, un
religieux et une amie proche se retrouvent au Golgotha.
Qu’entendent-ils ? Que disent-ils ?

Ces narrations
sont des prédications, c’est-à-dire qu’elles
se situent du côté de l’interprétation et
non de la source historique. Mais comme toutes prédications,
elles ne font pas l’économie d’une lecture
minutieuse du texte biblique, et d’un travail d’exégèse.

Si nous avons
choisi ce procédé, c’est qu’il semble
particulièrement pertinent pour parler de la croix. Au-delà
de toutes les explications elle demeure un événement
qui fait éclater nos cadres de pensée, et qui
transcende nos raisonnements. Dès que nous cherchons à
expliquer la croix, nous courons le risque d’apprivoiser ce qui
restera toujours de l’ordre de la folie et du scandaleux. En la
racontant nous demeurons dans le domaine de l’interprétation,
mais nous lui laissons de l’espace pour dépasser nos
paroles.

Les épîtres
de Paul articulent la croix avec la grâce. Elle débouche
sur un autre thème qui, par définition, relève
de l’indicible. Si la grâce est grâce, elle échappe
à toute logique, elle déjoue toute tentative de vouloir
l’enfermer dans un système cohérent. Si la grâce
ne peut pas s’expliquer, elle peut néanmoins se
raconter. C’est ce que nous avons essayé de faire en
suivant le cheminement de sept personnes qui ont entendu les paroles
d’un mourant, et qui les ont reçues comme des paroles de
vie.

Pour les
émissions du Carême, nous avons demandé aux
comédiens de la troupe Sketch up d’interpréter
ces sept personnages. Je suis reconnaissant à son responsable,
Olivier Arnéra, pour les conseils qu’il m’a donnés
afin d’adapter ces récits à une écriture
radiophonique.

La seconde
partie de chaque émission est plus classique. Elle comprend
des méditations qui essayent de développer et
d’actualiser la parole des comédiens. Elles me donnent
l’occasion de développer une théologie de la
croix qui se déploie autour des thèmes du pardon et de
la conversion, de l’absence et de la persévérance,
de la quête de Dieu et de l’accomplissement des
Écritures.

Puisque ce
livre est la reprise des conférences de Carême, il me
revient de remercier tous ceux qui m’ont accompagné dans
ce travail. Les amis de l’Eglise de Paris-Annonciation qui ont
eu à cœur de me laisser le temps nécessaire pour
l’écriture, ma famille qui a pâti de mon manque de
disponibilité pendant les derniers mois qui ont précédé
les enregistrements, Geneviève Barnaud ma correctrice
attitrée, et enfin Dominique Fano-Renaudin qui a fait un gros
travail de recherche pour l’illustration musicale et qui a
déployé ses talents de comédien pour lire les
citations.

Antoine
NOUIS