Carême 1967 : Aux sources de la liberté

LIBERTÉ RELIGIEUSE ET LIBERTÉ CHRÉTIENNE

Josué 24/2, 14-17, 22

Galates 4/6

1. L’™CUMENISME

Nous retrouverons, samedi prochain, Jésus lui-même aux prises avec le Tentateur durant la Semaine sainte. Aujourd’hui il nous faut encore déployer diverses conséquences pour nous du refus qu’il oppose à la troisième tentation. Et, parmi les domaines que sa liberté nous ouvre, comment ne pas mentionner l’œcuménisme ? Est-il même besoin, après tout ce que nous avons entendu, de rappeler que si l’unité de l’Eglise ne peut être faite que dans la vérité, elle ne peut l’être par conséquent que dans la liberté ? La vérité ne pourra unir que des hommes libres et des Eglises libres, dont la liberté soit précisément celle que la vérité leur confère. Toute pression d’une Eglise sur une autre, tout opportunisme, toute considération de prestige, tout argument de bienséance ou de convenance ne pourraient que détruire l’unité. Et bien entendu tout reste d’une situation cléricale de l’une ou de l’autre des Eglises en question. « Comment des chrétiens, demande Albornoz, pourront-ils confesser ensemble leur foi si c’est pour les uns un « apostolat sacré » protégé par la loi, et pour les autres du « prosélytisme », interdit par la loi, et pourchassé par la police ? ». Où qu’intervienne le bras séculier en faveur des uns ou des autres, il ne peut que détruire toute possibilité d’union réelle. Tout ce que nous avons dit jusqu’ici prend une acuité évidente, élémentaire dans le dialogue œcuménique. Nous ne cherchons ni n’attendons l’unité du corps d’un Christ qui aurait tant soit peu succombé à la tentation. Et je suppose qu’aujourd’hui elle a fait long feu, l’objection rebattue des « sectes protestantes », comme si elles pouvaient constituer un argument et que nous devions faire la leçon au Seigneur et lui reprocher de n’avoir pas accepté de l’Ennemi quelques bons petits moyens de mettre au pas les sectaires ; comme si l’Eglise, pour faire son unité, pouvait recourir à une autre puissance que celle de la vérité ; comme si le Christ seul ne suffisait pas à faire l’unité de son troupeau ; comme si chaque fois que le Diable divise, c’était à lui que nous allions confier la réunion. Assurément, jouer franchement et jusqu’au bout le jeu de la liberté religieuse, c’est un risque, mais c’est précisément celui que Jésus a couru lui-même, un risque tel que parfois nous sommes tentés de nous séparer de lui plutôt que de le courir avec lui, mais un risque hors duquel il n’y a simplement plus d’Evangile. Attribuer au protestantisme, comme on le fait souvent, le pullulement des sectes religieuses, c’est un compliment qu’il ne mérite pas toujours ; c’est dire qu’il fut moins clérical que d’autres branches du christianisme. On peut se désoler, bien sà »r, comme le fait l’apôtre Paul au sujet des Corinthiens, de cette propension de la nature humaine à l’individualisme sectaire et souffrir intensément de certains départs et de certaines séparations que rien ne justifie, ou au contraire que des erreurs fondamentales ne justifient que trop ; il n’est assurément d’autre solution à de tels problèmes que celle que nous fournissent la patience, l’amour et la prière de Jésus dans sa résistance même à toutes les tentations de la contrainte, de la séduction et du chantage. « Vous n’avez pas résolu la question de vos sectes ! ». Non, sans doute, mais voilà qui du moins est préférable à la solution de la question albigeoise, chacun en conviendra aujourd’hui. Alors ne raisonnons jamais comme si nous avions l’air de regretter un tantinet les beaux temps où l’Eglise devait son unité au bras séculier, et souhaitions mener le merveilleux combat de l’unité, de l’universalité et de l’apostolicité de l’Eglise avec d’autres armes que la seule vérité qui affranchit parce qu’elle est désarmée, qui règne souverainement parce qu’elle est servante, et qui nous comble de tous les biens du monde présent et à venir parce qu’elle est pauvre.

