Carême 1937 : LE GRAND à€¦’UVRE DE DIEU

NOUVEAUTÉ DE VIE


Quelle est la vie concrète de l’homme qui sait que Dieu a décidé de lui sans
appel au Calvaire, et qui s’est lui-même décidé sans retour pour le Dieu du
Calvaire ?

Il
faut d’abord se demander : comment répondre à cette question ? Comment
définir le croyant ? Si la vie chrétienne n’était qu’une certaine façon de
penser, de sentir ou d’agir, comparable aux autres attitudes morales que l’homme
peut adopter, la vraie méthode scientifique consisterait à étudier les
« variétés de l’expérience religieuse », suivant le titre du célèbre ouvrage de
William James, à systématiser ces expériences et à conclure cette analyse par la
description du croyant type, du chrétien normal. Mais , nous l’avons souvent dit
, le christianisme n’est pas une de nos possibilités humaines ; on ne le
choisit pas comme on choisirait d’être fasciste ou communiste, socialiste ou
libéral, idéaliste ou matérialiste. D’après Jésus-Christ, la foi, du point de
vue humain, est une impossibilité , la chair et le sang ne peuvent pas
révéler le Fils de Dieu , ; d’après Saint Paul, un choix fou ou scandaleux. Si
nous regardons à nos possibilités, la seule certitude que nous puissions avoir,
c’est que, même en tant que chrétiens, nous ne pouvons pas vivre et nous ne
vivons pas comme Dieu veut que nous vivions, que, dans notre obéissance même,
nous ne pouvons pas être en ordre et nous ne sommes pas en ordre avec Dieu, que
nous avons toujours besoin d’être pardonnés.


Pour savoir comment vit un chrétien, comment il doit vivre, et même ce qu’il
est, il faudra donc employer une autre méthode que l’analyse psychologique ou
les classifications sociologiques ; il faudra avoir recours au seul qui
connaisse, au seul aussi qui juge notre existence chrétienne, à Jésus-Christ. La
vie de la foi, ce ne sont donc pas les expériences du croyant dont il tirerait
des conclusions, c’est le commandement que ce croyant reçoit et la grâce qui
lui est faite
. Car il faut aussi ajouter : il n’y a pas de description
extérieure de la vie chrétienne, il ne peut y avoir qu’un engagement personnel
dans la vie chrétienne.


Qu’entendrons-nous donc en écoutant la Révélation divine nous parler de notre
vie chrétienne et non de la vie chrétienne en général ? Ouvrant l’Ancien
Testament et le Nouveau Testament, on est frappé d’une affirmation, ou plutôt
d’une promesse et d’une exigence qui reviennent sans cesse et que Saint Paul
énonce dans une formule lapidaire : « Si quelqu’un est en Christ, il est une
nouvelle créature, les choses anciennes sont passées, toutes choses sont
devenues nouvelles »
(2 Corinthiens 5/17). Parole qui fait écho à la grande
promesse prophétique : « Je vous donnerai un cœur nouveau et je mettrai en
vous un esprit nouveau. J’ôterai de votre corps le cœur de pierre et je vous
donnerai un cœur de chair »
(Ezéchiel 36/26), et plus expressément aux
phrases mystérieuses de Jésus dans son entretien avec Nicodème (Jean 3/1-21).
Conversation surprenante : étrangement, à cet homme plein de bonnes dispositions
qui vient le trouver pour savoir ce que c’est qu’entrer dans le Royaume de Dieu
, exactement notre question de ce soir , Jésus répond par une série d’exigences
impossibles : naître de nouveau, naître d’eau et d’Esprit... Le docteur en
Israël, le sage ne comprend pas. Il demande des précisions. Le Christ paraît se
dérober, il accentue le caractère inintelligible de ce qu’il dit,
l’impossibilité où il est de satisfaire cette ardente curiosité spirituelle...
Et même une impossibilité bien plus grave : l’incapacité de tout homme à devenir
par ses efforts cette nouvelle créature. Il faut, pour que cette créature
existe, l’Esprit, semblable « au vent dont nul ne sait d’où il vient et où il
va »
. Bref, dans ces textes et dans bien d’autres, ce qui est souligné,
c’est le caractère de nouveauté radicale de la vie chrétienne par rapport
à la vie naturelle. L’image de la naissance employée par Jésus est la plus
explicite qu’on puisse imaginer. Le langage traditionnel de l’Eglise la
conservera en répétant un autre terme biblique, celui de régénération :
un nouvel engendrement. 


 Pour définir, selon l’Ecriture Sainte, cette nouveauté du christianisme vécu,
nous devrons revenir souvent aux affirmations de nos précédents entretiens,
notamment à celles qui concernent le pardon gratuit, la foi, les œuvres,
l’obéissance. Mais nous nous appliquerons à examiner comment ces réalités
doivent se traduire dans notre réalité concrète. Nous le ferons en analysant la
notion de chrétien baptisé.


