Carême 1930 : Jésus-Christ

Le triomphe de la vie

Le livre
des Actes des Apôtres raconte qu’au temps où saint
Paul était détenu à Césarée le
procurateur Festus, exposant au roi Agrippa l’affaire de son
prisonnier qui venait d’en appeler au tribunal de l’empereur,
indiqua comme sujet principal des discussions que l’apôtre
aurait eues avec ses accusateurs, « un certain Jésus
mort, que Paul affirmait être vivant » (1).

Ces
quelques mots d’un fonctionnaire romain nous conduisent tout
droit à l’affirmation essentielle qui, retentissant à
travers le monde depuis les premiers jours de l’âge
apostolique, fait de l’Evangile non pas l’annonce d’une
défaite mais la bonne nouvelle du triomphe de la vie.

« 
Un certain Jésus mort, que Paul affirme être vivant ».
Sur quoi se fonde cette affirmation ? L’histoire lui
donne-t-elle sa garantie ? Dans quel ordre de réalité
nous introduit-elle ? Répond-elle, dans l’expérience
humaine, en particulier dans celle de nos contemporains, à
quelque chose que nous puissions saisir ?

Telles
sont les questions nouvelles auxquelles nous avons maintenant à
répondre.

I

Ouvrons
les Evangiles. Aucun d’eux, vous le savez, ne s’arrête
à la mort de Celui dont ils entendent consigner l’enseignement
et relater le ministère et la Passion. Chacun d’eux, au
contraire, s’achève par un ou plusieurs récits
qui, tous, nous mettent en présence d’un Christ dont la
résurrection manifeste la vie désormais incorruptible.

Une très
grande diversité et même de très grandes
divergences, reconnaissons-le, caractérisent ces récits.

Les uns
insistent sur le fait qu’au matin du premier jour de la semaine
le tombeau dans lequel le corps de Jésus avait été
déposé — vous pensez avec quelle piété
— fut trouvé vide ; les autres s’attachent de
préférence à raconter les apparitions du Christ
ressuscité. Les uns prêtent au Vainqueur de la mort un
corps très analogue à celui qu’il avait aux jours
de sa chair infirme ; les autres nous parlent d’un être
de mystère que ne reconnaissent pas, au premier abord, les
compagnons de sa vie terrestre, qui se rend, à volonté,
visible ou invisible. Les uns, enfin, relatent les apparitions du
Ressuscité à ses disciples aux abords du sépulcre,
dans la chambre haute, sur la route d’Emmaüs ;
d’autres les situent en Galilée, sur la montagne où,
sur l’indication que le Christ avait donnée aux femmes
témoins de sa victoire, les Onze s’étaient
rendus, ou bien encore au bord du lac de Tibériade, où
ils avaient repris leurs filets de pêcheurs.

A ces
récits de la résurrection que nous ont conservés
les Evangiles s’ajoute, d’ailleurs, l’énumération
des apparitions du Christ donnée par l’apôtre Paul
aux chrétiens de Corinthe. Ou, plus exactement, disons que le
témoignage de saint Paul a précédé, non
pas certes l’enseignement qu’apôtres et
évangélistes donnaient dans les Eglises ou au cours de
leur activité missionnaire, mais la forme écrite que
reçut la tradition orale bien après que l’apôtre
eût adressé sa première lettre aux Corinthiens.

Vous
connaissez ce témoignage ; relisons-le cependant pour mieux en
saisir l’importance et la précision.

« Je
vous rappelle, mes frères, l’Evangile que je vous ai
prêché, que vous avez aussi accepté, dans lequel
vous avez aussi persévéré et qui aussi vous
sauvera si vous le retenez dans les termes où je vous l’ai
prêché ; autrement votre foi aurait été
vaine. Car je vous ai transmis avant tout ce que j’ai reçu,
savoir que le Christ est mort pour nos péchés,
conformément aux Ecritures, qu’il a été
enseveli, et qu’il est ressuscité le troisième
jour, conformément aux Ecritures, qu’il est apparu à
Céphas, puis aux Douze. Ensuite il est apparu à plus de
cinq cents frères à la fois, dont la plupart sont
encore vivants, dont quelques-uns sont morts. Ensuite, il est apparu
à Jacques, puis à tous les apôtres. Enfin après
eux tous, il m’est aussi apparu à moi, comme à
l’avorton... » (2).

Ainsi,
avec une solennité voulue, Paul énumère les
personnes auxquelles, dans des apparitions successives, le Christ a
manifesté la réalité de sa victoire sur la mort.
Ce n’est pas, veuillez l’observer, à des croyances
ou à des idées qu’il se réfère ici,
mais à des faits dont de nombreux témoins peuvent, à
l’époque où Paul écrit, attester
l’exactitude.

Les
récits des Evangiles et le témoignage de l’apôtre
Paul posent aux critiques et aux historiens de multiples problèmes.

Est-il
possible de concilier entre elles des traditions si diverses ?
Comment expliquer leurs divergences et leurs contradictions ? Peut-on
saisir, derrière les textes écrits, une tradition tant
soit peu consistante ? Et, dans l’affirmative, les historiens
peuvent-ils considérer la résurrection de Jésus-Christ
comme un fait dont ils aient le devoir de tenir compte ?

Il va de
soi, Messieurs, que je n’ai pas dessein d’aborder ici
l’étude de ces problèmes critiques et historiques
dont je tenais seulement à souligner l’importance.

Permettez-moi,
toutefois, de proposer à votre réflexion une remarque
que fait, non pas un théologien, mais un historien, professeur
pendant de longues années à la Sorbonne, Charles
Seignobos, dans l’Introduction aux Etudes historiques
qu’il écrivit avec Charles V. Langlois.

