Carême 1992 : Vous serez mes témoins

Le mystère d’Israël

EVANGILE ET RELIGIONS

Pasteur Michel LEPLAY
14 mars 1992

— II —
"Le mystère d’Israël"

"Nous avons tous le même Seigneur"
(Romains 10/12)

Dans cette série de conférences de Carême qui voudraient contribuer à élucider le rapport entre les croyants de diverses religions, il faut faire une place particulière et — nous le verrons — prioritaire, à la relation entre Israël et l’Eglise, entre le judaïsme et le christianisme, entre les juifs et les Grecs, comme dit saint Paul : "Ils ont le même Seigneur, nous avons le même Seigneur, riche envers tous ceux qui l’invoquent".

Nous sommes, certes, habitués à faire une différence, à établir une distinction, au point même que l’on parlera du mystère d’Israël ou de la destinée du peuple juif, et du mystère de l’Eglise ou de la vocation de la communauté chrétienne. Or, notre foi ne permet pas cette distinction, cette distance, cette différence. Et ma thèse sera simplement la suivante : il n’y a pas deux mystères, celui d’Israël et celui de l’Eglise, mais une seule histoire, mystérieuse en vérité, dans laquelle nos destinées de juifs et de chrétiens sont mêlées depuis longtemps et pour toujours, pour le meilleur et pour le pire.

Le christianisme a une relation particulière et exclusive avec le judaïsme : nous sommes de la religion de Jésus au sujet duquel l’évangile de Jean dit : "Le salut vient des juifs". Nous sommes tous descendants d’Abraham, le père des croyants. Et Jésus est né juif, comme la communauté de ses premiers disciples fut uniquement composée de juifs eux aussi, et l’Eglise primitive fut longtemps ce qu’on nommait "le judéo-christianisme", c’est-à-dire une foi neuve et ancienne, qui récapitulait Moïse et les prophètes et confessait en Jésus de Nazareth le dernier et le plus grand d’entre eux, Messie d’Israël et Sauveur des païens, qui sera confessé comme Seigneur et Fils de Dieu.

Mais n’allons pas trop vite en besogne. Il faut d’abord rappeler que notre Bible chrétienne a commencé par une collection de livres concernant la vie de Jésus et les écrits de ses apôtres, que nous avons ajoutée aux livres saints d’Israël, la Bible juive à proprement parler : du recueil des témoignages rendus à cette première alliance, nous avons fait la première partie d’un ensemble qui serait complété et couronné par les témoignages concernant la seconde alliance : "Le pacte neuf", comme traduit André Chouraqui.

Aux livres de la loi de Moïse et des prophètes nous allions ajouter les livres de l’Evangile de Jésus et des apôtres, constituant ainsi cette collection de livres réunis en vue d’attester la foi des juifs et des chrétiens en un Dieu unique, créateur et rédempteur.

Le testament chrétien est adossé à la Bible hébraïque ; Matthieu, le premier évangile, suit la page finale de Malachie, le dernier des prophètes : on tourne la page, on va à la ligne, la même histoire continue et les généalogies en tête de la vie de Jésus remontent les siècles qui le précèdent et le préparent : on repasse par David, et Abraham, et on arrive même au premier Adam. Quelle histoire !

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On raconte l’anecdote authentique, rapportée par un libraire, dont un client flânait du côté des livres religieux ; il avait regardé les titres les plus courants du moment, peut-être La revanche de Dieu ou Les nouvelles sectes, jusqu’à tomber sur un gros volume relié en toile rouge, Ancien Testament, traduction œcuménique de la Bible, et le client de demander : "Mais vous n’auriez pas une édition moins ancienne, enfin plus récente de ce testament ?". Je ne sais si le libraire lui proposa le Nouveau Testament comme édition récente de l’Ancien qui semblait périmé...