 Peut-être certains seront-ils surpris que j’aie choisi cette notion spéciale
pour entreprendre une étude d’ensemble de la vie chrétienne. Nous en sommes si
souvent venus à considérer le baptême comme une cérémonie nécessaire, certes,
mais sans lien avec notre véritable existence, que cet acte mystérieux ne nous
paraît guère chargé d’obligations immédiates. En approfondir la promesse et
l’exigence, découvrir comment il donne un sens très précis à notre vie aura dès
lors un double avantage : d’abord nous épargner des considérations arbitraires
sur la vie du croyant ; ensuite nous rendre l’intelligence d’une affirmation
essentielle de la foi : le baptême n’est-il pas l’acte premier qui nous
introduit dans l’Eglise, qui nous y intègre, bref le point de départ de notre
existence chrétienne ? , Il est vrai qu’il n’est pas le seul signe visible
institué par le Seigneur de l’Eglise pour marquer cette existence, il est vrai
qu’il doit être non pas répété, mais professé à nouveau dans la Sainte Cène et
que donc la vie du croyant doit être constamment déterminée aussi par la
pratique de l’eucharistie. Mais nous ne traitons pas aujourd’hui spécifiquement
de la communion de l’Eglise et, pour notre propos, l’analyse de l’acte baptismal
nous suffira pour exposer cette nouveauté dans laquelle l’Evangile fait
consister la foi vécue.

 En
passant, je tiens aussi à écarter une objection fréquente : le pardon est-il lié
exclusivement au baptême et tous ceux qui n’ont pas reçu ce signe visible
sont-ils ignorés par l’Amour divin ? Répondre affirmativement à cette question
serait oublier que le signe, dans le sacrement, n’est que le signe de la
grâce et non pas la grâce elle-même, que d’autre part Dieu demeure libre même à 
l’égard des moyens de grâce qu’Il a institués. Ainsi ce n’est pas du baptême que
dépend l’initiative miséricordieuse qui nous adopte. Au contraire, c’est cette
initiative qui est première et le baptême doit seulement la manifester et
l’attester. Mais nous ne saurions pour cela méconnaître que Dieu a voulu cette
manifestation, cette attestation particulière, que donc le chrétien doit
l’accueillir avec joie et obéissance, et surtout, quant à notre sujet
d’aujourd’hui, que ce sacrement est vraiment significatif de la nouveauté
de vie initiée en Jésus-Christ. 

*
* *

Que
signifie le baptême ? Comment doit-on vivre en chrétien baptisé en plein milieu
de la réalité de ce monde ? Pour répondre avec précision à cette question, nous
partirons du texte de l’épître aux Romains dans lequel Saint Paul a défini ce
sacrement et sa portée. « Ne savez-vous pas que nous tous qui avons été
baptisés en Jésus-Christ, c’est en sa mort que nous avons été baptisés ? Nous
avons donc été ensevelis avec lui par le baptême en sa mort, afin que, comme
Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, de même nous aussi nous
marchions en nouveauté de vie. En effet, si nous sommes devenus une même plante
avec lui par la conformité à sa mort, nous le serons aussi par la conformité à 
sa résurrection, sachant que notre vieil homme a été crucifié avec lui, afin que
le corps du péché fà »t détruit, pour que nous ne soyons plus esclaves du péché ;
car celui qui est mort est libre du péché. Or, si nous sommes morts avec Christ,
nous croyons que nous vivrons aussi avec lui, sachant que Christ ressuscité des
morts ne meurt plus ; la mort n’a plus de pouvoir sur lui. Car Christ est mort,
et c’est pour le péché qu’il est mort une fois pour toutes ; il est revenu à la
vie, et c’est pour Dieu qu’il vit. Ainsi vous-mêmes, regardez-vous comme morts
au péché, et comme vivants pour Dieu en Jésus-Christ. Que le péché ne règne donc
point dans votre corps mortel, et n’obéissez pas à ses convoitises. Ne livrez
pas vos membres au péché comme des instruments d’iniquité ; mais donnez-vous
vous-mêmes à Dieu, comme étant vivants, de morts que vous étiez, et offrez à 
Dieu vos membres comme des instruments de justice »
(Romains 6/3-14).


 Peut-être ce langage vous paraît-il bien éloigné de nos expressions familières,
et ces pensées étrangères à nos notions habituelles ? C’est qu’aussi bien il
s’agit ici d’une nouveauté radicale et que, pour la signifier, la
terminologie elle-même doit être renouvelée. Négliger l’effort nécessaire pour
la comprendre serait renoncer à connaître le secret de notre vie telle que Dieu
la voit et la veut. En résumé, voici les perspectives dans lesquelles ce texte
situe notre vie.


 D’abord, le chrétien est un homme qui sait une chose (« Ne savez-vous
pas ? »
, dit Saint Paul). Mais son savoir, il ne l’a pas acquis dans quelque
analyse intérieure et ce qu’il sait ne consiste pas en une réalité
psychologique. C’est un fait qui concerne un autre que lui : la mort de
Jésus-Christ et sa résurrection. Non pas les sentiments ou la pensée de cet
autre ; la réalité même de son existence. Ainsi, à l’origine de notre vie
spirituelle, un événement dont nous ne sommes à aucun degré les auteurs.
De même que notre existence physique et psychique ne dépend pas de notre
volonté, de même que le jour nous est donné au sens le plus fort du terme sans
notre consentement et qu’on peut maudire ce don que nous n’avions pas souhaité (« Périsse
le jour où je suis né »
, s’écrie Job, 3/1), de même l’origine de cet homme
nouveau qu’est le chrétien, n’est pas en lui-même. Seulement, chose étrange,
alors que dans l’ordre naturel l’enfant naît de la vie, dans l’ordre de la
grâce, c’est la mort d’un autre homme qui engendre le croyant. « Nous avons
été baptisés
, c’est-à -dire, étymologiquement, plongés, immergés , en
Jésus-Christ, c’est-à -dire en sa mort »
.

