Carême 2008 : ÉTRANGES TÉMOINS DE LA PASSION

LES AMIS RETROUVÉ‚¬Â°S
LUC 23,1-12

Peut-être connaissez-vous ce roman de Fred Uhlman, L’Ami retrouvé. Il raconte l’amitié impossible de Hans, fils d’un médecin juif, et de Conrad, un jeune aristocrate allemand, pendant la montée en puissance du régime nazi en 1932 à Stuttgart. Les parents de Hans, qui soupçonnent les vexations que subit le jeune homme au lycée, décident finalement de l’envoyer en Amérique où il pourra poursuivre ses études. La haine, l’antisémitisme, le rejet de l’autre, les circonstances historiques, rendent l’amitié entre ces deux adolescents impossible. Dans d’autres circonstances, moins tragiques sans doute, il nous est peut-être arrivé de faire l’expérience que l’intolérance ou la peur de l’autre empêchaient la rencontre et l’amitié entre deux personnes.

Mais il arrive aussi que l’inverse se produise. Qu’une amitié puisse se fonder sur l’exclusion subie par un tiers. Aussi choquant et surprenant que cela puisse paraître c’est même ce que raconte le texte que je vous propose de lire maintenant :

à€°vangile de Luc, chapitre 23, versets 1 à 12 :

1 Et ils se levèrent tous ensemble pour le conduire devant Pilate. 2 Ils se mirent alors à l’accuser en ces termes : « Nous avons trouvé cet homme mettant le trouble dans notre nation : il empêche de payer le tribut à César et se dit Messie, roi. » 3 Pilate l’interrogea : « Es-tu le roi des Juifs ? » Jésus lui répondit : « C’est toi qui le dis. » 4 Pilate dit aux grands prêtres et aux foules : « Je ne trouve rien qui mérite condamnation en cet homme. » 5 Mais ils insistaient en disant : « Il soulève le peuple en enseignant par toute la Judée à partir de la Galilée jusqu’ici. » 6 A ces mots, Pilate demanda si l’homme était Galiléen 7 et, apprenant qu’il relevait de l’autorité d’Hérode, il le renvoya à ce dernier qui se trouvait lui aussi à Jérusalem en ces jours-là . 8 A la vue de Jésus, Hérode se réjouit fort, car depuis longtemps il désirait le voir, à cause de ce qu’il entendait dire de lui, et il espérait lui voir faire quelque miracle. 9 Il l’interrogeait avec force paroles, mais Jésus ne lui répondit rien. 10 Les grands prêtres et les scribes étaient là qui l’accusaient avec violence. 11 Hérode en compagnie de ses gardes le traita avec mépris et se moqua de lui ; il le revêtit d’un vêtement éclatant et le renvoya à Pilate. 12 Ce jour-là , Hérode et Pilate devinrent amis, eux qui auparavant étaient ennemis.

« Ce jour-là Hérode et Pilate devinrent amis, eux qui auparavant étaient ennemis ». Ce jour où Jésus est accusé à tort par des responsables religieux soucieux de l’éliminer ; ce jour où, par eux, il est traîné devant Pilate, le représentant du pouvoir impérial. Ce jour où, selon les termes même de l’évangéliste, Pilate « ne trouve rien qui mérite condamnation en cet homme » ; ce jour où Hérode le fait comparaître devant lui dans l’unique but d’assouvir sa curiosité ; ce jour où déçu sans doute du silence de Jésus, il le traite avec mépris ; ce jour sombre où le déni de justice fait office d’exercice de l’autorité, ce jour-là , deux responsables politiques « deviennent amis, eux qui auparavant étaient ennemis » pour reprendre les termes même de l’évangile.

Comment faut-il interpréter ce détail propre à Luc dans le récit de la comparution de Jésus devant les autorités juives et romaines ? Le texte nous raconte-t-il, comme l’affirment certains commentaires, qu’un des effets indirects de la mort de Jésus est de pacifier les ennemis malgré eux ? Nous dit-il, en somme, que jusque dans son humiliation, Jésus est capable de réconcilier les ennemis ? Est-ce une façon de suggérer que, au moment où il est réduit à l’état de prisonnier, Jésus continue à « faire du bien » autour de lui , pour reprendre une expression que Luc utilisera dans le livre des Actes (cf. 10,38) , , qu’il fait du bien à l’insu même des bénéficiaires ?

