Carême 2007 : Ah ! si nous pouvions parler à Dieu...

Le boulanger de nos vies

« Que ta volonté
soit faite ! »
Avec cette demande, le regard passe à
nouveau de l’humain vers le divin, dans ce va-et-vient
permanent qui anime toute la prière.

Commençons avec un
petit détour par l’Évangile de Matthieu, pour
voir Jésus lui-même se débattre avec la volonté
de Dieu. C’est la nuit. Jésus a compris qu’il
allait être arrêté et condamné. Et il prie.
C’est la prière à Gethsémané, sur
le mont des Oliviers, en face de Jérusalem. Jésus a
peur.

Le Mont des Oliviers

Jésus arrive avec
ses disciples à un endroit appelé Gethsémané
et il leur dit : « Asseyez-vous ici, pendant que je vais là-bas
pour prier. » Puis il emmène avec lui Pierre et les deux
fils de Zébédée. Il commence à ressentir
de la tristesse et de l’angoisse. Il leur dit alors : « 
Mon cœur est plein d’une tristesse mortelle ; restez ici
et veillez avec moi. » Il va un peu plus loin, se jette le
visage contre terre et prie ainsi : « Mon Père, si c’est
possible, éloigne de moi cette coupe de douleur. Toutefois,
non pas comme je veux, mais ce que tu veux. » Il revient
ensuite vers les trois disciples et les trouve endormis. Il dit à
Pierre : « Ainsi vous n’avez pas été
capables de veiller avec moi, même une heure ? Restez éveillés
et priez, pour ne pas tomber en tentation. L’être humain
est plein de bonne volonté, mais il est faible. » Il
s’éloigne une deuxième fois et prie ainsi : « 
Mon Père, si cette coupe ne peut pas être enlevée
sans que je la boive, que ta volonté soit faite ! » Il
revient encore auprès de ses disciples et les trouve endormis
 ; ils ne pouvaient pas garder les yeux ouverts. Jésus les
quitte de nouveau, s’éloigne et prie pour la troisième
fois en répétant les mêmes paroles. Puis il
revient auprès des disciples et leur dit : « Vous dormez
encore et vous vous reposez ? Maintenant, l’heure est arrivée
et le Fils de l’homme est livré entre les mains des
pécheurs. Levez-vous, allons ! Voyez, l’homme qui me
livre est ici ! » Jésus parle encore quand arrive Judas,
l’un des douze disciples. Avec lui, une foule nombreuse de gens
armés d’épées et de bâtons.
(Matthieu 26.36-47)

Jésus, se bat,
négocie, supplie. Mais accepte. Mieux, il devine, il comprend,
et finalement fait sienne cette volonté terrible. Ce récit
dramatique offre une sorte de démonstration de ce que peut
être la prière, avec un effacement de soi, de ses désirs
ou de ses peurs, pour s’immerger dans la volonté de plus
grand que soi.

C’est en même
temps une démonstration de ce mouvement de l’être
qui s’offre à la volonté de Dieu en comprenant
que, à travers l’épreuve impossible qui
s’approche et qu’on ne peut plus fuir, c’est la
volonté d’un Père aimant qui s’accomplit
malgré tout, parce que Lui sait qu’un bien plus grand
encore en sera le fruit.

Ta volonté

« Que ta volonté
soit faite, sur la terre comme au ciel. »

En grec :

littéralement : « 
Qu’advienne ta volonté, comme au ciel aussi sur terre »

C’est l’une des phrases les
plus lourdes de sens du Notre Père, une des plus difficiles à
prononcer. Elle est généralement comprise comme une
soumission à la volonté de Dieu, une résignation
face à ce que Dieu impose. Elle peut aussi être comprise
comme une morale,un ensemble de règles de vie à suivre,
puisque c’est Dieu qui l’ordonne et qu’il n’est pas bon de les
enfreindre. Plus encore, cette phrase est souvent comprise comme une
acceptation du destin ou de la fatalité, une invitation à
accepter les épreuves, la maladie, la séparation, le
pire peut-être, puisque Dieu le veut. ..