En
second lieu, la nouveauté de notre vie consiste en notre participation à 
cet événement dont nous ne sommes pas les auteurs. Il ne nous reste pas
extérieur comme les événements quels qu’ils soient de la vie de nos semblables.
Nous lui devenons si étroitement liés, quoique ce lien soit inintelligible à 
notre raison, que Paul emploie pour l’indiquer l’expression la plus forte :
« Nous sommes devenus une même plante avec Jésus-Christ »
. De même, le
Seigneur lui-même disait : « Je suis le cep, vous êtes les sarments »
(Jean 15/5).

En
troisième lieu, et enfin, le renouvellement opéré dans le baptême doit être
manifesté extérieurement : il doit être cru et vécu. Ce n’est pas
une nouveauté acquise, que l’on connaîtrait et goà »terait secrètement. C’est une
nouveauté dans laquelle on progresse, une nouveauté qui se réalise au
sens le plus rigoureux du terme, c’est-à -dire qui s’insère dans le réel.
« Comme Christ est ressuscité des morts pour la gloire du Père, de même il faut
que nous marchions en nouveauté de vie »
.


Mais sans doute pour beaucoup ces indications ne paraissent-elles point plus
claires que le texte lui-même quant à sa signification pratique. Nous en
développerons donc le contenu très précis, en reprenant ces trois explications
sommaires.

*
* *

Le
premier caractère de la nouveauté signifiée dans le baptême, c’est sa
certitude
. Et ceci parce que c’est un fait extérieur que le sacrement
évoque. Si par notre baptême nous étions plongés, immergés en nous-même, dans
notre sentiment de nouveauté, dans nos expériences religieuses, dans notre foi
elle-même, nous savons bien , et par expérience religieuse ! , à quelles
vicissitudes, quelles alternatives et en fin de compte quelle incertitude nous
en serions réduits. Car, un jour, nous avons une impression de plénitude et, le
lendemain, de sécheresse et d’abandon ; à nos exaltations spirituelles succèdent
de désolantes dépressions. Mais rien ni personne ne pourra jamais faire que
Jésus-Christ ne soit pas mort et ressuscité, ni que pour lui et ses témoins,
cette mort et cette résurrection avaient une autre fin qu’elles-mêmes, qu’elles
étaient vécues pour d’autres. Rien ni personne ne pourra jamais faire que nous
n’ayons pas été baptisés. Certes, je n’oublie pas que cette certitude du fait
de Jésus-Christ est une certitude de la foi, c’est-à -dire qu’il ne s’agit
pas seulement ici de savoir, mais de croire, de croire son baptême plutôt que de
savoir qu’on a été baptisé. Mais cette foi, qui est la nôtre, donc chose humaine
et, dans sa forme, relative, participe au caractère objectif, indépendant de
nous, du fait qui est cru. Dès lors, il n’est pas question de subir sans
y rien pouvoir nos alternatives, mais de nous confier en l’action de Dieu,
puisqu’elle a été effectivement accomplie. Le baptême est une grâce dont on peut
se réclamer même quand on ne la sent pas, parce qu’elle nous est faite
par une autre que nous-mêmes. Saint Paul exprime ce caractère particulier du
sacrement en disant : « Regardez-vous comme morts au péché et comme
vivants pour Dieu en Jésus-Christ »
. Ne s’agira-t-il donc, dira notre bon
sens, que de « se regarder », de se croire différent de ce qu’on se découvre
lorsqu’on s’examine soi-même ? Oui, il ne s’agit, en ce qui nous concerne, que
de cette « considération » particulière ; rien que d’elle, parce que se regarder
ainsi soi-même, c’est se voir comme Dieu Lui-même nous voit, c’est-à -dire
« ensevelis avec Christ dans le baptême »
. Nous ne pouvons empêcher Dieu de
nous voir ainsi. Et nous sommes en réalité tels qu’Il nous voit et non pas tels
que nous nous voyons avec notre courte perspicacité, nos changeantes
impressions. En d’autres termes, le chrétien baptisé sait que la nouveauté dans
laquelle il vit, dans laquelle il doit progresser, est une nouveauté que Dieu
lui donne
. Il ne se tourmente donc plus, il a vaincu la torture de ses
hésitations, l’effroi de ses sécheresses. Il pourrait, il devrait douter de
lui-même ; il ne peut pas, il ne doit pas douter de Dieu. A chaque instant, et
jusqu’au dernier, il se rappellera, il rappellera à Dieu dans sa prière que
Jésus-Christ est mort et ressuscité pour lui. Il sera sà »r en Dieu d’autant plus
qu’il ne peut pas s’assurer en soi.

Et
cela, dans la grande incertitude de ce monde, c’est radicalement nouveau. 

*
* *

Le
deuxième caractère de la nouveauté signifiée dans le baptême, c’est que ce
sacrement nous propose une fidélité nouvelle. Je veux dire que notre vie,
à cause de lui, doit être vécue selon d’autres règles que celles de notre
fantaisie ou des disciplines que nous nous imposons. Certes, le Christ n’est pas
le seul maître à qui des hommes puissent être fidèles. Mais la fidélité qu’il
exige ne ressemble à aucune autre. C’est la fidélité à sa mort et à sa
résurrection
, ou plutôt à notre baptême en sa mort et sa résurrection. Que
cette fidélité soit de conséquences considérables quant à notre conduite, nul ne
pourrait le nier. Notre vie acquiert ainsi une forme. La grande misère où
nous nous débattons n’est-elle pas justement que nous subissons nos événements
et nos devoirs, que nous choisissons aujourd’hui une orientation, dont les
motifs nous paraîtront demain douteux ? Ballottés à tout vent de doctrine,
découragés par la complexité du monde, l’infidélité des hommes et de nous-mêmes,
quelle ne serait pas notre paix si nous pouvions ne pas vivre au hasard, mais
bien fidèlement, envers et contre tout ! Or, le chrétien baptisé peut et
doit connaître cette paix parce qu’il ne connaît qu’une obligation, celle de se
« conformer » à la grâce de son baptême. Paul écrit : « Si nous
sommes devenus une même plante avec Jésus-Christ par la conformité à sa
mort, nous le serons aussi par la conformité à sa Résurrection »
 ; et
il ajoute pour préciser : « Nous savons que notre vieil homme a été crucifié
avec lui... Nous croyons que nous vivrons aussi avec lui »
.


