Carême 2002 : Il y a un temps pour toute chose

La poussière et la pensée de l’éternité

Ecclésiaste 3 verset 1

Dès maintenant, je dois vous dire que cette première prédication va sans doute vous surprendre et même vous déconcerter. Puis-je vous demander d’avoir le courage de l’écouter jusqu’au bout, et même d’écouter les suivantes ?

Un jour chaque homme se découvre mortel. Un jour chaque être humain découvre l’existence de cette borne à ses projets, à ses affections, à ses efforts, qui s’appelle la mort. Il a du mal à accepter cette limite, qui humilie sa science et qui le prive de ce qu’il a réalisé. Il a du mal à accepter cette limite, qui le ramène au rang des animaux qu’il domine. A cause de la limite qui est au bout de l’histoire de chacun, l’homme découvre que son problème, c’est le temps, le temps qui passe et qui fuit, le temps qui ne revient pas, le temps limité. Et l’homme est tenté de supprimer cette limite, de l’abolir d’une manière ou d’une autre.

On a le droit de se demander si ce qu’on appelle la religion, et en particulier la religion chrétienne, n’est pas un de ces moyens que l’homme se donne pour refuser cette limite, pour refuser d’être ce qu’il est. C’est une question qui est souvent posée aux chrétiens. Je crois que les chrétiens ont le devoir d’entendre cette question, et qu’ils doivent se la poser à eux-mêmes avec lucidité. Sans cette lucidité, la foi ne peut être qu’une fuite hors de la réalité, une sorte de maladie intérieure, et les croyances ne peuvent être qu’une méthode d’autosuggestion ou d’anesthésie. Les chrétiens ont le devoir de se demander pourquoi, par exemple, ils croient à la résurrection du Christ et attendent pour eux une résurrection. La base du christianisme, c’est l’incarnation, c’est à dire l’acceptation de la réalité humaine. Le christianisme véritable ne peut pas être une fuite hors de cette réalité, le refuge dans le rêve. Les chrétiens ont donc un devoir de lucidité sur ce qu’ils croient, sur le pourquoi de leur foi et sur leurs pratiques, tout autant que sur les manières de penser et de vivre des autres. N’est-ce pas un des buts de ce temps qu’on appelle le Carême ?

Il y a dans le premier Testament de la Bible un livre qui pousse à cette lucidité. C’est pourquoi il est déconcertant, décapant et parfois décourageant. C’est pourquoi aussi certains peuvent se demander pourquoi il figure dans la Bible. C’est le livre de Qohéleth, qu’on appelle aussi plus traditionnellement l’Ecclésiaste. Le livre de Qohéleth est peut-être l’écrit le plus honnête de la Bible. Qohéleth est l’écrivain de la réalité. Il déteste les rêveries, les évasions dans la nostalgie, dans le rêve ou dans l’imaginaire. Il conteste toutes les idées reçues, tous les comportements, toutes les illusions, toutes les consolations faciles, tous les catéchismes. Il se moque de toutes les spéculations intellectuelles et religieuses. Peut-être pour nous apprendre à nous moquer un peu de nous-mêmes, car il sait aussi se moquer de lui-même et de ses contestations.

Qohéleth est l’écrivain des limites de l’homme, et le temps est limité pour l’homme. Dès le début il nous en avertit : "Tout part en fumée, rien ne sert à rien, rien ne mène à rien. Les êtres humains travaillent durement sur terre. Mais qu’est-ce que cela leur rapporte ? Une génération passe, une génération naît, et le monde est toujours là ... Nous, nous oublions ce qui s’est passé autrefois. Et ceux qui viendront ensuite oublieront à leur tour ce qui va se passer après nous" (Qo. 1/ 2-4 et 11). Ainsi la vie de l’homme est une sorte de segment de droite, alors que ce qui l’entoure semble recommencer sans fin : chaque printemps est pour l’homme un printemps de plus, et non une nouvelle jeunesse. Parler du temps, du temps qui passe et du temps pour chaque chose, c’est obligatoirement parler des limites de notre temps, de la vie entre la naissance et la mort. C’est parler aussi de la vanité de nos nostalgies et de nos rêves, de nos ambitions et de nos prétentions, même religieux. Et là nous sommes déjà au coeur de la question. La nostalgie est tournée vers un passé enfui à jamais et souvent embelli, un passé que nous ne pouvons ni revivre ni changer. Le rêve est tourné vers un avenir que nous imaginons, mais dont nous ne sommes pas vraiment maîtres. Qohéleth nous dit que notre vrai problème est le présent, notre présent, le présent réel. Pour Qohéleth, la sagesse et la grandeur de l’homme, c’est de savoir affronter le présent, c’est de savoir vivre au présent.

