Carême 2000 : Sept paroles de vie

Nérée la Samaritaine

Un soldat, un brigand, un disciple, un officier, une étrangère, un religieux et une autre femme se retrouvent à la Croix. Qu’entendent-ils ? Que disent-ils ?

Si
je suis venue à Jérusalem, ce n’est certainement
pas pour assister à une crucifixion, mais pour écouter
Jésus que j’ai rencontré un jour au bord d’un
puits.

Je
me souviens parfaitement de cette journée à Sychar, en
Samarie. A cette époque, j’étais perdue. J’en
étais à mon cinquième mari et je ne savais plus
ce qui était vrai ou faux, je ne faisais plus la différence
entre le bien et le mal, le droit et le tordu.

Ce
jour-là, il y avait un soleil de plomb et, à midi,
j’étais sortie chercher de l’eau au puits de
Jacob. Il était là, assis sur la margelle. Comme il
avait soif, il m’a demandé à boire. J’étais
étonnée qu’il ose m’adresser la parole. Il
est Juif et moi Samaritaine, c’est un homme et je ne suis
qu’une femme, c’était un maître religieux et
moi je collectionnais les vrais, et les faux maris.

Nous
avons engagé la conversation et il m’a parlé
d’une eau vive, d’une eau qui étanchait notre soif
en vérité... toutes les soifs, même les plus
profondes. J’ai vite compris qu’il ne parlait pas
seulement de l’eau du puits, mais d’une autre source,
plus intime.

Voyant
que c’était un homme de Dieu et qu’il n’avait
pas peur de me parler, je l’ai interrogé sur la
différence entre les Juifs et les Samaritains. On m’avait
expliqué que nous, les Samaritains, nous devons adorer Dieu
dans le sanctuaire du mont Garizim, alors que les Juifs le font dans
le Temple de Jérusalem. Il m’a répondu que ces
différences n’ont pas beaucoup d’importance car
Dieu est Esprit. Il n’a pas besoin de maison ni de lieu sacré.
Il vient habiter le cœur de ceux qui ont soif.

J’ai
été bouleversée par ce Jésus qui faisait
sauter les barrières entre les Juifs et les Samaritains, les
hommes et les femmes, les maîtres et les esclaves. Pour lui, la
seule question importante était : Quelle est ta soif ?
Quelle est ta source ?

Quand
j’ai appris qu’il allait à Jérusalem, j’ai
décidé de l’y rejoindre. Je voulais encore
l’écouter mais je suis arrivée trop tard. Il
avait déjà été arrêté, et
même condamné.

Je
me suis renseignée pour connaître les motifs de son
arrestation, on m’a répondu qu’ils étaient
plutôt flous. On porte sur lui l’accusation absurde de
vouloir détruire le Temple.

Il
paraît qu’il y a quelques jours, il a fait un joli
scandale en renversant les tables des changeurs du Temple et en
chassant les vendeurs. Les prêtres qui vivent du revenu des
sacrifices n’ont pas aimé qu’il touche à
leur activité. Ils ont cherché un moyen de l’arrêter,
discrètement. Ça n’a pas dû être très
difficile car ils n’ont pas tardé à trouver une
solution

Dans
cette arrestation, j’entends un message très fort :
le Nazaréen est allé jusqu’au bout de sa parole.
Ce n’est pas dans le Temple qu’il faut adorer Dieu... Il
a abattu les barrières de religion, pour qu’on puisse
l’adorer... en vérité. A cause de cette Parole,
aujourd’hui, il meurt sur une croix.

Je
suis en face de cet homme qui est torturé pour être allé
jusqu’au bout de sa vérité.
Je le regarde et
je me souviens qu’il est le premier à avoir posé
sur moi un vrai regard d’amour, sans convoitise ni
arrière-pensée.

J’ai
soudain l’impression qu’il m’a remarquée
dans la foule qui est à ses pieds… mais il est exténué.
En me regardant, il murmure un simple mot : J’ai soif.
Il y a là une cruche remplie de vin aigre. Je prends une
éponge, je l’imbibe, je la donne à un soldat qui
la pique au bout d’une branche et lui donne à boire.

Mon
geste est dérisoire, il va mourir... Mais, pour moi, il est le
signe de tout ce qu’il m’a donné.