Comment réaliser cette forme nouvelle de notre vie ? Comment, en un mot, devenir
en fait ce que nous sommes par la grâce qui nous est faite ? Ici, nous
nous référerons à un autre texte de l’apôtre, celui où, comme dans toutes ses
épîtres, il spécifie par des exhortations les manifestations concrètes de
l’œuvre de Dieu pour et dans le croyant. Dans cette même lettre, après avoir
rappelé que « toutes choses viennent du Seigneur, sont par lui et pour lui »,
il écrit : « Je vous exhorte donc, frères, par les compassions de Dieu, à 
offrir vos corps comme un sacrifice vivant, saint, agréable à Dieu, ce qui sera
de votre part un culte raisonnable. Ne vous conformez pas au siècle
présent, mais soyez transformés par le renouvellement de l’intelligence, afin
que vous discerniez quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, agréable et
parfait »
(Romains 12/1-2). Vous avez retenu l’expression : « Ne vous
conformez pas au siècle présent »
. Elle définit l’aspect négatif de la
fidélité de l’homme nouveau. Car la nouveauté de la vie chrétienne a
nécessairement un aspect négatif. Ne sommes-nous pas baptisés d’abord dans une
mort ? Qu’est-ce à dire, sinon qu’à chaque instant de sa vie le croyant
qui se réclame de son baptême se réfère à un acte qui détruit, qui nie, qui
anéantit ? Il est à chaque instant un nouveau-né qui n’a pas de passé, qui
refuse son passé , ainsi que Jésus l’affirmait à Nicodème. Pour lui sa
vie, en tant qu’elle est la sienne, sa vie naturelle, et non pas celle à 
laquelle il est exhorté à se conformer, ne doit pas se continuer, ni s’épanouir,
comme le lui suggèrent toutes les morales de la personnalité. S’il se souvient
de quelque chose, ce n’est pas de ce qu’il est par lui-même, mais de ce que
Dieu
a été et est pour lui. S’il s’insère dans une tradition, c’est dans
celle du grand œuvre de Dieu et non pas dans celle de ses petites œuvres
humaines. C’est un homme qui a sa mort derrière lui et non pas en avant.
Oui, c’est bien là une étonnante nouveauté.


Comment tout ceci cessera-t-il d’être je ne sais quelle abstraite spéculation ?
Comment, ainsi que dit le langage religieux dans une de ces formules qu’on
répète, mais qui risquent fort de n’être que des formules, comment le chrétien
« mourra-t-il à lui-même » ? Paul l’indique en disant que ce baptisé doit
refuser de se conformer au siècle présent. Est-ce à dire que le chrétien
sera une espèce d’anarchiste, toujours en réaction contre son milieu, toujours
complètement dépaysé dans le monde ? Ce n’est pas ce qu’entend l’Ecriture
Sainte. Elle contient d’explicites paroles de Jésus et des apôtres qui
recommandent les devoirs d’obéissance aux autorités de ce siècle (Romains
13/1-7, 1 Timothée 2/1-2, 1 Pierre 2/13-14 ; cf. Jean 19/11), avec cette seule
restriction que, dans les cas de conflits, « il vaut mieux obéir à Dieu
qu’aux hommes »
(Actes 5/29) ; elle nous rappelle que c’est une volonté
divine qui nous a mis à notre place, et la prière sacerdotale du Christ dit :
« Comme tu m’a envoyé dans le monde, je les ai aussi envoyés dans le monde »

(Jean 17/18). Le non-conformisme ordonné par l’apôtre est autre ; c’est celui
dont parle Calvin dans les deux chapitres de l’Institution où il traite
« de la somme de la vie chrétienne qui est de renoncer à nous-même, de souffrir
patiemment sa croix et de méditer la vie à venir » (Institution chrétienne,
ch. VII, VIII et IX) ; celui auquel un grand calviniste nous exhorte en
définissant ainsi la vie du siècle présent : « Un examen approfondi de la forme
de ce monde nous fera découvrir qu’elle consiste en ceci, que tout le
vouloir-vivre de l’homme , de ses origines à ses sommets, et même si d’autres
mobiles paraissent concourir avec lui , n’est qu’un effort vers l’exaltation,
l’agrandissement et la prolongation de notre moi. Je n’entends pas seulement par
là un égoïsme grossier, mais tout simplement ce désir naturel à chacun de vivre
selon sa nature, d’exercer ses droits, d’affirmer sa puissance, de manifester sa
force. Or, ce faisant, en voulant vivre par nous-mêmes et pour nous-mêmes, en
déployant notre moi, nous sommes coupables, nous violons la Loi, nous prouvons
notre méchanceté. La culpabilité de cette attitude est manifeste, puisque c’est
elle qui nous fait nous heurter sans cesse avec autrui ! C’est la vie, comme
nous disons ! Mais la vie ainsi entendue aboutit inévitablement à tous les
conflits et réduit les relations entre les hommes à un constant combat. Les
formes les plus élevées de notre vie, notre vie spirituelle elle-même, y
deviennent, d’une façon ou d’une autre, positivement ou négativement, une lutte
pour l’existence. Je pense par exemple à notre façon de négliger ou de
désavantager autrui. Bien souvent, c’est ainsi que nous engageons notre combat.
Nous allons notre chemin sans penser aux conséquences. Sans compter les
occasions si nombreuses où nous nous heurtons positivement aux autres et où nous
aboutissons à un conflit total avec eux et avec leur vie. C’est dans cette lutte
de la vie contre la vie qu’il faut, à mon sens, découvrir la structure, la forme
caractéristique du "siècle présent" » ([1]).