Nous sommes tellement habitués à entendre parler, dans les Eglises chrétiennes, de vie éternelle, de résurrection et d’espérance, qu’il nous est pratiquement intolérable de trouver dans la Bible des paroles comme celles-ci : "Le sort des humains et le sort de la bête ne sont pas différents. L’un meurt comme l’autre, ils ont tous un même souffle, et la supériorité de l’homme sur la bête est nulle, car tout est vanité. Tout va dans un même lieu. Tout provient de la poussière et tout retourne à la poussière" (Qo. 3/ 19-20). Je ne suis pas sà »r que même le non-croyant le plus matérialiste d’aujourd’hui oserait prononcer une parole aussi désabusée ou aussi dure que celle-là . Il n’oserait sans doute pas dire que la supériorité de l’homme sur la bête est nulle. Et pourtant, c’est bien dans la Bible que nous trouvons cette parole. Nous ne pouvons pas l’écarter simplement sous prétexte qu’elle refléterait une conception religieuse dépassée ou abolie par une révélation supérieure que nous trouvons dans l’Evangile. Ce serait trop facile. Si la parole de Qohéleth fait encore partie des Ecritures reçues par le Judaïsme et par le Christianisme, ce n’est pas seulement parce que les autorités des deux religions auraient reculé devant la tentation de l’écarter, autrefois, dans un respect superstitieux de la chose écrite. C’est parce que ces paroles ont toujours quelque chose à nous dire, quelque chose qu’il faut entendre. Les écrits de la Bible ne présentent pas une pensée unique. Ils sont en dialogue, ils se répondent l’un à l’autre. Et ainsi on peut dire que le réalisme dialogue avec l’espérance, pour que l’espérance ne soit pas rêverie et pour que le réalisme ne soit pas résignation. Ce que je vais dire pendant quelques minutes va donc peut-être vous paraître négatif, déprimant, désespérant. Je vais essayer de faire entendre la voix de Qohéleth. Et nous ferons dialoguer Qohéleth avec l’Evangile.

"Le sort des humains et le sort de la bête ne sont pas différents. L’un meurt comme l’autre, ils ont tous un même souffle, et la supériorité de l’homme sur la bête est nulle, car tout est vanité. Tout va dans un même lieu. Tout provient de la poussière et tout retourne à la poussière." (Qo. 3/ 19-20). L’être humain, comme les animaux, est constitué de poussière, de la poussière de la terre. La Bible nous dit cela dès ses premières pages, dès le deuxième récit de la création, dans le livre de la Genèse : "Le Seigneur Dieu prend de la poussière du sol et il forme un être humain...Avec de la terre, le Seigneur Dieu fait toutes sortes de bêtes sauvages et toutes sortes d’oiseaux "(Ge 2/ 7 et 19). Mais la Genèse ne dit quand même pas tout à fait la même chose que Qohéleth. Elle dit : "Le Seigneur Dieu prend de la poussière du sol et il forme un être humain. Puis il souffle dans son nez le souffle de vie, et cet homme devient un être vivant." Alors que, par la suite, quand Dieu crée les animaux, il ne leur donne pas son souffle. Cela fait de l’être humain est un être ambigu, composite. Il est la seule poussière qui ait reçu de Dieu le souffle de vie. Il est Adam, tiré de la terre, qui se dit adamah en hébreu. Il est humain, tiré de l’humus, si l’on peut se permettre ce jeu de mots. Il a quelque chose de commun avec tout ce qui existe, sur terre et dans le cosmos : la poussière, la glèbe. Ce qui le compose fait partie de la création, ou de la nature, si l’on préfère. L’homme fait partie de la création, de la nature, il n’est pas à part, au-dessus d’elle. Mais il a reçu le souffle de vie de Dieu, à la différence des animaux. Il a donc aussi quelque chose en commun avec Dieu.

Ainsi on peut dire que l’homme est un être frontière, à la frontière du monde animal et minéral, et du monde de Dieu. Et l’on peut dire que l’homme est écartelé entre ces deux mondes. Il y a en lui quelque chose qui l’aspire vers le "bas", et quelque chose qui le tire vers le "haut".

