Carême 2004 : Les Béatitudes

La joie parfaite (Jean, ch. 15, v. 11)

Relisons
une dernière fois ce texte des béatitudes qui nous a
accompagnés au long de ce carême :

 


A la vue des foules, Jésus
monta sur la montagne. Il s’assit et ses disciples
s’approchèrent de lui. Et, prenant la parole, il les
enseignait :


Heureux les pauvres de
cœur, le Royaume des cieux est à eux.


Heureux les doux :
ils auront la terre en partage.


Heureux ceux qui
pleurent : ils seront consolés.


Heureux ceux qui ont faim
et soif de la justice : ils seront rassasiés.


Heureux les
miséricordieux : il leur sera fait miséricorde.


Heureux les cœurs
purs : ils verront Dieu.


Heureux ceux qui font
œuvre de paix : ils seront appelés fils de Dieu.


Heureux ceux qui sont
persécutés pour la justice : le Royaume des cieux
est à eux.


Heureux êtes-vous
lorsqu’on vous insulte, que l’on vous persécute
et que l’on dit faussement contre vous toute sorte de mal à
cause de moi. Soyez dans la joie et l’allégresse car
votre récompense est grande dans les cieux ; c’est
ainsi en effet qu’on a persécuté les prophètes
qui vous ont précédés.


 

Jésus et les Béatitudes


 


Au cours de cette dernière
conférence, je voudrais que nous revenions sur le rapport qui
existe entre ce texte et la personne même de Jésus. Il
est en quelque sorte une incarnation des Béatitudes et nul
mieux que lui ne peut nous indiquer ce que veut dire vivre selon ce
chemin. Nous n’avons pas, bien sûr, à imiter
littéralement ce que Jésus a vécu. Nous sommes
dans des conditions très différentes, nous avons notre
vie, nos engagements et nos responsabilités. Mais il est bon
de méditer la manière de vivre de Jésus et de
chercher comment elle peut nous inspirer dans les conditions,
les circonstances qui sont les nôtres aujourd’hui.


 


L’esprit de
pauvreté
, qui pourrait l’incarner mieux que
lui ? Il a vécu « à la merci de Dieu et
des hommes », sans une pierre où reposer sa tête,
sans garanties et sans réserves. Avec les disciples qui
l’entouraient, ils ont dépendu de ceux à qui ils
annonçaient l’Evangile pour vivre. Il a cherché
avant toutes choses le Royaume de Dieu et tout lui a été
donné par surcroît. Il a dépendu pleinement de
son Père et n’a jamais cherché à assurer
ses arrières. Le résultat, c’est cette
remarquable impression de liberté que l’on a en lisant
le récit de sa vie. Il a pu, pleinement, sans aucune réserve,
faire la volonté de Dieu et suivre le chemin qui s’ouvrait
devant lui. C’est pourquoi il est la présence même
du Royaume dans le monde.


 


Il ne nous est certes pas
demandé d’abandonner toutes les responsabilités
qui sont les nôtres, responsabilité de couples, de
parents, de travail. Nous ne sommes certainement pas tous appelés
à tout quitter pour partir comme Abraham là où
Dieu nous montrera. Nous avons au contraire à accepter la
place que Dieu nous a assignée et à vivre joyeusement,
dans ce cadre, la simplicité et la disponibilité. Mais
il est important pour nous de garder notre liberté
intérieure, de vivre dans la confiance en notre Père de
telle manière que les soucis de l’existence ne nous
submergent pas. Croyons-nous, comme lui, que le Père prend
soin de ses enfants et que nous pouvons nous fier à lui en
toutes choses ?


 


La douceur
de Jésus emplit tout
l’Evangile. Sa manière d’être dans la
relation qu’il entretient avec les hommes et les femmes, et
particulièrement les plus faibles, en est un exemple frappant.
Ce n’est pas pour les bien-portants, mais pour les malades
qu’il est venu. Il sait la fragilité, la faiblesse de
chacun et ses paroles sont là pour guérir, redresser et
jamais enfoncer. Il est bon également de remarquer que cette
douceur ne l’empêche pas d’être fort et
véhément quand il le faut. Certaines de ses critiques
sont sévères et tombent juste. Elles sont tellement
justes qu’elles nous touchent encore, alors que nous ne sommes
certainement pas dans la situation de ceux auxquelles elles
s’adressaient. La douceur, en tout cas, n’exclut
manifestement pas la force lorsque celle-ci est nécessaire
pour faire prendre conscience et pousser vers le changement. De même
que la pauvreté de Jésus se fondait sur sa confiance en
Dieu, sa douceur n’est que l’expression de son amour et
de son souci de l’autre.


