Carême 2005 : Une foi éprouvée

La haine de l’amour

Jean 15.1-16

« 
Et maintenant, qu’est-ce qu’on va faire ? » Placés
brutalement devant des circonstances éprouvantes, comme un
licenciement, la découverte d’une maladie grave,
l’annonce du décès d’un proche, nous
réagissons souvent ainsi : « Et maintenant, qu’est-ce
qu’on va faire » ? Ou bien encore : « mais
qu’est-ce qu’on va devenir ? »

Ces
questions sont bien naturelles. Elles sont l’expression d’un
désarroi profond devant le drame qui survient. On sent
immédiatement que la perte va entraîner des
déséquilibres. Il y a là comme un salutaire
réflexe de survie avant que d’autres réactions ne
s’enclenchent comme par exemple la colère, le déni
ou le remords, successivement ou indépendamment selon les
circonstances, la culture et la foi des personnes concernées.

Des
psychologues et des médecins, tel Boris Cyrulnik[1]

, parlent aujourd’hui de « 
résilience » pour décrire le processus de
reconstruction de la personne qui souffre ou qui a connu un drame
important dans sa vie. La personne résiliente est celle qui
retrouve un sens à sa vie, grâce notamment à
l’aide qu’elle aura reçue. L’expérience
semble en effet montrer qu’une personne qui souffre ne peut pas
devenir seule une personne résiliente. Elle a besoin de se
sentir reconnue comme victime. Une mémoire active des
événements est nécessaire pour mieux comprendre
ce qui se passe et ce qui va arriver. Grâce à un soutien
affectif, en sortant de son statut de victime, la personne commence,
petit à petit, à se refaire une histoire, à
réapprendre à vivre, et à vivre pleinement. En
reconnaissant ses zones de force et de fragilité, elle trouve
une nouvelle dynamique à sa vie. Elle adopte un nouveau regard
optimiste et réaliste sur la vie.

Dans
le cas de drames sociaux comme les attentats, les catastrophes ou la
pauvreté, des psychosociologues ont observé que
l’action collective, le « faire ensemble » est
déterminant pour favoriser un processus de résilience,
plus encore que le soutien affectif individuel. Les personnes
blessées et meurtries retrouvent leur dignité en
devenant utiles aux autres.

Je
me demande s’il n’y a pas l’indication d’un
processus semblable dans les paroles d’adieu de Jésus
telles que le quatrième évangile, celui de Jean, les a
transmis. L’expérience de la communauté
johannique a été celle d’une communauté
éprouvée par une situation de profonde détresse
religieuse et sociale. Or le but explicite du quatrième
évangile est d’amener, je cite : « les lecteurs
à croire que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et
pour qu’en croyant, ils aient la vie en son nom. »
(Jn
20.31)

Les
premiers destinataires de cet évangile ont traversé des
périodes particulièrement difficiles. En proposant de
restructurer la foi des croyants à l’heure précisément
où cette foi a été mise à mal, l’évangile
selon Jean a gardé la trace de rédactions successives
d’un processus communautaire de résilience. À
travers l’évocation, en plusieurs temps, d’une
histoire douloureuse et riche à la fois, puis l’invitation
amicale à demeurer dans un amour donné, une nouvelle
vie possible s’annonce grâce à une même foi
nouvelle.

 

La
communauté des Églises en lien avec l’évangéliste
Jean a traversé des temps difficiles. Elle n’a tout
d’abord pas pu se résoudre à l’absence de
Jésus. L’ampleur que prennent les « discours
d’adieu » souligne le désarroi résultant de
la mort du crucifié et les questions que les disciples n’ont
eu de cesse de se poser. La résurrection du Christ attestée
par des témoins n’a pas signifié la fin des
questions. Elle n’a pas effacé la croix, comme une sorte
de revanche, elle n’est pas venue combler la perte que les
disciples ont éprouvée en perdant leur Seigneur. Le
ressuscité n’est pas présent comme les disciples
auraient pu le souhaiter. Si Pâques est une fête joyeuse
avec l’affirmation que la mort n’a pas retenu captif le
Seigneur, celui-ci est resté le crucifié, comme en
témoigne le texte biblique lorsqu’il évoque les
marques de la croix.