Une scène du « 
Dialogue des Carmélites » m’avait frappé. Pendant
la Révolution, une communauté de Carmélites,
soeurs contemplatives, cherche à survivre après avoir
été chassée de son couvent. Finalement
embastillées et réfractaires, refusant de renier leur
foi, les religieuses montent à l’échafaud. Sauf une,
échappée par miracle, présente en civil dans la
foule. Elle veut absolument rejoindre ses soeurs pour partager leur
supplice, mais celui qui l’accompagne la retient et lui fait réciter
le Notre Père. Quand elle arrive à « que ra
volonté soif faite », ses mots s’étranglent dans
sa gorge : elle comprend que la volonté de Dieu est à la
fois le martyre de ses soeurs et sa propre survie, comme témoin
- alors, elle accepte.

« Que ta volonté
 »
serait donc
la demande résignée, héroïque du Notre
Père
, l’acceptation du destin, de la dureté
de la vie, de sa souffrance et de ses deuils.

Eh bien, il se pourrait que
ce soit le contraire. En ce qui me concerne, prononcer ces mots
suscite chaque fois en moi une bouffée d’espoir qui
m’envahit tout entier. Tout simplement parce que la volonté
de Dieu est bonne, forcément et totalement. Elle est positive,
pleine de promesses ! Ce n’est pas une soumission à une
autorité, une morale ou un destin, c’est au contraire
une formidable promesse, puisque la volonté de Dieu se confond
avec cette Cité de Dieu annoncée par la phrase
précédente, « que ton règne vienne ».
La volonté de Dieu n’est jamais le malheur et la
fatalité, c’est au contraire ce qui combat, plus que
toute autre force au monde, le malheur et la fatalité. « 
Que ta volonté soit faite »
, c’est une
promesse, une bonne nouvelle, une merveilleuse nouvelle, une
réconciliation avec la vie, il ne peut y avoir au monde de
meilleure nouvelle ! Aux antipodes de la résignation...

Dire « que ta
volonté soit faite »
, c’est demander que le
projet de Dieu pour la création se réalise, que
l’humanité entière découvre la Cité
de Dieu, que cessent toutes ces souffrances et ces larmes, et que
l’univers se réconcilie avec lui-même et avec son
créateur. C’est demander que cette volonté de
Dieu d’emmener la création vers son but, l’amour,
se réalise et se concrétise. C’est demander que
Dieu lui-même, celui qui est ce qu’Il sera, se réalise
lui-même, devienne réel en réalisant son projet,
sa volonté pour et avec la création. C’est donc
l’histoire, le destin de l’humanité et celui de
Dieu lui-même, c’est-à-dire le cosmos tout entier,
qui sont convoqués et inclus dans cette réalisation de
la volonté de Dieu. Si Dieu est créateur, Il « 
est » en créant ; s’Il est amour, Il « est »
en aimant ; s’Il est ce qu’Il sera, alors Il se réalise
lui-même en réalisant sa volonté. Et c’est
ce que nous lui demandons.

Cela signifie instantanément,
pour chacun de nous, le passage de l’horizon individuel à
l’horizon de l’humanité et de l’histoire, le
renoncement au chacun-pour-soi et au s’en-sortir-tout-seul pour
entrer dans le plus vaste, le renoncement à soi pour entrer
dans la volonté de Dieu : « Ta volonté, et non la
mienne ».