« 
La tendance naturelle, écrit-il, est de regarder la
concordance comme d’autant plus probante qu’elle est plus
complète ; il faut, au contraire, adopter la règle
paradoxale que la concordance prouve davantage quand elle est limitée
à un petit nombre de points. Ce sont les points de concordance
de ces affirmations divergentes qui constituent les faits historiques
scientifiquement établis » (3).

En tout
cas, ce que les historiens ne peuvent pas ne pas constater, c’est
la croyance générale, aux tout premiers temps de
l’histoire de l’Eglise chrétienne, à la
résurrection du Christ. « Ce qui, dans les premières
générations chrétiennes, déclare l’un
d’eux, a fait l’unité de tous ceux qui se
réclamaient de Jésus, ce n’a pas été
le souvenir qu’ils avaient gardé de ce que Jésus
avait fait et enseigné, mais la foi à sa résurrection
et l’attente de sa vie glorifiée » (4).

Ainsi la
foi à la résurrection apparaît, dans la genèse
du christianisme, comme le fait décisif (5).
Nous nous en rendrons mieux compte bientôt. Mais d’où
vient cette foi ? Comment en expliquer la naissance et le
développement ? Voilà ce qu’il importe de tirer
au clair.

On nous
dit que, si les disciples de Jésus ont été
conduits à croire à la résurrection de leur
Maître, c’est parce qu’ils l’avaient reconnu
comme le Messie.

Sans
doute, sa mort les avait momentanément déconcertés
et troublés. Mais les souvenirs lumineux qu’ils
conservaient de leur intimité avec lui pendant les mois qui
avaient précédé sa mort avaient bien vite
dissipé leur malaise. Non, non, Celui en qui ils avaient salué
le Saint de Dieu ne pouvait sentir la corruption (6),
la mort n’avait pu le garder dans ses liens. Tout ce que les
Ecritures Saintes de leur peuple avaient annoncé au sujet du
Messie, tout ce que les livres pieux de l’époque
disaient du Fils de l’homme dont Jésus aimait à
prendre le nom, toutes les impressions éprouvées par
les compagnons de Jésus dans le rayonnement de sa sainteté
et de son amour inclinaient leurs pensées et leurs cœurs
à l’affirmation d’une victoire qui, de jour en
jour, s’avérait plus certaine dans leur esprit :
Jésus est vivant, voilà la certitude qui, peu à
peu, s’installe dans l’âme de ses disciples. Et
cette certitude, ébranlant leur sensibilité jusque dans
ses couches profondes, prend corps, s’incarne dans des visions
par quoi elle s’accroît davantage encore et devient une
conviction puissante d’une irrésistible contagion.

Ainsi
s’explique, nous dit-on, la foi à la résurrection
et, par elle, la croyance aux apparitions dont les Evangiles nous ont
transmis le souvenir plus ou moins confus.

« 
La foi à la résurrection, conclut un historien, a été,
à son origine, une affirmation et une conviction d’ordre
religieux, et non une constatation d’ordre expérimental
 » (7).

Pouvons-nous
accepter cette explication, Messieurs ? Assurément, nous
enregistrons sans déplaisir le fait que des historiens de
valeur ne cherchent plus la cause de la foi des disciples à la
résurrection de leur Maître dans la passion d’une
hallucinée (8).
Mais nous n’en tenons pas moins pour inadéquate aux
faits l’explication qui fait naître cette foi de la seule
force de souvenirs s’enflammant dans la solitude (9).

Remarquez,
tout d’abord, qu’en rattachant la foi à la
résurrection à la conviction, antérieure à
la mort de Jésus, que celui-ci était le Messie, on en
donne une explication inopérante pour Jacques, frère de
Jésus, qui n’a pas cru en lui, ni par conséquent
à sa messianité, avant sa mort ; et l’explication
ne vaut pas davantage pour Paul, pour qui la seule idée de
Jésus pût être le Messie, avant que le Christ ne
lui apparût sur le chemin de Damas, était le pire des
blasphèmes.

Messieurs,
toute explication de la foi à la résurrection du
Christ, pour être valable, doit tenir compte, et un compte
exact, de trois faits.

Et,
d’abord, dire que les disciples de Jésus ont été
simplement déconcertés par sa mort, c’est donner
une expression très insuffisante aux sentiments et aux pensées
que cette mort avait fait naître en eux.

Oui,
certes, ils avaient salué en lui le Messie annoncé par
les prophètes et attendu par la détresse de leur
peuple. Mais rappelez-vous comment, en dépit des effort
répétés de Jésus, un malentendu
douloureux, auquel rendent témoignage les Evangiles, les avait
séparés de lui. Et rappelez-vous tout ce qui se
mélangeait d’ambitions temporelles aux espérances
dont la messianité de Jésus faisait tressaillir leurs
cœurs. Jusqu’au dernier jour ils attendent de lui un acte
de souveraineté par lequel, prenant en main la cause de
l’indépendance du peuple d’Israël, il
annoncera à son peuple et au monde qu’il est le Messie
chargé de restaurer dans sa splendeur l’ancienne royauté
de David ou de Salomon.

Et voici
que, trahi par l’un d’eux, Jésus est arrêté.
La plupart, ne songeant qu’à assurer leur sécurité
personnelle, s’enfuient. Pierre, d’abord fidèle,
renie son Maître et va cacher on ne sait où son
humiliation et sa douleur. Jean seul, peut-être, le suit
jusqu’au Calvaire.

Pour ces
hommes, la mort de Jésus (et quelle mort !) marque la
banqueroute de leurs espoirs les plus chers ; elle est un
effondrement.