Quoi qu’il en soit de cette ignorance, l’incident est significatif : ancien est dans le monde moderne équivalent de désuet, vieilli, usé dans le sens de "qui ne peut plus servir". Il faut du nouveau ! Alors qu’un coefficient au contraire très positif peut être attribué à ce qui est ancien : ce qui a fait ses preuves, qui est devenu usuel, dont la patine est une forme de beauté immobile, "ancien" étant alors gardien de sagesse, preuve d’expérience et indice d’authenticité aux origines. C’est dans ce sens que nous avons à prendre la formule reçue pour désigner la première partie de notre Bible, l’Ancien Testament. Il est ancien, mais non périmé ; il est d’avant, mais toujours actuel ; il vient d’ailleurs, mais nous arrive, il parle d’un autre qui devient nôtre. Et lorsque les libraires de l’Eglise explorent ou expliquent leurs archives, ils ont toujours une main dans la bibliothèque de Moïse autant qu’une autre dans la pochothèque de Jésus : car celui-ci est un voyageur, le Nouveau Testament est un livre de poche, transportable dans le monde entier ; le Premier Testament est un livre de bibliothèque, plus gros et lourd, et que des siècles de commentaires de tout un peuple de rabbins et de sages n’auront jamais épuisé. La Bible d’Israël est une collection précieuse à conserver et lourde à transporter ; tandis que le Testament de Jésus est bien léger dans sa densité même. Mais quoi qu’il en soit des volumes et de leur volume, nous appartenons, juifs ou chrétiens, à ce peuple d’un livre qui n’a que "des textes pour bagages" et des paroles humaines comme paroles de Dieu.

Sur ce mystère unique, et d’Israël et de l’Eglise, je vous propose aujourd’hui la tentative d’un double regard, historique d’abord, car c’est une longue histoire conflictuelle qui nous sépare, théologique ensuite, car c’est une même grâce qui nous unit. Nous avons tous Abraham pour père, mais tels Esaü et Jacob, nous nous sommes disputés l’héritage, et ce ne sont pas seulement les juifs et les Grecs du temps de saint Paul qui se sont divisés, mais à travers tous les siècles les héritiers de Moïse et les témoins de Jésus qui se sont disputés, que dis-je, qui se sont ignorés, combattus et méprisés. "L’enseignement du mépris", selon le titre de Jules Isaac, est-il révolu ? Nous voudrions encore contribuer à cette conversion constante et nécessaire dont les chrétiens ont à faire la preuve et à subir l’épreuve : de l’anathème au dialogue, de l’exclusion et de la persécution à la sympathie et à la communion. Mais comment est-ce possible après deux mille ans d’antijudaïsme et d’antisémitisme ?

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Notre siècle a connu le comble de l’horreur et le déchaînement de la passion la plus meurtrière qui ait jamais été : six millions de juifs exterminés en quelques années par la machinerie raciste et industrielle de l’antisémitisme nazi. Notre monde, et principalement l’Europe, porte dans sa conscience l’immense et comme inguérissable remords de ce qu’on appellera "l’holocauste", parce que les victimes y sont brûlées, ou la "Shoah" parce que l’extermination vise l’ensemble d’un peuple. Et nous avons pris conscience, depuis, de ce qu’un long antisémitisme des Eglises chrétiennes avait préparé, permis ce massacre organisé et radical. La confession des péchés des chrétiens contre Israël correspondrait presque à l’énumération des pages nombreuses et les plus sombres de l’histoire de l’Eglise. Je vous l’épargnerai, pour ne prendre que quelques exemples au long des siècles.