La
première fois qu’il m’a demandé à
boire, au puits de Jacob, ça a été l’occasion
d’un recommencement dans ma vie. Aujourd’hui encore il a
soif, à cause de la cruauté des hommes et des barrières
imbéciles que les religieux ont élevées entre
Dieu et ses enfants. Et cette soif-là, c’est aussi la
mienne.


La
brûlure de l’espérance

Un
philosophe rationaliste est allé voir un maître
spirituel et il le trouve en méditation devant un livre
d’étude. Le sage ne semble pas avoir remarqué sa
présence. Au bout d’un moment, il lève les yeux
et dit : Peut-être est-ce vrai malgré tout !
Puis il se remet à son étude.

Lorsque
le philosophe engage le débat, le maître répond :
Les grands docteurs avec lesquels tu as discuté ont déjà
perdu leur temps et leur salive avec toi, et tu n’as fait que
rire de leurs paroles en t’en allant. Selon toi, ils n’étaient
pas capables de poser sur cette table le Royaume de Dieu, ni Dieu
lui-même. J’en suis, moi aussi, incapable. Alors je n’ai
qu’une chose à te dire : Peut-être est-ce vrai
malgré tout !

Le
philosophe rationaliste veut formuler une réponse mais il ne
le peut. Une seule parole, peut-être, retentit au fond
de lui et le laisse sans mots43 .

Le mot peut-être
est le premier mot de la foi. Il n’y a pas de foi qui ne
commence par une quête, une soif, une interrogation. Dans le
Premier Testament, le grand homme de la foi est Abraham, un midrash
raconte le commencement de son questionnement spirituel.

Lorsqu’il
était enfant, Abraham a été caché dans
une grotte pour fuir la colère de Nemrod, le roi de Our, qui
voulait le tuer. Devenu grand, Abraham sort de sa grotte, et
s’interroge : Qui a créé le ciel, la
terre, et moi-même ?
Quand il voit le soleil se lever,
il se dit que seul le maître du monde peut donner tant de
lumière, et toute la journée il prie le soleil. Mais,
le soir, le soleil se couche à l’ouest, et la lune se
lève à l’est, entourée d’étoiles.
Alors il se dit : C’est la lune qui a créé
le ciel, la terre, et moi-même ; elle commande le soleil,
et ces étoiles sont ses serviteurs.
Toute la nuit, il
reste en prière devant la lune. Mais, au matin, la lune se
couche à l’ouest, et le soleil se lève à
l’est. Alors Abraham dit : Le soleil et la lune n’ont
aucun pouvoir, il y a un Dieu au-dessus d’eux.
C’est
lui que je chercherai, je le prierai, et je me prosternerai devant
lui
44 .

Les commentaires
ajoutent qu’en scrutant le soleil, la lune et les étoiles,
Abraham n’a pas trouvé Dieu, mais que, par le fait même
qu’il ne l’a pas trouvé, la présence de
Dieu s’est révélée à lui.

Nérée
la Samaritaine a soif. Elle est en quête, en recherche, elle
refuse de considérer que la réalité au sein de
laquelle elle vit est inéluctable. Elle a une attitude
religieuse.

Le fondement de
la religion repose sur la soif, l’espérance, la quête
de ce qu’on attend, la foi en ce que nous ne possédons
pas. La lettre aux Hébreux l’exprime en ces termes :
La foi est le fondement à partir duquel l’espérance
est possible, et la conviction en des réalités
invisibles
45 .

Un théologien
brésilien, Rubem Alves le dit de la façon suivante :
L’intention de la religion n’est pas d’expliquer
le monde. Elle naît justement d’une protestation contre
ce monde qui peut être décrit ou expliqué par la
science. La description scientifique, en se maintenant rigoureusement
à l’intérieur des limites de la réalité
instaurée, sacralise l’ordre établi. La religion,
au contraire, est la voix d’une conscience qui ne peut trouver
le repos dans le monde tel qu’il est, et qui a pour objet de la
transcender
46 .

L’expérience
religieuse est existentielle, globale, elle concerne le centre de
notre vie, elle rencontre nos désirs, nos attentes, notre
quête, elle vient se nicher dans le jardin secret de notre
intimité. C’est pourquoi l’expérience
religieuse s’exprime dans le registre de la soif.