 


Nous avons parfois l’impression
que Jésus était au dessus de toute souffrance, un peu
comme un sage impassible qui passerait parmi les hommes. Pourtant
Jésus a pleuré comme nous, il s’est
laissé toucher par la misère et la souffrance humaine.
Contrairement à l’image que nous nous faisons parfois de
lui, Jésus a accepté librement de se laisser blesser et
remettre en question. C’est d’ailleurs bien souvent en
réponse aux demandes ou aux besoins des personnes concernées
que Jésus a accompli ses miracles. Plusieurs textes d’ailleurs
nous donnent l’impression que c’est l’attitude de
certaines femmes qui l’a incité, dans des circonstances
importantes à agir et à franchir des seuils. Lors des
noces de Cana, c’est Marie, sa mère, qui, lui faisant
pleinement confiance, semble le pousser à faire son premier
miracle (Jn 2.1-12). De même, alors qu’il affirme qu’il
est d’abord venu pour les enfants d’Israël et qu’il
limite son ministère aux juifs, il semble bien que c’est
la foi de la cananéenne qui l’émeut et l’amène
à agir et à faire un miracle (Mt 15.21-28), ouvrant
ainsi à des non-juifs le chemin de la foi. Jésus n’a
rien du sage qui ne se laisse troubler ni toucher par rien.


 


Sa faim et sa soif de
justice
semblent
bien être le moteur de tout son ministère. Il veut
parfaitement ce que veut son Père et rien ne pourra le
détourner de cette voie. Là où, la plupart du
temps, nous sommes intérieurement divisés, déchirés,
il est simple, unifié, tout entier orienté vers la
justice de Dieu. Et son comportement à l’égard de
ceux et de celles qui viennent le trouver est encore une manière
de chercher la justice. Là où la justice des hommes est
pleine d’arrières pensées, de soif de se
justifier et de condamner les autres, du désir de faire de
l’autre leur bouc émissaire, la justice de Jésus
ne cherche que celle de Dieu qui est une autre manière de
parler de son amour. Il se peut, parfois, que la parole soit forte
lorsque c’est nécessaire, mais elle porte toujours le
souci du pardon et de la remise en route de celui qui en a besoin. Il
sait dire à la fois l’immensité de la miséricorde
et celle de l’exigence, là où nous hésitons
souvent entre les deux. « Moi non plus, je ne te condamne
pas, dit-il à la femme adultère, va et désormais
ne pèche plus » (Jn 8.11).


 


Car miséricordieux,
il ne l’est pas seulement dans ses paroles et son comportement
vis à vis de ceux qu’il rencontre. Mais c’est sa
vie entière qui est orientée par la miséricorde.
Elle est le centre même de ce qu’il annonce. La bonne
nouvelle de l’Evangile, qu’est-elle, si ce n’est
celle de la miséricorde de Dieu pour les pêcheurs, c’est
à dire pour tous les hommes et les femmes de ce monde ?
Cette miséricorde, il va la vivre jusqu’au bout, jusqu’à
donner sa vie pour tous. La nôtre est si prudente, si modérée ;
elle choisit ses objets avec tellement de soin. Il n’y a pas de
plus grand amour, disait-il que de donner sa vie pour ses amis. Mais
lorsque nous parlons d’amitié, nous, nous parlons de
choix, d’élection. N’est mon ami que celui que
j’ai choisi, que celui que j’aime. Lorsque nous entendons
Jésus nous parler de l’amour des ennemis, rappelons-nous
qu’il a prié sur la croix pour ceux qui l’avaient
crucifié. C’est sans doute la raison la plus grande de
la confiance que nous pouvons avoir en lui. Il nous aime alors que
nous sommes encore loin de lui, malgré le péché
qui nous habite et qui nous sépare de Dieu. Et son amour est
libérateur ; c’est lui qui nous permet de sortir de
cette situation et d’entrer dans la vie nouvelle qu’il
propose.


