Carême 1984 :

La parole souveraine

Nous avons lu dans notre première étude le récit de l’entrée de Jésus à Jérusalem, acclamé comme roi par le cortège enthousiaste de ses disciples. Contrastant avec leur allé­gresse, nous avons entendu Jésus se lamenter sur la ville : rejetant son offre de paix, elle va se fermer dans un aveuglement qui causera sa ruine. Nous reprenons le texte de l’évangile de Luc où nous l’avions laissé : au chapitre 19, v. 45 :

« Et étant entré dans le Temple, il commença à expulser ceux qui ven­daient. Il leur disait : il est écrit « Ma maison sera une maison de prière » ; mais vous, vous en avez fait une caverne de brigands. Et il enseignait chaque jour dans le Temple. Or, les Grands-prêtres et les Scribes cherchaient à le faire périr, les notables du peuple aussi. Mais ils ne trou­vaient pas ce qu’ils pourraient faire, car le peuple tout entier, suspendu à ses lèvres, l’écoutait » (19/45-48).

Ainsi, à peine entré dans la ville, Jésus est monté droit au Temple. Serait-ce, comme jadis nos rois de France, pour demander la consécra­tion religieuse du pouvoir royal qu’ont proclamé ses disciples ? Ne nous trompons pas d’époque ! Notre distinction, qui n’empêche pas des alliances, entre pouvoir temporel et pouvoir spirituel, n’avait pas cours en ce temps-là  ! Jésus montant au Temple se rend en fait au lieu où se concentrent alors tous les pouvoirs, sous la réserve que nous dirons plus loin.

Dès le premier instant, Jésus pose donc un véritable acte de souveraineté dans l’enceinte du Temple, en en chassant les vendeurs. Ce ne sont pas des commerçants malhonnêtes, ou qui profaneraient un lieu sacré en l’envahissant par leur trafic. Selon les règles en vigueur, ce sont des auxiliaires indispensables pour l’exer­cice du culte sacrificiel : c’est une erreur de parler ici de « purification du Temple » : Jésus s’en prend ma­nifestement au système religieux lui-même, tel qu’il est régi par les autorités légitimes du Temple. Il conçoit tout autrement la relation à Dieu dans la prière authentique.

Luc évoque ce premier geste de Jésus avec une extrême sobriété, sans détailler le pittoresque de la scène, ni en dévoiler encore tout le sens : l’opposition entre Jésus et le « système du Temple » se précisera par la suite. Pour l’heure, c’est son caractère de geste symbolique spec­taculaire qui est mis en avant. Jésus prend possession du Temple : c’est la Maison de son Père et il y est chez lui. Cet acte de souveraineté est bien ressenti comme tel par les chefs juifs. Dès ce premier moment, ils cherchent à faire périr l’intrus qui vient les provoquer au cœur de leur propre pouvoir.

Pourtant cette journée révolution­naire, glorieuse pour les disciples, s’achève dans le calme. Le geste de Jésus aurait pu déclencher une ac­tion de plus grande ampleur, un plé­biscite populaire pour proclamer Jésus Roi, par exemple ! Or, le seul pouvoir que lui semble revendiquer, c’est le pouvoir de la parole. Un réel pouvoir, puisque « le peuple tout entier, suspendu à ses lèvres, l’écoutait... ».

Avant de découvrir comment va se dérouler la contestation de ce pouvoir par ceux qui s’en inquiètent parce qu’il met en question le leur, je voudrais faire observer que la brève notice introductive que nous venons de lire à la fin du chapitre 19 trouve son pendant dans les der­nières lignes du chapitre 21 :
« Jésus passait le jour dans le Temple à enseigner, et il sortait pas­ser la nuit sur le Mont dit des Oliviers. Et tout le peuple venait à lui dès l’aurore dans le Temple pour l’écouter » (21/37-38).

C’est l’écho d’une situation inso­lite, mais vraisemblable. Jésus a pleine liberté, de jour, pour ensei­gner dans le Temple : la faveur po­pulaire le protège contre la menace mortelle des autorités. Mais il sort passer la nuit au Mont des Oliviers : c’est qu’il est contraint de se cacher pour échapper à une arrestation noc­turne, opérée à l’insu de la foule.