Avoir soif, c’est
se tenir à égale distance entre le dogmatisme qui croit
que nous avons toutes les réponses, et le scepticisme qui
croit qu’il n’y a pas de réponse. Ni le dogmatisme
ni le scepticisme ne posent de questions. Le dogmatisme est un
orgueil intellectuel et le scepticisme un désespoir
existentiel : ils se situent aux deux pôles d’une
même ligne. Ils ont en commun de refuser d’écouter
la soif, soit en l’inondant de réponses toutes faites,
soit en l’asséchant en affirmant qu’il n’y a
pas de réponse possible.

Pour le père
de la philosophie, Socrate, cette attitude religieuse est à la
base de la démarche philosophique. Lorsque l’oracle de
Delphes le déclare l’homme le plus sage du monde il a la
réaction suivante : Que peut signifier cette énigme ?
En effet, je sais pertinemment que je ne suis sage en rien, dans les
grandes choses comme dans les petites…Je fus longtemps
intrigué en cherchant ce qu’il pouvait vouloir dire.
Puis, je trouvai une façon de chercher à comprendre.
C’était un peu comme ceci : j’allai voir
quelqu’un parmi les gens qui avaient la réputation
d’être sages… A l’examen, je me suis dit que
cet homme passait pour tel auprès de bien des gens, et surtout
qu’il s’estimait sage, mais qu’il ne l’était
pas en réalité. Et j’essayai de lui montrer qu’il
se croyait sage alors qu’il ne l’était pas. Comme
résultat, il me prit en grippe, de même que plusieurs
autres qui se trouvaient avec lui. Aussi m’éloignai-je
en songeant que j’étais plus sage que cet homme. En
fait, ni lui ni moi ne connaissons quelque chose de beau et de bon,
mais il pense qu’il en connaît alors qu’il n’en
connaît pas, tandis que je n’en connais pas et que je ne
pense pas en connaître. Ainsi je suis plus sage uniquement sur
ce point que je ne pense pas savoir ce que je ne sais pas
47 

Avoir soif, c’est
accueillir le manque qui est en nous. La foi inscrit la soif en
tension avec l’Évangile.

Ce que dit
l’Évangile aujourd’hui, c’est que Dieu aussi
a soif. Le Dieu de la Bible n’est pas une puissance céleste,
froide et muette, qui siègerait sur son trône en
répandant par grâce des aumônes sur ses sujets.
C’est un Dieu passionné pour l’homme et sa
liberté.

Nérée
la Samaritaine l’avait compris lors d’une première
rencontre, au bord d’un puits. Ce qu’elle découvre
à Jérusalem, c’est que la passion de Dieu pour la
vie et l’humanité débouche sur une autre Passion…
celle du Christ sur une croix.

S S S

Avoir soif, être
en quête, espérer, attendre… ces attitudes
qualifient la démarche de foi. Comme le dit le théologien
Paul Tillich : Rien ne caractérise autant notre vie
religieuse que ces images de Dieu fabriquées par nous. Je
pense au théologien qui n’attend pas Dieu parce qu’il
le possède enfermé dans une construction doctrinale. Je
pense à l’étudiant en théologie qui
n’attend pas Dieu parce qu’il le possède enfermé
dans un manuel. Je pense à l’homme d’Eglise qui
n’attend pas Dieu parce qu’il le possède enfermé
dans une institution. Je pense au fidèle qui n’attend
pas Dieu parce qu’il le possède enfermé dans sa
propre expérience. Il n’est pas facile de supporter
cette non-possession de Dieu, cette attente de Dieu... Il n’est
pas facile de prêcher Dieu à des enfants et à des
païens, à des sceptiques et à des athées,
et de leur expliquer, en même temps, que nous-mêmes ne
possédons pas Dieu, mais que nous l’attendons. Je suis
convaincu que la résistance au christianisme vient pour une
grande part de ce que les chrétiens, ouvertement ou non,
élèvent la prétention de posséder Dieu et
d’avoir ainsi perdu l’élément de
l’attente.. Nous sommes plus forts quand nous attendons que
quand nous possédons
48 .

Les commentaires
rabbiniques prétendent que les chérubins qui étaient
sculptés sur l’arche de l’alliance avaient des
visages d’enfants. Pourquoi ? Parce que le propre des
enfants est de poser des questions, ils cherchent à savoir, à
comprendre ce qui se passe. Quand on ne pose plus de questions, c’est
qu’on est vieux… ou qu’on est mort !