Et voici
le deuxième fait qui offre, avec le premier, un singulier
contraste.

Quelques
jours se passent, et les mêmes hommes nous apparaissent
transformés. Les lièvres qu’ils étaient
sont devenus des lions. Une révolution s’est accomplie
dans leur vie. Ah, ils ne songent plus à s’enfuir ou à
se cacher ! Ils savent qu’une force leur a été
promise, grâce à quoi ils proclameront à la face
des anges, des hommes et des démons, que leur Maître est
le Sauveur du monde. Comment expliquer cette révolution qu’une
croyance, impuissante à empêcher l’effondrement
provoqué en eux par la mort de Jésus, était
impuissante à déterminer ?

Une seule
explication nous apparaît plausible, et c’est que la vie
incorruptible, à laquelle le Christ a accédé par
la mort, a été rendue sensible à ses disciples.
Que cela leur ait paru absurde (10),
au premier moment, qu’ils en aient douté, les Evangiles
l’attestent, et nous n’en sommes pas surpris. Mais qui a
chassé leurs doutes, qui leur a donné la persuasion
qui, par la suite, n’a jamais faibli ? Une hallucination plus
ou moins vague, une vision plus ou moins imprécise ? Non,
Messieurs. Le Christ lui-même, leur rendant sensible, par une
grande grâce de Dieu, la réalité de sa vie
incorruptible.

Un
troisième fait s’impose encore à notre
attention : l’existence même de l’Eglise
chrétienne. Fait considérable dans l’histoire de
l’humanité, fait social dont les conséquences
incalculables n’ont pas besoin de vous être rappelées.

Ce fait,
au point de vue de l’histoire, a une cause. Laquelle ?
L’enseignement de Jésus ? Mais à vouloir le
proclamer et le propager, alors qu’ils avaient la conviction
que la mort du Christ apportait un démenti à une grande
partie de son enseignement, ses disciples auraient été,
dès les premiers jours, acculés à une impasse.

Sa mort ?
Mais sa mort les avait mis hors d’état de se grouper et
de s’organiser pour répandre la Bonne Nouvelle. L’Eglise
chrétienne, d’ailleurs, est née du témoignage
que les apôtres ont rendu à la victoire de leur Maître
sur la mort : « Le Christ est ressuscité, et nous en
sommes les témoins » (11).
C’est là le thème essentiel de la première
prédication chrétienne : non pas un mort, mais un
vivant.

La
ferveur, l’enthousiasme, la hardiesse avec quoi les messagers
de l’Evangile proclament cette grande nouvelle demeurent une
énigme insoluble si l’on se refuse à les
rattacher et, par conséquent, à rattacher l’Eglise
chrétienne à un fait capable de les provoquer et de les
soutenir, et ce fait est la manifestation décisive de la vie
incorruptible du Christ.

Bien loin
donc que la foi à la résurrection ait précédé
la croyance aux apparitions que cette foi aurait engendrées,
ce sont ces apparitions, quel qu’en ait été le
mode, qui ont convaincu les disciples de la réalité du
triomphe de leur Maître.

II

Les
historiens sont peut-être dans leur rôle en s’efforçant
d’interpréter les faits de l’histoire sans tenir
compte de Dieu. Plus probablement sont-ils condamnés, par
définition, à ne pouvoir saisir, dans son origine
transcendante, la réalité spirituelle qu’enveloppent
les faits et les idées dont l’humanité garde le
souvenir.

Mais pour
nous qui, vous vous le rappelez, avons appris à voir en Dieu
le grand acteur de l’histoire du monde, pour nous qui avons
reconnu dans la croix du Calvaire une action divine, nous accueillons
la résurrection du Christ comme un grand acte de Dieu.

Qu’à
des chrétiens du XX° siècle la croix révèle
une initiative et une pensée éternelle de Dieu, nous ne
pouvons nous en étonner. La méditation de générations
de chrétiens contemplant la croix du Calvaire, les expériences
innombrables faites au cours de dix-neuf siècles par la piété
chrétienne trouvant au pied de la croix, avec la certitude du
pardon, la certitude d’une victoire possible sur le péché,
enveloppent cette croix d’une lumière qui nous aide, à
nous qui vivons au XX° siècle à en discerner la
signification et la valeur.

Il n’en
pouvait être de même, ai-je besoin de le dire, pour les
premiers disciples. Tout, au contraire, devait accroître pour
ces Juifs le scandale de la croix.

La croix
avait fait naître, dans leur esprit, un doute sur la qualité
de Celui qui les avait gagnés à sa personne et en qui
ils avaient reconnu le Messie. Mais ce doute, qui portait tout
d’abord sur Jésus-Christ, atteignait Dieu lui-même.

Que
pense-t-il, le Dieu de Jésus, de ce qui vient de se passer ?
Comment a-t-il pu permettre que Celui qui se disait son Fils, et qui
n’a eu d’autre ambition que d’interpréter
son amour, ait pu finir sa vie terrestre crucifié entre deux
bandits ? Dieu va-t-il laisser aux adversaires de Jésus-Christ
la joie insolente de leur triomphe ?

Vous le
pressentez, Messieurs, au lendemain du Calvaire, la vision de Dieu
n’a pas pu ne pas s’obscurcir dans l’âme des
disciples du Christ.

En
ressuscitant le Christ par un acte de sa liberté souveraine,
Dieu proclame ce qu’il pense de la croix. Il met le sceau de la
perfection sur l’œuvre rédemptrice accomplie par
le Christ.

Non, le
Christ n’a pas eu tort de suivre jusqu’au bout le chemin
sur lequel, dès les jours de la tentation, il s’était
engagé par obéissance à son Père.