L’homme est poussière, comme les animaux, mais il est le seul à avoir reçu de Dieu le souffle de vie. L’homme est écartelé entre deux mondes. Il est tiré vers le bas et tiré vers le haut. Qohéleth constate : "Tout ce que Dieu a fait est beau en son temps. Et même il a mis dans le coeur des hommes la pensée de l’éternité, bien que l’homme ne puisse pas saisir l’oeuvre que Dieu a faite, du commencement jusqu’à la fin" (Qo 3/ 11). Il a mis dans leur coeur la pensée de l’éternité. En vérité, je ne suis pas tout à fait sà »r de la traduction de cette parole de Qohéleth, mais je la garde telle quelle, car elle exprime bien une réalité. L’être humain a le sens de la durée, le sens du temps qui passe, le sens de l’autrefois et de l’avenir. Et il y a au coeur de l’être humain un désir d’éternité et de pérennité, qui peut se manifester de bien des manières, et qui peut expliquer aussi bien les actions des hommes que leurs grandes espérances religieuses.

Pour notre sage du Premier Testament, notre ami Qohéleth, cette pensée de l’éternité, ce souci de l’éternité, c’est quelque chose de négatif. C’est peut-être même une sorte de punition ou de malédiction, parce que penser à l’éternité, c’est penser ou c’est rêver à quelque chose qui est hors de la portée de l’homme. L’éternité n’appartient qu’à Dieu.

Aussi étrange que cela puisse paraître, surtout à des chrétiens, Qohéleth est tout à fait représentatif d’un courant spirituel que l’on trouve ailleurs dans la Bible, en particulier dans le livre des Psaumes. A l’époque de Jésus, ce courant spirituel était représenté par les Sadducéens dont nous parlent les évangiles. Pour les Sadducéens du temps de Jésus, comme pour notre ami Qohéleth, il n’y a pas d’autre vie que celle que nous vivons entre la naissance et la mort, pas d’autre temps à vivre que celui qui est borné par ce départ et cette arrivée. Il n’y a pas de vie après la vie, il n’y a pas d’avenir pour l’être humain après sa mort. Qohéleth écrit : "La poussière retourne à la terre, d’où elle vient, le souffle de vie retourne à Dieu qui l’a donné" (Qo 12/ 7). Ce qui ne veut pas dire qu’il y a une survie pour une partie de l’être humain, mais au contraire que tout lui est repris, qu’il ne lui reste rien, qu’il ne reste rien de lui. On dirait aujourd’hui : tout ce qui reste, ce sont quelques composants chimiques recyclés par la nature. C’est le même sort pour l’être humain et pour l’animal, pour le juste et pour l’injuste, pour le sage et pour l’insensé. A d’autres endroits de son livre, Qohéleth s’en prend même aux consolations courantes, populaires, des gens d’Israël. On ne subsiste pas par ce qu’on a réalisé, puisque les générations suivantes oublient ce qu’on a fait, ou le détruisent et le remplacent. On ne subsiste même pas par sa descendance, puisqu’elle aussi vous oublie.

Cette manière de penser peut nous sembler totalement rationaliste. Pourtant, contrairement à ce qu’on peut penser, ce n’était pas un courant spirituel moderniste, mais une très ancienne tradition spirituelle d’Israël, sinon peut-être la plus ancienne. Au risque de choquer, je dirais qu’il y a là une réelle spiritualité, et que c’est un souci spirituel qui en était la base. Je dirais même que tout croyant devrait être attentif à ce qui est profondément spirituel dans cette religion qui refusait toute pensée de l’éternité, toute espérance d’un au-delà ou d’une vie après la vie.

Israël était en contact avec des peuples qui, d’une manière ou d’une autre, avaient une grande préoccupation de la destinée de l’être humain dans l’au-delà . Il y avait d’abord l’Egypte. Je ne sais pas si c’est tout à fait juste, mais on peut avoir l’impression que toute la religion et toute la civilisation égyptiennes étaient tournées vers l’au-delà , et qu’elles avaient comme préoccupation principale de donner une éternité à l’être humain. Ce sont les pyramides, ces tombeaux royaux destinés à défier les temps. Ce sont les temples d’éternité des pharaons, les stèles et les momies. Du côté de la Grèce venaient des courants de pensée, des philosophies, qui parlaient d’une âme immortelle logée et emprisonnée provisoirement dans le corps mortel de l’homme. Depuis Babylone s’infiltrait dans la religion juive l’espérance d’une résurrection suivie d’une vie éternelle. Et cette espérance va devenir la croyance majoritaire dans le peuple juif, avant de devenir celle des chrétiens.