Ces deux notices encadrent le ré­cit dramatique de la confrontation entre Jésus et ses adversaires, dans une unité de lieu rigoureuse : tout se passe dans le Temple de Jérusalem. Ne pouvant commenter en détail ces deux chapitres très denses, nous nous arrêterons avant tout aux traits qui illustrent un thème essentiel de ces récits : la parole souveraine de Jé­sus face aux Maîtres du Temple.

« Et il arriva, en l’un de ces jours, tandis qu’il enseignait le peu­ple et évangélisait, dans le Temple, survinrent les Grands-Prêtres et les Scri­bes, avec les Anciens. Ils prirent la parole et lui dirent : Dis-nous par quelle autorité tu fais cela, ou quel est celui qui t’a donné cette autorité ? Or, il répondit et leur dit : Je vous demanderai moi aussi une chose. Dites-moi, le baptême de Jean était-il du ciel ou des hommes ? Or, eux discutèrent entre eux, disant : si nous disons : du ciel, il dira : pourquoi n’avez-vous pas cru en lui ? Mais si nous disons : des hommes, le peuple tout entier nous lapidera, car il est persuadé que Jean était un prophète. Et ils répondirent ne pas savoir d’où il venait. Et Jésus leur dit : Moi non plus, je ne vous dis pas par quelle autorité je fais cela » (20/1-8).

Cet épisode montre bien l’enjeu du combat, et pose les acteurs en présence. Dès le premier verset nous trouvons rassemblés : Jésus, le peu­ple, les autorités constituées.

Parlons d’abord du peuple : il re­vient sur le devant de la scène, chez Luc, après en avoir été écarté au profit de la figure des « disciples » dans toute la section précédente. Il sera présent jusqu’au récit de la cru­cifixion. Huit fois nommé dans nos deux chapitres, il apparaîtra de plus en plus nettement comme l’enjeu de la lutte : qui des adversaires en pré­sence possède la véritable autorité sur le peuple de Dieu... ?

Jésus : le lecteur le connaît bien ; pourtant il faut relever les termes par lesquels Luc qualifie ici sa prise de parole dans le Temple. Il « en­seigne » le peuple, comme un « Maî­tre », titre que lui ont accordé les Pharisiens dans le récit précédent. Mais Luc ajoute « il évangélisait ». Ce verbe situe Jésus sur un autre plan que les Maîtres de la Loi. Eux sont des savants respectés, mais leur enseignement se borne à commenter les Ecritures anciennes, il est répé­titif. Jésus, lui, annonce une bonne nouvelle. Ce verbe est apparu chez le prophète de l’exil (le 2° Esaïe) pour parler de la libération du peu­ple exilé à Babylone. L’Evangile, la bonne nouvelle, est proclamation de type prophétique : quelque chose est en train d’arriver, une promesse de Dieu se réalise maintenant. C’est sans doute pourquoi Luc préfère employer la forme verbale, plus dynamique. Ce verbe évangéliser qualifiait déjà le message des anges de l’annonciation (1/19, 2/10) et celui de Jean-Baptiste, puis bien sà »r celui de Jésus : les pauvres sont évangélisés, il leur « annonce la bonne nouvelle » du Règne de Dieu.

Reprendre ici ce terme, c’est poser Jésus face au peuple comme le pro­phète qui proclame avec autorité que le Royaume est proche, et qui appelle à changer de mentalité et de comportement pour l’accueillir. Jésus espérait-il encore convertir ce peuple de Jérusalem, alors qu’il avait pleuré sur l’endurcissement de la ville ? Il est difficile de le dire. Une telle contradiction bien humaine n’est pas im­pensable, on l’entrevoit dans les pa­roles d’un prophète déchiré comme Jérémie, dont Jésus est ici tellement proche. Mais l’intérêt du récit ne porte pas sur l’inaccessible psycho­logie de Jésus. Il veut surtout mon­trer, me semble-t-il, que le prophète de Nazareth a tenu à proclamer dans le Temple, haut-lieu spirituel du peuple de l’alliance, l’ultime appel de Dieu. Il veut aussi marquer, plus que les autres évangélistes, l’accueil favorable du peuple, « suspendu à ses lèvres », écrit-il ! Ce peuple n’est sans doute pas mà »r pour une déci­sion de foi. Il a peine à comprendre le mystère de ce Royaume que Jésus lui annonce, tout en paraissant re­noncer à le faire advenir miraculeu­sement... Mais Luc ne fera pas du peuple un responsable de la mort de Jésus. On le verra bouleversé devant la Croix. C’est parmi ce peuple de Jérusalem que se recruteront, quel­ques semaines plus tard, les 3 000 baptisés de la Pentecôte (Actes 2). Il est probable que, dans la pensée de l’évangéliste, cette adhésion massive a été préparée par l’écoute de cet en­seignement de Jésus dans le Temple. En tout état de cause, dès ce mo­ment le peuple est clairement disso­cié de ses chefs, qui eux savent bien ce qu’ils veulent : la mort de l’im­posteur !