C’est
bien la volonté de celui-ci qu’il acceptait alors qu’en
Gethsémané il ne repoussait pas la coupe qui lui
inspirait une si profonde angoisse. Et tandis que le Christ souffrait
sa Passion et mourait sur le Calvaire, Dieu était bien en lui,
réconciliant le monde avec soi (12).

Ainsi la
croix n’est pas un accident de l’histoire. Le don que
Jésus-Christ a fait de lui-même est marqué au
coin des choses éternelles. Et, dans la lumière que
projette sur elle la résurrection, la croix apparaît
déjà comme une manifestation de la vie définitive
dont l’essence est le don que celui qui vit fait de lui-même.

Dans
cette clarté nouvelle, tout ce que nous avons pressenti en
regardant la croix nous est révélé comme la
vérité même de Dieu. Et notre être tout
entier ratifie ces paroles auxquelles la méditation de la
croix conduisit un jour Fallot :

« 
Aimer, c’est vivre en donnant la vie. Mais l’amour ne
peut réaliser ses royales ambitions qu’en acceptant de
mourir. La mort apparaît à celui qui aime comme une
condition de la transmission de la vie.

« 
Aimer, c’est mourir pour revivre en donnant la vie. Aimer
implique la pénétration des âmes.

« 
L’amour accepte la mort, il semble même parfois l’appeler
parce que la mort lui apparaît comme la condition de la vie »
(13).

Vous
comprenez, dès lors, qu’à un événement
aussi gigantesque les croyants reconnaissent une valeur cosmique.

Ce ne
sont pas simplement quelques hommes bouleversés par la mort de
Jésus qu’il s’agit de raffermir dans leur foi. Ce
ne sont pas simplement quelques individus, si nombreux soient-ils, de
races et d’époques diverses, qu’il s’agit
d’arracher à l’asservissement du péché
et de réconcilier avec Dieu. En vérité, il
s’agit de toute autre chose.

Par la
résurrection Dieu inaugure un ordre de choses nouveau. La
résurrection marque la fin d’un monde où le péché
a abondé et le commencement d’un monde où la
grâce surabondera. Elle signifie la création d’un
nouveau type d’hommes, à l’image de l’Homme
solidaire de Dieu et des hommes qui, acceptant de suivre jusqu’au
bout le chemin de l’amour et du sacrifice, après qu’il
a franchi la mort, a vu ce chemin déboucher en pleine gloire.

Et c’est
bien là ce que, par la volonté de Dieu, manifeste la
résurrection. Elle met en évidence la victoire du
Christ sur la mort, sa prise de possession de la vie parfaite. En
ressuscitant le Christ, Dieu convainc ses disciples que l’action
de leur Maître est désormais hors des limites de
l’espace et des atteintes du temps. Spirituelle ainsi qu’elle
l’a toujours été, elle devient désormais
permanente et universelle. Ah, l’on comprend l’enthousiasme,
et le courage et la joie des premiers témoins du Christ
vivant, lorsqu’on les voit partir à la conquête
des âmes et du monde, emportant dans leur cœur cette
promesse : « Toute puissance m’est donnée
dans le ciel et sur la terre... Voici, je suis avec vous, tous les
jours jusqu’à la fin du monde » (14).

III

De ce
triomphe de la vie sur la mort et par la mort, deux grands témoins
se présentent à nous à l’âge
apostolique. Interrogeons-les.

Le
premier est l’apôtre saint Paul. Lisez et relisez les
lettres qu’au cours de sa carrière apostolique saint
Paul écrivit aux Eglises qu’il avait fondées ou
qu’il avait le désir de visiter. Ne vous laissez pas
arrêter par la langue parfois un peu difficile, par les
expressions de théologien rabbinique, par les arguments
subtils, et peut-être périmés, que nous
rencontrons dans telle ou telle des lettres de l’apôtre
Paul. Méditez ces lettres, lisez- les en profondeur ;
efforcez-vous de saisir toutes les richesses qu’elles
renferment et, à travers toutes ces pages sur lesquelles
prient et méditent depuis tant de siècles un si grand
nombre de croyants, vous découvrirez l’homme dont on a
pu dire qu’il a appris, sur le Calvaire, le secret de l’univers
(15).

Dans la
pensée de l’apôtre Paul, la croix tient une place
essentielle.

Peut-être
vous souvenez-vous d’une remarque que j’ai eu l’occasion
de faire au début de ces études, et par laquelle je
m’efforçais de vous montrer le rôle que, dès
avant sa conversion, la croix de Jésus-Christ jouait dans la
pensée de Saul de Tarse. Alors qu’il persécutait
les disciples de Jésus, il regardait la croix comme le signe
irrécusable de la malédiction divine qui avait frappé
Jésus ; et la seule pensée que des hommes pussent
donner leur foi à ce crucifié lui faisait horreur.

Paul,
apôtre, prêche le Christ crucifié et ne veut
savoir autre chose que le Christ crucifié, scandale pour les
Juifs et folie pour les Grecs (16).
C’est lui qu’il dépeint dans ses prédications
missionnaires, comme il en fait souvenir les chrétiens des
Eglises de Galatie (17).
Il ne veut se glorifier que de la croix de Jésus, instrument
de son salut ; toute sa gratitude va à ce Christ qui est mort
pour nous. C’est par la croix que Dieu a réconcilié
le monde avec lui ; c’est par la croix qu’il a triomphé
des puissances maudites qui tenaient l’humanité en
esclavage (18).

Mais si
la croix occupe dans la pensée de Paul une place si importante
que tout paraisse graviter autour d’elle, la résurrection
du Christ y est, elle aussi, au premier plan.