Si Qohéleth en son temps et les Sadducéens au temps de Jésus résistaient à cette fascination d’une éternité possible pour l’homme, c’est à mon avis d’abord par respect de la grandeur de Dieu et des limites de l’homme. Ils voyaient peut-être dans ce désir d’éternité une tentation pour l’homme de sortir de sa condition et de se diviniser. Ce sens de la grandeur de Dieu et des limites de l’homme s’allie à une modestie intellectuelle et spirituelle. Qohéleth refuse de spéculer sur ce qui va plus loin que l’expérience commune. Il écrit : "Personne ne peut dire : le souffle de vie des humains monte vers le ciel, et celui des animaux disparaît en bas, dans la terre" (Qo. 3/ 21). Personne ne peut le dire, parce que, même si c’est vrai, personne n’a pu le vérifier et venir en rendre compte. Dans ces spéculations sur la vie après la vie, dans ce désir d’éternité, Qohéleth et le courant spirituel qu’il représente voyaient peut-être aussi une marque d’ingratitude envers Dieu pour la vie présente. Rêver d’une autre vie, n’est-ce pas d’une certaine façon dévaloriser et dédaigner celle que l’on a reçue ? N’est-ce pas mépriser les joies de cette vie pour rêver à d’autres joies, et ainsi passer à côté des joies que Dieu donne maintenant ? Dans certains passages de son livre, Qohéleth le sceptique se fait le chantre de la joie de vivre cette vie, le chantre du plaisir pour l’être humain de vivre sur cette terre et de cueillir comme des dons de Dieu tout ce qui rend la vie aimable : "Le seul bonheur pour les êtres humains, c’est de manger, de boire et de profiter des résultats de leur travail. J’ai constaté que c’est Dieu qui donne ce bonheur. En effet qui peut manger et profiter de la vie si Dieu ne le permet pas ?... Alors, mange ta nourriture avec joie, bois ton vin de bon coeur, car depuis longtemps Dieu approuve ce que tu fais..." (Qo. 2/ 24 et 9/ 7).

Qohéleth nous provoque, avec son refus de toute pensée d’éternité. Il nous oblige à réfléchir. La pensée et le désir d’éternité peuvent pousser l’homme à des réalisations sublimes et à des crimes extrêmes. C’est le besoin de marquer son temps et de laisser une trace indélébile de son passage sur terre, pour rester dans la mémoire de l’humanité, pour survivre dans le souvenir des hommes et ainsi devenir immortel. On peut pour cela construire les sept merveilles du monde ou exterminer des populations. On peut aussi prendre son désir d’éternité pour la réalité, on peut se croire éternel quoi qu’on fasse. Je me demande si ce n’est pas le cas de notre société occidentale, dans l’ivresse de sa prospérité et de sa puissance, alors même qu’elle épuise et détruit les ressources de la planète. Quand l’homme n’accepte pas les limites de sa condition, il ne devient pas surhumain, mais souvent inhumain, et inhumain d’abord avec lui-même. Mais aussi, la pensée de l’éternité, le désir de l’éternité se traduit souvent par une pétrification, par une immobilisation, c’est-à -dire par le contraire de la vie. Je vois cela dans ces admirables tas de pierres que sont les pyramides. Je le vois dans les prétentieux et dérisoires caveaux de nos cimetières. Je le vois dans nos cathédrales qui ne sont plus, comme au Moyen Age, des chantiers permanents de la prière des hommes, mais des monuments historiques, des musées intouchables.

En tant que chrétiens, nous devons entendre les interpellations de Qohéleth. Une des maladies spirituelles du christianisme et des chrétiens, c’est la difficulté de vivre dans le présent. Nous vivons plus volontiers dans le passé ou dans l’avenir. Dans nos liturgies, nous célébrons des événements du passé, nous redisons sans cesse et de manière cyclique ce que Dieu a fait autrefois parmi les hommes. Si nous pensons au passé de l’Eglise chrétienne, nous restons souvent paralysés par la culpabilité historique du christianisme ou par la nostalgie de temps plus glorieux. Notre passé personnel nous hante souvent. Voilà pour le passé. Quant à l’avenir, l’espérance d’un retour glorieux du Christ, de la résurrection des morts et de l’instauration du royaume de Dieu habite fortement la plupart des chrétiens. Le danger de tout cela, c’est d’enfermer Dieu dans le passé et dans l’avenir, sans le voir et sans le laisser agir dans le présent, et c’est de passer nous-mêmes à côté du présent.