Pendant
deux à trois décennies, ces croyants ont été
dans l’attente d’une nouvelle révélation,
en vivant dans le souvenir et l’espérance, tout en
restant liés à leur milieu culturel et au judaïsme.
Mais à la fin du premier siècle, au lieu du retour
glorieux du Christ, les aléas de l’histoire vont
conduire ces communautés à la marginalisation, à
la précarité, voire à la dislocation. Les
allusions à la rupture d’avec la synagogue dans une
première partie de l’évangile, puis dans la
seconde de la « haine du monde », témoignent de
deux crises d’identité vécues par les communautés
johanniques. Celles-ci n’ont plus eu de place dans les
synagogues où le strict parti des pharisiens était
devenu prépondérant. Les communautés johanniques
se sont également trouvées en porte-à-faux avec
le pouvoir politique, puisque leurs membres ne pouvaient en
conscience faire allégeance à l’empereur.
Auparavant adossés à une religion reconnue et
autorisée, ils deviennent assimilés à une infime
minorité sectaire. L’évangéliste Jean
s’adresse alors aux croyants éprouvés pour qu’ils
s’enracinent à nouveau dans la foi, plus solidement
qu’avant. Il évoque Jésus qui, au soir de sa vie,
dit à ses disciples :


« Je suis la vraie vigne et mon Père est
le vigneron. Il enlève tout rameau qui, uni à moi, ne
porte pas de fruit et il taille chaque rameau qui porte du fruit pour
qu’il en porte encore plus. L’enseignement que je vous ai
déjà donné vous a déjà soulagés.
Demeurez unis à moi, comme je suis uni à vous. Un
rameau ne peut pas porter du fruit par lui-même, sans être
uni à la vigne ; de même, vous ne pouvez pas porter de
fruit si vous ne demeurez pas unis à moi.


Je suis la vigne, vous êtes les rameaux. Celui
qui demeure uni à moi, et à qui je suis uni, porte
beaucoup de fruits, car vous ne pouvez rien faire sans moi. Celui qui
ne demeure pas uni à moi est jeté dehors, comme un
rameau, et il sèche ; les rameaux secs, on les ramasse, on les
jette au feu et ils brûlent.
(Jn 15.1-6)

En
rappelant ici, dans ce contexte d’une séparation
tragique, le message du Christ à ses proches, Jean apporte un
enseignement à la fois clair et parlant : Jésus est la
vraie vigne, grâce à laquelle les croyants (les rameaux)
reçoivent la vie (la sève). Cela leur permettra de
porter du fruit. Les disciples s’entendent dire qu’ils
ont beaucoup reçu qu’ils vont encore pouvoir vivre s’ils
demeurent unis à lui. Ils entendent également qu’il
n’y a de vie possible pour eux qu’en étant en lui.
Faute de quoi, leur vie se dessèche et ils meurent. Les
disciples découvrent aussi qu’ils sont appelés à
porter du fruit. Telle est leur raison d’être. On attend
d’eux quelque chose de vital pour les autres.

Je
crois que ces paroles de Jésus veulent aider les croyants à
vivre après lui. Oui, une vie de foi est possible, même
si les événements semblent lui donner tort. Non, il ne
s’agit pas de les infantiliser ou de les mépriser, mais
de faire en sorte qu’à partir de ce qu’ils ont
reçu, ils puissent aller de l’avant. Lorsque les
disciples entendent Jésus parler de la vigne, c’est
toute leur histoire qui se dévoile et qui leur parle d’une
nouvelle façon de vivre. La vigne, c’est celle du
Seigneur. C’est l’histoire du peuple d’Israël,
c’est donc leur histoire, celle de la patience, de l’amour
et de la colère de Dieu qui prend soin de son peuple. Depuis
huit siècles, un chant connu et aimé de tous fait
battre en Israël les cœurs de ceux qui se savent aimés
mais qui subissent des épreuves.