Nous
avons relevé tout à l’heure la solennité
avec laquelle l’apôtre, résumant l’Evangile
qui lui avait été transmis et qu’il avait prêché,
le premier, dans maintes régions de l’Empire romain,
affirmait la réalité de la résurrection de
Jésus-Christ. En plusieurs autres passages de ses lettres,
saint Paul insiste sur le fait et sur les conséquences de la
résurrection. C’est Dieu qui a ressuscité le
Christ pour notre justification (19).
« Il a déployé sa puissance dans le Christ en le
ressuscitant » (20).
Et le Christ « a été déclaré avec
puissance fils de Dieu, par sa résurrection d’entre les
morts » (21).
La croix et la résurrection sont si bien les deux pôles
de la pensée, les deux centres de la doctrine de l’apôtre
Paul, que la mort du Christ et sa victoire apparaissent comme les
deux moments, organiquement liés l’un à l’autre,
de l’œuvre rédemptrice.

Toutefois,
si la croix et la résurrection de Jésus-Christ sont les
deux pôles de la pensée de Paul, c’est parce
qu’elles ont déterminé les deux expériences
capitales de sa vie.

Nul
besoin de nous demander ici ce que fut exactement l’événement
du chemin de Damas auquel Saul de Tarse lui-même rattachait sa
conversion. Un fait est incontestable : c’est que cette
conversion a déterminé, dans la vie de Saul de Tarse,
toute une série d’expériences dont les deux
essentielles peuvent être appelées une mort et une
résurrection.

Sur le
chemin de Damas, Saul voit sa vie passée, ses croyances les
plus chères, ses passions les plus vives s’effondrer
dans une banqueroute irréparable. Et pendant les jours et les
semaines qui suivent, une vie nouvelle, qu’il rattache
indissolublement à l’action du Christ glorifié,
naît et se développe en lui. Et plus cette vie devient
intense, plus son expérience chrétienne s’enrichit,
plus sa pensée médite son expérience, plus il
apparaît à l’apôtre Paul que la mort et la
résurrection du Christ ne sont pas simplement deux faits de
l’histoire, mais qu’elles deviennent deux faits de la vie
intérieure du disciple que sa foi unit au Christ crucifié
et vainqueur de la mort.

« 
J’ai été crucifié avec le Christ, écrit
l’apôtre Paul, je ne vis plus, le Christ vit en moi »
(22).
— « Mon but, dit-il aux Philippiens, est de
connaître le Christ, la puissance de sa résurrection, la
communion de ses souffrances. Mon but est de participer à ses
souffrances, reproduisant sa mort en ma personne et espérant
atteindre, moi aussi, à la résurrection d’entre
les morts » (23).
— « Vous êtes morts, écrit-il aux
Colossiens, et votre vie est cachée avec le Christ en Dieu »
(24).
— « Si un seul est mort pour tous, tous sont morts, et il
est mort pour tous afin que ceux qui vivent ne vivent plus pour
eux-mêmes, mais pour Celui qui est mort et ressuscité
pour eux » (25).

Ecoutez
enfin ces paroles, adressées aux chrétiens de l’Eglise
de Rome : « Si nous sommes étroitement liés à
lui par une mort semblable à la sienne, nous le serons aussi
par une même résurrection. Si nous sommes morts avec le
Christ, nous croyons que nous vivrons avec lui... Ainsi,
considérez-vous, vous aussi, comme morts au péché
et comme vivants pour Dieu en Jésus-Christ » (26).

Un mot,
Messieurs, un tout petit mot que l’apôtre répète
constamment dans ses lettres, met au jour la racine que la pensée
de l’apôtre plonge dans les profondeurs de sa vie, et
c’est le mot « en Christ ».

L’apôtre
Paul vit en Christ. Il s’est établi, dès les
jours de sa conversion, dans une attitude d’obéissance
totale à Celui qui lui est apparu sur le chemin de Damas comme
le Messie et, par conséquent, comme ayant le droit de réclamer
sur sa conscience, de la part de Dieu, une souveraineté sans
réserve ; d’année en année, à
travers les souffrances, les combats, les déceptions et les
joies, sa vie chrétienne s’est enracinée toujours
plus profondément dans l’intimité de
Jésus-Christ, à tel point qu’une sorte de prise
de possession réciproque de l’un par l’autre
caractérise la vie religieuse de l’apôtre. Il vit
dans le Christ et le Christ vit en lui ; plus il appartient au
Christ, plus il se sent devenir lui-même et plus aussi il a
conscience d’être à Dieu.

Oui,
c’est à un Christ vivant qu’il croit, mais à
un Christ vivant qu’il ne peut séparer de Jésus
qui s’est donné sur le Calvaire. Et c’est bien la
loi de sa vie, la loi de la vie dont il a conscience d’avoir
reçu la révélation dans l’intimité
du Christ. « Qui perd sa vie la sauve » (27),
avait dit déjà le Maître. Et l’apôtre
Paul répète : mourir, mourir dans l’union avec le
Crucifié pour revivre dans le Christ et pour le Christ. Voilà
le miracle de renoncement, d’humilité, de dépouillement,
de mort, de résurrection, de transfiguration à l’image
de Jésus, et de vie triomphante, qu’accomplit l’Esprit
du Christ en ceux qui se sont librement constitués esclaves de
Jésus-Christ.

Et le
second témoin du triomphe de la vie, c’est Jean,
l’auteur de l’Evangile et des lettres qui portent son
nom.