C’est le Concile de Latran qui, en 1215, déclare le peuple juif coupable de déicide et crée de toute pièce la légende du Juif errant, probablement reprise du mythe de Caïn condamné après son forfait à l’exil et à l’errance. Au moins la Genèse précise-t-elle qu’il fut marqué d’un signe protecteur, tandis que l’Eglise allait adopter la marque de la rouelle et le chapeau jaune, précurseurs de l’étoile que vous feraient porter les polices hitlériennes. On sait comment, dans la prière du Vendredi Saint, le qualificatif de "perfides" a poursuivi jusqu’à une date récente nos frères juifs accusés du meurtre du Messie. C’est bien à nous chrétiens d’être, si c’est possible, au bénéfice de la prière de ce Jésus en croix : "Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font" (Luc 23/34).

Il y eut, certes, parfois, moyen d’échapper à cet antisémitisme chrétien institutionnalisé par l’Eglise, je veux dire par conversion de juifs au christianisme. On connaît le cas de ces "marannes" espagnols, juifs convertis de façade pour échapper aux persécutions d’Isabelle la catholique — dont la béatification nous sera épargnée. Mais, dans le même temps, la prédication des premières croisades s’acharne contre les juifs, et l’Allemagne déjà est parcourue de cris de haines, et un peu partout l’Europe est ensanglantée de pogroms. Se fait entendre, parfois, une voix plus fraternelle, comme celle de Bernard de Clairvaux : mieux vaut, dit-il, convaincre les juifs que les exterminer. Leur existence même, d’ailleurs, nous est nécessaire : "Ils sont comme lettres vivantes qui nous rendent constamment présente la passion du Seigneur". Saint Augustin, déjà, pensait que les juifs sont une preuve de la véracité des prophéties messianiques. Et à cette preuve concernant le passé s’en ajoute une autre pour l’avenir : si finalement tout Israël doit être sauvé, il faut bien qu’il demeure, ne serait-ce que pour permettre l’accomplissement des promesses qui nous concernent !

Martin Luther n’est guère sorti de cette problématique, écrivant certes, dès 1520, que "Jésus-Christ est né juif", et priant alors : "Fasse Dieu que le temps de la conversion d’Israël soit proche, comme nous l’espérons". Mais quelques années plus tard, devant l’échec de ce projet, le même Luther s’en prendra aux mêmes juifs avec une violence théologique qui porte en elle des semences redoutables d’antisémitisme dont les modernes barbares se souviendront : qu’on brûle leurs livres, sinon eux-mêmes, "bêtes venimeuses, vipères et cancers, diables incarnés". On ose à peine prononcer ces blasphèmes et, sans faire pour autant de Luther le premier des précurseurs chrétiens d’Auschwitz, on sera tenté d’écouter Jules Isaac conclure : "Patience, Luther ; Hitler viendra".

Je sais bien que le fougueux réformateur enfermait dans la même coalition de l’Antéchrist les juifs, les Turcs et les papistes, que d’aucuns résistèrent à cet acharnement et qu’en 1543, par exemple, "le magistrat de Strasbourg interdit dans sa ville la publication du traité de Luther sur Les juifs et leurs mensonges". Y aura-t-il toujours des versets sataniques dans l’histoire, et des livres à interdire ou à détruire, et des lecteurs de ces livres à chasser ou à brûler, comme si on ne se souvenait jamais de ce qu’avait dit Luther lui-même : "Vous pouvez brûler Jean Hus, on ne brûle pas la vérité" ?

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Or, voici, malgré tous les démentis, que nous reste cette assurance qui permet de croire, aujourd’hui encore, que "nous avons un même Seigneur, que nous sommes tous frères, que nous avons Abraham pour père et sommes en lui, de génération en génération, l’unique peuple de Dieu". Et cette confession de foi nous conduit à la réflexion théologique, après l’inventaire historique.

"Les représentants chrétiens, écrit Bernard Dupuy, lors de la Conférence de Seelisberg en 1947 (1), puis presque toutes les Eglises et fédérations d’Eglises ont promis solennellement que l’attitude chrétienne ne serait "plus jamais comme avant" et qu’elle ne serait plus marquée par le mépris, mais par l’estime".