Les
auditeurs de l’époque entendent la musique du vieux
poème du prophète Ésaïe, et celui du Psaume
80, qui racontent une vigne plantée, choyée,
travaillée, espérée mais finalement livrée,
abandonnée, piétinée par les ennemis :


« Mon ami avait une vigne sur un coteau
fertile. Il en avait travaillé la terre, enlevé les
pierres ; Il y avait mis un plant de choix, Bâti une tour de
guet et un pressoir. Il espérait que sa vigne produirait de
beaux raisins, mais elle n’a rien donné de bon. Eh !
bien, dit mon ami, Vous qui habitez Jérusalem, vous les gens
de Juda, C’est à vous de juger entre ma vigne et moi.
Que faire de plus pour elle, que je n’ai déjà
fait ? J’espérais d’elle de beaux raisins, Elle
n’a rien donné de bon. Pourquoi ? Maintenant, je veux
vous dire ce que je vais faire à ma vigne : J’arracherai
la haie qui l’entoure, et les troupeaux y brouteront.


J’abattrai son mur de clôture, et les
passants la piétineront. Je ferai d’elle un terrain
vague : Personne pour la tailler, personne pour l’entretenir ;
Epines et ronces y pousseront, Et j’interdirais aux nuages de
laisser tomber la pluie sur elle. La vigne du Seigneur de l’univers,
c’est la nation d’Israël. La plantation qui lui
plaisait tant, c’est le peuple de Juda. Le Seigneur espérait
d’eux qu’ils respectent le droit, Mais c’est
partout injustice et passe-droit ; Il escomptait la loyauté,
Mais c’est partout cris de détresse et déloyauté.
 »
(Es 5.1-7)

 

Devant
l’injustice et le détournement du droit, le Seigneur
abandonne sa vigne, la livre et la délaisse... On comprend
alors le psalmiste qui prend Dieu à partie en l’invoquant
 : « Reviens Dieu de l’univers du haut du ciel,
regarde, vois ce qui arrive et interviens pour cette vigne. Protège
ce que tu as toi-même planté, ce fils que tu as fait
grandir »
(Psaume 80.15-16).

Dans
le chant d’Ésaïe et du Psaume, la vigne, métaphore
du peuple d’Israël, n’avait pas porté les
fruits attendus, bien qu’elle ait été cultivée
avec soin. En entendant cette histoire au moment où ils sont
dans l’épreuve, contestés de toute part,
fragilisés par une crise d’identité, les croyants
des communautés johanniques entendent à nouveau parler
des soins bienveillants de leur Seigneur et de l’encouragement
à sortir de l’épreuve pour revivre. D’où
le message à l’attention des croyants et des Églises
 : il ne suffit pas seulement de célébrer le Seigneur
avec des rameaux quand l’avenir est radieux, comme lors de la
montée vers Jérusalem une semaine avant Pâques,
mais de demeurer uni au Christ même dans les difficultés
qui remettent en cause la foi, en se laissant irriguer et nourrir par
sa sève qui donnera ainsi de produire du fruit. La vie
croyante n’est pas de croire pour soi, pour son seul bonheur en
soi, mais d’être témoin que Dieu a aimé ce
monde en Jésus Christ et que tout un chacun peut à
nouveau entrer dans cette dynamique de vie.

Demeurer
uni au Christ… Mais cela suffit-il à celui qui ne peut
plus y croire ? En demeurant uni au Christ, on s’accroche à
quelqu’un qui perd la vie en étant arrêté,
condamné, exécuté ? Quelqu’un qui a été
rejeté, car selon la loi de Moïse, celui qui « est
pendu au bois est maudit ». Jésus a été ce
rameau taillé, ramassé, brûlé. Et les
croyants et les Églises chrétiennes auraient à
trouver la vie dans un rameau desséché ou dans une
vigne qui meurt ?