Je me demande parfois si nous, les chrétiens, nous sommes véritablement vivants. Jésus a dit une fois que, dans le royaume de Dieu, nous serons comme des anges dans le ciel, et je me demande parfois si notre désir d’être un jour comme des anges dans le ciel ne nous empêche pas d’être aujourd’hui des hommes sur la terre. Nous avons parfois tellement peur de ne pas avoir notre place dans le monde à venir que nous nous interdisons de vivre dans ce monde ci. Un certain christianisme nous a appris à avoir peur d’être des humains, à avoir peur de nos désirs, du rire et de la joie, de nos corps et de la poussière qui nous constitue. Un certain christianisme nous a enseigné que pour nous assurer une éternité bienheureuse, il nous fallait nous méfier des bonheurs de la vie présente, et vivre dans ce monde comme si nous étions déjà dans l’autre. Je dis : un certain christianisme, et non pas le Christ, et je tiens à cette distinction. Beaucoup de chrétiens sont des êtres brisés, brimés, bridés. Beaucoup de chrétiens sont des êtres courbés sous la culpabilité d’exister et d’être des humains tout simplement. Ils marchent dans cette vie comme sur des oeufs. Beaucoup de chrétiens sont hantés par le passé, leur passé, et préoccupés de l’avenir, de l’éternité, et passent à côté de leur vie. Quand je constate cela, chez les autres et chez moi, je pense que nous devons écouter Qohéleth, son refus de spéculer sur l’éternité et son insistance sur le plaisir et la difficulté d’être des humains, entre la naissance et la mort.

Nous avons d’autres raisons que Qohéleth d’apprendre à aimer notre poussière, d’apprendre à aimer notre temps limité. Et contre la sorte de christianisme que je viens de dénoncer, ces raisons, c’est Jésus-Christ lui-même, Jésus-Christ l’enfant de Bethléem, l’homme de Nazareth, le crucifié de Jérusalem, Jésus-Christ le Ressuscité. Quand je pense à lui, je me demande comment le christianisme a pu dériver parfois vers une sorte de haine de la poussière qui nous compose. Car enfin, cette poussière, il l’a faite sienne, en lui Dieu l’a faite sienne. Dieu est entré dans notre peau. Il l’a acceptée, il en a tout vécu, de la naissance à la mort. Et ainsi il a montré qu’elle n’est pas méprisable. Et où voit-on, dans les évangiles, que le Christ ait vécu cette vie comme un temps d’exil entre deux temps d’éternité ? Les évangiles nous montrent un homme libre de vivre, en révolte contre la religion et les conventions qui poussent l’homme à se haïr lui-même, à se punir d’exister et d’être ce qu’il est. Les évangiles nous montrent un homme pleinement présent à chaque moment à vivre, à chaque rencontre qui s’offrait à lui. Personne n’a été plus authentiquement un homme que cet homme-là . Et sa résurrection nous dit plus encore, à condition que nous acceptions le témoignage des évangiles, qui gêne certains chrétiens. Les disciples de Jésus ont pu toucher son corps de crucifié ressuscité, ils ont mangé avec lui. La résurrection du Christ, ce n’est pas la négation de la poussière, c’est son épanouissement, c’est sa glorification. La poussière a maintenant le droit de penser à l’éternité, puisque l’éternité lui est donnée et vient l’habiter. Ce n’est plus par haine de notre condition humaine et ce n’est plus pour fuir l’idée de la mort, que nous avons le droit de penser à la vie éternelle. C’est parce que Dieu a aimé notre poussière au point de devenir un être de poussière, comme nous, et au point de glorifier cette poussière en la ressuscitant pour une vie sans limites. Il n’y a plus d’un côté la poussière et de l’autre l’éternité. Le Christ est un ressuscité contagieux, et avec lui notre poussière est promise à l’éternité, et l’éternité est déjà présente dans notre poussière, dans notre vie. L’éternité n’est plus un rêve, mais notre réalité aimée et habitée par le Christ. Et contrairement à Qohéleth, nous découvrons que la poussière humaine et le Souffle de Dieu sont indissociables, et que cela a toujours été la volonté du Créateur.

Je vous invite à la prière :

Garde-nous, Seigneur,
de trop penser à l’au-delà ,
à ce qui sera après notre vie.
Garde-nous
de trop rêver de l’avenir,
même si tu nous l’ouvres.
Donne-nous de vivre pleinement
notre aujourd’hui avec toi,
de faire pleinement confiance,
d’espérer pleinement,
d’aimer pleinement,
d’oeuvrer pleinement
au service de la résurrection
de tous ceux qu’habite ou qu’entoure
la mort.

Car c’est aujourd’hui déjà 
que tu nous ressuscites
en entrant et en restant
dans nos vies.

C’est aujourd’hui déjà 
que nous commençons
à devenir comme toi.
Béni sois-tu, Seigneur,
aujourd’hui et éternellement.

Amen.