Le judaïsme
est la religion du questionnement. Dans le Seder, le déroulement
du repas de la Pâque, un moment essentiel repose sur les quatre
questions posées par le plus jeune des enfants sur les raisons
de la fête. Le père de famille répond en
racontant l’histoire de l’Exode. Il en profite pour
donner le sens du repas. Le rituel envisage toutes les situations.
Il
s’interroge :

Que se passe-t-il s’il
n’y a pas d’enfants ?

Un adulte pose les
questions, et un autre répond.

Et si une personne est
seule ?

Elle pose quand même
la question… et elle y répond.

Cette indication,
qui peut paraître ridicule, est riche d’enseignements.
Elle nous rappelle que le fait de poser la question a une valeur en
tant que tel, à la limite la question est plus importante que
la réponse.

Poser une
question, c’est être en quête, c’est refuser
d’oublier, ou d’inonder, la soif qui brûle au plus
profond de chacun d’entre nous.

Dans le livre de
la Genèse, lorsque Dieu maudit le serpent pour avoir induit le
premier couple humain en tentation, il lui dit : Parce que tu
as fait cela, tu seras maudit entre tous les bestiaux et toutes les
bêtes des champs ; tu marcheras sur ton ventre et tu
mangeras de la poussière tous les jours de ta vie
49 .

Le serpent est
condamné à manger de la poussière ; or la
poussière est inépuisable sur la surface de la terre.
Les commentaires se sont donc interrogés sur la nature de la
malédiction : en quoi est-ce une punition d’être
condamné à manger ce qui est inépuisable ?
Ils ont répondu que la condamnation du serpent réside
dans le fait qu’il n’aura plus jamais faim, plus jamais
soif. Jamais il n’attendra, jamais il ne sera en quête,
jamais il ne connaîtra le sens du mot espérer.

La croix nous
rappelle que le Christ n’est pas une nourriture qui fait taire
les interrogations, bien au contraire il aiguise notre propre soif
pour poser des questions. Il est par excellence la question…
comme la manne donnée au désert.

Lorsque
le peuple est en marche vers sa libération, Dieu le nourrit à
l’aide d’une sorte de givre qui recouvre la terre et qui
a le goût d’un gâteau au miel. Lorsque les Hébreux
découvrent cette nourriture, ils disent : Mân-hû ;
qu’est-ce que c’est ?50 
 Cette
interrogation les a conduits à donner le nom de manne à
cette nourriture.

Dans le désert,
le peuple s’est alimenté avec une nourriture qui avait
le nom d’une question.

Lorsque la Bible
parle, ce n’est pas pour apporter des réponses qui
épuisent nos interrogations, mais pour nourrir et cultiver
notre attente et notre espérance. C’est en effet le
questionnement qui alimente toute invention de sens.

Nous retrouvons
ici le sens des deux premiers commandements dans les dix paroles.

Le premier dit :
Je suis l’Eternel ton Dieu qui t’ai fait sortir
d’Egypte, d’une maison de servitude.

Le second dit :
Tu n’auras pas d’autres dieux devant ma face et tu ne
te feras pas d’idoles.

La première
parole, qui annonce toutes les autres, n’est pas un
commandement au sens où nous l’entendons habituellement.
Elle n’ordonne rien, elle affirme la libération de Dieu
qui est première et antérieure à toutes les
paroles que Dieu adresse à son peuple. Parce que l’homme
a soif de cette libération, il est appelé à ne
pas se faire d’idole, à ne pas se laisser enfermer par
un Dieu qui ne serait pas un Dieu de liberté.

Or un Dieu qui
aurait une réponse immédiate à toutes nos soifs
ne serait pas un Dieu de liberté, mais un Dieu qui inviterait
l’homme à le rejoindre dans le monde clos de sa
religion.

En hébreu,
pour dire l’article défini, on ajoute une lettre devant
le mot. Cette même lettre est aussi la marque de
l’interrogatif. Dans cette langue, poser une question c’est
affirmer, et poser une affirmation, c’est encore interroger.

S S S

La soif est une
question laissée ouverte devant Dieu. Il arrive qu’elle
soit si vive qu’elle se transforme en une question posée
à Dieu… voire contre Dieu.