2. LES DEUX LIBERTÉS

Ce climat œcuménique provoqué par la liberté de notre Seigneur semble désormais incontestable. Mais si nous nous tournons vers les religions, il faut alors bien avouer que l’articulation de la liberté chrétienne avec la liberté appelée « religieuse » n’est pas facile à discerner. En effet, il n’est pas question de faire de la première un paragraphe de la seconde, d’aligner la vérité incarnée en Jésus-Christ sur les autres vérités proposées à notre liberté, d’aligner la foi biblique sur les crédulités et les croyances qui sévissent dans le monde. Cependant, Jésus s’étant livré aux hommes comme il le fit, nous n’avons aucun moyen d’empêcher qui que ce soit de faire de lui une vérité parmi les autres, de l’aligner sur les fondateurs de religions et de l’inclure dans le temple du Panthéon qui manifestait bien la tolérance de l’Empire romain à l’égard de toutes les divinités des peuples qu’il soumettait. Les chrétiens ne peuvent réclamer la fermeture du Panthéon, ni interdire que des païens y introduisent et y installent Jésus en bonne place, comme cela se fait aux Indes couramment. Mais une chose est sà »re : c’est qu’aucun chrétien, lui, ne peut faire de Jésus un dieu et le mettre à côté des autres dieux, et sa foi en lui à côté de la foi en Vichnou ou en Allah ou en Apollon. Sa liberté de servir Jésus-Christ qui exige pour les autres la pleine liberté religieuse, l’en prive lui-même absolument. Cette liberté est devenue sans objet. Le Panthéon n’est qu’un musée. Si tous les dieux sont morts, que signifie la liberté de les servir ? Elle est morte avec eux. Oui, la liberté religieuse est morte pour un chrétien. Mais elle n’est morte que dans la liberté vivante de croire en Jésus-Christ, autrement dit dans la liberté du Saint-Esprit. J’espère que je me fais comprendre, car je reconnais que l’affaire est assez paradoxale, puisque de tous les « droits de l’homme » celui auquel le chrétien est le plus attaché, la liberté religieuse, est en même temps celui dont il a définitivement cessé de pouvoir faire usage pour lui-même. Quels seraient désormais les dieux ou les seigneurs entre lesquels il pourrait choisir puisque Jésus, en récusant toutes les propositions du Démon, en refusant de devenir l’idole que nous lui proposions, Jésus les a tous anéantis ou remis à leur place de créatures ? « Tu n’auras pas d’autre dieu devant ma face ! ». Il n’y a vraiment plus d’autre dieu possible que Jésus dans l’unité de son Père et de son Esprit. La liberté religieuse s’est évanouie avec toutes les religions de son choix. Il n’y a plus de dieux, ni par conséquent de religions pour le chrétien. Car elles étaient représentées par l’Adversaire, le père des idoles, toutes, y compris la meilleure, la religion juive, issue de la loi et des prophètes, dont les représentants et les gardiens, au lieu de reconnaître leur Seigneur, vont l’éliminer au nom d’un dieu qui n’est évidemment personne d’autre que l’Adversaire. « Le père dont vous êtes issus, c’est le Diable », dit en toutes lettres Jésus aux plus consacrés de ses contemporains. La liberté religieuse n’a plus d’objet à l’intérieur de la liberté chrétienne, à l’intérieur de l’obéissance de Jésus à son Père seul
 [1]
.