 

En
lisant l’évangile de Jean, j’apprends justement
qu’il est possible, même dans le rejet, de découvrir
la vie en plénitude. Ce n’est pas sans crainte que je
dis cela, car je n’ignore pas combien l’homme peut être
prompt à exploiter et justifier la faiblesse de l’autre
en lui promettant monts et merveilles. Mais voilà : le Christ
a été cet homme rejeté, incompris, méconnu.
Si lui l’a été, tout en étant le fils
bien-aimé, celui en qui Dieu a mis toute sa joie et sa
bienveillance, alors je découvre que je suis pour lui non un
individu en échec, mais un ami. À la manière de
ceux qui aujourd’hui montrent que l’on peut assumer un
handicap, tel Alexandre Jollien dans son livre Eloge de la
faiblesse[2]
,
l’Evangile annonce que l’homme qui se considère
comme le dernier des derniers peut se voir lui-même tout
autrement. Pourquoi ? Parce qu’un autre le regarde autrement,
le considère vraiment et contrairement à toutes les
apparences. Dieu nous regarde dans la lumière du Christ. Le
Christ méconnu et crucifié a été celui en
qui Dieu le Père s’est révélé.

C’est
à partir de lui que la foi des disciples et des croyants va
pouvoir s’épanouir, en cet homme qui révèle
Dieu tout à fait paradoxalement : non pas dans la puissance et
l’invincibilité mais dans la faiblesse d’une vie
au service des autres. L’affirmation selon laquelle Dieu se
révèle dans la faiblesse et la fragilité d’une
vie humaine peut suggérer à tout un chacun qui souffre,
qui est rejeté, dont l’identité n’est pas
reconnue, de se savoir malgré tout aimé, reconnu,
accueilli.

En
même temps, l’évangile de Jean ne vient pas
présenter le croyant qui s’enracine dans la foi de Jésus
Christ comme un sujet inféodé qui n’a qu’à
attendre d’un autre les consignes qui lui permettront de vivre
ou de survivre. Il est vrai que l’évangile appelle au
service, il est vrai que le Christ s’est fait serviteur, et
pourtant ici, dans ce moment où des croyants sont éprouvés
dans leur foi et dans leur chair, Jésus dit que ses proches
ont déjà tout reçu ce qui leur faut pour porter
du fruit, et du fruit durable. Dans un commentaire de l’image
de la vigne, il y a cette parole de Jésus qui dit : « 
Je ne vous appelle plus serviteurs car le serviteur ne sait pas ce
que fait son maître, je vous appelle amis ».
(Jn
15.15) Il y a là quelque chose de très important
lorsqu’on ne sait pas ce dont demain sera fait et que prédomine
le sentiment d’être le sujet d’un destin naturel,
ou bien le rouage d’un système opaque de jeux et
d’intérêts privés, ou bien encore le jouet
d’une légende de vie inconnue.

Ces
discours d’adieu de Jésus dans l’évangile
de Jean peuvent aider à ne plus se comprendre comme des
serviteurs, au sens d’inférieur et donc de victime (en
grec, serviteur peut dire désigner aussi les esclaves) mais
comme amis. Il ne me semble pas qu’on ait souvent pris en
compte le fait que Jésus considère ses disciples comme
des amis.

Que
ce soit dans le grand public ou dans les cercles plus restreints où
la méditation de ces Écritures est une nourriture
quotidienne, cette nouvelle façon de parler des disciples
comme des amis du Christ reste surprenante.


« Si vous demeurez en moi et que mes paroles
demeurent en vous, demandez ce que vous voulez et vous l’aurez.
Voici comment apparaît la gloire de mon Père : quand
vous portez beaucoup de fruit et que vous vous montrez ainsi mes
disciples. Je vous aime comme le père m’aime. Demeurez
dans mon amour. Si vous obéissez à mes commandements,
vous demeurerez dans mon amour, comme moi j’ai obéi aux
commandements de mon Père et que je demeure dans son amour.