Il nous faut dire plus précisément qui sont ces adversaires acharnés de Jésus. Luc mentionne ici : les Grands-Prêtres, les Scribes, et les Anciens. Ce sont les trois « ordres » dans lesquels se recrutent les 71 membres du Grand Sanhédrin, sié­geant à Jérusalem. Ensemble, ils représentent l’autorité suprême du Judaïsme. Mais à chacun correspond un secteur d’influence particulier.

Le Grand-Prêtre en exercice, les anciens Grands-Prêtres et leurs fa­milles constituent l’aristocratie sacer­dotale et exercent le pouvoir reli­gieux : ils régissent le complexe système du culte et des sacrifices dans le Temple, avec de nombreux prêtres et lévites sous leurs ordres. Dans la mesure de relative autonomie que leur laisse l’administration romaine, ils ont aussi un certain pouvoir d’état : pendant 80 ans, avant l’occu­pation par les Romains, ce sont les Grands-Prêtres qui ont régné sur la nation juive, se donnant même le titre de Rois. Il en reste quelque chose au temps de Jésus ; le Grand-Prêtre est toujours considéré comme le chef de la nation juive, il préside le Sanhédrin et négocie avec le gou­verneur mandaté par Rome. Il sait user pour ce faire , et parfois abu­ser ! , d’un autre pouvoir efficace en tous lieux et à toutes époques : le pouvoir de l’argent ! Il a, en effet, la haute main sur le Trésor du Temple, et ce n’est pas rien ! Le Temple de Jérusalem était alors aussi un établis­sement financier de première gran­deur, à la fois banque privée et tré­sor public, alimenté par l’impôt an­nuel recueilli auprès des Juifs du monde entier. Des quantités énormes d’or et d’argent s’y accumulaient...

A côté de ce pouvoir considérable, et le contrebalançant en quelque sorte, les Scribes, dont l’influence avait beaucoup grandi, représen­taient le pouvoir intellectuel, au plan de la doctrine, de la morale et du droit, se targuaient d’être les guides spirituels du peuple.

Le rôle des Anciens est peu évo­qué dans les récits évangéliques. Ce sont les riches notables, aristocratie « laïque » qui partage la puissance économique avec les grandes fa­milles sacerdotales.

Tous ces gens, on le comprend, sentent leur pouvoir menacé par la présence de Jésus et par son grand succès populaire : chassant les ven­deurs, il a empiété sur les préroga­tives des Grands-Prêtres ; enseignant, il se substitue sans mandat aux Scribes officiellement chargés d’en­seigner le peuple ! Ils interviennent donc pour commencer en corps cons­titué... « Un de ces jours-là  », écrit Luc : ils ont peut-être voulu, avant de se manifester, observer quelque temps la pratique de Jésus, qui ne suscite pas de troubles menaçants dans l’immédiat. Ce sont eux qui prennent l’initiative de l’affronte­ment, et vont droit au cœur du pro­blème : de quelle nature est l’auto­rité dont tu te prévaux pour agir comme tu le fais ? Quelle en est la source, qui te l’a conférée ? Ils utili­sent un terme fort, exousia en grec, qui selon le contexte peut désigner soit une autorité légitime soit un pouvoir de fait. C’est bien leur droit de poser cette question à Jésus, elle relève de leur responsabilité de gar­diens de l’institution, confiée par Dieu.

Mais Jésus les prend habilement à contre-pied. Il leur retourne la ques­tion, en évoquant le cas de Jean-Baptiste. Ce type d’action n’était pas prévu dans vos règlements. Vous qui, par fonction, devez juger des choses de Dieu, qu’en dites-vous ? « Le baptême de Jean venait-il du ciel ou des hommes ? ». A-t-il agi sans mandat, ou était-il messager de Dieu, ce Jean-Baptiste ? Les agresseurs de Jésus sont interdits, obligés de se concerter : le cas est épineux ; ils finissent par exprimer un aveu d’ignorance ! La crainte du peuple, toujours elle, les retient d’avouer la vérité, à savoir qu’ils n’ont pas voulu accréditer la mission de Jean-Baptiste, que le peuple, lui, tenait pour un prophète. Jésus marque un point : devant le piteux recul des interlocuteurs, il n’est pas tenu de répondre à leur question. Mais l’affaire va au-delà de ce refus formel. A travers cette première escarmouche, encore loyale, Jésus en fait a contesté l’autorité spirituelle de ceux qui contestaient la sienne. Il les a montrés incapables de reconnaître un mouvement prophétique suscité par Dieu : le peuple est plus clairvoyant que ses chefs !