Un texte de l’Ancien Testament nous aide à préciser cette différence de niveau : quand Josué va mourir, il réunit les tribus d’Israël et leur signale l’éventail remarquable des trésors offerts à leur liberté : « Choisissez qui vous voulez servir ! Choisissez votre religion ! ». La religion des astres, éblouissante et splendide, la religion de l’espace qui règle le cours du temps et le cours de nos vies, l’astrologie de la Chaldée dont Abraham est originaire ; ou bien la religion du sol et du sang (Blut und Boden), du sexe et de la fécondité, le dynamisme de la nature, la religion de l’avenir, le baalisme du pays de Canaan où ils se sont implantés ; ou bien la religion des morts, cette interminable plongée dans l’au-delà , cette évasion dans un passé qui se répercute sans fin et où les morts n’en finissent jamais de mourir, la religion de Toutankhamon, la religion de l’Egypte où ils ont séjourné. Josué énumère ainsi les trois grands courants religieux d’alors. Il ne peut ajouter, comme nous le ferions, le dieu des philosophes et des savants, la métaphysique platonicienne n’ayant point encore été élaborée ; ni à plus forte raison le dieu de la religion universelle rêvé par tant de penseurs aujourd’hui, ni davantage le culte de la personnalité qu’attrape comme une maladie l’athéisme contemporain ; ni non plus ce dieu enfoui dans les profondeurs de notre être, cette ultime tentative de récupération du religieux entreprise par l’évêque Robinson ; non, Josué ne pouvait encore les connaître, mais nous pouvons honnêtement les ajouter au catalogue des divinités qu’il propose à notre liberté. Mais, notez-le bien, parmi elles ne figure justement pas ce Dieu inconnu de toutes les nations, ce Dieu étranger à toutes nos pensées, ce Dieu innommable, ce Dieu « qui est qui il est », ce Dieu qui ne portera jamais d’autre nom que celui de son Fils unique, Jésus de Nazareth, ce Dieu qui choisit Abraham, lui parle, commence avec lui une nouvelle Histoire et la poursuit dans sa descendance, ce Dieu ne figure pas au catalogue. Il n’est pas à portée de la liberté religieuse. Le catalogue des religions n’est remis qu’à ceux qui récusent la Révélation. « S’il vous déplaît de servir le Dieu d’Abraham, alors, choisissez ! ». La liberté religieuse se développe en marge de l’Eglise. Elle ne peut exister pour l’Eglise. « Moi et ma maison, nous servirons le Seigneur » dit Josué. Cela veut dire : pour vous, choisissez ! Mais pour moi, je n’ai plus le choix. La parole que le Dieu d’Abraham m’a adressée et par laquelle il a créé l’histoire de notre peuple et nous a arrachés à l’esclavage égyptien, cette Parole m’enlève absolument toute liberté d’attacher la moindre foi et le moindre intérêt à quelque dieu que ce soit. , Assurément Josué aurait pu déjà , comme les premiers chrétiens, être traité d’athée, pour mépriser ainsi les dieux de tous les peuples et cette liberté chérie de les adorer et de s’y perdre. Oui, cette radicale incroyance des prophètes et de l’Eglise primitive à l’égard de tous les cultes ne pouvait être considérée du dehors que comme un athéisme et il était beaucoup plus vrai de la prendre pour tel que pour une religion. C’était un bon signe pour l’Eglise que d’être confondue avec l’athéisme par les augures et les peuples de l’Empire romain. Alors que c’est un mauvais signe aujourd’hui qu’elle soit prise et se laisse prendre pour une religion et mettre avec les religions contre l’athéisme, alors que sa place est plutôt avec les athées contre les religions.

Ainsi quand, à la fin de la cérémonie, Josué déclare au peuple : « Vous êtes témoins contre vous-mêmes que vous avez choisi pour le servir le Seigneur d’Abraham et de Moïse », le Dieu sans nom, Yahwé, le Dieu qui cherche et qui trouve, qui appelle et qui vient, ce choix se situe sur un autre plan que le choix d’un dieu parmi les autres. Ce choix relève de la liberté de Dieu lui-même et non de la liberté religieuse. Ce choix n’existerait pas sans Dieu, alors que tous les choix religieux ou tous les mélanges religieux se passent fort bien des dieux qu’ils inventent. Le choix de Josué, le choix d’Israël, le choix de l’Eglise est réponse au choix de Dieu. Ce choix crée une Histoire dans l’Histoire des peuples et des religions, l’Histoire du Peuple d’Israël. Ce choix crée à Pentecôte une Histoire dans l’histoire de chaque peuple et de chaque religion, l’Histoire de l’Eglise, l’Histoire d’une liberté singulière qu’on ne peut empêcher les hommes de prendre pour un des aspects de la liberté religieuse, mais qui n’en fait point partie, qui relève directement d’une interpellation de Jésus-Christ et s’enracine dans le choix qu’il a fait pour nous au désert.

Nous ne mettons pas en cause l’absolu de la vérité chrétienne en défendant la liberté religieuse. Nous prenons acte, une fois de plus, tout simplement, de sa manière d’être dans le monde, de la seule manière dont elle pourra jamais être parmi nous jusqu’à sa manifestation triomphale au dernier jour : livrée, compromise, confondue, écartelée, bafouée ou méconnue, et pourtant hors de toute atteinte dans l’absolue souveraineté de sa présence désarmée, de son incognito et de sa pauvreté ; souveraineté telle que Paul dira : « Nous n’avons aucun pouvoir contre la vérité » (2 Corinthiens 13/8).

