Carême 1996 :

La croix avant la croix

LE LANGAGE DE LA CROIX

Pasteur Flemming FLEINERT-JENSEN
2 mars 1996

, II ,
La croix avant la croix

"Ayant alors épuisé toute tentation possible,
le diable s’écarta de lui jusqu’au moment fixé"
(Luc 4/13)

Dès le début, l’Eglise d’Occident a choisi le récit des tentations de Jésus au désert comme texte pour le 1° dimanche de Carême. Contrairement à l’évangile selon Saint Jean qui n’en parle pas, les trois premiers évangiles situent cet épisode à la suite du baptême de Jésus. A ce propos, ils racontent aussi qu’après son baptême, Jésus a vu l’Esprit descendre sur lui comme une colombe et qu’à ce moment-là une voix du ciel le désigna comme Fils de Dieu.

Or, paradoxalement, c’est ce même Esprit qui, tout de suite après, l’emmena dans le désert pour qu’il soit tenté par le diable. Ce n’est donc pas Jésus lui-même qui chercha cette confrontation qui mit à l’épreuve l’authenticité de sa vocation. Il la subit. Il subit la mise en cause de la crédibilité de la voix céleste, notamment lorsque le diable, à deux reprises, commença son discours en disant : "Si tu es le Fils de Dieu...".

En semant le doute au milieu du désert de Judée, l’interlocuteur invisible de Jésus ne faisait qu’imiter le serpent au milieu du jardin d’Eden. Mais à l’opposé de l’homme originel, Jésus résista à cette voix insidieuse qui n’avait qu’un seul but : l’empêcher d’accomplir sa mission. Car s’il avait essayé de transformer les pierres en pain, il aurait lamentablement échoué. Si, du sommet du Temple, il s’était jeté dans le vide, son adversaire aurait réussi à se débarrasser de lui une fois pour toutes. Et s’il s’était prosterné devant le tentateur, il se serait définitivement immobilisé, sans jamais pouvoir se relever.

Comme le récit de la chute, le récit des tentations de Jésus nous a été transmis dans un langage mythique. Ce langage se distingue radicalement du langage rationnel. En plaçant dans le temps et l’espace des événements qui, par leur nature même, n’appartiennent pas à ce monde, le langage mythique se trouve à la croisée des chemins où vie et mort, création et chaos, échec et délivrance se recoupent. Il traduit comment l’homme se comprend à partir de ces tensions fondamentales qui délimitent l’existence et qu’aucun œil ne peut apercevoir et aucune raison ne peut saisir.

Par conséquent, il est inutile de s’interroger sur le caractère historique de la confrontation de Jésus avec le tentateur. D’autant plus que cette confrontation ne fut sans doute pas limitée à un moment précis de la vie de Jésus. En témoignent déjà ces paroles que Luc met à la fin de son récit : "Ayant alors épuisé toute tentation possible, le diable s’écarta de lui jusqu’au moment fixé" (Luc 4/13).

Jusqu’au moment fixé, Luc ne précise pas ce qu’il entend par là , mais il est plus que probable qu’il s’agit d’une allusion à la passion de Jésus. Là , profitant de l’état d’extrême faiblesse de Jésus, Satan fera une ultime tentative pour le séparer de Dieu.

Mais ce n’est pas tout. Luc a aussi gardé le souvenir d’une phrase que Jésus a prononcée la veille de sa mort, au moment de la Cène : "Vous êtes, vous, ceux qui ont tenu bon avec moi dans mes épreuves" (Luc 22/28). Les mots "épreuve" et "tentation" sont des traductions du même mot grec (peirasmos). La phrase citée laisse donc entendre que les tentations de Jésus ne se sont pas limitées au début et à la fin de sa vie publique. Il est d’ailleurs significatif que les évangiles parlent peu des tentations de l’homme en général. Ils parlent plus souvent de la mise à l’épreuve de Jésus par ses opposants qui, par des questions subtiles, lui tendaient des pièges afin de pouvoir prouver qu’il se trompait de chemin.

Ces observations nous amènent à supposer que le récit des tentations au désert représente un condensé de toutes les épreuves que Jésus a subies et qui, chacune à sa manière, l’incitaient à abandonner sa vocation en se conformant à ce que les autres, disciples ou adversaires déclarés, attendaient de lui.

Si cette supposition est vraie, la croix peut être considérée comme le lieu de la dernière et plus grande tentation de Jésus. Car il aurait pu éviter la croix. Les trois premiers évangiles font apparaître, non seulement la détermination avec laquelle Jésus s’approchait de son but, mais aussi le conflit intérieur qui le déchirait face à son destin. Mais en dépit de cette angoisse ô combien humaine, celui qui avait tout abandonné n’abandonna pas. Il poursuivit son chemin jusqu’au bout en acceptant l’apparent échec d’une vie jalonnée d’objections de la part de ses contemporains et de malentendus avec eux.