Je vous ai dit cela afin que ma joie soit en vous et
que votre joie soit complète. Voici mon commandement :
aimez-vous les uns les autres comme je vous aime. Le plus grand amour
que quelqu’un puisse montrer, c’est de donner sa vie pour
ses amis. Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous
commande. Je ne vous appelle plus serviteurs, parce que le serviteur
ne sait pas ce que fait son maître. Je vous appelle amis, parce
que je vous ai fait connaître tout ce que j’ai appris de
mon Père. Vous ne m’avez pas choisi ; mais moi je vous
ai choisis, je vous ai chargés d’aller, de porter du
fruit et du fruit durable. Ainsi le Père vous donnera tout ce
que vous lui demanderez en mon nom ».
(Jn 15.7-17)

 

Au
centre de ce commentaire de Jésus qui interprète
l’histoire de la vigne, se trouve une phrase que je voudrais
souligner : « Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en
vous, et que votre joie soit complète »
(Jn 15.11).
Nous voici arrivés au cœur de ce processus communautaire
de résilience qui va redonner une joie de vivre aux croyants
éprouvés, au lieu du désespoir et de la
résignation. Pour cela, l’évangile selon Jean ne
propose pas tant à ses amis accablés de changer de vie,
de comportement, de valeurs que de demeurer dans la même foi.
Il y aurait de quoi douter que cela suffise à les aider à
dépasser les malheurs qui les enferment, si cela ne
s’accompagnait pas d’une nouvelle donne : « 
demeurez dans mon amour » dit Jésus.

Il
me semble qu’il y a là, avec cette proposition d’adopter
une même foi nouvelle, la possibilité de faire un pas
décisif. Nous avons entendu que le rameau ne vit que
s’il est branché sur la vigne, et nous avons compris que
le croyant ne vivra qu’en demeurant attaché, uni à
la foi de celui qui donne la vie.

Pour
le disciple ou le croyant qui souffre, dont le système de
croyance est mis à mal, c’est déjà
l’invitation à ne pas tout rejeter. Combien de croyants
n’ont-ils pas tout rejeté, ou tout refoulé parce
qu’ils ont grandi, traversé des épreuves, été
malmenés, parce qu’ils ont découvert des horizons
nouveaux, scientifiques, culturels, artistiques… À
moins de ne pas accepter d’être adulte nous ne pouvons en
rester à une foi d’enfant, même si celle-ci n’est
pas sans comporter des éléments que nous avons à
retrouver, comme la confiance par exemple.

Mais
surtout le croyant va trouver de quoi refonder sa foi. Ici, le
commandement de Jésus n’est pas simplement de demeurer,
mais de « demeurer dans son amour  ».
Entendons-nous bien : dans l’amour du Christ et non dans
l’amour qui est le nôtre. Le commandement n’est pas
non plus simplement d’aimer. Seul celui qui demeure en Christ,
comme Christ demeure en lui, est capable du commandement nouveau : « 
aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ».
Le sarment, s’il ne demeure sur la vigne ne peut produire
du fruit. C’est dans la mesure où l’on n’est
pas sa propre demeure, sa propre origine, son propre fondement, que
l’amour va être plus grand : « nul n’a
d’amour plus grand que celui qui se dessaisit de sa vie pour
ceux qu’il aime ».

Dès
lors demeurer en Christ ne consiste pas tant à faire, que
d’abord se laisser habiter. C’est un paradoxe bien sûr
à cette heure où le croyant n’a plus de toit ni
de protection. Mais c’est au fond se situer dans ce mouvement
vital qui va du Père vers le Fils et du Fils vers les
disciples. Juste avant ces dernières paroles, les disciples
ont dû se laisser laver les pieds par Jésus (Jn 13),
geste incroyable si l’on pense à la hiérarchie
des services et des convenances d’alors. Bien sûr Pierre
n’en a pas voulu : il pensait avec force que c’est à
lui de donner au Christ, à Dieu, et non l’inverse. Ici,
le croyant, dont les repères traditionnels s’effondrent,
découvre à nouveau qu’il n’a pas tout à
inventer, à construire. Il n’a pas à se justifier
par sa réussite ! Sinon, que se passera-t-il quand il sera en
échec ? Le croyant est d’abord invité, comme
Pierre l’a été, à accepter qu’il ne
pourra rien s’il ne se laisse pas d’abord servir par
celui-là seul, le Christ qui n’attend rien en retour car
il reçoit son amour du Père. Et c’est ainsi que
Jean fait faire à ses disciples un pas de plus.