Nous ne
pouvons nous arrêter au caractère très
particulier du quatrième Evangile, mais nous avons le droit de
chercher son inspiration fondamentale dans les paroles que saint Jean
met au seuil de son ouvrage : « La Parole a été
faite chair et nous avons contemplé sa gloire » (28).

L’Evangile
de saint Jean qui, plus que tout autre, affirme l’humanité
douloureuse de Jésus, n’en est pas moins l’Evangile
de la gloire. Il nous met en présence de Celui qui vit aux
siècles des siècles. Mais cette vie incorruptible, le
Christ ne la garde par pour lui-même. Parce qu’elle est
la vie parfaite, elle aspire à se communiquer. Le Christ la
donne à quiconque croit en lui. « Croire au Christ,
c’est aller à lui, le contempler, le saisir, s’unir
à lui et s’en nourrir. La foi est une prise de
possession. L’homme devient ce qu’il mange. Mais pour que
le Christ devînt un aliment assimilable, il a fallu qu’il
acceptât de mourir. La mort seule pouvait l’élever
à un nouveau mode d’existence, grâce auquel il
pouvait pénétrer dans les âmes pour en être
la vertu » (29).

« 
Je suis le pain de vie... Celui qui me mange vivra par moi... »,
nous dit l’Evangile de Jean (30).
Ainsi la vie éternelle à laquelle le Père
appelle tout homme naît d’une union intime entre le
Christ et le croyant.

Mais la
vie à laquelle le Christ entend associer ses disciples ne
triomphe pas seulement de ce qui, dans l’existence humaine,
apparaît périssable. Elle triomphe de tout ce qui sépare
ce que Dieu aspirait à unir ; et, par là, elle répond
aux aspirations les plus profondes de l’homme. Elle est, dans
la plus haute acception du mot, la vie solidaire. Par elle,
l’isolement implacable qui enferme, comme dans une muraille,
tant d’âmes altérées de communion avec
leurs semblables est définitivement vaincu.

Sur le
sommet des révélations prophétiques où
nous entraîne, à l’heure de sa prière
sacerdotale, le Christ du quatrième Evangile, la vie éternelle
se révèle à nous comme la vie sociale parfaite,
celle où se consommera, dans la gloire éternelle,
l’unité ineffable : « Toi en moi, moi en toi, eux
en nous » (31).

« 
La vie éternelle, écrit Fallot, c’est la vie
parfaite ; et la vie parfaite, ce n’est pas seulement la vie
avec les autres, mais la vie dans les autres.

« 
La vie éternelle ne peut pas être vécue dans
l’isolement, elle ne peut pas être vécue sans les
autres, elle les réclame et elle les suppose.

« 
La vie éternelle est donc la vie sociale par excellence, la
vie sociale dans sa plus haute manifestation. L’Evangile de la
gloire est l’Evangile social ; il nous redit l’épopée
de l’Homme-Esprit qui est venu ici-bas pour faire naître
d’autres hommes à son image, afin d’inaugurer avec
eux ce règne de l’Esprit, qui accomplira la pénétration
des âmes et leur consommation dans l’unité »
(32).

IV

Il ferait
bon demeurer sur ces hauteurs. « A quoi bon ? demanderont
peut-être quelques-uns d’entre vous. L’histoire du
christianisme ne nous enseigne-t-elle pas que l’humanité
chrétienne n’a pas pu s’y maintenir et qu’à
quelques exceptions près, les disciples du Christ ont préféré
les chemins de plaine aux sentiers difficiles qui gravissent les
sommets ? Et dès lors, pourquoi arrêter nos regards sur
une cime inaccessible ? ».

C’est
là, Messieurs, une interprétation superficielle de
l’histoire, contre laquelle je dois de nouveau m’élever.

Encore
une fois, je n’ignore pas les médiocrités, les
mesquineries, les étroitesses, les compromis innombrables qui
marquent au coin de l’infirmité un si grand nombre
d’existences qui, pourtant, se sont rattachées à
Jésus-Christ.

Je
n’ignore pas qu’un très grand nombre de ceux qui
se disent chrétiens pensent à Jésus-Christ comme
à quelqu’un qui a vécu et dont l’action a
pris fin à l’heure de la mort ou, au plus tard, le jour
de son élévation dans la gloire. Mais je sais aussi
que, toujours, partout, dans la multitude des hommes qui ont été
gagnés par l’Evangile du Christ et en qui la prédication
de l’Evangile a déterminé une nouvelle
orientation de la vie intérieure, il y a eu, il y a des
disciples du Christ pour qui croire en Jésus-Christ, c’est
croire au Christ vivant.

Pour ceux
dont je parle, le centre de gravité de leur foi, de leurs
espérances, de leur vie tout entière, n’est plus
dans l’existence terrestre, dans le monde des choses visibles ;
il est dans l’Invisible, dans le monde des réalités
éternelles. Non, certes, qu’ils songent à se
détourner du visible, mais celui-ci n’a plus de valeur
pour eux que comme l’atelier où l’œuvre
invisible s’élabore. Parce que le Christ leur a été
révélé comme la source inépuisable de la
vie parfaite, dans le temps ils naissent à l’éternité.

La vie du
Christ dans les siens se déployant, s’intensifiant,
s’enrichissant de siècle en siècle, fécondant
l’Eglise et l’humanité, voilà ce qu’il
faudrait faire voir à ceux qui ne regardent à
l’ordinaire qu’à l’extérieur des
hommes et des choses.

