Carême 1993 :

La Grâce seule

AUJOURD’HUI, CROIRE
, Six thèmes majeurs de la foi protestante ,

Pasteur Jean-Pierre MONTSARRAT
13 mars 1993

, III ,
"La Grâce seule"

"Père, pardonne-leur..."
(Luc 23/34)

Lorsque la Fédération Protestante de France a tenu son assemblée à Lille il y a un an et demi, elle a choisi pour thème : "Grâce sans frontières, dire et vivre la grâce de Dieu, la protestation nécessaire".

Ce choix a surpris ceux qui, étrangers à nos Eglises, assimilent spontanément la grâce à une notion théologique inaccessible au commun des mortels, objet de controverses aussi obscures que passionnées au cours des siècles. L’une des définitions données par le dictionnaire correspond à cette compréhension du mot : "aide surnaturelle qui rend l’homme capable d’accomplir la volonté de Dieu et de parvenir au salut".

Or, l’assemblée de Lille ne s’est perdue à aucun moment dans des spéculations abstraites. Elle s’est attachée, bien au contraire, à montrer comment le message de la grâce est d’une actualité saisissante, d’une pertinence remarquable pour les hommes et les femmes de ce temps.

De quoi parlons-nous lorsque nous parlons de la grâce ?

L’un des orateurs de Lille, pour répondre à cette question, a demandé à son auditoire d’être attentif à l’expression : "trouver grâce aux yeux de quelqu’un". Je le cite :

"L’expression est fascinante à cause de la mention des yeux. La grâce n’est pas aveugle. Pour bien montrer l’impartialité totale de la justice, l’art la présente souvent avec les yeux bandés. La grâce, quant à elle, regarde et choisit. Elle est partiale, elle vit d’un parti pris. Elle accorde à l’autre son regard". "La grâce n’est pas un objet quantifiable, susceptible d’être entouré d’un emballage cadeau". Elle est une relation qui s’établit entre celui qui fait grâce et celui à qui il fait grâce. La grâce est l’amour, sans contrepartie, que Dieu, de sa propre initiative, porte à celui qui s’est perdu.

Pour entrer plus avant dans notre réflexion, je vous propose la lecture du récit de la crucifixion dans l’évangile selon Saint Luc.

Nous avons entendu, la semaine dernière, comment cet évangile raconte le reniement de Pierre dans la cour du grand prêtre et comment le regard de Jésus croise le sien. Jésus est emmené, ensuite, pour être jugé par le Sanhédrin, la juridiction juive suprême. Il est condamné à mort. Les chefs juifs demandent à Pilate, le gouverneur romain, de confirmer la sentence. Pilate n’est pas convaincu que Jésus mérite la mort. Il finit néanmoins par consentir à ce qui lui est réclamé et livre Jésus aux soldats pour qu’ils le crucifient et que Jésus subisse ainsi la peine de mort sous sa forme la plus cruelle et la plus infamante, celle réservée aux pires criminels.

Nous lisons Luc 23/33-46.

Pour évoquer la mort de Jésus, Luc compose un véritable tableau. Il ordonne les personnages autour de la croix :

, un peu en retrait, la foule des juifs qui assistent à l’événement. Ils paraissent s’interroger sur le bien-fondé de la condamnation,

, près de la croix, les chefs du peuple, satisfaits d’avoir obtenu ce qu’ils voulaient,

, au pied de la croix, les soldats, artisans du supplice des condamnés. Ils s’approprient leurs vêtements,

, enfin, de part et d’autre de Jésus, ses prochains les plus proches, les deux brigands.

Le tableau de Luc n’est pas un tableau muet. Dans la foule, des femmes pleurent et se lamentent. Les chefs du peuple, les soldats et l’un des brigands s’en prennent à Jésus et lui lancent des défis pour le tourner en dérision : "Il en a sauvé d’autres ; qu’il se sauve lui-même !".

A ceux-là Jésus ne dit rien.

Il parle néanmoins à trois reprises :

, il prie son Père en faveur des bourreaux : "Père, pardonne-leur...",

, au brigand qui lui rend témoignage et lui présente une requête, il répond : "Aujourd’hui tu seras avec moi...",

, enfin, il s’adresse à nouveau à son Père avant d’expirer : "Je remets mon esprit entre tes mains".

Quel est l’enjeu de la mort du Christ telle que saint Luc la raconte ?

On est frappé par la façon dont l’évangile met en évidence la continuité entre la crucifixion et le ministère de Jésus en Galilée et en Judée.