 


Quant à la pureté
de cœur
de Jésus, elle est le modèle que
nous ne pourrons jamais égaler. La révélation
nous le présente comme la seule personne en qui le péché
n’existait pas. Il est comme pleinement transparent à la
volonté de Dieu et c’est bien pour cela que sa relation
au Père est sans faille. « Moi et le Père,
nous sommes un
 » (Jn 10.30). Il y a certainement
derrière cette affirmation le mystère même du
Christ et de son unité avec le Père, le mystère
de sa divinité, mais nous pouvons aussi y lire la perfection
de ce que nous sommes appelés à vivre nous-mêmes.
Il n’a cessé de parler de cette proximité du Père
et de l’imitation de Dieu qui doit être la nôtre.
Etre parfaits comme le Père est parfait, être comme le
dira plus tard l’apôtre Paul, les imitateurs de Dieu. Il
l’a été à un point tel qu’il pouvait
dire : « celui qui m’a vu a vu le Père »
(Jn 14.9). Nous ne sommes bien sûr pas Jésus ; il
n’est pas besoin d’une grande humilité pour nous
en rendre compte. Mais il ne faudrait surtout pas que cette juste
conscience de nos limites obscurcisse pour nous l’exigence et
la promesse que Jésus nous adresse. L’œuvre de
l’Esprit est de nous faire progresser sans cesse vers cette
perfection et aucune fausse humilité ne peut nous dispenser de
cette volonté du Maître de voir ses disciples devenir
comme lui.


 


En Jésus, c’est
Dieu lui-même qui se fait artisan de paix. Il est en
effet celui qui est venu apporter la paix sur la terre, paix avec
Dieu, paix entre les hommes. C’est ce que chantent les anges
lors de l’annonce faite aux bergers pour la naissance de Jésus
(Lc 2.14), c’est surtout ce qui sera accompli sur la croix.
Peut-être trouvez-vous que cette paix est bien discrète
et que le monde ne la manifeste pas beaucoup. On parle toujours de
guerres et de conflits aujourd’hui autant que du temps de
l’empire romain. C’est vrai et qui songerait à le
nier, mais la paix que le Christ apporte demande que l’on y
entre, qu’on l’accueille et qu’on devienne, à
son tour, artisan de paix pour tous. Quelque chose de nouveau a surgi
dans le monde avec Jésus, une autre manière de vivre et
d’entrer en relation avec les autres, une manière qui
est celle du Père et qui peut être la nôtre.


 


Enfin, nous savons bien que nous
sommes les disciples d’un Seigneur crucifié, persécuté
et mis à mort à cause de la justice
. Tout ce
qu’il a enseigné, il l’a vécu jusqu’au
bout. Certes, dans l’histoire des hommes il n’a pas été
le premier à être victime de l’injustice. Ce fut
le sort de bien des prophètes avant lui. Socrate, lui aussi a
été condamné à tort. Mais on a
l’impression, en lisant l’Evangile d’une étonnante
cohérence entre sa vie et l’ensemble de son message. Il
savait où il allait, vers quelle fin son message le conduisait
et cela ne l’a pas détourné de son chemin. Il y a
en lui comme une acceptation du risque que la fidélité
impliquait. Là encore, et peut-être là surtout,
nous ne sommes pas le Christ. Notre fin, même si elle devait
être semblable à la sienne, n’aurait pas le même
sens. Mais même si le mystère de la croix dépasse
la simple mort du juste, qui fut celle ensuite de tant de ses
disciples, il y a en elle toute une part humaine qu’il a su
vivre et dont il nous a averti qu’elle pouvait être la
nôtre.


 


Méditer les béatitudes,
c’est méditer sur la personne même de celui qui
les a dites, qui les a vécues et qui nous invite à les
vivre.