Parlerai-je
de l’union au Christ vivant dans le sacrement de la Sainte Cène
 ? Ce serait empiéter sans doute sur une étude
ultérieure. Laissons de côté en tout cas les
graves divergences théologiques qui, au cours des siècles,
se sont introduites dans l’Eglise, alors que les penseurs et
les docteurs chrétiens s’efforçaient de traduire
en doctrines l’expérience de la présence du
Christ dans l’Eucharistie ou la Sainte Cène. Ne nous
arrêtons pas à nous demander si, dans certaines Eglises
issues de la Réforme, la Sainte Cène n’est pas
devenue un simple mémorial à l’occasion duquel
les âmes, qui cherchent une nouvelle assurance du pardon, se
groupent au pied de la croix. Essayons plutôt de comprendre
l’incomparable force spirituelle que donne la certitude d’une
présence invisible mais réelle. Rendons grâces,
avec ceux qui l’éprouvent, pour la vie surnaturelle dont
ils sont nourris et vivifiés lorsque, s’offrant par la
foi à Celui qui veut être l’aliment et devenir la
substance même de leur vie spirituelle, avec humilité et
avec une pleine confiance, ils reçoivent dans leur sanctuaire
intérieur l’hôte sacré qui entend y faire
sa demeure à jamais.

Et que
dire de la relation intime qui lie le Christ à ceux qu’il
faut appeler ses saints, à quelque Eglise qu’ils
appartiennent ?

Elle est
un rapport personnel entre l’homme et le Christ, elle est la
rencontre vécue d’un amour qui cherche et d’un
amour qui donne (33).

Des âmes
perdues dans la foule, ignorées des hommes, ont connu la
douceur et les bienfaits et la joie de cette intimité avec le
Christ. Qu’on ne croie pas que cette communion dans
l’obéissance leur pèse jamais comme une
servitude. En naissant, dans l’union au Christ vivant, à
la vie vraie et incorruptible, elles ont saisi Dieu et se sont
saisies elles-mêmes. Pour elles l’acte de suprême
dépendance a été et demeure l’acte de
suprême liberté. Action merveilleuse du Christ qui
affranchit ses disciples, qui les renouvelle, les rend à
eux-mêmes et les rend eux-mêmes tout en les élevant
au-dessus d’eux-mêmes !

Oui,
vraiment, ces disciples sont nés à un monde nouveau.
Peut-être traînent-ils encore après eux bien des
misères ? Mais précisément, dans la souffrance
souvent indicible que leur causent leur misère et les
blessures qu’à leur conscience a faites le péché,
ils apprennent, comme saint Paul et comme tant d’autres, à
déchiffrer la loi de la vie parfaite proclamée par la
croix et par la résurrection.

J’ai
parlé des humbles chrétiens que tout le monde ignore et
dont l’âme est un sanctuaire où la vie triomphante
de Christ rayonne dans sa splendeur.

D’autres
ont laissé dans l’histoire un sillon de lumière,
à qui nous pouvons aller demander leur secret.

Interrogez
un saint Bernard, un saint François d’Assise, un Thomas
a Kempis, un Pascal, un Wesley, un Vinet, un Frommel, une Joséphine
Butter, un Fallot. Tous vous diront que la vie du Christ vainqueur de
la mort leur a été révélée dans la
mesure où ils ont accepté de revivre quelque chose de
sa passion, et qu’ils ont senti cette vie prendre possession
d’eux-mêmes dans la mesure où ils ont accepté
de mourir à eux-mêmes.

« 
Veux-tu qu’il me coûte toujours du sang de mon humanité,
sans que tu donnes des larmes ? » demandait le Christ à
Pascal.

Dans
l’union au Christ qui donne sa vie sur le Calvaire et qui, au
matin de Pâques, remporte la victoire sur la mort, les
disciples remportent la victoire sur le péché, victoire
que caractérise une consécration totale de leur cœur,
de leur volonté et de leur pensée.

« 
Je ne désire ni fortune, ni position, ni honneurs, écrit
le Sadhou Sundar Singh. Je ne désire même pas le Ciel.
Mais j’ai besoin de Celui qui a établi le Ciel dans mon
cœur. Beaucoup de chrétiens ne peuvent réaliser
sa présence précieuse et vivifiante parce que, pour
eux, Christ vit dans leur intelligence ou dans leur Bible, et non pas
dans leur cœur. Il faut qu’un homme donne son cœur
pour trouver le Christ. Le cœur est le trône du Roi des
rois. La capitale du ciel est le cœur où règne le
Roi » (34).

Mais ceux
qui, comme je viens de le dire, s’unissent au Christ par
l’obéissance et par la foi, et aspirent de toutes les
forces de leur être à se laisser pénétrer
par sa vie, connaissent aussi la victoire sur la souffrance.

Ecoutez
ces paroles du jeune prêtre que fut Henri Perreyve :

« 
Elle est venue, Seigneur, l’heure de la détresse, et mon
âme n’a pu en supporter le poids...

« 
Alors, j’ai aperçu ton image, ô Jésus-Christ.
L’instinct du salut m’a jeté vers elle. On pleure
bien sur ton image, ô divin Crucifié ! Les larmes des
hommes la connaissent. Il y a entre ta croix et les douleurs humaines
une éternelle conformité. A travers mes larmes, j’ai
regardé tes mains percées pour l’amour des hommes
 ; mes lèvres ont rencontré les clous qui attachent tes
pieds, et ma main qui serrait ton image s’est posée sur
la plaie de ton cœur... Une consolation étrange,
inespérée, que j’ai sentie ne point venir de
moi-même, est doucement entrée dans mon esprit ; et,
tandis que je m’étonnais de ce changement soudain, cette
douceur a grandi jusqu’à devenir semblable à la
joie.

« 
Je pleurais encore, mais c’était presque de bonheur.

« 
Une force calme est venue. J’ai senti que j’étais
renouvelé pour le combat, et que ma volonté venait
d’être trempée sept fois dans le sang de l’Agneau
 » (35).

