Carême 1951 :

NE NOUS INDUIS PAS EN TENTATION, MAIS DÉLIVRE-NOUS DU MALIN...

VI
NE NOUS INDUIS PAS EN TENTATION,
MAIS DÉLIVRE-NOUS DU MALIN...

Matthieu 6/13

Quelle est la traduction la plus exacte du texte grec de la dernière demande de l’Oraison dominicale ? Est-ce celle que je viens de lire et que je trouve dans la liturgie officielle de l’Eglise réformée de France ? Ou une autre ? Ou bien encore doit-on dire que nous pouvons librement choisir entre plusieurs traductions également fidèles ? Si éloigné que je sois de vouloir faire une leçon d’exégèse, nous ne pouvons éluder ces questions. Vous êtes nombreux d’ailleurs à vous les poser parce que vous êtes déconcertés par la diversité des versions utilisées dans le culte public ou dans les éditions de la Bible dont vous disposez.

« Ne nous induis pas en tentation », traduit la Bible Segond, très répandue dans les pays de langue française. Ainsi lisions-nous dans les premières éditions de la Version synodale dont on sait l’autorité dans nos Eglises de France. Mais, dans la septième édition parue l’année dernière, nous constatons, non sans surprise, qu’il est écrit : « Ne nous abandonne pas à la tentation » et qu’une note propose la variante : « Ne nous mets pas à l’épreuve » ; le mot induis a disparu. Stapfer, dont nous aimons à lire la traduction dans le culte de cette paroisse qui fut longtemps la sienne, conserve la version traditionnelle, mais suggère en note : « Epargne-nous l’épreuve ». Dans la Bible du Centenaire, où les quatre évangiles ont été traduits par le doyen Maurice Goguel, je lis : « Ne nous soumets pas à la tentation » ; et ces mêmes mots se trouvent dans la plus récente traduction catholique, publiée sous la direction de l’Ecole biblique de Jérusalem. Dans un sens très proche la liturgie de Genève écrit : « Ne nous expose pas à la tentation ».

Comment expliquer ces divergences sous la plume d’hommes dont la science et la conscience sont indiscutables ?

Les causes en sont multiples. Commençons par le mot : tentation. Il est la traduction du terme grec peïrasmos, inconnu, semble-t-il, en dehors des livres saints et des ouvrages patristiques. Le dictionnaire Bailly le rend par les mots : « essai, épreuve, expérience, tentation » et renvoie au verbe peïradsô dont il est dérivé. Là je lis : « essayer, tenter, c’est-à -dire faire l’épreuve ou l’expérience de... ; en mauvaise part : tenter, chercher à séduire ou à corrompre ; éprouver en parlant d’une maladie ».

Vous voyez donc qu’aux traducteurs les plus scrupuleux s’impose un choix inéluctable : une tentation ou une épreuve sont choses très différentes dans l’usage courant de notre langue, en dépit des relations internes de l’une avec l’autre. D’un homme qui succombe à toutes les tentations nous n’aurions pas l’idée de dire qu’il succombe à toutes les épreuves. Et d’un ami cruellement éprouvé dans sa chair ou dans son cœur nous ne raconterions pas qu’il est cruellement tenté.

Comment choisir ? C’est ici qu’intervient ce qu’on appelle le sens exégétique, l’étude patiente du contexte, des parallèles, des autres passages bibliques où le même mot est employé. Nous y retrouvons d’ailleurs une semblable diversité. Je citerai seulement le verset 12 du chapitre 1 de l’épître de Jacques : « Heureux celui qui endure la tentation, traduit l’un, car, après avoir été mis à l’épreuve, il recevra la couronne de vie... ». « Heureux l’homme qui supporte patiemment l’épreuve... » entend l’autre. Reconnaissons qu’il y a là une difficulté, accrue par le fait que nous ignorons le mot araméen dont Jésus s’est servi lorsqu’il a enseigné l’Oraison dominicale à ses disciples. Et retenons que ces constatations philologiques suffisent à interdire certaines conceptions de l’inspiration littérale de l’Ecriture sainte offerte parfois à notre assentiment.