Une nouvelle attitude s’annonçait ainsi, non seulement vis-à-vis de la communauté juive, ou plutôt de ses survivants que Jean Cayrol avait salués comme "Lazare parmi nous", mais c’est à une lecture renouvelée de l’Ecriture et de leur propre tradition que les Eglises allaient se livrer. Nous avons d’ailleurs là l’exemple d’une radicale remise en cause de l’interprétation traditionnelle des relations entre les Eglises et Israël : jamais, sur aucun point de loi et de vie, le christianisme ne s’est aussi totalement corrigé, contredit, disons même "converti". Et la Commission Eglise-peuple d’Israël de la Fédération protestante de France ne s’y trompait pas qui, dans une analyse des déclarations du Synode de Rhénanie, écrivait en 1981 : "La réflexion du Synode exige bien un changement profond de la pensée autant que du comportement chrétien. Nous pensons qu’il s’agit effectivement d’une conversion" (2).

Voyons donc le cheminement parallèle des deux communautés chrétiennes concernées par cette conversion, l’Eglise catholique romaine et le Conseil œcuménique des Eglises.

C’est dans la déclaration sur les religions non chrétiennes, promulguée en 1965, que le Concile Vatican II s’exprimait, au nom de l’Eglise catholique, sur "la religion juive". Paul VI, dans son argumentaire, avait cité la position du théologien protestant Karl Barth écrivant dans les années cinquante : "Le mouvement œcuménique souffre davantage de l’absence d’Israël que de celle de Rome ou de Moscou" (3). Il y avait, en effet, une longue tradition à remonter, puisque Vatican II constitue le premier Concile qui parle positivement des juifs, depuis le Concile de Jérusalem au premier siècle de l’ère chrétienne ! La tradition antijudaïque et antisémite du christianisme occidental s’était développée de siècle en siècle, sans recours véritable, et pour cause, à l’Ecriture Sainte : il fallait maintenant interroger les livres d’Israël et de l’Eglise et redécouvrir d’une certaine manière, par la conversion de l’Eglise à la vocation d’Israël, le sola scriptura et le sola gratia que la Réforme avait, dès le début, inscrits dans sa protestation évangélique.

On a observé que la déclaration conciliaire, pour neuve qu’en fut la tonalité, gardait quand même une certaine prudence, sa pensée demeurant en évolution plus qu’étant bouleversée par une révolution. Le document catholique veillait en effet à ne rien dire d’explicite et de définitif ni sur la Shoah ni sur la question difficile de "la terre d’Israël". Quelques événements ou incidents survenus depuis ont bien montré, au cours des dernières années, que tout n’était pas parfaitement clair — s’agissant de l’affaire du Carmel d’Auschwitz, de la reconnaissance de l’Etat hébreu par le Vatican ou de la situation dans certains pays d’Europe de l’Est...

La réflexion théologique du Conseil œcuménique des Eglises, pour plus rapide qu’elle ait été, est loin d’être parvenue à un consensus. La première assemblée mondiale, à Amsterdam en 1948, avait condamné l’antisémitisme, comme "péché contre Dieu et contre l’homme".Cette condamnation, écrit Alain Blancy, sera réitérée à Evanston en 1954 et à New Delhi en 1961... Le tournant fut la guerre des Six Jours en 1967 et la conquête des territoires occupés, la situation au Proche-Orient et les déclarations œcuméniques sur le droit des peuples…" (4).

Quelle relation établir, en effet, entre l’Israël biblique dans sa dimension théologique, essentielle et significative de l’élection et de la grâce de Dieu, et le peuple juif actuel, plus encore en sa forme d’Etat hébreu, avec une politique israélienne non seulement de défense légitime, mais aussi d’extension discutable ? Comment penser théologiquement la reconnaissance de la vocation d’Israël et la nécessaire réconciliation entre juifs et chrétiens, en prenant en compte le présent et l’avenir, la justice de Dieu et la paix du cœur, mais aussi la justice pour les nations et la paix entre les peuples ? La terre sainte du Royaume de Dieu, où nous marcherons à pieds nus, n’a pas de frontière, aucune limite ne l’enferme, "la terre entière est au Seigneur" ; aucune cité, aucune communauté n’est alors dispensée d’écouter le message des prophètes universalistes qui mettent en causent les nationalismes, patriotiques, religieux et militaires de toute sorte. La conversion d’Israël à sa vocation universelle ne peut qu’accompagner la conversion de l’Eglise quant à la vocation permanente de ce même Israël.