3. LES FRONTIÈRES DE LA LIBERTÉ

Nous ne sommes point au bout de nos peines avec ce fameux problème, car il nous reste la question des limites. « Comment, dites-vous, elle a des limites ! Mais j’avais cru comprendre que Jésus les avait toutes refusées et qu’en aucun cas on ne pouvait obliger la conscience de qui que ce soit ».

Il n’est aucune limite assurément à l’interdiction d’obliger qui que ce soit à professer quelque croyance que ce soit. Mais n’en est-il aucune en sens inverse quand il s’agit de freiner certaines croyances ?

Si l’on pense non pas à l’Eglise mais à la société sur le bien de laquelle Dieu veille par les autorités qui sont ses « diacres » (Romains 13:4) et si l’on se demande ce que peut être ce bien dont parle Paul aux Romains, un bien qui n’est évidemment pas celui des chrétiens seuls ou des païens seuls, mais celui de tous les citoyens, un bien commun à tous. (Et quand bien même cette notion est fort ambiguë et prête à divers abus, je ne vois pas comment nous pouvons lui échapper et n’y pas trouver en certaines occasions une indispensable limite posée à la liberté religieuse et par conséquent la nécessité d’une intervention de l’Etat pour tracer cette limite). Il suffit de mentionner les sacrifices humains pour comprendre ce que nous voulons dire. Personne aujourd’hui ne réclamerait d’un Etat qu’il les tolère et celui qui les tolèrerait serait mis au ban des Nations Unies. C’est pourtant là une entorse précise à la liberté des nombreuses religions qui prescrivaient ces sacrifices. Si ce cas ne pose plus de problème, il en est toute une gamme d’autres qui en pose et de fort délicats. Le fait est qu’on ne pourra pas toujours gagner sur tous les tableaux, celui de la religion et celui du développement ou même de la simple survivance d’un peuple. Pour ne pas ressentir l’angoisse de ce problème, il faut ignorer la puissance d’immobilisation des religions qui constituent un véritable blocage social, politique et économique des peuples.

Un homme d’Etat, conscient de sa responsabilité et de l’avenir de son peuple, un homme d’Etat laïc, a-t-il le droit d’invoquer la liberté religieuse pour laisser les dieux et les morts coloniser les vivants indéfiniment ? A-t-il le droit de laisser les interdits hebdomadaires dévorer le temps des travailleurs, quand, ceux de l’épouse s’ajoutant à ceux du mari, ils ne laissent plus à une famille de paysans le droit de travailler que deux ou trois jours par semaine ? Et de laisser les interdits alimentaires diminuer leur potentiel et contribuer à la famine ? A-t-il le droit, sous prétexte de liberté religieuse, de laisser les morts dévorer les vivants en exigeant des traitements et des tombeaux qui engloutissent 40 ans de travail d’une famille rurale et qui empêchent les investissements indispensables à la survie du peuple ? A-t-il le droit, sous prétexte de liberté religieuse et de respect des coutumes, de laisser des millions de filles livrées à la mutilation rituelle qui est un assassinat de leur féminité ? A-t-il le droit, sous prétexte de liberté religieuse, de laisser la femme être totalement aliénée et traitée comme une marchandise ? A-t-il le droit, quand s’imposent les mesures les plus urgentes pour freiner la natalité qui jette la moitié du monde en pleine voie de sous-développement, de se laisser intimider par les représentants des religions toujours prêts à offrir les hommes en sacrifice à leurs divinités ? A-t-il le droit de céder à ces religions qui se font un peu partout le conservatoire des routines et des coutumes paralysantes ? L’exemple le plus saisissant demeure les Indes, où la mort de faim de milliers d’enfants provoque moins d’émotion que l’abattage d’une vache et où l’on vient d’assister à ce phénomène ahurissant : le grand prêtre de Puri faisant la grève de la faim pour obtenir de Mme Gandhi le maintien de l’interdiction de tout abattage de bétail !

