Carême 1990 : RESSUSCITEZ

La mort escamotée

"RESSUSCITEZ"

Pasteur Alain MASSINI
Samedi 10 mars 1990

— II —
"La mort escamotée"

 

Le récit de la découverte du tombeau vide, prélude de la rencontre avec le Christ ressuscité, nous invite à faire le point et à découvrir où se trouve la vraie vie.

Pour y parvenir, il convient de ne pas brûler les étapes et d’affronter, à l’exemple des témoins de l’Evangile, l’épreuve du vide : cette béance, ce trou noir, qui absorbe et fait voler en éclats toutes nos représentations de la mort.

Nous voici invités à éprouver la fragilité de nos espérances. Il nous faut oser regarder la mort en face, car la mort fait partie de notre vie.

1 — Le tombeau vide chez Jean

C’est bien à cette démarche que nous convie l’évangéliste Jean, lorsqu’il nous raconte cet étrange événement et nous propose de suivre les témoins dans leur découverte.
Dans ce récit, les jeux de mouvements saccadés (courses, arrêts brusques, sauts) contribuent à accentuer le caractère dramatique de la scène qui nous est contée, car il s’agit bien là d’un drame qui se joue sous nos yeux : le drame de la vie de ces témoins qui ont déjà tout perdu en perdant leur maître, leur ami, et qui vont être amenés à se dépouiller de leurs dernières illusions.
Leurs propos, leurs hésitations et leur silence témoignent de ce bouleversement intérieur : les paroles de Marie-Madeleine sont marquées par la recherche du corps de Jésus, l’illusoire espoir de le retrouver, pour satisfaire aux rites funéraires, lui rendre les derniers devoirs, mais aussi de serrer une dernière fois dans ses bras ce cadavre inerte pour conjurer sa peur et sa peine.
Simon Pierre, lui, court vers le tombeau et opère sans hésiter le saut dans le vide. Mais lui qui, si souvent, dans l’évangile, parle à tort et à travers est ici réduit au silence.
Enfin, le disciple que Jésus aimait, après avoir couru, hésite un moment, puis opère ce saut et, nous dit-on, "il vit et il crut".
Qu’a-t-il vu à ce moment-là ? Nul ne le sait.
Contrairement à l’évangile de Marc où la peur accompagne cette découverte, c’est ici l’angoisse, le silence et l’incompréhension qui prédominent.
Nous sommes là, en effet, devant la question fondamentale qui est posée à tout homme. Question et interrogation que les témoins nous renvoient dans une sorte de miroir.
Le doute, l’angoisse et le vertige qui les prend au bord du tombeau vide sont les nôtres, lorsque nous envisageons cette question si douloureuse de la mort.

2 — Affronter le vide

Que nous révèle donc le tombeau vide et pourquoi la mort est-elle ici escamotée ?
Est-ce pour signifier que Jésus doit être considéré à l’égal de Moïse ou du prophète Elie qui furent dépourvus de sépulture ? (Ce qui est une affirmation théologique à ne pas négliger).
Est-ce pour laisser place à la résurrection seulement, ou bien plutôt pour souligner la vacuité absolue de la mort et le dépouillement qu’elle engendre ?
La disparition du défunt renforce ici cette dernière idée.
Dans le contexte de l’évangile, la disparition de Jésus prépare l’annonce de la résurrection. Mais nous n’en sommes pas encore là.
Dans ce face-à-face avec la mort, il ne reste plus ici que les signes extérieurs : tombeau, suaire et bandelettes. Le cadavre a disparu, révélant ainsi, dans un raccourci étonnant mais atroce, ce qu’est la dissolution de l’être qui retourne à la poussière.
Le dépouillement qui nous est présenté ici, rend illusoire toutes nos représentations de la mort et pulvérise tout le "bric-à-brac" sécurisant que nous déployons pour conjurer nos peurs, qu’il soit d’ordre religieux, théologique ou même aujourd’hui d’ordre scientifique.
En nous privant de la présence du défunt, nous sommes empêchés de satisfaire au rituel de la "vieille religion de la mort", rituel présent dans tous les rites funéraires, quelles que soient les religions et les confessions et dans l’accompagnement du deuil. Ce désir de rendre un dernier hommage au défunt, volonté consciente ou non de s’en protéger, de se mettre en règle et de demeurer en paix avec lui.