A partir de là , il est justifié de dire que l’ombre de la croix couvrit tout l’itinéraire de Jésus. La croix était secrètement présente chaque fois que sa mission fut mise en cause. D’où le titre de cette méditation : "La croix avant la croix". Face à l’hostilité et à l’incompréhension, Jésus a constamment dà » se ressaisir ; ne se demandait-il pas : est-ce que cela vaut vraiment la peine ? Pourquoi ne pas capituler devant le mur massif de refus et de reproches ? Ne vaudrait-il pas mieux céder aux demandes incessantes de légitimer mes paroles et mes actes par autre chose ?

Des questions de ce genre se dessinent en filigrane tout au long des évangiles et elles se résument justement dans les trois tentations du désert qui, dans la version de Matthieu, décrivent une courbe ascendante. D’abord le paysage solitaire et raviné du désert ; ensuite le faîte du Temple au-dessus du vide du Saint des Saints et les toits de Jérusalem ; et enfin une très haute montagne d’où l’on voyait tous les royaumes de la terre et leur gloire.

A ces trois décors différents correspond le caractère différent des trois tentations. D’abord celle du miracle gratuit, produit au milieu de la solitude avec, comme seuls témoins oculaires, les bêtes sauvages (Marc 1/13). Puis celle de la séduction religieuse, accomplie à partir du lieu le plus sacré de la religion juive. Et enfin celle de la domination politique liée à une promesse de pouvoir imposer sa volonté sur la terre entière.

Cette caractéristique des trois tentations , le miracle gratuit, la séduction religieuse, la domination politique , reste bien sà »r trop schématique. Il n’empêche qu’elle s’inscrit dans les attentes de l’époque du royaume messianique. Le Messie était, en effet, censé reproduire le miracle de la manne dont avait profité le peuple d’Israël pendant les 40 ans au désert. On attendait également sa venue au Temple par la Porte dorée de la muraille extérieure, suivant la prophétie d’Ezéchiel : "La gloire de l’Eternel s’avançait vers la Maison par le porche dont la façade était à l’Est" (Ezéchiel 43/4). Et depuis Esaïe on était convaincu que le jour viendrait où les rois et les nations marcheraient vers la lumière de Jérusalem (Esaïe 2/23 & 60/3).

Face à ces attentes, Jésus ne pouvait que décevoir ses contemporains. Au lieu de faire venir la manne du ciel, il partagea cinq pains et deux poissons avec une foule affamée. Evénement qu’une mosaïque byzantine à Tabgha, au bord du lac de Tibériade, interprète de la manière suivante : on voit une corbeille de pain entre deux poissons, mais il n’y a que quatre pains, chacun marqué d’une croix. Oubli volontaire de la part de l’artiste inconnu, car le cinquième pain est Jésus lui-même, le pain de vie qui est ressuscité, qui n’est plus ici.

A cela s’ajoute le refus obstiné de Jésus de donner un signe du ciel à ceux qui lui en demandèrent. Ses actes et ses paroles suffisaient. Ses paroles n’avaient pas besoin d’être étayées par des gestes spectaculaires et ses actes devaient être entourés de discrétion afin d’éviter que les rumeurs populaires ne les déforment.

Notons à ce propos que le mot miracle est pratiquement inexistant dans les évangiles. Le terme grec signifiant miracle ou prodige (teras) n’y figure qu’à trois endroits (Matthieu 24/24, Marc 13/22, Jean 4/18), dont deux renvoient à un passage du Deutéronome. A la place, les trois premiers évangiles parlent d’actes puissants (dynameis) et Jean de signes (semeia). Par conséquent, il sera plus correct de réduire l’usage du mot miracle, non pas pour plaire aux derniers des rationalistes, mais tout simplement pour s’adapter au vocabulaire des évangiles.

En ce qui concerne l’arrivée du Messie au Temple, l’attitude de Jésus est plus complexe. Il y eut d’abord l’entrée royale à Jérusalem par l’Est, calquée sur une parole du prophète Zacharie, ainsi que l’ovation d’une foule dont l’ampleur n’est pas précisée, mais qui probablement était composée avant tout de pèlerins galiléens. L’expulsion des marchands du Temple qui suivit peut être comprise comme une tentative de purifier la Maison du Seigneur, mais il n’en resta pas moins que le comportement de Jésus fut ressenti comme scandaleux par les autorités religieuses et que, pendant l’interrogatoire devant le Sanhédrin, Jésus fut cité pour avoir dit : "Moi, je détruirai ce sanctuaire fait de main d’homme et en trois jours j’en bâtirai un autre, qui ne sera pas fait de main d’homme" (Marc 14/58).