 

L’hymne à la joie


 


Pour terminer ce parcours que
nous avons fait ensemble sur la route des béatitudes, je
voudrais que nous méditions sur la joie. Si ces paroles de
Jésus ne cessent de dire heureux ceux dont elles parlent, si
elles les invitent à être dans la joie et l’allégresse,
c’est que la joie est, plus largement, une des caractéristiques
de la vie chrétienne. L’Evangile ne nous invite pas à
une vie austère et un peu triste, mais à la jubilation.
La joie et la paix sont des dons de Dieu et des signes de sa
présence.


 


Il nous faut avant tout
remarquer que le Dieu dont nous parle Jésus n’est pas un
Dieu à l’impassibilité glacée. « Il
y a
, nous dit-il, de la joie dans le ciel pour un seul pêcheur
qui se convertit, plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui
n’ont pas besoin de repentance »
(Lc 15.7). Et
on pense à la joie du père du fils prodigue lorsque
celui-ci est de retour. Derrière cette parabole, c’est
bien de la joie de Dieu, du Père, qu’il s’agit. Il
y a donc de la joie en Dieu, une joie qui se manifeste aussi dans sa
relation avec les êtres humains et on aurait en effet du mal à
imaginer un amour véritable qui ne serait pas accompagné
de la souffrance et de la joie. Il y a de la joie en Dieu pour ceux
qui reviennent vers la vie, de même qu’il éprouve 
de la souffrance pour ceux qui s’en éloignent. Dire
qu’il y a de la joie en Dieu, c’est dire que le Fils et
l’Esprit connaissent aussi la joie. Jésus, très
ouvertement nous parle de sa joie ; il souhaite même que
sa joie soit en nous et qu’elle soit parfaite (Jn 15.11), il
espère pour nous sa joie dans sa plénitude (Jn 17.13).
A d’autres reprises, nous le voyons exulter ou tressaillir de
joie et il nous est dit que ce fut « sous l’action
de l’Esprit Saint
 » (Lc 10.21). Si Jésus
peut ainsi jubiler sous l’action de l’Esprit, on ne
s’étonnera pas que la joie soit un des fruits de
l’Esprit, dans la liste de l’épître aux
Galates, juste après l’amour et avant la paix. C’est
que la paix et la joie semblent accompagner l’action de
l’Esprit saint et être des signes de sa présence.


 


La joie est donc un signe de la
vie de Dieu en nous, un signe de sa présence. Déjà
les psaumes nous disaient que la joie abonde près de la face
de Dieu (Ps 16.11 ; 21.7). Nous ne devons pas nous en étonner ;
nous le savons bien, nous le sentons bien : la joie est liée
à la vie. Là où la vie trouve sa source, auprès
de Dieu, il ne peut qu’y avoir également la source de la
joie. C’est que la joie est un peu comme du bonheur vivant ;
il y a dans la joie, comme le jaillissement d’une source. C’est
pourquoi tout au long des Evangiles, puis des épîtres,
il nous est parlé de cette joie qui est l’expérience
de tous ceux qui s’approchent de Dieu.


 


La vie, nous le savons bien, est
liée à la mort. Il faut que le grain tombe en terre et
meurt pour pouvoir porter du fruit (Jn 12.24). De même,
c’est en acceptant un peu de cette mort à nous-mêmes
que la joie de Dieu peut faire irruption par la faille ainsi ouverte.
On peut d’ailleurs remarquer que si la proximité de
Jésus suscite la joie, la rencontre du ressuscité le
fait encore bien plus. La joie est la note dominante, le cantus
firmus
de la vie des disciples qui ont vu le tombeau vide, qui
ont vu et touché Jésus ressuscité. C’est
que jamais sans doute Dieu ne s’est fait si proche, jamais sans
doute des hommes et des femmes ont pu voir, toucher, si j’ose
dire, la réalité de Dieu de si près.


 


Jésus fait très
explicitement de cette joie, dans l’Evangile de Jean, la
conséquence de son enseignement : « Je vous
ai dit cela afin que ma joie soit en vous et que votre joie soit
parfaite
 » (Jn 15.11). On est loin ici de la crainte
et de l’obéissance servile ; qui s’approche
de l’amour et de la source de l’amour ne peut être
que dans la joie. Mais si écouter la parole de Jésus
suscite la joie, cela ne suffit certainement pas. Les paroles de
Jésus, toutes les paroles qu’il nous adresse sont là,
devant nous aujourd’hui comme hier, pour être mises en
pratique. Entendre est certes nécessaire, mais vivre est
l’essentiel. C’est l’expérimentation de
cette parole, c’est l’entrée dans la vie proposée,
dans la relation avec le Père qui crée la joie. C’est
pourquoi Jésus ajoute : « demandez et vous
recevrez pour que votre joie soit parfaite
 » (Jn
16.24). Pour les hommes et les femmes que nous sommes, la joie
s’inscrit dans la relation et avant tout dans la relation avec
Dieu, ainsi que dans la mise en pratique de l’Evangile.


