Carême 2007 : Ah ! si nous pouvions parler à Dieu...

Les invités de la promesse

Que ton nom soit
sanctifié… !

Après « Père
 », le nôtre, mais un Père qui est dans les cieux,
voici le nom de Dieu.

Alors que Moïse garde
tranquillement ses moutons dans le désert, Dieu l’appelle
depuis un buisson qui brûle sans brûler et lui commande
d’aller délivrer ses frères exploités par
Pharaon en Égypte. Moïse n’en a aucune envie, et
discute pied à pied.

Retrouvons l’épisode
en Exode 3 :

Moïse dit à
Dieu : « Bon ! Je vais donc aller trouver les Israélites.
Je leur dirai : “Le Dieu de vos ancêtres m’envoie
vers vous.” Mais ils vont me demander ton nom. Qu’est-ce
que je dois répondre ? » Dieu dit à Moïse :
« JE SUIS QUI JE SUIS. Voici ce que tu diras aux Israélites
 : “JE SUIS m’a envoyé vers vous.” » « 
Puis tu leur diras encore : “Celui qui m’a envoyé
vers vous s’appelle le Seigneur. Il est le Dieu de vos
ancêtres, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le
Dieu de Jacob.” C’est mon nom pour toujours. C’est
le nom par lequel vous pourrez faire appel à moi de génération
en génération. »

Tel est donc l’étrange
nom que Dieu se donne, en réponse à la question de
Moïse. Dans la Bible en hébreu, l’expression est
proprement intraduisible. La souplesse de cette langue permet de
traduire ce « nom » de multiples façons : « 
Je suis celui qui suis  », ou « Je suis qui je
suis
 », ou « Je suis qui je serai  », ou
« Je suis parce que je suis », ou « Je
suis ce que je fus
 », ou « Je serai ce que je
serai
 », ou « Je suis quand je serai »,
ou même simplement « Je suis » ou « Je
serai
 »... Toutes ces traductions, et leurs variantes ou
combinaisons, font les délices des hébraïsants.
Elles sont toutes possibles à partir de la formule employée
par ce célèbre texte, formule qui reprend elle-même
un des noms traditionnels du Dieu du Premier Testament, transcrit le
plus souvent par Yahvé, ou traduit par le Seigneur,
selon la vocalisation qu’en donne l’hébreu pour le
rendre imprononçable. Car ce nom qui n’en est pas un,
affirme surtout que le nom de Dieu est inaccessible et imprononçable,
parce que Dieu lui-même est insaisissable. Il suffit, pour
Moïse et le peuple, de savoir qu’il s’agit du Dieu
qui s’est jadis révélé en agissant pour
les grands ancêtres, Abraham, Isaac et Jacob. Les Juifs l’ont
compris dès toujours et, pour éviter de prononcer le
nom sacré, le remplacent par le Saint, l’Éternel,
le Très Haut, le Béni
ou plus beau encore, ce
simple mot : le Nom...

Et nous-mêmes, quand
nous disons : « notre Père », nous ne
prononçons pas de nom propre...

Dire Père pour dire
Dieu, proposions-nous la dernière fois, c’était
placer aussitôt la prière et toute la vie dans une
sphère de tendresse ; c’était se découvrir
en fraternité avec l’humanité entière ;
c’était affirmer la transcendance d’une paternité
au-delà de toutes les paternités humaines ; c’était,
avec ces quatre mots, déjà recevoir une tendresse,
une fraternité et une altérité, qui nous
appellent au-delà de nous-mêmes.

Et maintenant nous disons : « 
Que ton nom soit sanctifié ». En grec :

littéralement : « 
Soit sanctifié ton nom ».

Ton nom, et pas le mien. Dès
le début de la prière, dès cette première
demande, je suis évacué, comme expulsé du
paysage : ce n’est pas moi qui suis au centre, ce n’est pas pour moi
que je prie, c’est son nom qui est à sanctifier, c’est lui qui
est le centre du monde, et non moi.