Au risque de décevoir certains de mes auditeurs, je crains que cette interprétation fasse la part trop belle à une vision un peu édulcorée de l’évangile. Comme si, au fond, le pouvoir de Jésus consistait à contraindre les gens à s’aimer malgré eux. Comme si le Christ souffrant était identique au « petit Jésus » de la Pastorale des santons de Provence qui, d’un coup de baguette magique ou, plus exactement, d’un sourire angélique, fait du bien à tout le monde, transforme les méchants en gentils, les ivrognes en abstinents, les voleurs en honnêtes gens Comme si le simple regard de ce condamné à mort avait en lui une force telle qu’il était capable de transcender la médiocrité, la bêtise et la bassesse des hommes pour faire ressortir en eux ce qu’il y a de meilleur. Vision idéale d’une nature humaine que l’on voudrait autre que ce qu’elle est !

Or l’évangile ne nous fait pas entrer en contact avec un possible idéal d’homme, de société et de rapports humains. Idéaux dont on sait bien qu’ils sont souvent l’antichambre de l’horreur. Il nous fait découvrir comment la Bonne Nouvelle vient s’inscrire au plus près de l’ambiguïté de nos sentiments. Comment elle vient, non pas transcender ce qui fait la nature humaine, mais la questionner, mettre en lumière ce qu’elle peut avoir de plus tragique, de plus noir parfois. Non pas pour nous accuser et nous accabler, mais de façon plus constructive, pour nous faire entrevoir la possibilité de vivre avec cela sans en être définitivement esclave. Pour nous faire vivre de la liberté. Une liberté différente de celle toujours promise par les bonimenteurs qui nous assurent qu’avec un peu d’effort et de bonne volonté il sera toujours possible de vaincre nos sentiments les plus secrets, donc souvent les plus noirs. Qu’il sera possible de bâtir le « meilleur des mondes » dont chacun sait qu’il s’abreuve du sang de ceux qui n’en sont pas dignes.

Je pense donc que Luc nous rapporte ici un trait malheureusement courant parmi les hommes, celui qui consiste à se réconcilier non pas pour des motifs honorables mais pour d’ambivalentes raisons d’intérêts réciproques. Ce que l’évangéliste lui-même confirmera dans le livre des Actes, chapitre 4, verset 27 : « Car, en vérité, contre ton saint serviteur Jésus, que tu as fait Christ, Hérode et Pilate se sont ligués, dans cette ville, avec les nations et le peuple d’Israël ». Dix-huit siècles plus tard, Sigmund Freud traduira cela dans un langage plus direct : « Il est toujours possible, dit-il, d’unir les uns aux autres par des liens d’amour une plus grande masse d’hommes, à la seule condition qu’il en reste assez pour recevoir les coups ». L’amour , ou l’amitié , du semblable se fonde sur la haine, ou à tout le moins l’exclusion du dissemblable : voilà le premier enseignement de ce passage dérangeant.

Pilate et Hérode nous rappellent ce que nous nous refusons toujours à envisager. à‚¬ savoir que la haine et l’amour sont deux sentiments très proches. Et qu’il suffit de trouver quelqu’un à rejeter pour que, non pas disparaisse, mais que se déplace sur un troisième, l’inimitié existant entre deux êtres. L’amitié entre deux personnes ou deux peuples naît en effet souvent du rejet d’un troisième. L’amitié de Pilate et d’Hérode repose sur un transfert, d’agressivité de dérision ou de curiosité, à l’encontre d’un tiers qui devient alors le lieu de la réconciliation. Ils sont liés par le fait d’aimer ensemble rejeter une même personne !