Ce renoncement, parfois,
coûte. Entrer dans la volonté bonne de Dieu peut
conduire à accepter pour soi un ou des sacrifices. Des
sacrifices qui le plus souvent se révèlent légers
après coup, mais qui parfois sont terribles. Là revient
indirectement l’aspect héroïque ou résigné
de cette demande : « que ta volonté soit faite ».
Car, quelquefois, cela peut conduire à devoir accepter
l’impossible, l’affreux, l’insoutenable. Non que le
malheur ou la souffrance ne soient jamais le but de Dieu, non que
jamais Il ne les souhaite, mais le malheur ou la souffrance, trop
souvent, résultent du fonctionnement du monde. Pour avancer,
il semble que le monde ait besoin de ses propres contradictions et de
ses propres déchirures, de ce mélange et de ce combat
du meilleur et du pire. De même que le bien a besoin du mal, la
lumière de l’ombre, la vie de la maladie et de la mort ;
de même l’amour a besoin du manque. Et nous aussi, nous
avons spirituellement besoin de nos propres défaillances, pour
nous aider à renoncer à nous-mêmes.

Comprendre cette logique, et
l’admettre, c’est accepter la volonté de Dieu.
C’est y entrer. Et même l’aimer. Aimer les
contradictions du monde, en admettre la souffrance, et le cas échéant
l’accepter pour soi-même. Parce que c’est à
travers ses déchirements que le monde va son chemin vers le
Royaume et que Dieu le conduit jusqu’à son
accomplissement. Aimer ne signifie évidemment pas y avoir
plaisir, mais comprendre que ces contradictions ont un sens et
qu’elles conduisent quelque part.

Si nous sommes ainsi conduits
à accepter pour nous le pire, perte, deuil, souffrance, alors
nous pouvons peut-être, en plus, accepter cela comme une aide
au renoncement à soi, au moi, à la déconstruction
et à l’effacement de soi pour se fondre dans une réalité
plus vaste. Nous devenons ainsi l’outil du Créateur,
pour que sa volonté se réalise, jusqu’à
s’approcher de ce rêve de tous les mystiques :
disparaître, se décréer, devenir rien, cesser
d’être un obstacle à l’amour de Dieu pour le
monde. Se fondre et presque se dissoudre dans sa volonté au
point de ne plus être que par une sorte de non-être, mais
en devenant l’outil docile et sans aspérité de
Dieu, l’extrémité d’un poil de son pinceau
dessinant sa volonté sur la terre. Chacun outil unique et donc
indispensable. Cette demande est la plus mystique du Notre Père.
Au XIVème siècle, Maître Eckart
comprenait la virginité de Marie comme une illustration de
cette attitude d’effacement de soi, en faveur de la
disponibilité à Dieu. Mais alors, quel épanouissement,
parce qu’on ne s’épanouit qu’en renonçant
à son vieil ego, en laissant Dieu développer et
utiliser toutes nos potentialités, tout le meilleur de
nous-mêmes…1

1. Hadewijch d’Anvers,
religieuse mystique du XIIIe siècle : « Le
cercle des choses doit se restreindre et s’anéantir,
pour que celui de la nudité élargi, dilaté,
embrasse l’infini... ». Cité par W. Verlaguet,
Réforme, mars 2007.

Certains – je n’oserais
pas le dire si je n’en avais pas rencontrés –
certains, frappés par le malheur ou le destin, parviennent à
accepter ce destin comme entrant dans un processus où agit la
volonté de Dieu. Volonté qui est et reste toujours et
malgré tout une « bonne nouvelle », parce qu’elle
fait avancer l’humanité vers la Cité de Dieu.
Ceux-là peuvent devenir, à travers leur propre épreuve,
encore plus disponibles pour son service.

Je sais, ici la pensée
vacille un peu, saisie de vertige, et s’inquiétant d’une
sorte de masochisme ou de négation de soi, mais ne refusons
pas trop vite : quand le malheur frappe vraiment, celui ou celle qui
peut garder ce regard-là est sans doute sauvé.