C’est à ce vouloir-vivre du monde , et de nous-même , qu’il ne faut pas se
conformer, parce que dans notre baptême cette forme de vie a été déclarée
« crucifiée avec Christ »
. Vivre en chrétien baptisé, c’est à chaque instant
renoncer à être fidèle à cette forme du monde, car si nous y persistions, ce
n’est plus à notre vrai moi que nous serions fidèles, à l’homme baptisé, plongé
dans la mort du Christ pour revivre avec Christ, mais au vieil homme, à celui
qui se détruit chaque jour. Vigilance de la nouvelle créature qui se tient sur
ses gardes, qui examine sans cesse les sollicitations du monde et de son cœur
complice du monde, qui ne se laisse pas imposer de normes par l’ordre social,
l’opinion publique, et qui, pas davantage, ne permet à sa spontanéité naturelle
de lui imprimer son élan. C’est pour d’autres raisons que le chrétien se décide,
même si le résultat visible de ses décisions est dans tel ou tel cas identique à 
celui qu’inspire le vouloir-vivre humain. Dans sa façon de traiter ses
semblables, de défendre ses intérêts, de choisir une position politique, de
mener sa vie de famille, ou d’exercer son métier ou sa profession, il n’a pas
les mêmes mobiles que les enfants de ce siècle, même s’il fait la même chose
qu’eux pratiquement , et il ne le fera pas toujours. , Et c’est cela qui
est important. C’est même la seule chose importante : la pureté chrétienne de
ses motifs
. Est-il sincère en tout cela, ou pharisien ? Pense-t-il et
agit-il en songeant à la signification de son baptême ou bien sa religion
sert-elle seulement à camoufler les ardeurs de son vouloir-vivre ? C’est à Dieu
d’en décider. Lui seul prononce sur l’authenticité d’une vie chrétienne et ce
jugement d’une gravité dernière est caché pour le moment. Mais quoi qu’il en
soit, en nous accordant la grâce du baptême en la mort de Christ, Dieu nous a
soustrait aux normes du siècle présent.

Il
a du même coup donné une forme positive à notre vie. Laquelle ?


Dans le texte que nous avons cité (Romains 12/1-2), Paul parle du
renouvellement
de nos pensées, évoquant la réalité désignée par le mot de
Jésus : métanoia, que l’on peut traduire par repentance et qui signifie
exactement : une volte-face intérieure , esprit et vouloir , ; si vous voulez :
une conversion, au sens précis du terme. Que veut dire l’apôtre quand il exhorte
le croyant à être ainsi renouvelé ? Il est intéressant de noter qu’ici il
emploie un verbe passif : « Soyez transformés », au lieu que tout à 
l’heure il se servait de la forme active : « Ne vous conformez pas ».
Comme si cette nouveauté positive était déjà donnée avant que nous la
manifestions concrètement et que cette manifestation concrète par nous
consistait avant tout à refuser de persévérer dans les choses anciennes. Oui, il
faut vivre positivement de la grâce signifiée par le baptême et accordée par
lui, mais il ne s’agit nullement de la compléter, de la rendre efficace par sa
vie : elle existe, elle comporte en elle-même sa plénitude parfaite.


Quoi qu’il en soit, il y a une existence nouvelle du croyant, et non pas
seulement un refus de l’existence ancienne ; une vie conforme au baptême,
c’est-à -dire conforme à la mort de Jésus-Christ dans laquelle nous sommes
plongés, immergés. Or, cette mort, bibliquement, est le terme, l’accomplissement
d’une humiliation volontaire ; celle qui a fait revêtir par le Fils de Dieu
notre humanité, qui l’a amené jusqu’au fond de notre abîme, de la mort et de
l’enfer. Se conformer à la mort du Christ, c’est, selon un autre texte paulinien
(Philippiens 2/1-11), « avoir les sentiments qui étaient en Jésus-Christ »
quand il a choisi la forme d’un esclave jusqu’à l’obéissance du Calvaire. Ici
encore, abdication, dépouillement de soi (au début de ce mouvement de
l’incarnation, il y a renoncement à l’égoïsme de la divinité , si l’on peut oser
cette paradoxale expression , : « Il n’a pas considéré l’égalité avec Dieu
comme une proie à conserver »
), mais abdication de l’Amour. C’est
pourquoi quiconque se conforme à Christ en qui il est baptisé « regardera,
dit Saint Paul dans le même passage, les autres comme au-dessus de lui-même,
et au lieu de considérer ses propres intérêts, considérera aussi ceux des
autres »
.


Dira-t-on qu’il n’y a là que l’indication d’une morale générale ; quelque
altruisme qui se nourrit d’un glorieux exemple ? Ce serait avoir bien mal
compris la nouveauté de vie du chrétien. Car s’il se sent obligé à ce
dépouillement et à cette charité active, c’est parce que son modèle est aussi,
est d’abord son Sauveur ; c’est parce que Jésus-Christ, dont il doit avoir les
sentiments, est mort pour lui et pour le monde ; c’est parce que cet abaissement
divin, dans une générosité absolument inégalable, lui a donné une vie neuve, la
vie de Christ lui-même et un monde neuf, des hommes nouveaux : « ses frères
pour lesquels aussi Christ est mort »
(1 Corinthiens 8/11) : le prochain.
Sans cette miséricorde initiale, il n’y a pas d’amour, ni aucune conformité à la
morale de Jésus. Mais, dans cette miséricorde dont nous sommes l’objet, il n’y a
aucune possibilité de ne pas suivre le Maître sur le chemin qu’il a choisi.