C’est une difficulté d’un autre ordre que soulève la traduction : « Ne nous induis pas... ». Ce n’est pas le dictionnaire qui impose un choix. Le verbe grec, en effet, signifie : « porter dans, amener, embarquer ; introduire, emporter », mais jamais, il n’a jamais le sens d’abandonner : « Ne nous abandonne pas à la tentation ». D’où vient donc ce terme dans notre plus récente version française ? Ne serait-ce pas de la conviction théologique et non plus philologique, que la lettre de saint Jacques énonce une vérité de foi lorsque, aussitôt après les paroles que je citais tout l’heure, nous y lisons : « Que personne ne dise dans une tentation : c’est Dieu qui me tente, car Dieu, qui ne peut être tenté par le mal, ne tente lui-même personne ».

Mais ici nous entrons déjà dans le fond même de notre texte d’aujourd’hui. Disons pour l’instant ceci : la langue grecque paraît commander la traduction : « Ne nous induis pas en tentation ».

La seconde clause de la requête implique, elle aussi, un choix. « Délivre-nous du mal », ou « du Malin », préféré par Stapfer, la Bible du Centenaire et la Bible de Jérusalem. Le mot grec utilisé est-il le masculin ponéros : le Malin, le Mauvais ou le démon ? Ou bien le neutre ponéron : le mal ? La construction de la phrase pose la question : à chaque traducteur, à chaque prédicateur d’y répondre. La nouvelle liturgie de l’Eglise réformée de France, rompant avec une longue tradition, accueille la traduction : « Délivre-nous du Malin ». C’est celle que nous méditerons ce soir.

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Nous voici donc devant cette prière, si souvent récitée sans être profondément pensée : « Ne nous induis pas dans la tentation ». D’autres paroles des livres saints peuvent-elles en être rapprochées ? Et l’interprétation que donnent de l’Oraison dominicale les Réformateurs éclairera-t-elle notre méditation ?

Vous souvenez-vous des premières pages du livre de Job ? « Un jour les fils de Dieu se présentèrent devant l’Eternel, et Satan vint aussi au milieu d’eux. L’Eternel dit à Satan : « D’où viens-tu ? ». Satan répondit à l’Eternel : « Je viens de parcourir la terre et de m’y promener ». L’Eternel dit à Satan : « As-tu remarqué mon serviteur Job ? Il n’y a pas d’homme comme lui sur la terre. Il est intègre et droit ; il craint Dieu et se tient éloigné du mal ». Et Satan, après avoir énuméré toutes les bénédictions dont Job a été comblé par Dieu, ajoute : « Etends ta main, touche à tout ce qui lui appartient ; on verra s’il ne te maudit pas en face ! ». L’Eternel dit à Satan : « Eh bien, tout ce qui lui appartient est en ton pouvoir ; seulement ne porte pas la main sur sa personne » (1). Vous connaissez les immenses épreuves qui ne tardèrent pas à accabler le patriarche. Mais, à travers ces épreuves, de terribles tentations ne vinrent-elles pas l’assaillir, tentations d’amertume, de révolte, de désespoir, et la plus terrible de toutes, la tentation d’incrédulité. Job n’eà »t-il pas été dans la vérité en priant : « Ne me soumets pas à l’épreuve », mais aussi : « Ne m’induis pas en tentation » ?

Ouvrons le premier évangile et relisons le verset premier de son quatrième chapitre : « Alors Jésus fut emmené par l’Esprit dans le désert, pour être tenté par le Diable » (2). Suit le récit de la triple tentation du Sauveur. Des tentations certes, mais par lesquelles est mise à l’épreuve, est éprouvée la volonté d’obéissance totale du Christ à sa vocation messianique. Après avoir assisté à ce grand combat contre le prince des ténèbres, nous comprenons que l’auteur de l’épître aux Hébreux dise de Jésus-Christ : « Comme il a souffert lui-même et qu’il a été tenté, il peut secourir ceux qui sont tentés » (3). Si donc le Christ a mis sur les lèvres de ses disciples ces mots qui laissent entrevoir un arrière-fond de mystère : « Ne nous induis pas en tentation », ne sommes-nous pas en droit d’oser dire que, par son expérience personnelle, il en avait sondé toute la profondeur ?

Ecoutons l’apôtre Paul, écrivant aux chrétiens de Corinthe (j’use ici de la Bible de Jérusalem) : « Aucune tentation ne vous est survenue qui passât la nature humaine. Dieu est fidèle ; il ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces. A côté de la tentation il placera les moyens qui vous permettront de résister » (4). Tentation ? Ou épreuve, selon d’autres traducteurs ? Ici encore la tentation, d’où qu’elle vienne, apparaît comme une mise à l’épreuve, et l’épreuve, quelle qu’en soit la source, comme apportant avec elle des possibilités de tentation.