… sur la terre comme au ciel

Allons plus loin encore.
Vouloir la volonté de Dieu, c’est aussi accepter le
passé, tout le passé, tout ce qui a eu lieu, même
le pire de l’histoire, même les déchirements et
même le moins honorable en ce qui nous concerne. L’accepter
comme ayant pris part à un processus où agissait la
volonté de Dieu. Tout le passé, du simple fait qu’il
a eu lieu et s’est donc inscrit dans la création, dans
le monde tel qu’il a été créé et
voulu, peut être considéré comme la volonté
de Dieu, sinon directement, du moins consécutivement. Et ce
passé peut donc être accepté et même aimé
comme tel. C’est ainsi que Simone Weil comprend cette phrase du
Notre Père, et elle ajoute que, dans ce sens, tout ce
qui est passé, même le pire, peut et doit devenir objet
de notre désir, puisqu’il s’est inscrit dans la
création, et donc participe, d’une manière ou
d’une autre, à l’accomplissement final de l’amour.
Autant l’espoir, la volonté, l’action ne peuvent
être tournés que vers la Cité à venir d’où
le malheur sera chassé, autant l’amour pour Dieu ne peut
qu’aimer le passé comme ayant fait partie de sa volonté.
Jusqu’à la dernière seconde, le pire sera
toujours contraire à cette volonté, mais lorsqu’il
est advenu, alors il rentre dans cette volonté, comme un appel
à réparer et à éviter.

Ainsi le pire du passé
peut et devrait être à la fois détesté et
aimé. Détesté pour sa souffrance et son
inhumanité, qu’il nous invite à chasser de
l’avenir ; mais aimé pour ce qu’il participe à
ce long chemin vers la Cité de Dieu.

Heureusement, le pire n’est
pas toujours quotidien. Et de matin en matin, la volonté de
Dieu n’est pas appel à acceptation mais promesse, bonne
nouvelle, ouverture d’espoir. Encore plus fortement que le
passé, quel qu’il soit, peut être accepté,
l’avenir, lui, peut et doit être objet de notre désir
et de notre engagement, car il annonce la Cité de Dieu.
L’avenir est aussi ouvert que le passé est fermé
 : « Que ta volonté soit faite, enfin, sur la terre
comme au ciel
 » !

Qu’est-ce qui l’empêche
 ? Pas le ciel. Le ciel tourne rond. C’est donc sur terre que la
question se pose, et sans doute à cause de nous, les humains.
Au ciel, c’est-à-dire dans l’ordre de la nature,
l’univers fonctionne selon les règles que Dieu lui a
données, selon sa volonté.

La difficulté est donc
sur terre. Là où la volonté de Dieu ne forcera
jamais la nôtre. Elle dépend de notre acceptation et de
notre participation, là où nous seuls pouvons lui faire
obstacle. Et voici sans doute la signification finale de cette
demande du Notre Père : demander que ta volonté
soit faite, c’est demander que nous n’y fassions plus
obstacle, que nous cessions d’être un obstacle à
ce que, comme la prière vient de le dire, « ton règne
vienne ».

Cette demande suit donc
naturellement la précédente, et même les deux
précédentes. L’expression « sur la terre
comme au ciel »
pourrait d’ailleurs couvrir ces trois
premières demandes. Car son nom sera sanctifié quand
son règne viendra, et pour que ce règne vienne, il
suffit que toutes nos résistances acceptent de s’effacer,
que nos égoïsmes, nos prétentions ou nos
indifférences, nos petits esclavages et nos diverses lâchetés
acceptent de s’effacer et cessent de faire obstacle à la
volonté de Dieu, à la réception du Royaume en
nous, pour qu’il vive en nous et rayonne.

Demander « que ta
volonté soit faite
 », c’est demander à
Dieu qu’il nous libère de nos petitesses, de nos
convoitises et de nos ambitions, de nos aveuglements aussi, pour que
non seulement nous ne fassions plus obstacle à sa volonté,
qui est la venue de son Règne, mais qu’au contraire nous
y entrions joyeusement, positivement, pour le faire advenir et le
hâter en le mettant en pratique.