Ce décentrement de
moi, je le ressens personnellement très fort quand je prie
cette phrase, comme un soulagement, car il me sort de ma prison. Mes
questions, mes angoisses, mes limites, mes efforts ne sont plus mon
seul horizon, ils s’inscrivent dans une vie beaucoup plus large, à
la fois collective et traversant le temps. Ce n’est pas moi qui
compte mais Dieu, la création, son projet. Je ne vis pas pour
moi mais dans une dimension beaucoup plus large que moi, pour un
projet beaucoup plus vaste que moi. Sortir de moi, sortir de mon nom,
c’est sortir de mes limites, c’est sortir de prison, c’est être
libéré de moi même, c’est passer à
l’échelle de l’univers. La prière, ce n’est pas fait
pour s’occuper de soi, mais de l’univers.

Ton nom...

Donner un nom, passer par le
langage, c’est-à-dire une médiation, c’est reconnaître
une distance et une différence, une épaisseur entre soi
et ce dont on parle. Ton nom, c’est le lieu de cette distance ; de cet
aveu aussi que de l’autre, mon amant, mon frère ou mon Dieu,
je ne connais pas tout. Je ne saisis qu’un nom, avec son
foisonnement de sens mais aussi de mystères. Un nom, c’est
ce qui désigne et résume, ce qui parcourt mais en même
temps rappelle l’intervalle ; c’est donc le lieu d’une
incertitude, et cette incertitude en fait paradoxalement le lieu
d’une confiance possible, le lieu d’une foi. C’est
quand le nom apparaît que la foi se décide. C’est
quand le nom est prononcé par l’un et l’autre que
la relation se noue. Comme lorsque Jésus, après sa
résurrection, appelle Marie de Magdala par son prénom
et qu’elle répond en ne l’appelant plus « 
Jésus », mais « Rabbouni », maître...

Ainsi cette première
demande du Notre Père est-elle en réalité
le moment de la confession de foi. Dire « que ton nom soit
sanctifié »
, c’est dire « je crois ».

Sanctifié

Sanctifié... Cela veut
dire rendre saint, c’est-à-dire mis à part,
respecté... Non pas que Dieu ait besoin de marques de respect,
Il est évidemment au-delà de cela, mais que respecter
ce qui le concerne n’est pas, pour nous, absurde. C’est
reconnaître qui est qui, c’est reconnaître ce que
je suis et à qui j’ose parler quand je prie. S’adresser
directement à Dieu lui-même, à ce Dieu au-delà
des cieux, a quelque chose de terrifiant… Alors dire « 
que ton nom soit sanctifié », c’est accepter sa
place, c’est faire acte de respect et d’humilité,
et s’en découvrir rassuré.

Mais respecter ce qui
concerne Dieu, c’est aussi lui réserver du temps : le
temps de la prière, le temps du culte, le temps du silence et
de l’écoute.

Que ton nom soit
sanctifié.

Mais, comme le rappelle
Simone Weil, le nom de Dieu est saint par définition, il est
la sainteté même, au point que lui et lui seul donne
leur sainteté à toutes les autres choses. Alors, quand
nous demandons que le nom de Dieu soit sanctifié, nous
demandons ce qui est déjà, éternellement et
absolument, sans que notre demande puisse y ajouter ou en retrancher
quoi que ce soit. Mais en demandant ce qui est déjà
absolument, nous-mêmes sortons de la relativité qui est
la nôtre, pour accéder à la réalité,
une réalité qui dépasse et englobe la nôtre.
À nouveau, nous sortons de prison. C’est lorsque nous
nous plaçons dans la réalité d’un monde
création et partenaire de Dieu que nous sommes réalistes,
et seulement alors. Se croire réaliste quand on est
matérialiste, est une erreur.

Mais quelle est cette réalité
 ? Et quel est ce nom ?

Par définition
insaisissable, comme Dieu est insaisissable. C’est le nom qui
n’a pas de nom. Le nom par défaut, qui ne peut qu’être
pluriel, et que le judaïsme refuse donc de prononcer. Que Dieu
lui-même refuse de prononcer ! Pourtant, Moïse et le livre
de l’Exode nous en donnent la clef, ou plutôt le
trousseau de clefs, devant ce fameux buisson ardent : « Je
suis qui je suis
 », ou « Je suis qui je serai  »...
Superbe.