Le christianisme n’a pas, dans ses rites et ses liturgies, dépassé la vieille religion de la mort, il n’a fait que l’intégrer, comme l’ont récemment montré, pour le protestantisme, le professeur Pierre-Luigi Dubied qui a étudié le contenu des faire-part de décès et le pasteur Jean-Luc Parlier qui a opéré une lecture critique des liturgies des services funèbres de l’Eglise Réformée 
 [1]

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L’évangile semble ici prendre le contre-pied de ce qu’affirment nos liturgies. Comme les témoins de cet événement, nous sommes aujourd’hui frustrés du deuil de Jésus.
Cette frustration qui nous place sans préparation dans ce face-à-face avec le vide, nous pousse à approfondir notre foi et à faire taire en nous toute prétention à l’immortalité.
C’est là pourtant un désir que nous voyons souvent exprimé chez nos contemporains par l’attrait qu’exercent sur eux des thèmes tels que la réincarnation ou la "vie après la vie".
L’étonnant succès de librairie des ouvrages du Docteur Moody qui a recueilli et étudié le témoignage de personnes qui avaient été déclarées "cliniquement mortes" est significatif (2). On ne peut rester insensible à la lecture de ces témoignages qui décrivent "les premiers pas" de ce passage, le dépouillement de soi, de son être physique, pour aller, apaisés, vers une étrange lumière. Ces descriptions rejoignent, d’ailleurs, de façon étonnante, le détail d’un tableau de Jérôme Bosch qui présente les âmes des défunts, supportées chacune par un ange, allant vers la lumière, au travers d’un long corridor noir.

L’on ne peut mettre en doute les témoignages de ceux qui ont fait cette expérience extrême, mais l’on est frappé par l’écho que ce type de révélation provoque en nous. Comme si, en fait, après la lecture, notre secrète angoisse se trouvait, elle aussi, apaisée. Dans ce désir, cette volonté d’échapper à l’angoisse, l’on est prêt à adopter des représentations de la résurrection qui ne peuvent être, selon l’expression de Dorothée Sölle, que des "béquilles" pour la foi.
Parfois, même, cette prétention tente de s’approprier le discours scientifique.

L’avancée remarquable des sciences de la vie, de la recherche biologique et de ses applications médicales, pourrait faire penser qu’un jour ou l’autre on pourra maîtriser la mort.
Alors qu’autrefois la mort était considérée comme une fatalité, elle ne peut plus l’être tout à fait aujourd’hui, puisque nous pouvons, au moins, décrire le processus biologique qui y conduit, et bien souvent le retarder.

Mais ne sommes-nous pas tentés de penser, à la vue de ces progrès des sciences de la vie, que nous pourrions un jour échapper au cycle biologique qui va de la naissance à la mort ?
C’est probablement cette vaine espérance qui a conduit une cinquantaine d’américains à se faire placer en état d’hibernation artificielle, pour attendre le jour où l’on pourra les ressusciter et les guérir de ce qu’ils sont morts...

Etrange comportement que de vouloir vivre à tout prix et demander à la science de reproduire pour soi la résurrection de Lazare !...
Le récit du "tombeau vide" nous fait sortir de nos rêves de survie ou de la fascination que peut exercer sur nous l’au-delà pour nous ramener à notre humanité.
En un sens, il peut être considéré comme le passage central de l’Evangile : point focal, point limite où vient se briser et s’épurer notre foi.
En nous donnant à contempler le vide absolu de la mort, l’Evangile nous invite à accélérer le travail de deuil, à dépasser les affres de la mort, à assumer notre solitude de mortel et ainsi seulement donner sens à notre vie.

Devant cet insupportable événement, nous comprenons alors que nous sommes seuls et que, jusqu’au terme de notre vie, nous ne pourrons faire cette expérience que par personne interposée, par la mort de nos proches, de ceux que nous aimons.
De déchirement en déchirement, de dépouillement en dépouillement, nous prenons conscience que finalement la mort, c’est la coupure, la solitude absolue, la fin et l’absence de toute relation.
C’est bien ce que vivent souvent les grands malades et les mourants, malgré les soins attentifs du personnel hospitalier : cette espèce de dépossession de soi, cette impression d’être "chosifié, réifié, réduit à une somme organique de symptômes, déjà défunt au sens étymologique du mot (privé de fonction)" (3).
Le mode de vie occidental renforce encore ce sentiment de rejet et de solitude. Le malade est une charge, le mourant un intrus.
D’ailleurs, l’on ne meurt plus chez soi, entouré de l’affection des siens, mais dans le cadre froid et aseptisé de l’hôpital.
Tout cela, nous le savons, mais nous préférons ne pas y penser car "il faut bien vivre" et nous le refoulons au plus profond de nous-mêmes, espérant ainsi dépasser nos peurs et éviter cette épreuve qui viendra cependant tôt ou tard.