Et enfin l’attrait universel du Messie depuis Jérusalem ne se traduisit pas par la suppression du joug des Romains, mais par la victoire secrète de la croix, conformément à une parole de Saint Jean faisant allusion à l’élévation de Jésus sur la croix : "Pour moi, quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai tous les hommes" (Jean 12/32).

Cette déception des attentes messianiques atteignit presque littéralement son sommet lors de la crucifixion. L’attente d’un miracle fut tournée en dérision par ceux qui se moquaient de Jésus en disant : "Sauve-toi toi-même si tu es le Fils de Dieu et descends de la croix" (Matthieu 27/40). L’attente de la manifestation finale de la gloire divine trouva son antipode dans le délaissement d’un homme crucifié de qui on disait en ricanant : "Il en a sauvé d’autres et il ne peut pas se sauver lui-même ... Attends ! Voyons si Elie va venir le sauver" (Matthieu 27/42 & 49). Et enfin, l’attente d’un règne universel fut ridiculisée par le "Salut, roi des Juifs !" des soldats (Matthieu 27/29) et par l’inscription de Pilate en haut de la croix.

Ces traits nous permettent de dire que le vrai sens de la mission de Jésus resta caché derrière les malentendus et les agressions qu’il subit dès le début jusqu’à la fin. Destin étrange de celui qui, selon le Nouveau Testament, incarnait la présence de Dieu dans le monde. Destin étrange qui, d’un autre côté, fait penser à ce que la Bible dit ailleurs du passage de Dieu dans les ténèbres. Car combien de fois ce passage ne prend-il pas une forme contraire à ce que l’homme imagine dès lors qu’il prononce le mot Dieu ? Et cette différence entre les attentes et la réalité, où fut-elle plus manifeste qu’à la croix ? Nous y reviendrons mais, d’ores et déjà , il convient de dire qu’aucune question sur le sens du mot Dieu ne peut se dispenser de la confrontation avec la croix de Jésus. Cette croix déjà dessinée dans le désert, sous le soleil de Satan, anticipée chaque fois que le zèle religieux des autres mit en cause la fidélité de Jésus à la parole de Dieu, et définitivement dressée le jour où la raison d’état finit par avoir raison.

Dans le langage ordinaire, le mot "croix" peut tout simplement désigner une épreuve. Chacun porte sa croix, c’est-à -dire chacun a ses souffrances à supporter. Or, il est évident que cette acception ne rend pas justice à la dimension proprement chrétienne du terme, puisque l’expérience de la souffrance morale ou physique touche aussi bien les chrétiens que les non-chrétiens. Il en est de même de l’expérience des tentations, des plus banales aux plus existentielles. C’est pourquoi il est important de préciser la perspective dans laquelle se place la perception chrétienne de la tentation et aussi, par ce biais, le sens de la croix en tant que lieu de la tentation.

Une telle précision s’adresse à tous. Car l’Evangile est censé dépasser les limites des religions et les opinions philosophiques dans la mesure où tout homme est invité à reconnaître la trame de son existence dans le tissu biblique.

Or, aujourd’hui, il y a tant de facteurs qui nous poussent à décliner cette invitation ou à l’ignorer, ce qui est d’autant plus douloureux qu’attacher un sens au mot Dieu fait partie de la grandeur de l’homme. Bien sà »r, il est possible de vivre heureux et épanoui sans se poser la moindre question religieuse. Et inversement, on connaît tant d’exemples où la religion, sans conduire forcément au fanatisme, entraîne des conséquences pernicieuses qui empêchent l’individu de s’épanouir et qui font souffrir les autres. En dépit de cette ambiguïté, il n’en reste pas moins vrai que la dimension religieuse demeure propre à l’homme et qu’elle continue à lui poser ses questions.

Vue sous cet angle, la tentation fondamentale est de perdre le souvenir de Dieu. L’Eglise a trop souvent mis la tentation en relation avec ce que Luther appelait "les péchés de poupée", oubliant ainsi que le plus grave de tout, c’est de considérer la question de Dieu comme quantité négligeable ou, comme le disait Jean-Paul Sartre, comme "une passion inutile". Personne n’est à l’abri de cette tentation, qui, il faut bien le dire, est souvent aggravée par certaines images de Dieu qui circulent au sein même de l’Eglise et qui deviennent caduques si on les passe au crible critique de la croix. Nous aborderons cette idée dans la prochaine méditation. Ce qui nous intéresse pour l’instant, c’est la tentation de réduire le mot Dieu, tel qu’il est transmis dans la tradition biblique, à un mot insignifiant en quatre simples lettres. Or, une telle réduction n’est pas anodine. Elle conduit immanquablement à remplacer Dieu par autre chose, car l’homme ne se suffit pas à lui-même. Comme une réminiscence du néant dont il est tiré, l’homme a toujours besoin de combler un vide.