Apparemment,
la foi reste la même, malgré les événements
qui la démentent. Mais en fait s’il s’agit d’une
même foi, celle-ci est nouvelle dans la mesure où elle
est approfondie. Contrairement à l’illusion d’une
pensée magique, il ne s’agit plus désormais de
seulement croire et demander pour avoir ce que l’on veut. Si
l’on s’en tenait sans autre à un extrait de la
parole du Christ, nous pourrions très bien aller dans ce sens
 : « vous demanderez ce que vous voulez et vous l’aurez
 ».
Ce serait sans doute très proche des croyances
religieuses qui promettent de procurer tout ce dont le croyant aurait
véritablement besoin. Mais cette foi nouvelle proposée
par Jean ne va plus consister en une simple demande du disciple, mais
à une relation, à un dialogue : « si vous
demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous, vous
demanderez… ».

La
suite du message du Christ est tout aussi importante : « Tout
ce que vous demanderez en mon nom,
dit il, il vous l’accordera
 ». En mon nom. L’ami du Christ est invité à
s’adresser au Père au nom du Christ. Il ne s’agit
pas là d’une formule liturgique, d’un code ouvrant
toutes les portes, mais de vivre et demeurer dans cette relation de
confiance que Dieu a nouée avec les hommes en Christ. On peut
parier que la prière du croyant qui est habité par ces
paroles du Christ en lui, qui en vit, en sera profondément
renouvelée. Pour dire les choses de façon simple, il y
a des choses difficiles à demander au nom du Christ : par
exemple ma vengeance, ou bien mon « bonheur » au
détriment de l’autre, etc.

Au
contraire de la foi naturelle qui postule que l’on aura ce que
l’on veut si on le demande, ou si on sait le demander de la
bonne façon, la foi ne consiste pas en une disposition interne
mais elle entraîne le croyant dans la dynamique de l’amour
du Christ, qui est un mouvement qui ne remonte pas à sa
source, le Père, mais qui va toujours vers l’avant. La
foi éprouvée, c’est une demande au nom de celui
qui s’est fait serviteur et qui invite ses amis, à
demeurer dans un amour donné.

Aux
disciples d’hier et aux croyants d’aujourd’hui –
aux amis devrais-je dire –, l’évangile selon Jean
propose une même foi nouvelle.

Comme
la vigne va produire du fruit, les croyants sont appelés à
porter témoignage de Dieu (c’est ce que le texte
biblique entend par le mot gloire : le rayonnement). Ce qui portera
du fruit, beaucoup de fruit et du fruit durable.

 

Poème
de la vigne[3]


Il fait nuit sur le Cédron.
Est-ce la fin de la vigne ? Moi en vous et vous en moi. Et la vie du
vigneron en vos mains. Évangile de la vigne : ensemble nous
sommes promesse de récolte et de vie. Ou terrible nuit du
désespoir.


Je marche à la taille,
à la croix, mais vous : soyez mon fruit… Ma souche vit
ses dernières nuits, mais vous : soyez les surgeons des matins
de ma résurrection… Ensemble soyons vigne ! Ensemble
demeurons vigne choisie, aimée, travaillée, meurtrie,
taillée, blessée, féconde !


A travers nuit et vigne on
descend vers le Cédron. Ensuite il n’y aura plus qu’à
remonter. L’autre versant, c’est le jardin des oliviers,
et la fin. C’est bien pour cela que pleure la vigne. Autour de
Jésus maintenant, chacun sait. Je marche à la taille,
et à la croix. Mais vous, soyez mes voix, parlez mes verbes,
portez mes fruits. Je marche à la taille et à la croix,
mais vous, soyez déjà purs par la grâce de la
parole.

 



[1]
CYRULNIK,
Parler d’amour au bord du gouffre, Odile Jacob, Paris
2004.

[2]
Alexandre JOLLIEN,
Eloge de la faiblesse, Cerf, Paris, 2000.

[3]
Extrait, Louis SIMON,
Mon Jésus, Les Bergers et les Mages, Paris, 1998