Un nom pirouette qui se
refuse, s’échappe, se dérobe, qui ne peut pas se
livrer et en même temps qui donne à connaître
l’essentiel, qui révèle l’être
uniquement par sa présence et son action. Un nom qui fait
mieux qu’un nom, qui à la fois préserve
l’essentiel et le livre. Un nom qui, comme l’amour, ne
dit pas qui il est mais le prouve.

« Je suis qui je
serai
 » : Dieu est celui qui est là, en relation
avec nous, qui l’est depuis la nuit des temps, et le sera
encore au matin du dernier jour. Et sa façon de se laisser
connaître, c’est de se découvrir à travers
ce qu’il nous propose, ce qu’il nous fait vivre, ce qu’il
transforme avec et à travers nous. Dieu, pour nous, c’est
ce qu’il fera avec nous.

Je comprends alors que cette
première demande du Notre Père, « ton nom
et pas le nôtre », qui semblait m’expulser du
paysage, était bel et bien une demande pour mon propre bien,
plus que pour la gloire d’un Dieu déjà saint par
lui-même. Pour mon bien, parce qu’il ne peut rien
m’arriver de mieux que ne plus m’occuper de moi, de ne
plus me considérer au centre du paysage, mais de me comprendre
comme faisant partie de l’immense projet de Dieu : qu’un
jour tous sanctifient ce nom.

Alors je peux accepter que
cette première demande du Notre Père, que ton
nom soit sanctifié, le tien et non le nôtre, est un
appel à disparaître, à m’effacer, à
me dissoudre comme individu conquérant, pour m’étendre
aux dimensions de Dieu, de la création et de son projet pour
l’humanité. À travers cette demande nous sommes
invités, discrètement, avec une infinie discrétion,
mais sûrement, à renoncer à notre moi, à
nos angoisses, mais aussi à nos revendications, à notre
prétention à être quelque chose par nous-mêmes,
pour nous fondre dans la tendresse mais aussi l’aventure de
Dieu et à en devenir l’outil. Afin qu’un jour tous
s’oublient pour former ensemble le nom et le visage de Dieu. Ce
sera cela, la communion des saints.

Et tout le reste de la
prière, toute la suite du Notre Père sera
commandée par cette attitude, cette orientation fondamentale :
ton nom et pas le mien. Toute la suite du Notre Père,
d’une certaine manière ne fera que mettre en application
et décliner cette orientation. Qui est presque une conversion
 : « Tu es père et tu es Dieu, et je suis fils et
frère ? Alors, je te suis : ton nom, et plus le mien »
.
Le nom, c’est le lieu de la foi.

Et cette prière du
Notre Père continuera comme une respiration, comme un
aller et retour continu entre le divin et l’humain, entre Dieu
et moi. Où il apparaîtra que sanctifier le nom de Dieu,
c’est aussi s’engager à ce que ce nom devienne une
lumière, une référence, un phare et un repère
pour tous, pour que tous les humains se dirigent vers la promesse que
contient ce nom, celle d’un Règne que le Notre Père
appellera dès la phrase suivante. Que ton nom soit sanctifié,
c’est un ordre de mission.

Mais qu’en est-il enfin
d’un autre nom, celui de Jésus de Nazareth, désigné
comme Christ ? Prononçant lui-même la prière, son
nom n’y pouvait figurer. Sa présence s’y glisse
pourtant, car sans lui tout ce qui précède resterait
abstrait ou incomplet. Jésus le Christ est tout simplement
l’illustration parfaite de ce Dieu qui s’appelle lui-même
 : « Je suis ce que je serai ». Qui est Dieu ?
Voyez : Abraham, la libération d’Égypte, Israël,
David, Isaïe, Noël, Jésus de Nazareth, la croix, la
résurrection, une Église...

L’enfant de Noël,
c’est le nom insaisissable qui devient chair ; c’est la
Parole de Dieu qui devient paroles humaines, prononcées et
entendues ; c’est la sainteté absolue qui devient
faiblesse et fragilité ; c’est le nom trois fois saint
qui s’efface pour céder la place à un nouveau
pari, le pari de Dieu qui s’incarne dans un individu, un jour,
quelque part, pour dire : désormais, chaque fois que vous
prononcez le nom d’un être humain, vous prononcez le nom
de Dieu.