Avoir ainsi compris son baptême, vouloir ainsi le vivre : qui oserait dire que
ce n’est pas la nouveauté la plus radicale de la terre ? 

*
* *


 Enfin le troisième caractère de la nouveauté signifiée dans le baptême, c’est
l’espérance. Quand on prononce ce mot, certains ne songent qu’à une
privation : espérer, c’est ne pas avoir ce qu’on espère ! Avides de Dieu,
déçus d’eux-mêmes, ils voudraient que les promesses de Dieu ne fussent point au
futur, qu’il ne fà »t pas écrit : « Nous serons une même plante avec lui
par la conformité à sa Résurrection »
. Ils voudraient que les choses
anciennes fussent déjà passées et que Celui qui dit : « Voici, je fais tout
nouveau »
(Apocalypse 21/5) n’ait plus besoin de venir, de revenir
pour être vraiment et pleinement présent. Combien naturelle, cette impatience !
C’est celle de Saint Paul s’écriant : « J’ai hâte de m’en aller et d’être
avec Christ, ce qui est de beaucoup le meilleur »
(Philippiens 1/23) ou
celle qui fait jaillir le dernier mot de la Bible, la prière de l’Eglise :
« Viens, Seigneur Jésus »
(Apocalypse 22/20). Mais impatience illégitime, si
elle nous faisait anticiper cette venue tant désirée, vivre ici-bas comme si la
présence de Jésus-Christ n’était pas aussi une attente, ou si elle nous
donnait l’illusion que nous sommes déjà ce que nous serons seulement dans
l’au-delà 
. « Ce que nous serons, dit Saint Jean, n’a pas encore
été manifesté »
(1 Jean 3/2).


Mais d’autres se réjouissent quand on leur parle de l’espérance de leur
baptême. Et ce sont eux qui ont compris l’Evangile. Ils se réjouissent que la
gloire de Dieu soit encore bien autre chose, radicalement autre chose, que ce
que « raconte la splendeur des cieux » (Psaume 19/2) et leur propre cœur,
même renouvelé. Ils se réjouissent que la Résurrection, ce ne soit pas ce monde
embelli, mais un autre monde, où il ne restera « rien des choses anciennes »
(Apocalypse 21/4), parce que toutes les choses anciennes comportent larmes,
deuils, cris et mort ; et que cette Résurrection soit à venir. Ils se
réjouissent de pouvoir attendre ce qu’ils n’ont pas, ce qu’ils ne voient pas
encore (cf. Romains 8/24) ; car ce qu’ils ont, ce qu’ils voient, même épuré,
magnifié, sublimé, ce ne serait pas encore la splendeur de Dieu. Leur dira-t-on
qu’ils ne connaissent pour le moment que la peine de soupirer, avec toute la
création, après la Révélation des Fils de Dieu, la détresse de ce gémissement
universel, de ce travail d’enfantement (Romains 8/18-25) ? Non certes, car dans
leur peine et leur détresse, ils sont assurés, ils ne craignent rien. Ils savent
que, lorsque Dieu promet, il tient. « Celui qui a fait la promesse est
fidèle »
(Hébreux 10/23). Leur attente, c’est vraiment leur inébranlable
espérance. « La foi est une ferme assurance des choses qu’on espère, une
démonstration de celles qu’on ne voit point »
(Hébreux 11/1).

Et
ceci aussi est merveilleusement nouveau d’avoir sur notre terre désespérante,
cette possibilité, ce devoir, cette joie d’espérer. 

*
* *


 Tel est le chrétien baptisé, le chrétien qui croit à son baptême et qui vit en
se souvenant de lui : un homme certain, un homme fidèle, un homme qui espère,
c’est-à -dire vraiment un homme nouveau.


Mais ici une question essentielle se pose : cet homme-là existe-t-il, en fait,
en chair et en os, et non pas seulement dans la pensée d’un théologien comme
Saint Paul ? On pourrait se le demander en constatant la façon dont ce même
Saint Paul le définit : je veux dire qu’il ne le décrit pas, mais qu’il
exhorte
ses lecteurs, nous-mêmes, à être, à devenir cet homme-là . C’est à 
l’impératif qu’il s’adresse à l’homme nouveau. Ce n’est pas à l’indicatif qu’il
en fait le portrait. Et alors nous nous redemandons : exigence, promesse, la
grâce du baptême est-elle aussi une réalité vécue ? Connaissons-nous cet homme
nouveau, comme nous connaissons la réalité de l’homme ancien ?


Cette question a toujours tourmenté la conscience chrétienne, l’Eglise et aussi
le monde quand il prétend juger 1e Christianisme. Elle peut revêtir bien des
formes. Suis-je un homme changé, se demande la conscience chrétienne, ou
bien est-ce que je reste toujours « le misérable qui soupire après la
délivrance de son corps de mort »
(Romains 7/24) ? Existe-t-il des
convertis
radicalement renouvelés ou peut-on seulement parler du devoir
constant de se convertir, de naître de nouveau ? interroge l’Eglise , et
elle répond différemment dans ses confessions de foi, selon qu’elle est église
de professants ou église de multitude. Et le monde ? Ne l’entendons-nous pas
répéter avec ironie, révolte ou mépris : « A quoi bon le christianisme puisque
pratiquement, visiblement les chrétiens ne diffèrent point des autres ?
L’indignité des chrétiens ne réduit-elle pas à néant la soi-disant dignité
suprême du christianisme ? » ([2]).