C’est vers ce peuple que Jésus se tourne alors pour préciser le jugement qu’il porte sur ses dirigeants. Sa parole souveraine qui proclamait avec force la bonne nouvelle contre-attaque ici d’une manière durement polémique sous le voile transparent d’une parabole :

« Or, il se mit à dire au peuple cette parabole : Un homme planta une vigne, il la confia à des vignerons, et partit au loin, pour longtemps. Et au temps voulu il envoya aux vignerons un serviteur pour se faire remettre sa part du fruit de la vigne. Mais les vignerons, l’ayant battu, le renvoyèrent les mains vides. Et il continua d’envoyer un autre serviteur. Mais eux, ayant battu et outragé celui-là aussi, le renvoyèrent les mains vides. Et il continua d’en envoyer un troisième. Mais eux, ayant blessé celui-là aussi, le jetèrent dehors. Le Seigneur de la vigne dit : Que ferai-je ? J’enverrai mon fils bien-aimé. Peut-être le respecteront-ils ! Mais l’ayant vu, les vignerons discutèrent entre eux, disant : C’est lui l’héritier, tuons-le pour que l’héritage soit à nous. Et l’ayant jeté hors de la vigne, ils le tuèrent. Que leur fera donc le seigneur de la vigne ? Il viendra et il fera périr les vignerons, et il donnera la vigne à d’autres » (20/9-16).

Nous ne pouvons entrer dans l’interprétation détaillée de cette parabole, que rapportent avec quelques variantes les trois évangiles synoptiques. Pour l’essentiel elle est fort claire. Jésus à son tour se porte au cœur du conflit qui l’oppose à ses adversaires : l’enjeu, c’est la vigne, symbole classique du peuple élu, propriété de Dieu. Ces vignerons agissent comme s’ils étaient les propriétaires, cultivant la vigne pour leur profit exclusif. En face d’eux, les serviteurs du maître , ou « seigneur » , de la vigne, venant de sa part réclamer son dà ». Le récit, dont Luc accentue le caractère presque litanique, évoque à l’évidence les conflits qui ont jalonné l’histoire d’Israël : les prophètes, serviteurs d’une parole souveraine et exigeante, faisant face aux rois, aux prêtres, aux « faux prophètes » abusant de leurs privilèges. On les a souvent fait taire en les expulsant, voire en les faisant mettre à mort.

Jésus inscrit donc le conflit qu’il est en train de vivre dans le prolongement de cette histoire sanglante plusieurs fois déjà évoquée par lui : « Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés », pouvait-on lire au chapitre 13 de Luc. Jésus, comme les anciens prophètes, vient demander des comptes aux Maîtres du Temple. Qu’ils rendent à Dieu seul la gloire qui lui est due. Mais sous le couvert de la parabole, il en dit davantage : il revendique implicitement une relation plus intime à Dieu. Plus qu’un serviteur, il est « le fils bien-aimé », envoyé par le Père avec le pathétique espoir que tout n’est pas encore perdu : « peut-être » auront-ils des égards pour lui. Ce peut-être, propre à la version de Luc, est l’écho de cet espoir qui a sous-tendu toute la mission de Jésus : le Seigneur, son Père, offrait encore une possibilité de conversion aux responsables dévoyés de son peuple. Mais ce peut-être n’est plus que rétrospectif. La parabole montre bien que Jésus ne se fait plus d’illusions sur l’issue du conflit. Le projet de mort qu’il a discerné chez ses ennemis, il en pressent l’exécution prochaine. Mais il leur annonce prophétiquement que la victoire leur échappera. Ils auront agi comme si le Seigneur était mort, mais il est bien vivant, et il va réagir avec la violente colère d’un amour trop longtemps bafoué. Ils y perdront la vie et d’autres feront fructifier la vigne, la révolte des hommes ne peut empêcher le dessein de Dieu de s’accomplir malgré tout.