Vous avez entendu déjà la solennelle objurgation de Jacques : « Que personne lorsqu’il est tenté ne dise : "C’est Dieu qui me tente" ; car Dieu ne peut être tenté par aucun mal, et lui-même ne tente personne. Mais chacun est tenté quand il est attiré et amorcé par sa propre convoitise » (5). Ce sont ces paroles décisives, pensent certains traducteurs qui commandent de traduire la requête de l’Oraison dominicale : « Ne nous abandonne pas à la tentation » ou : « Ne nous mets pas à l’épreuve ».

Calvin n’a jamais pensé à modifier la traduction traditionnelle, conforme à la version latine qu’il avait si souvent récitée : « Et ne nos inducas in tentationem ». Par cette prière, enseigne-t-il dans son catéchisme, nous demandons « que Dieu ne nous laisse pas succomber au mal et qu’il ne permette pas que nous soyons vaincus par le démon » (6). En vérité il semble approuver d’avance ceux qui se sentent irrésistiblement poussés à substituer le mot abandonner au verbe induire. Il voit bien, cependant, la difficulté, il ne peut oublier les paroles de l’épître de Jacques, et il fait demander au catéchumène : « Pourquoi demandez-vous à Dieu qu’il ne nous induise point au mal, puisque c’est là le propre office du démon ? ». Et le catéchumène de répondre que Dieu non seulement abandonne ceux qu’il veut punir et leur retire sa grâce, mais qu’ « il les livre au diable pour être sujets à sa tyrannie » (7). Avertissement redoutable, qui se fonde sur de nombreux textes de la révélation. Nous n’aimons pas l’entendre, et notre protestation s’élève aussitôt. Peut-être ferions-nous mieux de le méditer, en pensant à nos propres reniements, à nos transgressions, à notre incrédulité. La patience de Dieu à notre égard n’aura-t-elle pas un terme ?

Commentant notre texte, Luther note : « Il peut arriver que celui qui est debout aujourd’hui tombe demain. Ne pas nous induire en tentation, ce n’est pas supprimer la tentation, mais nous donner la force d’y résister... Autre chose est d’éprouver les tentations, autre chose est d’y consentir et d’y céder... Sans doute, je suis en ce moment chaste, patient, affable, ferme dans la foi, mais c’est précisément le moment où le diable va me lancer dans le cœur un de ces traits auxquels il est presque impossible de résister... Car l’ennemi de notre âme ne se lasse et ne se fatigue jamais » (8).

Karl Barth, dont l’étude est ici particulièrement prenante, nous contraint de considérer dans quelle tragique alternative nous sommes. Peu importent à ses yeux « les tentations mineures, les péchés qui ne conduisent pas à la mort, ces « tentations provisoires que Dieu nous envoie tous les jours... parce qu’elles nous sont nécessaires ». Mais ici, à ce moment de la Prière du Seigneur, il s’agit de bien autre chose ! Il s’agit de « la grande tentation, de la tentation eschatologique qui est l’œuvre du Malin... ». Il est question de la menace infinie du néant qui s’oppose à Dieu lui-même. Ce mal-là « ne fait pas partie des choses que Dieu a voulues et créées ». Il apparaît dans « la domination illégitime, incompréhensible et inexplicable de celui que l’Ecriture appelle le Diable... Là où Dieu est absent, où il n’est pas le maître, c’est l’autre qui domine. Il n’y a pas d’autre alternative » (9).

Je parlais de mystère, il y a un instant. N’avons-nous pas l’impression de nous y heurter dans ces paroles, comme dans le récit de la tentation de Jésus ? Et n’est-ce pas devant cette alternative que le Christ a été placé : ou Dieu est le maître ou c’est l’autre qui domine ? Comment ses disciples échapperaient-ils à la même alternative ? « Le disciple n’est pas plus grand que son maître », disait le Christ. S’il a été tenté en toutes choses, et non pas seulement au lendemain de son baptême lorsque, armé de la Parole de Dieu, il triomphe de l’Adversaire, ses disciples pourraient-ils prétendre à n’être pas tentés ? « Veillez et priez, de peur que vous ne tombiez dans la tentation, leur recommandait Jésus à Gethsémané, car l’esprit est prompt, mais la chair est faible » (10).