En priant pour ceux qui sont ses ennemis, Jésus vit l’instruction donnée aux disciples : "Aimez vos ennemis... bénissez ceux qui vous haïssent... et vous serez les fils du Très Haut, car il est bon, lui, pour les ingrats et les méchants" (Luc 6/27-35). Jésus se conduit ainsi en fils fidèle du Père céleste, tel qu’il l’a lui-même décrit.

Quant au brigand, peut-être est-ce précisément parce qu’il a entendu parler de l’attitude de Jésus à l’égard de ceux que la loi condamnait, qu’il se tourne vers lui et implore son secours. On le désigne souvent par l’appellation de "bon larron". En fait, rien ne nous autorise à penser que ses crimes soient moindres que ceux de l’autre. Lui, en tout cas, ne conteste pas sa condamnation. "Pour nous, c’est juste, nous recevons ce que nos actes ont mérité". Pourtant, Jésus lui donne raison de sa confiance. Il l’assure du pardon de Dieu et lui promet que désormais plus rien ne les séparera. "Aujourd’hui même tu seras avec moi...". Le sort du brigand est lié à celui de Jésus.

"Cet homme fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux" (Luc 15/2) disaient, en s’en scandalisant, les pharisiens et les maîtres de la loi lorsqu’ils voyaient Jésus fréquenter tout le monde et n’importe qui. L’assurance donnée au criminel supplicié à ses côtés d’être désormais avec lui va encore au-delà de cet accueil dont nul n’est exclu et que Jésus a constamment pratiqué.

Sur la croix, Jésus poursuit son ministère au service de l’amour de Dieu, cette inépuisable générosité offerte sans discrimination, sans condition à ceux-là même que la justice de Dieu comme celle des hommes devrait condamner.

Cette proclamation de la libre grâce de Dieu est la raison pour laquelle les chefs juifs envoient Jésus à la mort. Ils ne supportent pas ce personnage qui prétend parler et agir comme un prophète, ce personnage qui non seulement met en cause l’observation du jeà »ne et la pratique du sabbat, mais accueille ceux qui, prostituées et collecteurs d’impôts, bafouent ouvertement les commandements. Et voici qu’il vient à Jérusalem occuper l’espace du Temple pour y annoncer l’accomplissement de toutes ses paroles et la proximité du règne de Dieu !

Expliquer l’hostilité des responsables juifs vis-à -vis de Jésus par leur méchanceté, comme on le fait parfois, c’est passer à côté de l’essentiel. Ce sont les pratiques et les paroles du Christ qui, heurtant leurs convictions, les amènent à décider son élimination.

La parabole de l’enfant prodigue (Luc 15/11) situe bien l’enjeu du conflit qui se termine sur le Calvaire.

Vous vous souvenez de l’attitude du père de la parabole à l’égard de ce jeune fils qui lui a réclamé sa part d’héritage et est allé la dépenser loin de chez lui. Le père n’a cessé d’espérer son retour. Lorsqu’il l’aperçoit, au loin, contraint de revenir pour survivre, ce père ne lui donne même pas le temps de demander pardon pour son attitude passée. Il laisse exploser sa joie et ordonne une fête pour celui qui était perdu et qui est retrouvé. Ce père illustre quel est le Dieu dont le Christ est le témoin, ce Dieu qui n’use pas contre nous de tous les arguments que nous lui donnons pour nous condamner, mais qui est toujours prêt à accueillir et pardonner ceux qui se tournent vers lui.

Or, le père de la parabole a un autre fils, l’aîné, qui, lui, l’a toujours fidèlement servi. Quand il revient des champs où il travaillait, il s’indigne du festin qui se prépare pour le plus jeune. Il y voit une profonde injustice à son égard : lui, le fils fidèle, n’a jamais été fêté pareillement.

Les chefs du peuple, sans nier la miséricorde de Dieu (quel juif pourrait la nier ?), jugent inacceptable que Jésus témoigne ainsi de la générosité du Père à l’égard de ceux qui lui ont été infidèles. Parler de Dieu de cette façon leur paraît dangereux et scandaleux, une véritable entreprise de subversion, et c’est leur indignation, en écho à celle du fils aîné de la parabole, qui les conduit à faire clouer Jésus en croix.

J’ai cité en commençant l’orateur de l’Assemblée de Lille qui rappelait que la justice est aveugle, alors que la grâce regarde et prend parti. La justice aurait exigé que les deux fils soient traités sur la base de leurs seuls mérites. La grâce, c’est le Père qui voit et comprend la détresse du plus jeune et l’accueille, sans réserve, dans son amour.