Anticipant sur les découvertes de la communauté chrétienne relisant l’Ancien Testament, les trois évangélistes mettent ici dans la bouche de Jésus une citation du Psaume 118. Elle vient redire, par une autre image, la souveraineté de Dieu capable de transformer l’échec en victoire :
« Mais lui, ayant fixé son regard sur eux, dit : La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs, c’est elle qui est devenue la pierre de faîte » (v. 17). C’est l’image que Pierre utilisera pour dire la résurrection de Jésus devant ces mêmes autorités du Sanhédrin, après les avoir rendues responsables de sa mort (Actes 4/11). Les Scribes et les Grands-Prêtres, entendant ces paroles ne s’y trompent pas. C’est leur projet meurtrier que Jésus démasque. La rage au cœur, ils doivent pourtant temporiser pour la raison déjà mentionnée : leur crainte du peuple.

« Les Scribes et les Grands-Prêtres cherchèrent à mettre la main sur lui à cette heure même, mais ils eurent peur du peuple. Ils avaient bien compris que c’était pour eux qu’il avait dit cette parabole » (v. 19).

Ils vont donc reprendre indirectement l’offensive, en essayant de discréditer Jésus, de compromettre l’ascendant qu’il a pris sur le peuple, en le harcelant de questions-pièges, posées par des vagues successives d’interpellateurs. Luc suit l’ordre de Marc pour la succession de ces controverses dans le Temple ; mais sa plume d’historien lui fait préciser, à ce point du récit, les véritables intentions des ennemis jurés de Jésus :
« Pour l’épier, ils lui envoyèrent des espions jouant hypocritement aux justes, afin de le surprendre sur une parole, pour le livrer au pouvoir et à l’autorité du gouverneur » (20/20).

Leur tactique future est déjà arrêtée, nous la verrons plus tard mise en œuvre avec une parfaite hypocrisie.

Dans le survol que nous avons choisi de faire, pour repérer les lignes de force du conflit qui a mené Jésus à la mort, nous ne retiendrons que la première des trois controverses suivantes. Pour le « surprendre » en l’amenant à prononcer quelque parole imprudente, les adversaires hypocrites l’amènent sur un terrain explosif : la question de l’impôt dà » à César.

Ils ont bien monté leur piège : quelle que soit sa réponse, Jésus sera compromis. On pourra le dénoncer à l’autorité romaine s’il dit qu’il faut refuser cet impôt. S’il déclare qu’il faut s’incliner devant le pouvoir des occupants, il passera pour « collaborateur » et perdra son crédit auprès du peuple, nationaliste dans l’âme. Comment se sortir de ce piège redoutable ? D’abord, en bon tacticien, Jésus rétorque en posant à son tour une question. Mais la force de la réplique tient à la mise en œuvre d’un procédé familier des grands prophètes d’autrefois : la parabole en actes. En obligeant les interlocuteurs à sortir une pièce d’argent, marquée à l’effigie de César, il dénonce devant le peuple leur fourberie : ils sont de ceux qui vivent dans le compromis réaliste avec le système en place , seuls en sont exempts ceux qui ont pris le maquis. Qu’ils soient donc logiques avec eux-mêmes et payent l’impôt : « Qu’ils rendent à César ce qui est de son domaine ». Mais qu’à Dieu, ce Dieu qu’ils prétendent servir, ils rendent pleinement ce qui lui est dà », la reconnaissance de sa souveraineté absolue sur toute leur existence. « Rendez d Dieu ce qui est à Dieu » : pour donner un contenu à cette sentence lapidaire, il faut se référer à tout l’enseignement préalable de Jésus, à toute sa propre vie d’obéissance et d’amour inconditionnel...

Pour notre propos, retenons que Jésus a fait mieux que désamorcer le piège. Il a tenu le rôle du fils de la parabole précédente, réclamant avec autorité que les chefs du peuple s’acquittent fidèlement de leur responsabilité devant Dieu. Cette autorité est soulignée par la conclusion, ici encore propre à Luc :
« Et ils furent impuissants à le surprendre sur une parole en face du peuple et, stupéfaits de sa réponse, ils gardèrent le silence » (v. 26).

Ainsi la parole souveraine de Jésus sort victorieuse du combat, parce qu’elle est parole prophétique, directement inspirée de Dieu...