Abraham et le mendiant

Dieu n’a pas besoin
qu’on le remercie, ni besoin d’attendre nos demandes pour
donner. Une légende rabbinique le rappelle :

Abraham avait pour habitude
de relever les quatre coins de sa tente pour surveiller les quatre
coins de l’horizon. Et lorsqu’il voit passer un voyageur,
il se précipite à sa rencontre, se prosterne devant
lui, le fait entrer dans sa tente et lui offre ce qu’il a de
meilleur, puis, quand le voyageur est rassasié et satisfait,
il lui dit :

— Maintenant nous
allons rendre grâces à Celui qui nous a donné
toutes ces choses.

C’est ainsi qu’Abraham
parlait de son Dieu

Un jour, alors qu’Abraham
surveille les abords de sa

tente, il voit passer un
vieux mendiant, laid, sale et repoussant. Surmontant sa répulsion,
il se lève, court à sa rencontre, se prosterne devant
lui, et, selon son habitude, le fait entrer dans sa tente pour lui
offrir ce qu’il a de meilleur. Puis, selon sa coutume, il
l’invite à rendre grâce au Très-Haut. Il a
alors la surprise d’entendre le mendiant se rebeller et lui
déclarer :

— J’ai mes dieux,
je ne connais pas ton Dieu et je ne lui rendrai pas grâce.

Indigné par l’audace
de ce mendiant qu’il a accueilli et qui insulte son Dieu,
Abraham entre dans une violente colère et chasse le mendiant.
Alors qu’il est encore tout frémissant d’indignation,
il entend la voix du Tout-Puissant qui l’appelle :

— Abraham ! Abraham !

Il se prosterne en disant :

- Me voici.

Alors, le Seigneur reprend :

- Cela fait 70 ans que je
nourris ce mendiant et je n’ai jamais attendu de lui un seul merci,
et toi, pour une fois que tu l’as nourri, tu exiges de lui une parole
de reconnaissance ? »

Abraham comprend
immédiatement la leçon, et se met à courir après
le mendiant pour réparer son erreur.

Mais ce dernier, croyant
qu’Abraham est toujours aussi indigné, s’enfuit de plus belle,
jusqu’à ce qu’enfin Abraham le rattrape, et lui demande pardon
...

Le Règne, son
affaire ...

Avec la demande du nom
commençait une respiration de la prière, un aller et
retour permanent entre Dieu et moi, qui va traverser, animer toute la
prière et lui donner son rythme, comme un souffle.

Ainsi, après le nom de
Dieu qui nous emmène aux dimensions de l’univers, de la
création el de Dieu lui même, l’insaisissable, le règne
de Dieu nous ramène à nous-mêmes et à
notre humanité.

« Que ton règne
vienne » En grec :

littéralement : « 
Que vienne ton règne », ou « qu ton empire
vienne » ; C’est le moment où l’on peut enfin crier.
Merveilleuse demande où nous pouvons enfin déverser
tout ce qui ne va pas. Formidable demande, peut-être la plus
puissante, la plus vibrante, la plus impatiente, où nous
pouvons enfin présenter tout ce qui nous lacère le cœur
 : toutes nos souffrances, à nous, et celles du monde, nos
espoirs et nos déceptions, notre besoin de reconnaissance, de
justice et de fraternité, nos rêves et nos frustrations
d’une humanité un peu plus humaine, de relations un peu
plus fraternelles. Tout ce qui est comme le négatif de ce
règne de Dieu que nous attendons.

Tout ce qui a besoin d’être
corrigé dans ce monde se bouscule dans nos têtes. Nous
pensons à ces images télévisées de tous
les coins du monde, faim, violences, destructions, exils, regards
désespérés…Exemple d’actualité,
les sans-abri qui, dans notre riche Europe, meurent de froid l’hiver,
telle cette femme, il y a quelques Noëls, ayant accouché
dans la rue et dont le bébé est mort de froid dans les
heures qui ont suivi, comme une Marie qui n’aurait même
pas trouvé d’étable... On est saisi d’une
honte intérieure, diffuse et collective, face à ces
défaillances de nos si riches sociétés. Et saisi
de l’urgence que cela change…

Demander que ton règne
vienne, c’est demander que cela cesse et ne puisse plus se
produire, nulle part sur la terre. Ni cela ni le reste, guerre, faim,
exploitation, humiliation et tout ce qu’on aimerait ne même
plus penser que cela existe.