Il
est bon que cette question soit sans cesse posée et qu’elle tourmente. Y
répondre trop aisément dans un sens ou dans l’autre serait méconnaître le
sérieux de la grâce et les exigences du baptême. Mais, en conservant tout ce
sérieux
, il faut bien dire que la réponse biblique ne saurait être un oui ou
un non simples et exclusifs. En bref, l’Ecriture dit ceci : Oui, l’homme nouveau
existe, puisque c’est la volonté toute puissante de Dieu qui l’engendre ; oui,
il existe chaque jour comme la vocation divine de l’homme ancien et comme la
réalité de la promesse fidèle de Dieu ! Oui, il existe comme l’effort de
conformité à Jésus-Christ crucifié ressuscité, comme « le travail du salut
poursuivi avec crainte et tremblement »
(Philippiens 2/12), comme la joie du
pardon sà »r et l’attente confiante de la Résurrection. , Mais l’homme ancien
aussi existe, et c’est lui, c’est son existence que l’homme nouveau connaît,
juge, refuse. Il se « détruit de jour en jour » (2 Corinthiens 4/16), il n’est
pas encore détruit. Le croire vaincu, déjà détruit, c’est ou bien se tromper
soi-même, mentir aux autres, rendre vaine la Croix de Christ, ou bien avoir
renoncé à la grande espérance du salut... Homme ancien, homme nouveau, l’un et
l’autre sont là , en nous ; ils sont l’un et l’autre nous, pour notre
humiliation et notre bonheur. Leur lutte , car ils ne peuvent cohabiter, se
tolérer, ils ne peuvent que s’attaquer , c’est la tension de la vie chrétienne,
le « bon combat de la foi » (1 Timothée 6/12), l’attente du jour du
Seigneur. Mais ce qu’il faut dire, redire par-dessus tout, c’est que le seul qui
existe véritablement, c’est-à -dire le seul qui ne doive pas mourir, le seul qui
soit sà »r du temps et de l’éternité, c’est l’homme nouveau. « Regardez-vous
comme morts au péché et comme vivants pour Dieu en Jésus-Christ »
. , En
d’autres termes, la vie du chrétien n’est pas un état, mais un acte, une série
d’actes. La nouveauté de vie est un renouvellement (Romains 12/2).
« Tandis que notre être intérieur se détruit, notre être intérieur se renouvelle
de jour en jour »
(2 Corinthiens 4/16).


Avoir compris cela, c’est avoir saisi l’exigence, la certitude, la joie de la
foi
.

*
* *

Et
maintenant, en manière de résumé et de conclusion, essayons de dessiner le
mouvement de vie dans lequel le croyant est renouvelé de jour en jour en plein
milieu d’un monde qui ne change pas. Luther, au lendemain de son
excommunication, a voulu expliquer au pape Léon X le sens de sa conduite et
exposer au monde le mystère de l’Evangile ; il a défini le chrétien un homme
libre
. Dans l’admirable traité de la Liberté chrétienne, il ne
défendait pas sa personne, « sachant trop bien, écrivait-il, la pauvreté de sa
foi pour s’en glorifier jamais », mais il voulait rendre témoignage au grand
œuvre de Dieu. Il avançait ces deux propositions : « Le chrétien est un homme
libre maître de toutes choses, il n’est soumis à personne. , Le chrétien est un
serviteur plein d’obéissance, il se soumet à tous ».

Un
homme libre, mais non pas au sens où le monde et ses philosophes entendent la
liberté, non pas un homme maître de sa destinée, souverain dans ses décisions,
égal à Dieu ! Un homme libéré, affranchi, gracié. « La vérité vous
affranchira »
, disait Jésus, et encore : « Si le Fils vous affranchit,
vous serez réellement libres »
(Jean 8/32 et 36). Autour de nous, toutes
sortes de contraintes, de pressions. En nous l’esclavage du mensonge et des
convoitises. Sur nous la menace d’une Justice sainte, ou l’aveugle fatalité du
hasard. , Or, tout ceci est fini, révolu, vaincu. Libre, le croyant « de la
glorieuse liberté des enfants de Dieu »
(Romains 8/21). Libre, c’est-à -dire
indépendant de tout ce qu’on prétend obtenir de lui par la force de l’opinion et
quelquefois par la loi civile. Libre, c’est-à -dire capable de refuser ce qu’il
faut refuser et d’accepter ce qui est acceptable. Libre, c’est-à -dire
n’accordant qu’une importance relative à toute la relativité de ce monde. Libre
de ne plus croire aussi jalousement, aussi désespérément à ses droits
personnels, comme s’il se perdait lui-même en les découvrant violés. Libre de ne
plus être jugé par la justice et la sagesse et la violence du siècle présent
parce qu’il ne juge lui-même personne selon ces codes-là . Libre dans la
souffrance et peut-être l’agonie, mais libre tout de même ; royalement. , Et
libre aussi de pires chaînes, des chaînes qu’il traîne avec sa vie : le mal
qu’il fait en ne voulant pas le faire, le passé qu’il ne peut abolir, sa
désobéissance qui lui fait horreur. Libre, lui le pécheur, libre du péché grâce
à Jésus-Christ (Romains 7/25). Libre de la malédiction qu’il mérite et de la
condamnation à venir. Totalement libre comme un prisonnier qui sort de sa
cellule tenant à la main sa levée d’écrou. Mais libre aussi de la juridiction
sainte à laquelle il se sait soumis. Libre de la Loi, même divine, si
elle est un joug (Galates 2/19) ; libre de la règle si elle n’est qu’une règle,
libre non pas de croire que le mal soit bien, mais de croire que le mal n’est
pas inexpiable. Libre de l’Ancienne Alliance du Sinaï, si elle n’est que
l’alliance de la Sainteté divine avec sa misère d’homme, et non pas , elle aussi
, l’alliance de la Promesse, de la Grâce, la Nouvelle Alliance.