Les chrétiens, pour ce qui les concerne, ne peuvent faire aucune démarche qui ne commence avec la reconnaissance et la confession de la responsabilité et de la culpabilité de la chrétienté au sujet de l’holocauste. Le Synode de Rhénanie, déjà cité, précise même qu’il s’agit de "la chrétienté en Allemagne". Et cette appellation d’un peuple par son nom, comme le firent toujours les prophètes d’Israël, doit s’étendre à tous les lieux et à tous les Etats qui font aujourd’hui problème : peuple palestinien, territoires occupés, acceptation du droit international et coopération sans privilège à la justice, à la paix et à la sauvegarde de la création.

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Il faut conclure, mais en allant plus loin dans l’inventaire du mystère d’Israèl et de l’Eglise, aller plus loin mais avec modestie, car nous avons deux mille ans à remonter, passant "par la porte étroite de la repentance" : le professeur Lovsky a bien montré dans son essai sur les rapports de l’Eglise du Christ et du peuple d’Israël "cette déchirure de l’absence", que le contraire de l’antisémitisme n’est pas le philosémitisme, "mais le respect du peuple et du mystère d’Israël" (5).

Or, saint Paul le premier, et définitivement, a donné les éléments essentiels et leurs limites aux réflexions chrétiennes et au comportement évangélique auxquels nous sommes tous et toujours appelés. Du côté protestant, Karl Barth, accompagné et suivi d’exégètes courageux comme Wilhelm Vischer ou de penseurs libres comme Jacques Ellul, du côté catholique, des théologiens comme Franz Mussner ou Bernard Dupuy ont contribué de façon œcuménique et biblique au renouvellement de la pensée chrétienne sur Israël.

Dans la ligne paulinienne, nous pouvons affirmer que l’élection éternelle du peuple de Dieu signifie l’élection universelle de l’humanité. "Ainsi, il n’y a pas de différence entre juif et Grec : tous ont le même Seigneur, riche envers tous ceux qui l’invoquent". Election et invocation constituent pour ainsi dire le nouvel arbre de vie, enraciné dans l’élection gratuite et certaine, qui permet l’invocation de l’unique Seigneur. La grâce faite au peuple d’Israël, par un Dieu qui ne se repent ni de ses dons ni de ses appels, cette grâce atteste l’élection de tous, et l’appel qui nous est adressé à y répondre par la foi. On ne peut toutefois juxtaposer entièrement l’élection d’Israël et la mission de l’Eglise, une distinction reste nécessaire puisque nous sommes dans le temps entre les temps, disent les chrétiens — en attente du Messie, confessent les juifs : toute théologie est provisoire pour un peuple de Dieu toujours en exode, vers une terre toujours promise, homo viator et Ecclesia peregrinans, disent les chrétiens latins. Aussi, provisoirement, nous confessons Jésus-Christ comme Messie d’Israël et Seigneur de l’Eglise, et Karl Barth précise : "Le Messie crucifié d’Israël et le Seigneur ressuscité de l’Eglise, témoin du jugement et de la miséricorde de Dieu" (6). Et le théologien d’ajouter : "La communauté élue en Jésus-Christ a le double aspect d’Israël et de l’Eglise... La seule et même alliance englobe l’ensemble d’Israël et de l’Eglise, indissolublement unis dans leur irréductible distinction". Certes, Israël résiste à sa vocation et méconnaît son Messie et, nous le disons comme saint Paul, dans les larmes et la souffrance. Nous n’attendons d’Israël que la conformité à son élection, de même que nous ne demandons à l’Eglise que d’être conforme à sa vocation : "Soyez donc ce que vous êtes".