Tentation qui éprouve les forces de résistance de l’esprit, du cœur ou de la chair ? Epreuve ouvrant la porte à l’assaut de tentations diaboliques ? En vérité nous comprenons qu’un même mot désigne, dans la Bible, ces deux réalités, si différentes à première vue, si tragiquement conjointes dans notre vie d’hommes pécheurs. N’avez-vous jamais, quand l’épreuve vous a frappés, été tentés de douter de Dieu ? N’avez-vous jamais, alors que vous vous dites chrétiens, entrevu la possibilité de la négation totale ? Et cela, parce que vous étiez jetés dans un abîme de détresse dont il vous semble que Dieu eà »t pu, vous avez pensé : eà »t dà » vous préserver. Vous avez crié à Lui, pourtant, au milieu de vos murmures et peut-être de vos révoltes. Vous lui avez apporté votre souffrance et ses affreuses suggestions. Impossible qu’il permette cela, vous disiez-vous, qu’il n’écarte pas cette menace, qu’il vous laisse exposé aux assauts du démon ! Vous avez prié alors : « Notre Père... ne nous induis pas en tentation... ».

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« Mais délivre-nous du Malin ! ». Le terme grec a plus de force qu’il n’apparaît dans nos traductions : « Arrache-nous » en rendrait mieux le sens.

Simone Weil, dont les lettres et les essais publiés après sa mort ont eu ces dernières années une si extraordinaire résonance, note à propos de cette prière : « Le mot "Père" a commencé la prière, le mot "mal" la termine. Il faut aller de la confiance à la crainte. Seule la confiance donne assez de force pour que la crainte ne soit pas une occasion de chute » (11). Karl Barth remarque de son côté que le Notre Père s’achève sur un de profundis. « Si notre prière ne se termine pas par ce de profundis, elle ne répond pas à ce que Jésus-Christ nous a enseigné » (12).

Eh oui, si le Christ nous commande de faire entendre à « notre Père » cet appel à la délivrance qui traverse toute la Bible, et donne à certains psaumes des accents si bouleversants, c’est assurément pour nous faire prendre conscience de ce qu’il y a de plus concret dans notre existence : cette emprise de Satan sur notre vie totale, cette servitude où nous sommes toujours en danger de retomber, si vraiment nous en avons déjà été affranchis. Il faut que nous ne nous fassions pas d’illusions sur nous-mêmes et que nous osions regarder en face ce qui se cache trop souvent derrière cette façade d’honnêtes gens, et même de chrétiens très pieux, que nous aimons montrer dans l’Eglise et dans le monde. Ah, ces esclavages secrets, dont nous gémissons devant Dieu aux heures où nous consentons à être sincères vis-à -vis de nous-mêmes ! Il faut que nous sentions, que nous haïssions leurs chaînes dont le poids se révèle à nous quand nous persévérons à prier : « Délivre-nous du Malin ! ».

Et cependant ce n’est pas seulement un de profundis qui retentit dans les derniers mots de l’Oraison dominicale, c’est aussi une magnifique promesse de victoire. Le Père, révélé par Jésus-Christ, en Jésus-Christ, est le Dieu des délivrances. Les psalmistes l’avaient chanté déjà , et avec quelle reconnaissante allégresse ! Mais toutes leurs anticipations, tous leurs espoirs, toute leur foi trouvent leur accomplissement dans la « liberté glorieuse des enfants de Dieu » (13) que saint Paul caractérise en ces deux mots : « affranchis du péché, esclaves de Dieu » (14).

Et de quoi donc demandons-nous à être délivrés ?

Non pas d’une sorte de principe impersonnel que nous nommons le mal parce qu’il nous entraîne à nous opposer à la volonté de Dieu. Non pas simplement du péché qui infecte notre sensibilité, notre pensée, notre volonté, notre action, pervertit notre désir, souille notre cœur et obscurcit notre âme. Mais du joug que fait peser sur nous l’action maudite de celui que la Bible nomme tantôt Satan, tantôt le Diable, tantôt le prince de ce monde. Pour les hommes de la Bible, il y a un grand Adversaire, dont la volonté démoniaque manifeste sa puissance sur nos pauvres volontés humaines. C’est avec lui que Jésus s’est rencontré à l’heure de la tentation. C’est de lui que Pierre, dans sa première lettre, écrit qu’ « il rôde autour de nous, comme un lion rugissant, cherchant qui il pourra dévorer » (15). L’apôtre l’appelle le Diable. « Loin de moi la pensée de vous prêcher le Diable, vous dirai-je avec Karl Barth. On ne peut pas le prêcher et je n’ai nullement l’intention de vous causer de l’angoisse. Mais il y a là pourtant une réalité sur laquelle nous passons trop à la légère, nous chrétiens modernes. Il existe un ennemi supérieur, inévitable, auquel on ne peut résister, si Dieu ne nous vient en aide... Il faut savoir que le Diable existe, mais ensuite s’empresser de s’éloigner de lui » (16).