Et à
cette victoire sur le péché et sur la souffrance
s’ajoute encore, Messieurs, la victoire sur la mort.

Ah,
qu’elle est émouvante à saisir, dans les
existences les plus meurtries, et qui sentent s’user en elles
les forces de la vie, cette certitude que la mort est vaincue, parce
que l’âme unie au Christ éternel a, d’avance,
jeté l’ancre par delà le voile :

« 
Dans ma grande infirmité, écrivait peu avant sa mort T.
Fallot, menant deuil sur mon existence si misérablement
employée, j’ai néanmoins des frémissements
de joie parce que je sais que mon Sauveur est vivant, qu’Il
sera là à l’heure suprême puisqu’il
est déjà là maintenant, et que ce Héraut
des choses éternelles m’introduira lui-même aux
régions où l’on vit de la vie pleine et
indestructible, après s’être douloureusement
essayé à vivre sur la terre. Et avec la plénitude
de vie viendra la plénitude d’action. Nous ne sommes
ici-bas que de maladroits apprentis ; là nous deviendrons des
ouvriers selon Dieu, et Dieu lui-même nous mettra à la
hauteur des tâches merveilleuses qu’il nous réserve
 » (36).

Nous
pourrions en rester là, Messieurs ; mais il y a plus encore.
Tous ceux dont nous avons évoqué le souvenir ou noté
les paroles nous offrent le spectacle d’existences
individuelles parfois très infirmes, que pénètre
et transfigure la vie du Christ glorifié.

Parce que
désormais le Christ inspire ses disciples, ceux-ci ne peuvent
plus se résigner à demeurer séparés les
uns des autres. Ayant accueilli comme la grande puissance libératrice
et vivifiante le don que, dans le Christ et par le Christ, Dieu leur
a fait de lui-même, ils savent qu’ils ne pourront croître
dans la vie à laquelle ils viennent de naître qu’en
se donnant à leur tour. Ils se donnent à Dieu et, en se
donnant à Lui, ils se donnent aux autres. La communion des
saints, dont, dans une étude de l’Eglise, j’espère
vous faire voir quelque jour la beauté, devient pour eux une
réalité vivante. Mais ils n’acceptent pas qu’elle
puisse se limiter jamais à une fraction, si importante
soit-elle, de l’humanité. La vie de solidarité et
d’amour dont le Christ a fait éclore en eux le germe
sacré aspire à embrasser en Dieu tous les hommes de
tous les temps. Sachons au moins entrevoir qu’à travers
ces disciples l’Esprit du Christ rayonne dans l’humanité
et la pousse sans cesse dans des chemins nouveaux, que jalonnent
l’évangélisation du monde et les douloureux et
magnifiques efforts entrepris pour conduire la grande famille humaine
vers la justice et la paix.

Messieurs,
lorsqu’au matin de Pâques, les chrétiens russes,
qui connaissent aujourd’hui d’une manière si
poignante la communion avec le Christ du Calvaire, et que toutes les
Eglises chrétiennes enveloppent de leurs prières,
s’abordent les uns les autres, dans la rue, au seuil de leurs
églises, ils se saluent par l’annonce de la victoire : « 
Christ est ressuscité ! ».

Pour nous
qui venons de méditer l’Evangile de Pâques,
emportons aussi dans nos cœurs le glorieux message et, méditant
ce nouveau mystère d’un homme dont l’action
permanente et universelle nous semble de plus en plus coïncider
avec l’action de Dieu lui-même, préparons-nous à
entendre la question suprême qu’il va nous adresser : « 
Et vous, qui dites-vous que je suis ? ».

1()
Actes 25/19.

2()
1 Corinthiens 15/1-8.

3()
Ch. Langlois et Ch. Seignobos, Introduction aux études
historiques
, Paris, 1899, p. 173.

4()
Goguel, Jésus et la tradition religieuse de son peuple,
p. 157.

5()
Goguel, Jésus de Nazareth, p. 277.

6()
Actes 2/27.

7()
Goguel, ouvr. cit., p. 287.

8()
Renan, Vie de Jésus, 1867, p. 449 s.

9()
Alfred Loisy, Les Evangiles synoptiques, t. I, p. 223.

10()
Luc 24/11.

11()
Actes 2/24 & 32, 3/15, 4/10, 5/31-32.

12()
2 Corinthiens 5/19.

13()
Notes pour la prédication du Vendredi Saint 1900.

14()
Matthieu 28/18 & 20.

15()
Campbell, Paul the Mystic, Londres, 1907, p. 116.

16()
1 Corinthiens 1/23, 2/2.

17()
Galates 3/1.

18()
Colossiens 2/15.

19()
Romains 4/25.

20()
Ephésiens 1/20.

21()
Romains 1/4.

22()
Galates 2/20.

23()
Philippiens 3/10-11.

24()
Colossiens 3/3.

25()
2 Corinthiens 5/15.

26()
Romains 6/5 & 11.

27()
Matthieu 16/25.

28()
Jean 1/14.

29()
Fallot, Comment lire la Bible jour après jour, Paris,
Fischbacher, 1909, p. 131.

30()
Jean 6/48 & 57.

31()
Jean 17/21.

32()
Ouvr. cit., p. 22.

33()
Edouard Le Roy, Note sur une pensée de Pascal (édit.
Giraud, p. 167).

34()
Le Sadhou, Paris, Je Sers, 1929, p. 77.

35()
Henri Perreyve, La Journée des malades, Paris, Téqui,
1900, p. 241 s.

36()
Marc Boegner, La Vie et la Pensée de T. Fallot, t. II,
p. 413.