L’ordre de la loi ou cette générosité sans borne du Père ? Tel est l’enjeu du conflit entre Jésus et ses adversaires.

On entend parfois dire que cette opposition n’est autre que celle entre l’Ancien et le Nouveau Testament. La première alliance serait celle de la loi et de la justice, la seconde, scellée par Jésus, celle de la grâce et du pardon.

Cette présentation ne s’accorde pas avec tous les textes de l’Ancien Testament qui nous disent l’amour sans borne de Dieu !

Le livre de la Genèse, qui ouvre la Bible, nous en offre un exemple saisissant.

Vous connaissez le récit du meurtre d’Abel par son frère Caïn (Genèse 4/1-15). Ce récit débute l’histoire de l’humanité après la chute. Caïn, nous dit le livre de la Genèse, a tué Abel par jalousie, parce que Dieu aurait préféré l’offrande d’Abel à la sienne. Or, comment Dieu traite-t-il Caïn, le fratricide ? D’après la loi d’Israël, un assassin méritait la peine de mort. Pourtant, Dieu ne condamne pas à mort le criminel Caïn. Il en fait un errant. Lorsque Caïn apprend sa peine, il a peur, au cours de son errance, de subir le sort qu’il a fait subir à Abel : "Quiconque me trouvera me tuera" déclare-t-il avec une certaine inconscience. Au lieu de lui répondre qu’il n’aura que ce qu’il mérite, Dieu fait alliance avec lui et s’engage à le protéger. Il met un signe sur lui pour que tous sachent que Caïn lui appartient. Abel n’avait pas bénéficié de semblable traitement !

Ce récit illustre bien, lui aussi, la différence entre la grâce et la justice, la grâce qui accorde à Caïn ce qui n’a pas été accordé à Abel le juste, distance entre une justice qui distribue à chacun son dà » et la grâce aux yeux de qui le coupable trouve un recours...

La proximité entre ce début du livre de la Genèse et la parabole de l’enfant prodigue est évidente. Le lien entre la promesse de Dieu à Caïn et celle faite par Jésus au brigand : "Aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis" l’est plus encore. Le brigand est le frère de Caïn et le signe d’alliance donné à Caïn devient pour le brigand accueil dans la maison du Père.

Les chefs du peuple jugent du ministère et du message de Jésus à partir des convictions qui sont les leurs sur l’importance de préserver l’autorité de la loi par l’exclusion de tous ceux qui lui désobéissent ou la mettent en question. Ils pensent mener le combat de la fidélité contre l’infidélité. L’aisance avec laquelle l’arrestation, la condamnation et l’exécution de Jésus ont été menées à bien leur fait croire que Dieu est de leur côté. Pour eux, l’échec du Christ atteste la fausseté de son message. Les railleries à l’adresse du crucifié l’expriment cruellement.

Or, le jour de Pâques, ceux qui avaient suivi Jésus découvrent, bien au contraire, que Dieu a fait de ce témoin de la grâce le Seigneur du monde. Sa parole n’était pas simplement l’expression d’un cœur généreux, l’utopie d’un rêveur auquel la dure réalité des faits vient infliger un cinglant démenti. Elle était l’expression même de la volonté du Père et elle est maintenant et toujours la vérité pour tout homme, toute femme, pour l’humanité toute en entière.

-o-

Découvrir l’Evangile, le connaître et en vivre, c’est savoir que notre seule assurance est bien la grâce de Dieu dont le Christ a été le témoin et pour laquelle il est mort. Point n’est besoin de crimes à nous reprocher, de fautes graves à confesser. Nous mesurons sans peine, semaine après semaine, l’écart entre la vie que nous menons et ce que pourrait être une existence pleinement enracinée dans la foi, l’espérance et l’amour.

Comme le dit l’une des confessions des péchés en usage dans l’Eglise Réformée de France, "nous pensons et agissons trop souvent comme si Jésus n’était pas ressuscité, comme s’il ne nous avait pas délivré de tout ce qui nous accable, comme si ce monde ne lui appartenait pas". Nous ne pouvons vivre que de la patience et du pardon de Dieu, et notre réconfort c’est bien de trouver grâce à ses yeux.