Nul ne réclame aujourd’hui la liberté du trafic des stupéfiants. Comment pouvons-nous réclamer la liberté de cet opium que sont si souvent pour les peuples leurs religions ? Est-ce qu’au moment où le monde entier doit tout mettre en œuvre pour ne pas marcher à la famine et au massacre, il est opportun de célébrer une liberté religieuse qui risque à la fois de sauver les dieux et de perdre les hommes ? Cette question est dramatique, et même affolante. N’est-il pas évident que, lorsque la liberté religieuse protège tout ce qu’un gouvernement moderne, conscient de sa tâche, doit proscrire pour le salut du peuple, pour la survivance du peuple, il faudra bien qu’il exerce une certaine pression anti-religieuse, oui, et même une certaine contrainte ? Et qu’il refuse de céder au chantage dont la mode se répand de se donner la mort chaque fois qu’une coutume sacro-sainte est menacée. Et c’est alors qu’il faudra que les chrétiens soutiennent de toute leur foi et de tout leur civisme ce combat du pouvoir politique contre les pouvoirs religieux, contre les tabous, les peurs et les habitudes qui paralysent le développement d’un peuple et qui le condamnent à mort.

Mais j’entends l’objection : « Vous n’êtes qu’un fin malin. C’est votre Eglise, encore une fois, qui va bénéficier de l’opération. Vous faites de la démagogie anti-religieuse pour pouvoir vous retrouver du bon côté en fin de compte. Vous n’êtes qu’un clérical déguisé en athée. Mais nous avons éventré votre cheval de Troie. Allez vous faire pendre avec tous vos pareils. Nous n’avons pas besoin de votre secours pour sauver le monde de ses servitudes. Il nous suffit de faire la révolution ».

Tentons de répondre simplement :

1)- Pas plus que de pain, l’homme ne vit de révolte seulement. Je n’y puis rien si l’histoire biblique toute entière n’est qu’une longue campagne anti-religieuse, si Jésus est le Sauveur du monde et non des religions.

2)- Je n’y peux rien non plus si la liberté religieuse a pour limite évidente le bien commun le plus élémentaire, à savoir : le respect de la vie et l’amour du prochain. Et si nous rejoignons avec cela le commandement nouveau de notre Seigneur : « Aimez-vous comme je vous ai aimés ! ».

3)- Nous ne pourrons prouver notre bonne foi dans ces entorses indispensables, qu’en soutenant l’Etat contre notre propre Eglise chaque fois que, trahissant sa mission, elle devient elle aussi un obstacle au bien commun et fausse le jeu politique et social.

4)- Ce n’est pas notre faute non plus si, quoi que nous fassions dans le domaine scientifique, économique et culturel en faveur des hommes et pour les libérer de leurs servitudes primaires, nous nous retrouvons toujours avec notre Seigneur Jésus-Christ et dans sa communauté, et si nous nous y retrouvons mieux et avec beaucoup moins d’équivoques dans un monde athée que dans un monde religieux. Par ailleurs, s’il vous suffit à vous de faire la révolution, rien ne nous prouve à nous qu’elle ne va pas piquer une tête dans le culte de la personnalité, absolument incompatible, lui, avec la royauté de notre Seigneur.

Non, nous ne nous laisserons pas intimider. Nous ne laisserons pas refouler Jésus de Nazareth dans une province du religieux où il n’a rien à voir et ne s’est pas laissé attirer par le Tentateur.

Cependant, si nous admettons pareille entorse à la séparation des pouvoirs et pareille nécessité de limiter les dégâts des croyances, nous l’admettons dans l’autre sens, évidemment. Chaque fois que le pouvoir politique néglige manifestement le bien commun ou viole les droits qu’il est chargé de protéger, il est normal, il est nécessaire que l’Eglise intervienne, non pas pour jouer un rôle, non pas pour affirmer des prérogatives, non pas pour se plaindre, mais pour avertir l’Etat qu’il est en train de scier la branche sur laquelle il est assis, pour le rappeler à ses responsabilités. La séparation des pouvoirs est une protection de la liberté et non un paravent de l’injustice. Où que la loi soit transgressée et que la violence se déchaîne, où que l’on triche et que l’on exploite, il faut intervenir, sans plus aucune considération, au nom de la liberté conquise par Jésus pour n’importe laquelle de ses créatures, au nom de la royauté qu’il exerce sur tous les pouvoirs.

L’Eglise n’a pas plus le droit de crier au martyre quand l’Etat la remet à sa place que l’Etat de crier au cléricalisme et au terrorisme spirituel quand l’Eglise le remet à sa place. La séparation des pouvoirs n’exclut ni la collaboration ni la remontrance. Et il faut tout de même s’attendre à ce qu’aucune Eglise ne se taise et ne laisse dormir la conscience des hommes politiques tant que se poursuivra la guerre du Vietnam, la ségrégation en Afrique du Sud, l’internement de Siniavsky et Daniel, le massacre des Soudanais du Sud par ceux du Nord ; et surtout tant qu’on n’aura pas réussi à transformer radicalement la course aux armements en une course contre la faim et pour le développement du Tiers-Monde. Nous ne devrions pas voter sans penser à tout cela.