Certes, rien dans le récit ne nous parle d’une haine d’Hérode et de Pilate contre Jésus. Simplement, ce qui les unit, c’est de ressentir la différence, trop grande à leurs yeux, entre eux et Jésus. C’est le ressenti de cette différence qui les unit. Jésus leur est insaisissable, incompréhensible, non intégrable à leur logique de politiciens et d’hommes de pouvoir. Ils le savent innocent de ce dont on l’accuse, mais coupable au fond de ne pas être assimilable. Jésus pourra donc être livré en pâture aux foules. Et, par là même occasion, il permettra à Hérode et Pilate de fonder une amitié sur quelque chose de commun. De se reconnaître par différence de cet autre, avec en prime le sentiment de l’innocence et du devoir accompli.

Point n’est besoin d’être responsable politique pour avoir fait cette expérience d’une communion fondée sur le rejet de l’autre, souvent avec les meilleures raisons du monde. Il ne s’agit pas de porter un jugement moral sur un tel fonctionnement. Simplement de ne pas se voiler la face : qu’est-ce qui peut unir les hommes et les peuples entre eux ? La fraternité a-t-on envie de dire. On pourrait aussi parler de l’amitié. Mais nous le savons bien : cette amitié entre les peuples se fonde le plus souvent sur quelque chose qui opère comme une exclusion, c’est-à dire un lien qui unit certes, mais à la condition qu’il permette d’identifier ceux qui en sont exclus et qui sont alors du dehors. Comment vivre en effet un dedans rassurant et apaisant sans identifier un dehors hostile ? Le dedans s’édifie toujours par exclusion d’un dehors, autrement dit ce qui est situé comme hors de soi. L’amitié suppose ici, pour se constituer, la figure de celui que l’on soustrait au groupe des amis et contre lequel, à l’occasion, on peut se retourner. Voilà ce qui fait notre humanité. Nous pouvons être les plus tolérants de tous les hommes, et ainsi nous proclamer amis et solidaires de tous les étrangers, exclus et autres parias. En retour, prenons-en conscience, ce lien d’amour ou d’amitié que nous entretenons avec ceux qui partagent notre idéal ou en bénéficient, ce lien aura pour ciment, nécessairement, le rejet, au moins verbal, de ceux qui ne partagent pas cet idéal. Ceux-là , nous les nommerons, selon les cas, indifférents, égoïstes, réactionnaires, voire, dans certains cas, racistes C’est au fond le même fonctionnement que l’amitié qui unit désormais Pilate et Hérode.

Mais alors, Hérode et Pilate, étranges témoins de la Passion du Christ, ne sont-ils porteurs que de ce message-là  ? Nous disent-ils uniquement que l’amitié entre les hommes n’est jamais qu’exclusion d’un autre ? C’est là qu’il nous faut lire attentivement notre récit. Car le texte dit aussi autre chose. Il nous transmet un autre message. Et c’est Hérode qui en est l’improbable porteur.

Hérode, nous dit le texte, est « joyeux » de rencontrer Jésus. Voilà maintenant trop de temps qu’il a entendu parler de lui et qu’il cherche à le voir (Lc 9,9) ! Il va enfin pouvoir constater de ses yeux les signes dont Jésus est capable. Et il l’interroge, lui demande de montrer quelque chose de sa puissance, insiste même. « Mais Jésus ne répond rien » nous dit l’évangéliste. Pas un mot, pas une parole. Et Hérode devient alors, malgré lui, le témoin d’un silence qui parle. Il est témoin de la force du silence de Christ ! Il est témoin de la fin des signes prodigieux, ces signes que Jésus a manifestés tout au long de son ministère en Galilée. Ces signes qu’Hérode souhaiterait lui voir accomplir sous ses yeux. Jésus désormais ne les fera plus. Son silence désormais en marque la fin. La fin des prodiges et la manifestation du seul véritable signe, celui de l’abaissement volontaire de Dieu. Oui, désormais, en Christ condamné et souffrant, Dieu va se manifester d’une autre manière et cela est d’une importance capitale pour la compréhension même de ce qu’est la Bonne Nouvelle.