« Je voyais Satan tomber du ciel comme un éclair » (17), disait un jour le Christ à ses disciples. Il se savait donc, lui, vainqueur de Satan ; il savait que, par lui, la puissance de Satan avait été frappée à mort. Et nous recevons, dans la foi, la certitude de cette victoire. Nous ne pouvons prier : « Délivre-nous du Malin », avec une confiante espérance, que parce que le Christ l’a remportée pour nous. Et nous croyons qu’elle peut et doit retentir dans notre vie en faisant de nous aussi des vainqueurs.

« Délivre-nous... » disons-nous à Dieu. N’est-ce pas reconnaître que nous ne pouvons pas nous délivrer nous-mêmes ? Que notre volonté est impuissante à conquérir notre liberté, précisément parce qu’elle est asservie ? « Je tends les bras vers mon Libérateur » s’écriait Pascal. Il savait que ni son intelligence ni sa science ni sa force morale ne pouvaient, en dehors de la grâce de Dieu, le libérer de ses servitudes intérieures. Ah, gardons-nous de laisser croire le contraire, de promettre à des hommes impurs, malhonnêtes, égoïstes, idolâtres d’eux-mêmes qu’il leur suffira de vouloir pour devenir des hommes nouveaux ! Satan, qui « se déguise en ange de lumière » (18) est plus intelligent, plus fort, plus persévérant, plus malin que nous. Dieu seul le domine et, s’il le laisse encore exercer des ravages, il sait comment le contenir dans les limites où se développe son dessein d’amour à l’égard des hommes. Notre libération, nous ne la tiendrons que de Dieu. Ne nous lassons donc pas de la lui demander, toujours plus entière, en lui redisant : « Délivre-nous du Malin ! ».

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Oui, nous prions ainsi. Mais savons-nous voir où nous entraîne notre prière ? Lorsque se présente cette dernière requête qui si souvent revêt des accents de supplication, elle oblige ceux qui la présentent à Dieu en voulant être droits de cœur à se demander si vraiment ils veulent être délivrés, si vraiment ils veulent devenir libres de la liberté des enfants de Dieu.

Sans doute n’avez-vous pas oublié ce que nous avons entendu dans les premières demandes de l’Oraison dominicale ? Nous pensions offrir à Dieu des vœux fervents pour le triomphe de sa cause. Et ces vœux nous revenaient sous forme d’exigences de Dieu. Il en est de même ici. Ce n’est pas nous qui pouvons nous délivrer du Malin, Dieu seul nous accorde la délivrance. Mais est-ce une raison pour attendre, sans rien faire, qu’il intervienne dans notre vie ? N’avons-nous qu’à lui remettre notre cause sans lui témoigner par notre obéissance, par le combat de notre foi, par notre effort persévérant pour accomplir les œuvres bonnes « qu’il a préparées d’avance pour nous afin que nous les accomplissions » (19) par nos labeurs d’amour dans l’Eglise et au service des hommes, que nous prenons au sérieux notre prière, que nous sommes prêts à la signer de nos renoncements, de nos sacrifices, de notre mort à nous-mêmes ?

Et lorsque nous le prions de nous délivrer du Malin et de toutes les traces de son action dans notre vie, sommes-nous toujours sà »rs de consentir d’avance à ce qu’il rompe tous les liens qui nous attachent à telle ou telle forme du péché ? Discernez-vous l’effort de totale sincérité que réclame de nous notre requête si nous ne voulons pas que Dieu la repousse comme une vaine redite, plus encore comme un mensonge ?