Le règne de Dieu,
c’est d’abord la fin de tout cela.

C’est donc une demande
lourde d’un fabuleux espoir, l’espoir qu’un jour ce
fameux règne viendra, le « Royaume de Dieu » ou
son banquet ! Qu’un jour règneront enfin la justice, le
pardon, l’amour et la beauté, un jour de réparation
et de fin des déchirures, de cieux nouveaux et de nouvelle
terre, le loup et l’agneau ensemble comme le promet la Bible.
Un jour de repos de l’humanité où toutes les
larmes seront séchées et où nous pourrons tous
vivre, enfin, selon le dessein originel de Dieu et selon notre vérité
profonde, aujourd’hui entravée. Quand nous disons « 
que ton règne vienne »
, c’est cela que nous
demandons.

Et cela, pour l’instant,
n’existe pas.

À la différence
du nom de Dieu, qui est saint par définition, le règne
de Dieu, lui, n’est pas encore, il est même un manque
terrible, une béance. Et donc un appel.

De ce point de vue, cette
demande du règne est la plus offensive de toute la prière,
la plus exigeante, la plus interpellante pour Dieu. Un cri. Presque
une rébellion. Nous pouvons, et peut-être même
nous devons, protester, crier notre lassitude, notre impatience et
notre amertume devant ce monde et devant les promesses de Dieu qui ne
se réalisent toujours pas. Nous avons le droit de protester
face à Dieu, d’exiger de Lui, comme Moïse, qu’il
soit fidèle à lui-même et tienne ses propres
promesses.

Que ton règne vienne !
Maintenant ! Enfin. Il y a urgence.

… mais aussi la nôtre !

Il y a urgence. Et en même
temps... Ton règne, et pas le nôtre.

Comme pour le nom. Ton règne,
et pas le nôtre, discrète et essentielle précision
pour rappeler que ce n’est pas à nous de définir
ce règne ni de l’imposer ; que ce n’est pas plus à
nous de définir ce que doit être le bonheur de
l’humanité, que nous n’avons le droit de l’imposer
aux autres. Et donc, tout en priant qu’il vienne, accepter que
ce règne ne soit pas encore là, ou autrement que nous
l’imaginions.

Rappel aussi, peut-être
surtout, que de toute façon le règne de Dieu n’est
pas un règne à la manière humaine qui s’impose
par la force ou la loi. Il vient. « Que ton règne...
vienne. »
De lui-même, pas par force, mais comme
naturellement.

Le mot grec basileia,
que nous traduisons par « règne », signifie plutôt
« empire ». Dans ce mot « empire », je
ressens une idée d’imprégnation plutôt que
de pouvoir sur la création. Le royaume de Dieu, qu’on
désignerait mieux aujourd’hui par « Cité de
Dieu », c’est ce qui imprègne toute la création,
la remplit progressivement, l’accomplit pour l’amener à
son terme, à son but. On pourrait traduire : « Que ton
règne d’amour et de fraternité imprègne
chaque jour davantage ta création ». « Le règne
de Dieu
, écrit Simone Weil, c’est le Saint Esprit
emplissant complètement toute l’âme des créatures
intelligentes
 ».

Imaginons cela un instant.
Merveilleux ! L’esprit de Dieu emplissant complètement
l’âme de toutes les créatures intelligentes…
L’imaginer, c’est comprendre ce que sera le règne
de Dieu. Et c’est cela qui vient.

C’est bien de l’Esprit
qu’il s’agit, plus encore que de moyens matériels
 : qu’a-t-il manqué à cette femme obligée
d’accoucher en pleine rue ? Ni les hôpitaux, ni les
services sociaux, tout était prévu. Mais sans doute,
dans tout ce qui était prévu, a-t-il manqué ce
zeste d’attention et de chaleur humaines supplémentaires
pour que cette femme ne préfère pas rester dehors,
préservant ce qu’elle tenait pour son ultime part de
liberté et de dignité.

La Cité de Dieu sera
là lorsque cela n’arrivera plus, parce que l’Esprit
de Dieu emplira tous les humains : ce que la Bible appelle la loi
gravée dans les cœurs.