Il
y a plus. La libération est plus complète. Cet homme libre ne redoute plus la
puissance de son ennemi, Satan, ni la servitude dernière à laquelle cet ennemi
l’assujettit ; il est libre des liens de la mort. Il n’a plus, comme maître
suprême, le roi des épouvantements ; sa vie ne se heurte plus aux limites
infranchissables du sépulcre. Oui, il est vraiment et à jamais un homme libre.


Nouveauté radicale ! Le monde autour de nous se répète, il nous répète sa
misère, sa souffrance, ses mensonges et sa mort. Il est là , douloureusement,
terriblement présent. L’égoïsme s’y dévoile et s’y déguise. L’injustice y frappe
l’innocent et s’y donne comme une vertu la volonté de puissance. Les enfants y
sont abandonnés et les faibles opprimés. La maladie aveuglément ruine de grands
bonheurs et des vies utiles. La guerre multiplie la haine et fait des meurtriers
involontaires. L’Etat totalitaire réclame corps et âme. Oui, le monde est là . Le
chrétien ne nie rien de tout cela, il ne consent pas le mal, il n’abdique pas sa
volonté de sainteté. Il ne souffre pas moins, il ne meurt pas moins. Mais malgré
tout il est libre. Et sa liberté, c’est, sachant tout ce que nous venons de
dire, de savoir aussi que, pour lui, pour tous les autres, « la figure de ce
monde passe »
(1 Corinthiens 7/31), mais que « la Parole de Dieu demeure
éternellement »
(Esaïe 40/8), la parole d’Amour. Sa liberté, c’est de savoir
que le règne de la mort est mortel, et que ce siècle présent orgueilleux est
voué à finir dans la venue triomphante de Celui « qui est, qui a été et qui
sera » (Apocalypse 1/8).


Mais, il faut l’ajouter aussitôt, cette liberté qui lui est donnée, il ne la
reçoit que pour en vivre. Elle ne lui appartient pas comme son droit,
elle revendique son service. Et dès lors cet affranchi est devenu
« l’esclave de la justice »
(Romains 6/18), d’une nouvelle justice, celle de
Dieu. Libre, le croyant, non pas seulement de sa vie ancienne, mais pour
sa nouvelle vie. Libre du péché pour lutter contre le péché ; pour ne plus faire
demain ce qu’il faisait hier. Libre de la malédiction de la Loi pour aimer la
Loi et l’accomplir. Libre du monde pour connaître la victoire dans laquelle le
monde est vaincu. Libre du fardeau de sa désobéissance pour obéir. Libre de
lui-même, pour appartenir à Dieu et aux autres.

Ici
encore, nouveauté radicale ! Le monde autour de nous est présent, cette fois
merveilleusement présent. Il est le monde tant aimé de Dieu que nous l’aimons à 
cause de Dieu. Les hommes mauvais y sont devenus notre prochain. La souffrance
n’y est plus seulement un scandale et un mystère, mais l’occasion de souffrir
avec Jésus-Christ et avec tous ceux qui souffrent. Quand nous consentons notre
obéissance (avec ses limites) aux autorités, même injustes, c’est à Dieu que
nous savons obéir. Quand nous acceptons tout ce que la vie présente nous donne
comme « aides nécessaires à notre vie », selon l’expression de Calvin, quand
nous usons du monde, comme dit Saint Paul, de ses joies légitimes et de sa
beauté (mais, ainsi que dit aussi Saint Paul, comme n’en usant point,
1 Corinthiens 7/31), nous remercions le Père qui nous accorde tant de bienfaits.
En faisant notre tache d’homme, de père, de citoyen, en étant dans le mariage
vraiment uni par les liens de Dieu, en remplissant les devoirs de notre
profession, nous nous soumettons à Celui qui n’a pas abandonné le monde au
désordre, mais qui miséricordieusement lui a accordé un ordre provisoire.
Et toute notre liberté, active, persévérante, fidèle, est ainsi pour la seule
gloire de Dieu.

Par
dessus tout, nouveauté radicale d’attendre en pleine liberté le dernier
mot de notre vie. Le monde est là , il passera ; notre désobéissance passera ;
notre obéissance elle-même un jour sera une vraie obéissance, elle ne sera que
joie : quand « le Fils ayant tout remis à son Père, Dieu sera tout en tous »
(1 Corinthiens 15/24-28). Et c’est vers quoi, voyageurs et étrangers sur la
terre, nous nous acheminons ; c’est la meilleure patrie que, dans nos patries
d’ici-bas, nous espérons (Hébreux 11/13-16).


Hommes nouveaux, nous marchons en nouveauté de vie, vers la grande, l’absolue
nouveauté de Dieu.


 

([1])
barth, Le Culte raisonnable,
p. 44.


([2])
Cf. la brochure de Nicolas berdiaeff,
De la dignité du Christianisme et de l’indignité des Chrétiens,
Paris, « Je Sers ».