C’est dans cette froide réalité que rappelle un passage de l’Ecclésiaste (9/4-6) et le commentaire qu’en fit Alphonse Maillot :

4 "Oui ! Qui serait excepté ?
Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir !
Et un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort.

5 Car les vivants savent qu’ils vont mourir,
mais les morts ne savent rien du tout.
Ils n’auront jamais de rétribution ;
même leur mémoire est oubliée.

6 Même leurs amours, mêmes leurs haines,
même leurs jalousies ont déjà péri.
Ils n’auront plus jamais part à tout ce qui se fait sous le soleil".

"Chacun le sait... avec sa tête (v. 5a). Et chacun, pour soi, se refuse à le croire. La vie qui pulse sans cesse en nous se refuse à admettre la mort. Nous pensons à notre mort, mais nous ne pouvons pas penser notre mort par avance, ni la vivre. Chacun croit qu’il y a toujours un prolongement possible. Tant qu’il y a de la vie, il y a l’espoir de ne pas mourir… encore. Tant qu’il y a la vie, la mort est absolument absente. Et quand la mort est là, c’est la vie qui est totalement absente. Il n’y a pas de zone de passage, ni de coexistence possibles. Et ce n’est finalement pas la mort qui empoisonne notre vie, mais notre pensée de la mort" (4).

3 — Vivre avec la mort

Il nous faut donc vivre avec la mort et c’est paradoxalement cette prise de conscience qui nous permet de nous relever, nous mettre debout, ce qui est, au temps de Jésus, le sens commun du mot que nous traduisons aujourd’hui par "résurrection".

Nous ne pouvons y parvenir cependant sans avoir surmonté l’épreuve du vide et accepter que la mort biologique constitue la fin de la vie que Dieu nous donne.
L’exemple de Job, homme de douleur, frère de tous les agonisants, est caractéristique.
Au plus profond de sa détresse et de sa révolte, nous l’entendons crier deux mots qui signifient simultanément l’espoir et le désespoir : "J’espère en Lui", mais aussi "Je n’espère pas", faisant de ces cris contradictoires mais simultanés la matrice d’un monde nouveau (5).
Le "tombeau vide" nous révèle donc son secret : il nous faut apprendre à mourir, à vivre avec la mort, cette "ennemie-amie" qui nous confère, en fait, notre humanité et nous permet de discerner où se trouve la vraie vie.

Il y a 16 ans, la théologienne allemande Dorothée Sölle, avait prononcé un discours sur ce thème lors d’un Kirchentag, discours qui avait choqué et avait suscité de nombreuses réactions. Elle disait pourtant des choses simples et vraies :