S’il est vrai que chaque fidèle priant la prière du Seigneur soit appelé à découvrir dans cette dernière demande un appel à une décision d’obéissance à la volonté de Dieu révélée dans sa Parole, comment ne serait-ce pas aussi vrai de l’Eglise prise dans son ensemble, ou dans la vie de chacune de ses paroisses ? « Délivre-nous du Malin », répètent les membres d’une communauté chrétienne, assemblés dans leur sanctuaire pour rendre leur culte à Dieu. Qu’est-ce à dire sinon qu’ils demandent pour leur Eglise, en même temps que pour chaque disciple du Christ, la grâce de la liberté ? Oui, l’Eglise doit vouloir recevoir la liberté de dire non à son adversaire, à toutes les forces démoniaques qui exercent leur pression sur elle ; elle doit donc, à la lumière de l’Oraison dominicale que son Seigneur lui commande de prier, regarder courageusement si le Malin ne la tient pas par quelque complaisance qu’elle témoignerait à l’égard de ce qui n’est pas la vérité, la sainteté ou l’amour de son Seigneur, par quelque recherche de son prestige ou de sa gloire humaine. La liberté de l’Eglise ne va pas de soi dans un monde de préjugés, de compromis, de conformisme. Non pas, vous m’entendez, sa liberté extérieure que lui assure ou que lui marchande l’Etat, mais sa liberté d’être en toute circonstance ce que son Seigneur Jésus-Christ veut qu’elle soit et de lui rendre le témoignage qu’elle lui doit, fà »t-ce en recevant la grâce de souffrir pour lui.

Une fois encore, une dernière fois, nous pouvons dire : avant même que nous l’adressions à Dieu, notre prière est exaucée, car son exaucement est la victoire de Jésus-Christ sur Satan. La délivrance nous est assurée, parce que la Croix du Calvaire, symbole d’ignominie, proclame le triomphe de l’amour qui accepte de mourir pour revivre en donnant la vie. Et l’amour , l’amour de Dieu toujours premier , éveille, fait croître, affermit notre foi en Celui qui, en nous donnant la vie, nous donne la liberté.

« C’est pour la liberté que le Christ nous a affranchis » (20), a écrit saint Paul. Comme la liberté de l’Eglise, la liberté du chrétien est une grâce, car elle n’est et ne subsiste que là où est l’Esprit du Seigneur (21). Luther a montré, dans des pages décisives, que nous sommes libres à l’égard de Satan, du monde, des hommes et des choses, quand nous acceptons dans la foi d’être totalement dépendants de Dieu. Et nous voyons ici comment la fin de l’Oraison dominicale s’articule avec son début. Nous ne pouvons demander : « Délivre-nous du Malin » que parce que nous savons que Jésus-Christ est l’exaucement de Dieu à notre prière que son nom soit sanctifié, que son règne vienne, que sa volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Mais nous pouvons le demander maintenant, et nous savons qu’en Jésus-Christ nous sommes exaucés.

Non, nous ne sommes, quand nous parlons ainsi, ni des rêveurs ni des fous ! Nous nous rappelons, certes, que nous ne sommes pas des anges et nous savons que nous ne sommes pas parvenus à la sainteté. La pensée de nos souillures nous fait cruellement souffrir. Les sursauts du vieil homme, qui ne consent pas encore à mourir, les assauts de l’orgueil et de l’égoïsme, et nos reniements et nos lâchetés et nos capitulations nous font douter parfois de la réalité de notre délivrance. Ah, mes frères, prenons garde de ne pas céder à la tentation mortelle de l’incrédulité : acceptons avec humilité mais avec foi toutes les exigences et toutes les promesses de l’Oraison dominicale. Laissons-la découvrir à nos regards le but vers quoi, pour parler avec saint Paul, nous devons marcher ensemble. Si le Christ nous a saisis pour que nous soyons ses disciples, s’il nous a donné la prière que nous venons de méditer longuement, c’est pour que nous soyons à lui pour le temps et pour l’éternité. Mais c’est aussi pour que, sanctifiant le nom de Dieu dans notre vie chrétienne, travaillant à l’œuvre de son royaume, obéissant filialement à sa volonté, nous avancions vers le jour où Dieu achèvera ce qu’en nous Il a commencé. Ce sera le jour de Jésus-Christ, le jour de son avènement glorieux, le jour où par delà la mort et dans l’allégresse de la résurrection, nous verrons que la Prière de l’Eglise universelle est exaucée pour l’éternité.