 


Peut-être trouverez vous
ces affirmations bien optimistes. La vie est bien plus compliquée
que cela ; elle est plus lourde. Les occasions de souffrance ne
manquent pas. Une telle insistance sur la joie ne risque-t-elle pas
de nous faire nous évader vers des consolations illusoires et
nous détacher des tristes réalités de ce monde
qui réclament notre engagement ? Cette crainte est bien
compréhensible et il est prudent de la garder proche de nous.
Mais faire ainsi de l’Evangile une sorte d’opium qui
créerait des bonheurs artificiels serait oublier dans quel
contexte ces paroles sont dites et cette joie est vécue. Celui
qui parle ainsi marche vers la mort et la croix n’a rien d’une
mort paisible. Jésus le sait bien et les évangiles ne
nous cachent pas son émotion lorsque l’heure
approche. Les disciples qui, plus tard, seront dans la joie seront
aussi recherchés, emprisonnés, parfois mis à
mort. Lorsque l’apôtre Paul écrit la lettre aux
Philippiens que l’on appelle parfois l’épître
de la joie, il est en prison et ne sait pas encore le sort qui
l’attend. De même, lorsque Jacques ou Pierre parlent de
la joie dans leurs lettres, ils s’adressent à des
communautés qui connaissent la persécution. Il n’y
a, dans cette joie, aucun oubli de la réalité, mais la
présence avec, sous et dans la réalité même
d’une autre réalité plus profonde et constante.
C’est pourquoi la joie qui vient de Dieu peut demeurer même
dans les difficultés les plus tragiques comme la mer peut
rester calme dans ses profondeurs, même lorsque la surface est
agitée par la tempête. C’est cette même
conscience de la présence de Dieu dans toutes les
circonstances qui fait dire si souvent à Etty Hillesum, cette
admirable jeune femme entraînée dans la persécution,
les camps de concentration, et qui mourra à Auschwitz :
« Et pourtant, la vie est belle[1]  ».


 


Jésus nous parle ainsi de
la joie parfaite. De quoi s’agit-il ? Précisément
de cela. Toute proximité de Dieu est source de joie et
nombreux sont ceux qui peuvent en témoigner. Mais cette joie
ne dure pas toujours, elle peut être troublée, balayée
par les circonstances lorsque les tempêtes de notre existences
nous empêchent de voir. La joie parfaite est celle qui dure,
qui ne se laisse pas effacer par les circonstances, enfouir sous les
gravas du quotidien. La plénitude de notre joie est liée
à la stabilité de notre foi, de notre amour et de notre
espérance quelles que soient les circonstances. Un des plus
beaux exemples de cette joie parfaite est sans doute donné
dans ce célèbre récit de François
d’Assise :


 


Un jour, à Sainte Marie,
le bienheureux François appela frère Léon et
dit : Frère Léon, écris.


Et lui répondit :
Voilà, je suis prêt.


Ecris, dit-il, quelle est la
vraie joie.


 


Un messager vient et dit que
tous les maîtres (théologiens) de Paris sont entrés
dans notre Ordre ; écris : ce n’est pas la
vraie joie.


De même tous les prélats
d’outre-monts, archevêques et évêques ;
de même le roi de France et le roi d’Angleterre ;
écris : ce n’est pas la vraie joie.


De même mes frères
sont allés chez les infidèles et les ont tous convertis
à la foi ; de même je tiens de Dieu une telle grâce
que je guéris les malades et fais beaucoup de miracles :
je te dis qu’en tout cela n’est pas la vraie joie.


Mais quelle est la vraie joie ?