Pourtant, l’idée même de la grâce et du pardon ne nous est pas spontanément et naturellement agréable. Le lecteur de l’Evangile que je suis, que vous êtes peut-être aussi, éprouve une sympathie certaine pour le fils aîné de la parabole. Avec lui, nous sommes heurtés par la conduite du père. N’est-elle pas contraire à l’équité ?

Notre réaction est à l’image du besoin de justice qui marque, tout particulièrement je pense, notre époque. Et qui s’en plaindrait ? N’est-il pas réjouissant de constater combien sont nombreuses et écoutées les personnalités et les organisations qui la réclament aujourd’hui ? L’actualité nous apporte tant de motifs d’indignation, de scandale, de révolte !

Si vous aviez la parole, nous pourrions vérifier facilement avec vos témoignages, les injustices de la vie quotidienne. Si nous passons du domaine des personnes privées à la vie publique, point n’est besoin pour moi de m’étendre sur les affaires françaises et l’insistance avec laquelle médias et opinion publique demandent le châtiment de ceux qui sont considérés, à tort ou à raison, comme coupables de tel ou tel de nos malheurs nationaux.

La planète toute entière est déchirée par l’injustice, que ce soit l’inégale répartition et consommation des ressources avec son cortège de misères et de famines, ou les violations des droits de l’homme et les violences les plus cruelles infligées à des populations innocentes. Tous les jours, l’actualité nous en apporte de nouveaux témoignages. Et tous les jours l’opinion publique réclame que l’on châtie les coupables. Vous savez que les Nations Unies ont décidé la création d’un tribunal international pour juger les personnes responsables de violations graves du droit humanitaire.

Ceux qui sont en lutte contre l’injustice disent la priorité de leur combat sur la recherche de la paix et de la réconciliation. Il est, en effet, une manière d’envisager l’apaisement d’une situation sans guérir ses maux tout à fait insupportable pour ceux qui en sont les victimes. La dénonciation des crimes et la réparation des torts commis, le rétablissement de la victime dans sa dignité humaine et la condamnation des responsables, tortionnaires et exploiteurs, sont indispensables avant que puisse s’établir la concorde.

Nous le comprenons bien, pas de paix sans justice ! Mais que devient l’Evangile de la grâce ? L’alliance de Dieu avec Caïn, le fratricide ? La promesse au brigand crucifié ?

La grâce offerte ne comporte aucune complaisance pour le crime. Elle ne suppose pas que la société cesse de nommer, dénoncer et poursuivre les actes qui portent atteinte à la dignité et l’intégrité de la personne humaine. Elle ne s’oppose pas non plus à ce que la communauté des nations tente d’instaurer un ordre plus juste dans les affaires de l’humanité. Mais ne nous appelle-t-elle pas à aller au-delà de la seule justice ?

En nous annonçant que nous vivons de la grâce et du pardon de Dieu, l’Evangile nous invite à pratiquer le pardon à notre tour. Certes, le pardon n’est pas ignorance des fautes commises et indulgence à l’égard du mal. On ne peut pardonner sans dire la faute pardonnée. Recevoir le pardon n’exonère pas de l’obligation de réparer. Ce serait méconnaître la nature du pardon que d’en sous-estimer les exigences.

Mais le pardon est l’acte par lequel, au-delà de la justice, une relation nouvelle faite d’accueil réciproque, peut s’instaurer, un acte par lequel le conflit est guéri à la racine :il fait cesser le cycle infernal de la violence et de la contre-violence, de la vengeance qui appelle la vengeance en retour. C’est par lui que nous sommes réconciliés avec Dieu. C’est lui qui nous réconcilie les uns aux autres.

Le pardon n’est pas à la mode. Il paraît contraire à la justice. On peut lui opposer bien des arguments dont je sais la force : comment pousser un autre à pardonner une souffrance qui lui a été infligée ? Comment parler pardon à propos de conflits dans lesquels des populations innocentes sont écrasées sans donner l’impression que l’on est prêt à composer avec les agents du malheur ?

Pourtant, l’Evangile ne nous permet pas d’échapper à la question : comment, par delà la justice qu’il faut assurer, témoigner de la vérité dernière du pardon qui seul peut vraiment faire surgir la nouveauté d’une paix et d’une réconciliation qui ne soient pas trompeuses ? J’ai dit, en introduction à ces entretiens, que je partagerai avec vous les questions qui m’habitent. Je crois celle-là essentielle pour ceux qui se réclament du Christ condamné à mourir crucifié pour avoir manifesté, en paroles et en actes, la générosité sans borne du Père et pour avoir fait de la grâce le fondement de son Royaume, le secret de son Règne.