Face à cette situation, le risque consiste à fabriquer des idoles mentales ou matérielles qui tiennent lieu de Dieu. A la place du Dieu dont la présence invisible est liée à une parole, nous sommes tentés de mettre des succédanés qui ne nous assurent que des satisfactions provisoires. Qui plus est, personne ne fréquente impunément ces succédanés, que la Bible nomme idoles et que les mythologies associent aux noms de leurs divers dieux. Car ils demandent que je me prosterne devant eux, que je reste immobile, le visage à ras de terre, sans pouvoir me relever. Ainsi je deviens la victime des idoles. Elles me consomment, me rongent comme des parasites, vident ma vie comme des sangsues qui n’existent qu’aux dépens de ce qui existe déjà . Mon désir de plénitude, de communion, se fourvoie et le vide que je voulais éviter s’empare progressivement de moi.

A l’opposé de ce cercle vicieux se trouve la parole biblique qui, dans son essence même, est une parole de libération et de redressement. Elle se fait entendre comme une confirmation devant le passé, comme une promesse devant l’avenir. Elle ne dépend ni de mes impulsions ni de mes besoins immédiats. Elle les dépasse en m’offrant un espace inespéré dans lequel je peux les déposer tout en cessant de me sentir la victime des circonstances contingentes de la vie et de mes propres limites. Elle m’invite à intégrer l’irréversible dans mon destin, sans démission ni résignation, et à me faire porter par un souffle qui m’amènera plus loin que les résultats provisoires de mes réussites et de mes échecs n’en sont capables.

Cependant, comme l’angoissé qui ne parvient pas à se libérer de l’étau qui serre sa poitrine, je n’arrive pas à répondre à cette invitation par mes propres forces. Les appels à l’effort, en d’autres circonstances fort utiles, restent ici sans effets. C’est pourquoi je suis tenté d’avoir recours à des remèdes artificiels pour qu’ils m’apportent, au moins momentanément, courage et consolation. Mais au lieu de m’aider, ces remèdes m’éloignent à la longue de la guérison. Ils m’empêchent de comprendre que seule l’écoute d’une parole dont je ne suis pas le maître est à même de libérer les cris qui m’étouffent et d’ouvrir les vannes par lesquelles mon amertume peut s’évacuer.

Tant de choses nuisent à l’exercice de cette écoute. Voilà pourquoi la tentation de tout laisser tomber est omniprésente. Ce n’est pas pour rien qu’on parle de "tomber dans la tentation" (cf. 1 Timothée 6/9). C’est l’image de la chute dans un piège qui se trouve derrière cette expression. Certes, les chutes peuvent être plus ou moins graves, plus ou moins lourdes, mais il y en a qui sont irrémédiables, soit parce qu’elles m’empêchent de me relever, soit parce qu’elles me tuent carrément. L’éloignement de Dieu, d’abord progressif, ensuite définitif, appartient à cette dernière catégorie, car mon refus de me laisser conduire par une main plus forte que la mienne m’amènera à la fin au bord de cet abîme sans fond qui cache la solitude la plus profonde.

Dans cette perspective, les croix dans ma vie ne se réduisent pas aux épreuves subies. Elles deviennent aussi des lieux où se profilent non seulement la tentation de se décourager, commune à tous, mais aussi la tentation proprement biblique de se séparer de Dieu. Cette dernière tentation est par excellence l’œuvre du diable, dont le nom vient d’un verbe grec qui signifie séparer, désunir, dissuader. Sous prétexte de vouloir libérer l’homme de la domination de la nature, de la religion et du pouvoir des autres, cette voix diabolique cherche en fait à le rendre victime des lois naturelles, de la superstition religieuse et de la tyrannie des puissants, ce qui correspond à amenuiser sa dignité et, en fin de compte, à le supprimer.

Or, objectera-t-on, le jour vient où l’homme devenu cendre et poussière, paraît définitivement supprimé. C’est vrai, mais il est surtout vrai que, devant cette perspective, devant la perspective de l’oubli et du silence total, l’homme subit son ultime épreuve. Or, la parole biblique met ceux qui l’ont entendue devant une alternative inévitable : ou bien perdre la confiance en l’espérance que cette parole leur transmet ou bien la garder précieusement. La tentation finale de l’homme, c’est de perdre cette confiance, et il y a lieu de croire que Jésus, en parlant dans le Notre Père de la tentation, a visé avant tout cette perte de confiance, cet instant où le seul fil qui relie l’homme à l’avenir est la parole invisible de Dieu devenue visible en Jésus-Christ.

 

Références musicales :
- A. HONEGGER, Sonate pour violoncelle et piano (3° mouvement)
- A. HONEGGER, Concerto da camera (1° et 2° mouvements)