"Faire l’apprentissage de mourir nous délivre de l’obligation de haïr et d’avoir peur ; cela nous apprend à joindre notre voix au grand oui que signifie la foi. A vivre libérés de peur, nous allons apprendre à mourir libérés de peur. Plus nous participerons à l’amour jusqu’à nous identifier à lui, plus nous serons immortels. En langage chrétien : la mort est toujours derrière nous, devant nous il y a l’amour.
"Nous avons passé de la mort à la vie parce que nous aimons les frères. Celui qui n’aime pas reste dans la mort" (1 Jean 3/14).
Etre chrétien, cela veut dire : avoir passé de l’autre côté, avoir transcendé la mort. On ne peut plus décrire dans l’ordre biologique le chemin parcouru : d’abord la naissance, puis la mort ; mais c’est le contraire : un passage de la mort à la vie. Il n’est dès lors plus nécessaire de tendre à chacun des béquilles de vie sous forme d’espérance d’un au revoir, de survie individuelle. Rien ne peut nous séparer de l’amour de Dieu, même pas la conscience que notre existence personnelle individuelle est périssable. Rien ne peut nous séparer de la vie infinie à laquelle nous avons adhéré par la foi, de même que rien ne peut séparer la goutte du fleuve dont elle fait partie, et cela non comme particule superflue ou irréelle, mais comme partie constitutive du fleuve. Que serait le fleuve sans les gouttes, que serait l’amour sans ceux qui le partagent, qui vivent en lui, de lui et pour lui ? Rien ne peut nous séparer de l’amour de Dieu. Nous vivons unis et inséparables : aussi pouvons-nous même supporter de ne plus exister...
Nos énergies, au lieu d’être entravées par les contradictions de la peur (sans que nous puissions ni osions les laisser paraître) vont être libérées. Nous ne demanderons plus : N’y a-t-il rien après la mort ? Il n’y a, pour poser des questions de ce genre, que ceux dont le moi est emprisonné dans les limites de l’individu, qui s’isolent des contacts et des métamorphoses de la grande réalité.
"N’y a-t-il rien après la mort ?" : c’est une question qui élimine Dieu, car enfin ce qu’il y a avant, qu’est-ce donc pour toi ? Tu n’as pas le droit de définir ta propre mort en termes de "tout est fini", car, par définition, le chrétien n’est pas "tout" pour lui-même. Non, tout n’est pas terminé, mais cela continue. Ce que j’ai voulu, ce que j’ai tenté avec d’autres, ce que j’ai mis en branle et où j’ai échoué, cela continue. Je ne mange plus, mais le pain continue de se pétrir et de se manger ; je ne bois plus, mais le vin de la fraternité continue de se boire. Je ne respire plus, mais l’air continue d’être là, pour tous" (6).

Circulez, il n’y a ici, plus rien à voir, c’est bien ce que découvrent les témoins au seuil du tombeau, désormais vide et ce que suggère la fin du récit :
"Les disciples s’en retournèrent alors chez eux".

La vie n’est plus ici, elle n’est pas non plus en un au-delà inquiétant ou sécurisant, dont nous ne pouvons rien connaître.
Si la mort est ici escamotée, ce n’est pas pour nous priver de cette expérience que nous ferons un jour, mais pour nous rendre attentifs à ce que la parole biblique a à nous dire d’essentiel, parole qui, des écritures juives aux écrits chrétiens, nous invite à choisir la vie et non la mort. Choisir la vie, c’est avant tout prendre conscience que la mort véritable n’est pas forcément celle à laquelle nous pensons.
Elle est tapie tout au fond de nos cœurs et accomplit son œuvre dès que nous verrouillons nos portes, dès que nous nous fermons à l’autre. C’est cela la mort, au sens biblique, la fermeture, le repli sur soi, l’absence de relation, en un mot, la vie sans vie.
Dès lors, la vraie vie ne peut être que dans les relations que nous nouons les uns avec les autres, relations qui peuvent être, paradoxalement, illuminées par la présence de l’absent.
C’est ce que l’évangéliste Luc tente de nous faire comprendre en nous racontant l’épisode des disciples d’Emmaüs, c’est encore ce que nous proclamons lorsque nous partageons le pain et le vin de la Cène.
Si l’amour est au centre de la vie, nous mourons plus par la mort de l’autre que par notre propre mort.

 

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(2) Dr. Raymond MOODY, La vie après la vie, France-Loisirs, Paris, 1977.

(3) Louis-Vincent THOMAS, La mort, P.U.F., Paris, 1988, Que sais-je ? n° 236.

(4) Alphonse MAILLOT, La contestation, commentaire de l’Ecclésiaste, Les Cahiers du Réveil, Lyon, 1971, p. 155.

(5) André NEHER, L’Exil de la parole. Du silence biblique au silence d’Auschwitz, Seuil, Paris, 1970, p. 215.

(6) Dorothée SOELLE, "Cette mort dont nous avons peur", La Vie Protestante, Genève, 07.06.1974, p. 3-5.

Notes

[1 * Pierre-Luigi DUBIED, "La religion populaire de la mort et son arrière-fond", Positions Luthériennes, 37° année, n° 4, p. 296-303.
* Jean-Luc PARLIER, "Clarification évangélique ou affaissement théologique ? Vie, mort et résurrection dans les liturgies de services funèbres des Eglises réformées de France de 1897 à nos jours", Positions Luthériennes, 37° année, n° 4, p. 304-320.