Alors, quand notre volonté
se confondra avec celle de Dieu, quand nous serons totalement entrés
dans son projet et que nous voudrons comme lui sa Cité, quand
nos volontés convergeront, quand nos multiples volontés
se fondront avec celle de Dieu, cette volonté se réalisera.

Et la Cité de Dieu
sera là.

Mais pas avant. Pas sans
nous.

Nous sommes le seul obstacle
à la réalisation du règne de Dieu et de Dieu
lui-même.

C’est une bonne
nouvelle : que ta volonté soit faite, c’est
l’invitation à participer, même à travers
la douleur, à la venue de l’éternité.

Le magasin de l’ange

Une histoire pour illustrer
cette volonté de Dieu qui n’attend que notre bon vouloir
 :

Un couple entre en rêve
dans un magasin. Derrière le comptoir, un ange. Le couple lui
demande :

Que
vendez-vous ? L’ange répond :

Tout
ce que vous désirez ! Alors les jeunes gens énumèrent
 :

Si
vous vendez tout ce que nous désirons, alors nous
aimerions bien la fin des guerres et des bidonvilles, l’intégration
de tous les marginaux, du travail pour les chômeurs, plus
d’amour et de vie fraternelle…

Mais l’ange leur coupe
la parole :

Excusez-moi,
jeunes gens, vous m’avez mal compris. Ici nous ne vendons pas
de fruits, nous ne vendons que les graines… ! »

Notre pain

Dans notre
parcours-méditation du Notre Père, nous avons
achevé ce qui est considéré comme la première
partie, les demandes tournées vers Dieu : « ton nom, ton
règne, ta volonté... ». Nous sommes au seuil de
ce qui est considéré comme la seconde partie, les
demandes tournées vers nous : « notre pain, notre
pardon, notre fragilité (mal et tentation) ». Mais nous
l’avons compris : lorsque nous parlons du Père, c’est
de nous que nous parlons, et lorsque nous parlons de nous, c’est
vers lui que nous nous tournons.

Toujours est-il que nous
voici au milieu de cette prière, enveloppée de la
tendresse d’un Père, élargie à la
fraternité d’une seule humanité, arc-boutée
par son nom à l’univers, espérant une Cité de
Dieu où règnent l’amour et la fraternité,
offerte pour devenir le pinceau de Dieu qui dessine sa volonté
sur terre. Et cette prière, dans son va-et-vient entre nous et
Dieu, creuse en nous de plus en plus profond.

« Donne-nous
aujourd’hui notre pain de ce jour »

En grec :

littéralement : « 
le pain de nous, le quotidien, donnent-nous aujourd’hui. »

Sans doute la plus belle des
demandes du Notre Père. Celle à laquelle je m’accroche
de toutes mes forces et qui me fait le plus de bien.

La plus belle déjà
par la sonorité de ses mots d’origine, en grec.

Celle qui est au centre du
Notre Père - en grec, vingt-quatre mots la précèdent
el vingt-cinq la suivent – mais surtout la plus belle par ce
qu’elle dit, dans sa simplicité :

« Donne-nous la force
pour aujourd’hui ». C’est tout. Et c’est... tout !

Quel pain ?

Cette demande est couramment
ll1terpretee comme un appel à penser aux autres, au monde et à
la faim dans le monde ; un appel, pour nous qui n’en manquons pas, à
partager notre propre pain, et un appel à Dieu pour que cesse
l’insupportable scandale des enfants de l’abandon et de la faim. Un
appel à vivre la multiplication des pains, puisque chaque fois
qu’on le partage, on s’aperçoit qu’il y en a suffisamment pour
tous. Suffisamment de pain pour le monde entier, comme l’annoncent
les deux récits où Jésus multiplie les pains.