Mais s’il s’agit
de cela, alors, à l’évidence, on ne peut rien
imposer. On ne peut pas distribuer l’Esprit, on ne peut que
l’appeler. Et quand nous prions, c’est ce que nous
faisons : « que ton règne vienne », comme
pour rappeler à Dieu que nous l’attendons, que nous
attendons qu’il accomplisse ses promesses – c’est
même là notre première demande, la plus forte et
la plus universelle, la plus urgente aussi, même si elle dure
depuis l’origine et durera jusqu’à la fin de
l’histoire.

Oui, jusqu’à la
fin, parce que conjointement à notre demande, nous savons
aussi que, dans la mesure où ce n’est pas la force qui
l’imposera, cela prendra du temps. Mais aussi que cela vient
déjà. Quand nous disons que ton règne vienne,
nous lui demandons de continuer de venir comme il vient déjà,
comme il ne cesse de venir en Jésus-Christ, comme il vient à
travers les autres religions, les autres révélations de
Dieu. Et comme il ne cesse de venir à travers nous, les
croyants du monde entier, ceux qui attendent et demandent son règne,
ceux qui, parce qu’ils l’attendent, le reçoivent
et commencent à le vivre.

Ainsi notre demande est
double. Nous demandons que le règne se hâte de venir,
parce qu’il est temps ; et nous demandons de nous y faire
participer, pour que nous-mêmes en hâtions la venue. Le
hâter par nos gestes personnels, au jour le jour, ou par des
poussées collectives. Lorsque des femmes, des hommes, ici ou
ailleurs, osent, s’organisent, commencent à vivre
autrement, fraternellement. Lorsque par moments des peuples entiers
se mobilisent pour faire avancer l’histoire. Extraordinaire
puissance et résolution de peuples qui, à certains
moments de leur histoire, demandent tout simplement à être
respectés. Puissance et détermination paraissent alors
irrésistibles : ils firent s’effondrer l’apartheid
ou les pays communistes, ils font résister aujourd’hui
tant de musulmanes face aux fous qui déshonorent l’Islam.

Comme un rappel que,
collectivement, lorsque l’on veut, on peut, et que lorsqu’on
laisse faire, c’est que l’on est d’accord... Rappel
aussi que la Cité de Dieu ne cesse pas de venir et que nous y
participons.

En réalité, les
deux premières demandes du Notre Père, qui
semblaient si loin l’une de l’autre, sont étroitement
liées : le jour où le nom de Dieu sera sanctifié,
alors son règne sera là. Nous ne le fabriquerons pas,
mais nous le hâtons. Chaque fois que nous vivons selon
l’Évangile nous hâtons la venue de la Cité
de Dieu, et quand nous prions « que ton règne vienne
 »
, nous disons en même temps :

« Continue de nous
donner chaque jour le courage et l’imagination de le recevoir
et le vivre déjà, de le faire venir en le vivant, de
vivre déjà, nous, comme nous voudrions que chacun vive,
comme nous voudrions que le monde entier vive, car c’est comme
cela, comme le levain dans la pâte et la graine dans le sol
d’hiver, que le règne de Dieu s’approche et
imprègne toute la création. »

Ainsi, la béance que
représente le manque du règne de Dieu, n’est pas
seulement un appel à Dieu, elle est aussi un appel à
nous-mêmes, puisque chaque fois que nous vivons notre
espérance, nous hâtons la venue de ce règne. Et
la promesse est pour tout de suite : ce règne n’est pas
seulement tout ce qu’il faudra bien corriger pour que le monde
devienne fraternel et juste, sans souffrance ni solitude ; le règne
de Dieu est déjà là, présent, lorsque
nous le désirons assez pour nous offrir à lui. Alors
nous le recevons en nous-mêmes et pouvons le vivre, fraternels,
pardonnants, justes, solidaires ou pleins de tendresse, dans un monde
qui ne l’est pas encore. Jésus l’annonçait
 : le règne et la Cité de Dieu sont déjà
réellement présents, quand nous commençons à
les vivre en nous, entre nous et autour de nous.

Aujourd’hui encore et
toujours, la création souffre. Mais cette souffrance est celle
d’un accouchement. Aujourd’hui encore le règne de
Dieu, symbolisé par le nouveau-né venu à Noël,
vient et grandit.