4. LA PSYCHANALYSE

Il nous faut aborder un dernier point, le plus embarrassant. Car enfin nous restons là avec sur les bras tout le phénomène religieux que nous avons extrait de la foi chrétienne et dont nous ne savons que faire. Que devient-il dans la perspective biblique ? J’avoue être parfois gêné par la violence des attaques prophétiques et tenté de défendre un peu la religion devant la façon sommaire dont un Esaïe, un Jérémie, un Ezéchiel l’assimilent à un phénomène d’adultère et de prostitution, ou d’exploitation de Dieu ; et quand la Tour de Babel qui veut dire : « Louange et Prière » est appelée par l’auteur de la Genèse la tour du Blablabla. Ne faudrait-il pas quand même nuancer et récupérer, comme le Concile, un certain nombre de ces valeurs ? Pouvons-nous vraiment aujourd’hui conserver pareille intransigeance biblique ?

Il me semble que nous le pourrons grâce à la psychanalyse, je veux dire qu’elle nous aidera à comprendre comment le seul intérêt, mais l’intérêt notoire des religions, c’est de nous fournir une ample matière à explorer, non pas du tout quelque Dieu authentique, mais le subconscient des individus et des peuples. Dieux et mythes sont chacun à leur manière l’expression travestie des rêves enfouis dans le sous-sol de nos mentalités. Oui, tout ce qui est religieux en nous et hors de nous, nous le livrerons sans ambages en pâture à la psychanalyse dont le traitement ne dépassera jamais en efficacité celui que les prophètes et les apôtres lui font subir au nom de la Parole de Dieu.

Evidemment, nul ne peut interdire à un homme comme Jung d’appliquer la méthode au christianisme et de psychanalyser prophètes et apôtres, et Jésus lui-même. C’est sa liberté scientifique. Mais nous avons, nous chrétiens, un droit non moins évident, celui de faire valoir cette autre liberté rencontrée au désert, reconquise pour nous par Jésus-Christ sur le Tentateur, cette liberté de rejeter tous les dieux nés de nos besoins de compensation et de nos désirs refoulés, pour reconnaître et adopter ce Seigneur qui n’est pas au fond de moi-même mais vis-à -vis de moi, ce Seigneur qui m’interpelle et me commande, ce Seigneur qui n’est pas moi, qui n’est pas le fond de moi, mais un autre, mais Dieu devenu mon prochain que je rencontre et qui m’accompagne sur les routes de Palestine. Dieu qui, au désert, vient d’échapper au subconscient de l’humanité , car c’est sans doute l’interprétation la plus valable que l’on puisse donner du Tentateur : il personnifie tout le subconscient d’une humanité où s’élabore le triple rêve d’une société de consommation, d’une suppression des lois de la condition humaine, et d’un pouvoir illimité sur les nations. En s’incarnant, le Fils de Dieu assume non seulement la conscience de l’humanité, mais aussi toute sa subconscience, cette matrice des religions et c’est elle qui le tente et qui ne va cesser de le tenter et à laquelle il tient tête, pour reconnaître son Père ailleurs que dans les tréfonds de la nature humaine, pour nous donner un Père qui ne soit pas la projection, l’image-idole de notre paternité, mais Celui dont procède toute paternité authentique, le Créateur et le Sauveur de toute paternité vraie, Celui dont on devient l’enfant par une nouvelle naissance.