Mais ce n’est peut-être
pas l’essentiel. Le pain, c’est d’abord ce qui nous
fait vivre, nous : la nourriture, la chaleur, un lit, un toit, la
sécurité, l’argent, la considération, les
relations, une activité valorisante, bref, tout ce qui nous
nourrit, nous mobilise, nous motive et que nous consommons tous les
jours. C’est d’abord cela notre pain de chaque jour,
celui que d’abord nous demandons, avant même de pouvoir
le partager. Mais il ne nous suffit pas, et le mot grec pour dire « 
quotidien »
– seul qualificatif de tout le Notre
Père
– signifie littéralement « ce
qui est au-dessus de l’être »
. Il permet
d’englober à la fois la permanence, le pain quotidien,
et ce qui est au delà de l’être, le pain
spirituel. À la fois les moyens de vivre, et ce qui nous fait
humains. Le pain que nous demandons c’est tout ce qui nous fait
vivre, le pain essentiel, notre nécessaire de chaque jour, qui
n’est pas seulement matériel – l’homme ne
vivra pas de pain seulement, dit Jésus – mais aussi
spirituel.

Simone Weil suggère
même radicalement que nous n’avons pas à demander
le pain d’ici-bas, le pain matériel. En ce qui concerne
celui-là, dit-elle, nous n’avons qu’à
demander que les choses soient conformes à la volonté
de Dieu, c’est tout. Si nous en bénéficions, tant
mieux ; si nous n’en bénéficions pas, tant mieux
aussi, pourvu que cela corresponde à la volonté de Dieu
qui toujours est bonne... La seule chose à demander, la seule
pour laquelle prier, c’est notre pain spirituel sans lequel
nous ne sommes plus grand’chose et perdons notre humanité.
Il est inutile de prier pour le reste, il suffit de se confier au
Père.

Mais en quoi consiste ce pain
spirituel ? Le Notre Père le dit lui-même, dans
son déroulement : c’est tout simplement :

de
recevoir la tendresse du Père,
et la fraternité avec l’humanité ;

de
renoncer à nous pour nous
situer dans plus vaste que nous : son nom, et pas le nôtre ;

d’attendre
le règne d’amour et
de fraternité, la Cité de Dieu ;

de
nous fondre dans la volonté
de Dieu pour devenir la pointe de son pinceau ;

– de recevoir et de
vivre le pardon ;

d’être
protégé du mal et
du trébuchement... Notre pain spirituel, c’est tout
simplement de recevoir ce que demande le Notre Père.
Voilà pourquoi cette demande du pain est exactement au centre
de la prière.

Tout cela pourrait aussi se
résumer en disant que notre pain, notre pain nécessaire,
c’est le Christ, le pain de vie dont parle l’Évangile
de Jean (Jean 6). Le seul pain dont nous avons vraiment besoin, le
seul que nous avons à demander chaque jour, c’est de
vivre en Christ et le Christ en nous, parce que cette vie en Christ
résume tout ce qui précède. Cela seul est vital
pour notre vie, même lorsque nous n’avons plus rien
d’autre – ceux qui ont survécu aux camps de la
mort, ou jadis aux galères, ont souvent été ceux
qui ont pu préserver une vie spirituelle. Et cela seul est
vital pour notre vie, même lorsqu’au contraire nous avons
tout le reste en abondance, et peut-être en surabondance. Le
pain spirituel n’est pas un plus ou un superflu, c’est
lui qui décide de la qualité, du bonheur, du sens et de
l’accomplissement d’une vie.

À peine l’avons-nous demandé…

De même, le pain et le
vin de la table sainte, au dernier repas de Jésus à
Jérusalem ou chaque dimanche dans les Églises, ne
symbolisent pas autre chose que cette vie en Christ – ou vie
dans l’Esprit de Dieu – dont le contenu n’est
lui-même rien d’autre que celui du Notre Père.
Notre pain de chaque jour. Offert par une résurrection.