Les grands hommes
de la Bible ont tous eu soif, cela les a parfois conduits à
interroger Dieu. Nous pouvons rappeler les termes d’une
querelle rabbinique à propos de Noé.

La Bible dit que
la génération de Noé était dépravée
et que Noé était juste aux yeux de Dieu. La question
est posée de savoir quelle était la nature de la
justice de Noé. Noé est-il un très grand juste
pour avoir su rester juste bien que vivant dans une génération
dépravée, ou Noé n’était-il juste
que relativement à sa génération, et s’il
avait vécu à une autre époque, il n’aurait
pas été remarqué51  ?

Ceux qui disent
que la justice de Noé n’était que relative le
comparent à Abraham. Ils disent qu’Abraham était
un grand juste parce que, lorsque Dieu lui a dit : Je vais
détruire Sodome,
Abraham a discuté. Il a confronté
Dieu à sa propre justice en répondant : S’il
y a 50 justes à Sodome et que tu détruis la ville, ce
ne sera pas juste
52 . Alors que, lorsque
Dieu a dit à Noé : Construis une arche car je
vais détruire la terre,
Noé s’est empressé
de construire une arche.

A la fin du
déluge, lorsque Noé est sorti de l’arche et qu’il
a vu la dévastation, il s’est tourné vers Dieu et
a dit : Tu as vu ce que tu as fait ? Dieu lui a
alors répondu : Tu as du culot de me dire cela.
Pendant 120 ans, j’ai attendu que tu intercèdes pour la
Création, pour me faire revenir sur ma décision, mais
toi tu étais bien trop occupé à construire ton
arche.

Abraham était
grand parce qu’il a discuté avec Dieu le sort de Sodome.
Moïse était grand parce, quand Dieu lui a dit qu’il
voulait détruire son peuple après l’épisode
du veau d’or, il a plaidé la cause du peuple. Il a
utilisé tous les arguments. Il a même mis Dieu face à
ses propres contradictions en disant : Si tu détruis
ton peuple, as-tu pensé à ce que diront les Egyptiens :
Qui est ce Dieu qui emmène son peuple au désert pour
mieux le détruire
53  ?

Job a résumé
la parole de ces grands justes lorsqu’il a dit : C’est
Dieu que j’implore avec larmes. Puisse-t-il être
l’arbitre entre l’homme et Dieu, comme un humain
intervient pour un autre
54 . Job appelle
Dieu pour qu’il soit l’arbitre entre l’homme et
Dieu.
Comme Abraham et Moïse, il s’interpose entre Dieu
et l’homme pour défendre le monde contre une justice
trop sévère. Dans ce procès, Dieu donnera raison
à Job, comme il a donné raison à Abraham et à
Moïse.

L’Église
aujourd’hui est le rassemblement des hommes et des femmes qui
ont soif, soif de sens et de liberté, soif de parole et de
beauté. A cause de cette soif, nous sommes appelés à
dire Dieu devant les hommes, mais aussi à dire les hommes
devant Dieu. La vocation que Dieu nous adresse est d’être
des pro-testants de la grâce, des hommes et des femmes capables
d’affirmer la protestation de la grâce, face aux
obscurités de notre monde.

Zvi Kolitz a
écrit un petit livre qui raconte l’histoire d’un
des derniers survivants du ghetto de Varsovie. Il imagine le
testament de cet homme qu’il appelle Yossel Rakover. Avant de
mourir, dans un dernier geste de désespoir, Yossel Rakover
écrit une lettre qu’il adresse à Dieu. Elle se
termine par un souvenir : Quand j’étais jeune,
mon rabbi m’a maintes fois raconté l’histoire d’un
Juif
qui, avec sa femme et leur enfant, a fui l’inquisition
espagnole. Il a pris la mer à bord d’un petit bateau, et
réussi malgré la tempête à gagner un îlot
rocailleux. Là, un éclair foudroie sa femme.
Puis
une tornade emporte l’enfant dans les flots. Seul, malheureux
comme les pierres, les mains levées vers le ciel, le Juif
s’adresse à Dieu : Dieu d’Israël, j’ai
fui jusqu’ici pour pouvoir te servir librement, pour observer
tes commandements et sanctifier ton nom. Mais toi, tu fais tout pour
m’empêcher de croire en toi. Cependant, si tu penses
réussir à me détourner du droit chemin par ces
épreuves, je te crie : Tu en seras pour ta peine. Tu as
beau m’offenser et me fustiger, je croirai toujours en toi
55 .