Oui, nous avons la liberté de savoir que Jésus de Nazareth, par sa résistance au Tentateur, échappe aux données du subconscient et, par conséquent, à toute psychanalyse ; qu’il transcende non seulement les catégories de l’espace et du temps où il nous rencontre, mais justement aussi celles de notre être même, avec toutes les profondeurs de sa conscience, de son inconscience et de sa subconscience. En résistant au Tentateur, Jésus échappe souverainement à tout ce qui aurait pu faire de lui la pâture de la psychanalyse et, ce faisant, il arrache Dieu lui-même à toute entreprise, quelle qu’elle soit, de repérage, de manipulation et d’interprétation. Il le met absolument hors d’atteinte de toute analyse. Il ne limite pas le moins du monde, encore une fois, la liberté de l’homme de science et du philosophe, la liberté d’analyser tous les phénomènes religieux, mais il se met en dehors. Il échappe. C’est sa liberté que nous ne pouvons lui retirer. Nous pouvons lui retirer la vie, et même avec tous les raffinements du tortionnaire, mais non pas cette liberté qu’il a de nous échapper, d’échapper â tout ce que l’on appelle phénomène religieux et par conséquent â toute analyse de ce phénomène. Nous ne pouvons qu’encourager la psychanalyse dans son entreprise salutaire de suspicion, car elle ne peut que nous aider â ne pas confondre foi et religion, Jésus et l’Adversaire, le Dieu vivant et les idoles, liberté chrétienne et liberté religieuse.

S’il est vrai, comme nous avons tâché de le montrer dans notre première conférence, que la Tentation signifiait pour Jésus la possibilité réelle de confondre les deux voix du baptême et du désert, et de se tromper de père, il y a donc une nostalgie du père qui fait partie des aliénations que Jésus a rejetées. Il y a le Tentateur, il y a le faux père de Jésus, né justement de tous les besoins de compensation et de providence. Il y a la religion qui correspond â tout cela, et qui est passée maîtresse dans l’art de camoufler la fatalité en paternité.

Je crois que Paul Ricœur a raison d’abandonner la religion du Père à la démolition entreprise par Freud, valable et salutaire dans la mesure où elle a été opérée par Jésus lui-même au désert. Je n’essaierai pas, comme l’a fait Jacques Pohier dans sa réponse à Ricœur
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, de récupérer la religion parce que la notion de père lui est commune ainsi qu’à la foi chrétienne. Car il ne s’agit pas du même père. Le Père inconnu de Jésus, la première personne de la Trinité, n’a rien de commun avec l’idole du père, avec Jupiter le Père des dieux et des hommes. Jésus a choisi son Père en se détournant de celui que voulait être pour lui le Tentateur. Il n’a pas répondu à notre nostalgie du Père qui s’exprimait par lui. Jésus n’a pas confondu, il a choisi. C’est sa conversion. Et où donc pourrait bien se situer notre conversion sinon dans la sienne ; notre choix, sinon dans le sien : choix entre la foi au Père inconnu de Jésus et la religion du Père produite par l’Adversaire ; choix entre le Dieu caché qui reconnaît Jésus pour son Fils et que Jésus reconnaît pour son Père et nous donne pour Père , et le père du mensonge qui ne cesse d’engendrer en nous le fils d’un faux dieu qui succombe à la Tentation ? Choix entre la liberté chrétienne et la liberté religieuse, entre la foi chrétienne et toutes les religions. Choix qui fut celui de Jésus et de tous les témoins bibliques.

Si nous prenions garde à la résistance de Jésus et si nous la vivions, nous serions un peu moins hantés par la peur du père et par l’obsession fraternaliste ; nous ne ferions pas la crise d’infantilisme de ceux qui ne voient que le Diable dans le père et qui n’osent plus dire à Dieu : Mon Père ! Quand on est adulte, on ne passe pas son temps à faire des complexes anti-paternels. Quand on a pour frère aîné Jésus de Nazareth et pour père le Père inconnu de Jésus, quand on reçoit dans son cœur l’Esprit du Fils de Dieu pour faire le même choix qu’il a fait au désert, alors, dit l’apôtre Paul, on « n’est plus esclave mais fils » ; alors, on est libre, aussi libre que Jésus de dire en vérité : Père ! à son père.

Notes

[1Il faut avouer que le terrain est quand même assez glissant, et qu’à partir de cette évidence qu’il n’existe absolument aucun dieu hors le Père de Jésus-Christ, nous pourrions par un retour de flamme succomber à la tentation d’éliminer pour les autres, une liberté pour nous sans objet, et je pense que c’est ici très précisément que les églises, au cours des âges, succombent dans cette joyeuse et authentique assurance de la divinité unique de leur Seigneur ; elles croient pouvoir le décharger de sa croix, elles croient que ce qu’elles savent être des erreurs peut être éliminé par une vérité qui a cessé d’être crucifiée, elles croient pouvoir imposer une obéissance au premier commandement détachée de la résistance de Jésus au Tentateur.

[2Esprit, mars 1966.