On voit dans les deux controverses suivantes, l’une encore suscitée par les autorités, l’autre à l’initiative de Jésus, qu’il sait aussi se défendre ou embarrasser ses adversaires sur leur propre terrain : l’interprétation des Ecritures. Il s’y révèle un Maître. On l’entend notamment amorcer un débat autour de la conception du Messie, Fils de David, touchant ici par la bande la question de sa vraie royauté, que nous retrouverons dans une prochaine lecture.

Nous achevons le parcours d’aujourd’hui en écoutant la polémique finale de Jésus, une fois ses adversaires réduits au silence. Le chapitre 20 s’achève, en effet, par un sévère réquisitoire contre ses principaux rivaux devant le peuple : les Scribes.

« Or, comme tout le peuple écoutait, il dit aux disciples : Gardez-vous des scribes qui se plaisent à se promener en robes d’apparat, et aiment les salutations sur les places publiques, et des sièges d’honneur dans les synagogues, et des places d’honneur dans les dîners, qui dévorent les biens des veuves et font semblant de prier longuement : ceux-ci recevront un jugement plus sévère » (20/45-47).

Cette vive critique est un avertissement adressé aux disciples. Quand réapparaît dans l’évangile la figure des disciples, il faut entendre une leçon qui vise les lecteurs chrétiens. L’évangéliste nous alerte : attention, je suis en train de vous dépeindre les adversaires historiques de Jésus. Or, ces gens-là n’étaient pas d’affreux mécréants sanguinaires, c’était l’élite de la société religieuse ! Mais leur piété supérieure les a entraînés vers la vanité, la soif des honneurs, la volonté de puissance assortie de cupidité : terrible perversion, qui porte ailleurs, au sens fort, le nom d’hypocrisie. Les veuves riches et naïves s’y laissent prendre, comme la pauvre veuve follement généreuse du récit suivant : elles sont victimes inconscientes d’une religion qui s’est transformée en entreprise d’exploitation !

Vous, les disciples de Jésus, ne faites pas l’erreur d’écouter cette condamnation, avec la bonne conscience « pharisienne » de ceux qui se disent : « Grâce à Dieu, je ne suis pas comme ces gens-là ». L’Evangile nous met en garde, car cette perversion du religieux est une tentation permanente. L’Eglise de tous les temps doit entendre la parole de son Seigneur, l’en avertir, et la fustiger lorsqu’elle y succombe. Et je dirai qu’il nous faut spécialement avoir cet avertissement en mémoire quand nous lisons ces textes très durs pour le judaïsme palestinien du temps de Jésus et pour ses autorités. En aucune façon, ils ne nous autorisent à verser dans l’antisémitisme et à perpétuer l’odieuse accusation de peuple « déicide » à l’encontre du peuple juif. Les abus de pouvoir des clercs, la piété hypocrite, le fanatisme qui dresse des bà »chers pour les hérétiques traversent hélas toutes les religions et toutes les époques !

Nous ne lirons pas le chapitre 21 de Luc. Les difficultés posées par le recours au langage apocalyptique et la vision de l’histoire universelle qui s’y exprime, demanderaient une longue étude particulière. Dans sa forme actuelle, le discours de Jésus s’adresse plus à l’église persécutée qu’au peuple juif que Jésus enseigne dans le Temple. Dans la perspective de l’affrontement historique que nous essayons de cerner, il nous suffit de constater que Jésus a tiré les conséquences radicales de la sévère condamnation qui précède : il annonce la ruine du Temple de Jérusalem, liée à la dévastation de la ville, qu’il prophétisait déjà en y entrant...

Nous retiendrons donc avant tout des textes lus aujourd’hui ce qu’ils nous ont fait percevoir de l’autorité de Jésus, au niveau de la parole souveraine qu’il a fait retentir dans ce Temple : elle est annonce d’une bonne nouvelle pour tout le peuple, elle appelle tous les hommes à se réjouir de l’approche du Règne de Dieu. Mais elle est aussi la parole qui nous juge, selon la prérogative des dieux et des rois. Elle juge la religion pervertie, au nom de la foi. Elle juge la piété lorsqu’elle en vient à camoufler la vanité ou la cupidité. Elle nous juge dès que nous abusons de la parole de Dieu pour asseoir quelque domination sur autrui au lieu de le servir, comme Jésus le redira fortement à ses disciples dans notre prochaine lecture.

Charles L’EPLATTENIER, Le Christianisme au XX° siècle, n° 12, 19.03.1984, p. 6-7.