Ce pain-là, à
peine l’avons-nous demandé que nous l’avons reçu.
La simple orientation de la pensée pour le demander suffit
pour que nous le recevions aussitôt. Simplement parce que le
Christ est toujours là, à côté de nous,
disponible, prêt à entrer. Dès que nous lui
ouvrons la porte, il entre. Cette demande du pain s’accomplit
donc au moment même où nous la prononçons : le
simple souhait que Christ vive en nous fait qu’il entre et
qu’il vit. La demande, si elle est sincère, est en
réalité déjà elle-même le signe
qu’il est entré et qu’il vit. C’est pourquoi
cette demande est si apaisante et provoque une onde intérieure
de paix et de réconfort, qui m’envahit chaque fois que
je la prononce. Demander ce pain, c’est l’avoir reçu.

En réalité,
dans cette phrase, c’est Dieu qui nous parle plus que nous lui
parlons. C’est lui qui nous sollicite, pour nous dire : « 
Mange, le chemin est trop long pour toi », comme jadis
au prophète Élie, alors épuisé et
découragé. Parce qu’Il veut nous emmener, nous
aussi, jusqu’à l’Horeb, la montagne de Dieu...

Oui, au moment central de la
prière, ce n’est plus moi qui parle, c’est Dieu
qui me parle, et me prie, comme s’Il priait en nous pour nous
encourager à le prier, afin de nous joindre à lui. Et
c’est sans doute pour cela que la demande du pain est comme le
résumé du Notre Père, quand l’Esprit
nous murmure : « mange... » !

Deux précisions encore
sont nécessaires.

La première : nous
demandons le pain pour aujourd’hui, jamais pour demain. Comme
avec la manne au désert, on ne fait pas de provisions. Puisque
nous recevons ce que nous demandons au moment même où
nous le demandons, que la vie du Christ nous pénètre du
fait même que nous la demandons, c’est une demande qui ne
peut que concerner le présent, rien que le présent. Pas
le lendemain, à la différence de la demande pour le
Règne.

C’est tous les jours
que nous avons besoin de manger, c’est tous les jours que nous
avons besoin de prier. On ne fait pas de provisions de spiritualité,
pas même le dimanche pour la semaine… C’est tous
les jours que nous avons besoin de prier.

La seconde précision,
capitale, c’est que nous disons « nous » et
« notre  » pain. Parce que c’est nous tous,
c’est toute l’humanité, qui a besoin de pain
spirituel, de la vie du Christ, et parce que le pain, cela ne se
garde jamais pour soi. Le pain est toujours partagé, toujours
commun, même et surtout le pain essentiel, le pain de vie. Il
n’existe pas de bien spirituel pour soi seul, ce serait
contradictoire et absurde. Et dire « notre pain »,
c’est englober toute l’humanité. Mais là
s’opère comme un basculement : cette fois il ne s’agit
plus seulement du pain spirituel, mais du monde avec ses détresses,
aussi bien matérielles que morales, et de notre responsabilité
vis-à-vis de lui. Comme le dit le Talmud, les besoins
matériels de mon prochain sont pour moi des besoins
spirituels. Alors mon pain spirituel prend nécessairement un
contenu d’action qui concerne mes frères et mes sœurs
de l’humanité. Dire « donne-nous notre pain »,
c’est donc aussi me convoquer moi-même, nous convoquer
tous face à la faim du monde, sa faim matérielle autant
que sa faim spirituelle. Car en nous donnant le pain de ce jour, en
se donnant lui-même pour force de ce jour, le Christ va
probablement donner une finalité à ce jour, et en faire
une étape de sa réponse à la faim du monde,
matérielle et spirituelle. Une étape de sa réponse
à ce que nous venons de demander : son nom, son règne,
sa volonté. Une étape pour laquelle Il aura besoin de
nous.

Alors le pain de ce jour
devient aussi le pain sur la planche, ce que Dieu me demande de
faire, aujourd’hui, pour lui et pour le monde.