 

Les
Intermèdes musicaux étaient extraits de :

 - Les
7 dernières paroles du Christ en croix ( Heinrich
Schütz
 )
 - Pièces pour instrument
seul, en la mineur ( Jean-Sébastien Bach )
 - Pièces
pour instrument seul, en la mineur ( Jean-Sébastien
Bach
 )
 - Johannes Passion Chorals (
Jean-Sébastien Bach )



Introduction
du Pasteur Antoine NOUIS
, pour le volume "Sept
paroles de vie"

 

Les
méditations qui composent les différents chapitres de
ce livre sont le texte, à peine modifié, des
conférences du " Carême Protestant " qui
ont été diffusées sur France Culture en
mars-avril 2000.

Lorsqu’on
m’a proposé de prendre en charge ces conférences,
j’ai tout de suite pensé à une série de
narrations que j’avais écrites pour une liturgie de
Vendredi Saint. J’avais pris la liberté littéraire
de rassembler autour de la croix sept personnages, cinq hommes et
deux femmes, et de leur donner la parole pour qu’ils expriment
la façon dont ils ont entendu les sept dernières
paroles que le Christ a prononcées avant de mourir. Un soldat,
un brigand, un disciple, un officier, une étrangère, un
religieux et une amie proche se retrouvent au Golgotha.
Qu’entendent-ils ? Que disent-ils ?

Ces narrations
sont des prédications, c’est-à-dire qu’elles
se situent du côté de l’interprétation et
non de la source historique. Mais comme toutes prédications,
elles ne font pas l’économie d’une lecture
minutieuse du texte biblique, et d’un travail d’exégèse.

Si nous avons
choisi ce procédé, c’est qu’il semble
particulièrement pertinent pour parler de la croix. Au-delà
de toutes les explications elle demeure un événement
qui fait éclater nos cadres de pensée, et qui
transcende nos raisonnements. Dès que nous cherchons à
expliquer la croix, nous courons le risque d’apprivoiser ce qui
restera toujours de l’ordre de la folie et du scandaleux. En la
racontant nous demeurons dans le domaine de l’interprétation,
mais nous lui laissons de l’espace pour dépasser nos
paroles.

Les épîtres
de Paul articulent la croix avec la grâce. Elle débouche
sur un autre thème qui, par définition, relève
de l’indicible. Si la grâce est grâce, elle échappe
à toute logique, elle déjoue toute tentative de vouloir
l’enfermer dans un système cohérent. Si la grâce
ne peut pas s’expliquer, elle peut néanmoins se
raconter. C’est ce que nous avons essayé de faire en
suivant le cheminement de sept personnes qui ont entendu les paroles
d’un mourant, et qui les ont reçues comme des paroles de
vie.

Pour les
émissions du Carême, nous avons demandé aux
comédiens de la troupe Sketch up d’interpréter
ces sept personnages. Je suis reconnaissant à son responsable,
Olivier Arnéra, pour les conseils qu’il m’a donnés
afin d’adapter ces récits à une écriture
radiophonique.

La seconde
partie de chaque émission est plus classique. Elle comprend
des méditations qui essayent de développer et
d’actualiser la parole des comédiens. Elles me donnent
l’occasion de développer une théologie de la
croix qui se déploie autour des thèmes du pardon et de
la conversion, de l’absence et de la persévérance,
de la quête de Dieu et de l’accomplissement des
Écritures.

Puisque ce
livre est la reprise des conférences de Carême, il me
revient de remercier tous ceux qui m’ont accompagné dans
ce travail. Les amis de l’Eglise de Paris-Annonciation qui ont
eu à cœur de me laisser le temps nécessaire pour
l’écriture, ma famille qui a pâti de mon manque de
disponibilité pendant les derniers mois qui ont précédé
les enregistrements, Geneviève Barnaud ma correctrice
attitrée, et enfin Dominique Fano-Renaudin qui a fait un gros
travail de recherche pour l’illustration musicale et qui a
déployé ses talents de comédien pour lire les
citations.

Antoine
NOUIS