Tel est l’apport, dialectique et par conséquent surprenant, exigeant et gracieux, de ce penseur qui conclut : "La seule et même alliance englobe Israël et l’Eglise". Et nous arrivons, en fin de parcours, tel Moïse parvenu aux frontières encore lointaines de la terre promise, à l’Eglise de Dieu et, à travers elle, à toute l’humanité : nous pourrions, de loin mais avec assurance, le regard encore ou déjà clair, faire l’inventaire du grand héritage de la foi d’Israël. C’est un théologien allemand, catholique cette fois, qui dresse l’acte pour ainsi dire notarié de notre héritage. Dans son Traité sur les juifs, Franz Mussner énumère, en effet, non seulement le monothéisme, mais l’idée de Création, et d’un homme à l’image de Dieu, l’attitude fondamentale de l’homme devant Dieu, à la découverte de l’avenir que l’alliance inaugure et que le Messie habitera. Ainsi, juifs et chrétiens ont le désir d’un monde juste : nous n’avons pas inventé le Décalogue, et Jésus n’a pas inauguré le sommaire de la loi, mais nous avons reçu par lui, du peuple juif qui en a payé le prix, ce commandement saint, juste et bon. Avec Israël, nous avons appris à nous souvenir et à espérer, à faire du sabbat comme du dimanche le temps précieux de la commémoration actualisante et nous attendons la résurrection des morts et la vie du siècle à venir.

"Nous avons un même Seigneur, riche pour ceux qui l’invoquent".

Tout commence alors par une salutation de paix, "shalom", et Jésus, j’allais dire déjà chrétien par sa résurrection, mais encore tout à fait juif quand il salue les disciples dans la chambre haute d’un double "shalom", "la paix soit avec vous" (Jean 20/19 & 21). Un auteur parle de la "shalomisation du monde" : sa transformation, par la bénédiction, en un monde de joie et de paix, d’intégrité, de liberté, de réconciliation, un monde harmonieux, habité par la justice et la vérité, dont les victoires ne seraient remportées que par "les armes de l’esprit" et dans lequel nos moyens de communication auront permis une existence en communion.

Nous sommes, bien entendu, très loin de cette situation et on en qualifiera l’évocation de rêve ou d’utopie. Avec le peuple de la Bible, il faudrait parler d’espérance et notre catéchèse chrétienne, pour ce qui la concerne, n’aurait qu’à s’inspirer de l’épître dite justement "aux Hébreux", mais qui est aussi, du moins dans son chapitre 11, une épître aux chrétiens, écrite par les Hébreux, par tous ceux qui nous ont précédés, accompagnés et devancés dans la foi, depuis Abel, le juste, jusqu’au "dernier des justes", d’Abraham à Moïse et David. Et comment conclure notre réflexion de ce jour sinon avec l’épître elle-même : "Eux tous, s’ils ont reçu un bon témoignage grâce à leur foi, n’ont cependant pas obtenu la réalisation de la promesse. Puisque Dieu prévoyait pour nous mieux encore, ils ne devaient pas arriver sans nous à l’accomplissement" (Hébreux 11/39-40).

 

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Notes :
(1) Unité des chrétiens, n° 1, janvier 1991, p. 9.
(2) Etudes théologiques et religieuses, 1982/2, p. 220.
(3) Karl barth, Dogmatique, IV/3, § 62.
(4) Alain blancy, in Lumière et Vie, n° 196, p. 35.
(5) F. lovsky, La Déchirure de l’absence, Calmann-Lévy, 1971, p. 30.
(6) Karl barth, Dogmatique, II/2, § 34.