 


Je reviens de Pérouse et,
par une nuit profonde, je viens ici, et c’est un temps d’hiver,
boueux et froid, au point que des pendeloques d’eau froide
congelées se forment aux extrémités de ma
tunique et me frappent toujours les jambes et du sang jaillit de ces
blessures.


Et tout en boue et froid et
glace, je viens à la porte, et après que j’aie
longtemps frappé et appelé, un frère vient et
demande : Qui est-ce ? Moi, je réponds : Frère
François. Et lui, dit : va-t-en ; ce n’est pas
une heure décente pour circuler ; tu n’entreras
pas.


Et à celui qui insiste,
il répondrait à nouveau : Va-t-en ; tu n’es
qu’un simple et un ignare ; en tout cas tu ne viens pas
chez nous ; nous sommes tant et tels que nous n’avons pas
besoin de toi.


Et moi, je me tiens à
nouveau debout devant la porte et je dis : par amour de Dieu
recueillez-moi cette nuit. Et lui répondrait : je ne le
ferai pas. Va à l’hospice des lépreux et demande
là-bas.


Je te dis que si je garde
patience et ne suis pas ébranlé, qu’en cela est
la vraie joie et la vraie vertu et le salut de l’âme[2].


 


Oui, lorsque la joie demeure au
cœur de la tempête, là est la joie parfaite.


Et on voit bien le lien étroit
qui peut exister entre la joie et la vie que nous propose le Sermon
sur la montagne dans son entier. La foi est une vie avec Dieu et non
une simple croyance, une vie fondée sur la confiance
fondamentale que Jésus avait en son Père et qu’il
a voulu transmettre à ses disciples. Et une vie à la
suite du Christ, animée et guidée par l’Esprit.
La joie dont il est question ne saurait être un simple mot.
Elle n’a de sens et elle ne peut se voir et se communiquer que
si elle est l’expression d’une personne en profondeur.
Elle est donc indissociable de la totalité de la vie
chrétienne.


Qui de nous n’a pas été
impressionné par la joie paisible que certaines personnes
savent dégager, même lorsque les circonstances de la vie
en pousseraient d’autres à l’amertume et au
désespoir ? C’est que, derrière la joie, il
y a toujours la force de l’espérance, la certitude que,
pour le temps et pour l’éternité, Dieu tient
notre vie entre ses mains. C’est la foi et la confiance qui
sont sources de l’espérance. Dieu ne peut faire défaut,
même si moi j’en suis très capable. Et cela est
vrai pour la vie comme pour la mort. Pour celui qui vit profondément
dans cette certitude, rien ne peut venir troubler définitivement
sa joie.


 


Dès les premiers
balbutiements de la foi, la joie est là. Mais il faut bien
reconnaître qu’elle est fragile, qu’un rien suffit
à la recouvrir et à la faire disparaître. A
mesure que notre foi grandit, qu’elle devient une part de plus
en plus importante de notre être, à mesure que notre vie
s’enracine en Dieu, la joie se fortifie et demeure. C’est
bien pourquoi, dans les béatitudes, sont dits heureux, comme
nous l’avons vu, ceux qui s’engagent résolument
sur ce chemin avec le Christ. Ils le resteront dans la pauvreté,
le deuil, les souffrances, la persécution. Rien ne pourra leur
ôter cette joie parce qu’elle ne vient pas d’eux.
Ils sont simplement ouverts à la présence et à
l’action de Dieu, accueillants à une joie qui vient
d’ailleurs et qui leur est donnée avec l’amour, le
don de la liberté, l’espérance et la grâce
de Dieu.


 


Je vous invite à la
prière :


 


Père, toi qui est
la source de toute joie


Et qui nous a montré
en Jésus la plénitude de ta joie,


donne-nous d’entrer
dans l’espérance et la liberté.


Que nous sachions
accueillir les chemins qui seront les nôtres


Avec la confiance en ton
amour et en ta présence.


Garde-nous dans l’esprit
des béatitudes :


La joie, le simplicité
et la miséricorde.


 


 


 

 

 



[1]
Etty Hillesum, Une vie bouleversée, suivi de Lettres
de Westerbork
, Paris, Points, Seuil, 1995.

[2]
Claire et François d’Assise, Ecrits, Paris, Le
Cerf, 1991, p. 95s