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Peut-être éprouveriez-vous quelque étonnement si je passais sous silence la doxologie qui termine, dans nos Eglises protestantes tout au moins, la récitation de l’Oraison dominicale : « Car c’est à toi qu’appartiennent, dans tous les siècles, le règne, la puissance et la gloire ! ». Elle ne se trouve pas dans les plus anciens manuscrits de l’Evangile ; elle n’est donc pas authentique, en ce sens qu’elle n’est pas partie intégrante de la prière du Seigneur. C’est pourquoi nos frères catholiques ne la récitent pas. Elle remonte cependant à l’usage liturgique des tout premiers siècles de l’histoire de l’Eglise. Sans doute était-elle chantée par les fidèles en répons à la prière dite par l’officiant. Elle proclame que le règne, la puissance et la gloire appartiennent, non pas au Malin, mais à Dieu, notre Père. Mais elle se rapporte aussi à l’ensemble de l’Oraison dominicale et elle entend rappeler aux chrétiens qu’ils ont le devoir de la prier, car Dieu seul peut, dans son amour paternel, exaucer l’attente de leur foi.

Enfin nous disons : Amen ! c’est-à -dire : ainsi soit-il. Citons une dernière fois Karl Barth : « La prière n’est pas une entreprise livrée au hasard, un voyage dans le bleu. Elle doit finir comme elle a commencé, avec conviction : oui, qu’il en soit ainsi ! » (22).

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Le moment est venu de nous séparer. Le vendredi-saint nous réunira une fois encore devant la Croix où nous entendrons la prière du Crucifié. Mais, ce soir, il nous faut dire adieu à l’Oraison dominicale qu’ensemble, je crois pouvoir l’affirmer, nous avons écoutée avec ferveur. Mais pourquoi lui dirions-nous adieu ? Ne doit-elle pas plus que jamais faire partie de notre vie ? Un grand chrétien du siècle dernier, qui fut un héraut de la prière, disait : « En général, le Notre Père me suffit » (23). Je ne vous demande pas de ne prier que l’Oraison dominicale, mais je crois qu’à la prier chaque jour vous verriez votre vie chrétienne recevoir de grandes richesses spirituelles. Les chrétiens du deuxième siècle le savaient bien, qui la récitaient trois fois par jour. Simone Weil, que nous entendions tout à l’heure, écrivait un jour : « Je me suis imposé pour unique pratique de la réciter une fois chaque matin avec une attention absolue. Si pendant la récitation mon attention s’égare ou s’endort... je recommence jusqu’à ce que j’aie obtenu une attention absolument pure... La vertu de cette pratique est extraordinaire et me surprend chaque fois, car quoique je l’éprouve chaque jour, elle dépasse chaque fois mon attente » (24).

Ce qu’une femme, qui ne voulait pas se dire chrétienne, accomplissait ainsi quotidiennement, ne voulons-nous pas l’essayer ? Quelle grâce, alors, nous aurait apportée ce Carême !

Mais pourquoi nous refuserions-nous à la joie de la prier tous ensemble maintenant, la prière du Seigneur, la prière de l’Eglise universelle ? Tous ensemble à haute voix, vous qui êtes assemblés dans cette église de Passy, vous aussi qui, de loin, avez participé à notre méditation des six dernières semaines. Agenouillez-vous donc, mes frères et mes sœurs, là où vous êtes, et disons d’une même voix à Dieu :

« Notre Père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ! Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien. Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Et ne nous induis pas en tentation, mais délivre-nous du Malin.

Car c’est à toi qu’appartiennent, dans tous les siècles, le règne, la puissance et la gloire ! ».

Amen.

 

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(1) Job 1/6-12.
(2) Matthieu 4/1.
(3) Hébreux 2/18.
(4) 1 Corinthiens 10/13.
(5) Jacques 1/12-14.
(6) Le Catéchisme, édit. Je sers, p. 99.
(7) Ibid, p. 101.
(8) Les Livres symboliques, II, p. 191, édit. Je sers.
(9) Ouvr. cité, p. 54-55.
(10) Matthieu 26/41.
(11) L’Attente de Dieu, p. 221 (Paris, La Colombe).
(12) La prière, p. 56.
(13) Romains 8/21.
(14) Romains 6/22.
(15) 1 Pierre 5/8.
(16) Ouvr. cité, p. 55.
(17) Luc 10/18.
(18) 2 Corinthiens 11/14.
(19) Ephésiens 2/10.
(20) Galates 5/1.
(21) 2 Corinthiens 3/17.
(22) Ouvr. cité, p. 59.
(23) Parole de Christophe Dieterlen à T. Fallot.
(24) Attente de Dieu, p. 77.