Voilà ce que décidément ni Pilate, ni Hérode, ni aucun d’entre nous ne peut vraiment comprendre : que Dieu est venu occuper la place du silence, de la défaite, de l’humiliation, du contraire de tout ce qui peut représenter à nos yeux le succès, la force, la puissance, bref, le signe de la divinité. Que Jésus est venu occuper la place de celui qu’on exclut pour mieux se retrouver entre soi. Et que cette place, celle du silence face à ceux qui l’accusent, c’est le signe décisif qui ouvre, dans l’histoire des hommes, la possibilité d’une compréhension nouvelle de Dieu, et, avec cela, d’une nouvelle façon de penser la relation à soi-même et à l’autre. Dans la personne silencieuse de Jésus, s’offre ainsi une saisie nouvelle de Dieu. Non plus la divinité que l’on craint, que l’on vénère, que l’on aime parce qu’il nous l’ordonne, en même tant qu’on le hait d’être tout ce que nous ne sommes pas. Dans la personne silencieuse de Jésus, Dieu devient, tout à la fois proche et lointain de ce que nous sommes. Lointain de ce que nos pulsions humaines voudraient domestiquer et instrumentaliser. Et en même temps proche de ces failles qui font de nous des êtres fragiles, à tout instant prêts à tomber.

Qu’en un point de notre terre et de notre histoire se soit manifesté ce vide de parole et d’action en la personne de ce condamné silencieux et immobile. Que ce silence interroge et questionne nos existences. Qu’un signe ait été posé à Golgotha qui marque la fin des prodiges par lesquels les dieux se manifestent, que ce signe ouvre la possibilité de la foi : cela nous ne pourrons jamais le déduire et le comprendre. Nous pouvons seulement le recevoir, laisser ce signe marquer notre front d’une trace indélébile, laisser résonner en nous cet inouï de Dieu, ce qui n’a jamais été entendu auparavant et ne sera plus jamais entendu d’un autre dieu. Laisser ce signe invisible et silencieux produire en nous des fruits de paix et de grâce, de pardon et de réconciliation. C’est cela que ne pouvait comprendre Hérode. C’est cela que nous sommes invités à entendre aujourd’hui. Car de cela, naît une possibilité de vivre une relation à Dieu, à soi-même et à l’autre, fondée sur autre chose que sur la peur de ne pas être reconnu et aimé. Cette peur qui nous pousse à 
rechercher en l’autre ce qui nous ressemble et, au nom même de cette ressemblance toujours peu ou prou fusionnelle, à exclure ceux qui nous sont différents.

L’amitié entre les hommes, on l’a dit, suppose le tiers exclu. Même le groupe des disciples, les amis de Jésus, ne fait pas exception. Il forme un cercle qui, de fait, exclut ceux qui n’en font pas partie. Mais, à cause du Christ, ce groupe se trouve traversé par une réalité qui, d’une certaine manière, fracture ce modèle si fréquent dans les relations humaines. Dans les évangiles en effet, la frontière entre les proches et ceux qui sont à l’extérieur du groupe, cette frontière est poreuse de telle manière que la figure de l’ami, du disciple, est le plus souvent une figure floue, indéterminée. Cela ne signifie certes pas que tout le monde est l’ami de Jésus , comme quand on dit qu’il faut aimer tout le monde pour ne mieux aimer personne , , mais plutôt que n’importe qui peut le devenir.

Cela est rendu possible parce que l’amitié de Jésus se trouve prise dans une logique non spéculaire. L’amitié n’est plus un simple vis-à -vis où je vois dans l’autre ce qui me ressemble ou ce que j’aimerais être. Au lieu du rapport au seul semblable se met en place en effet une logique qui consiste à aimer d’un amour qui vient d’ailleurs, et non pas en fonction de sa propre capacité à aimer. Ce que l’évangile appellera l’amour du Père. Un Dieu Père qui a plusieurs enfants et qui les aime tous également, quand bien même ils sont différents et quand bien même ils éprouvent les plus grandes difficultés à s’aimer. Non seulement le tiers n’est plus exclu, mais c’est lui qui fonde la possibilité de l’amour des frères entre eux. Parce que Dieu lui-même, en Christ, est venu occuper la place de l’exclu pour l’assumer et ainsi la traverser.

Voilà la Bonne Nouvelle que contient se sombre récit de la comparution de Jésus devant Hérode et Pilate : l’amitié véritable ne trouve pas sa source en nous, mais dans un Dieu qui est venu occuper la dernière place, celle dont personne ne veut. Or si Dieu, en Christ, est venu occuper cette place, cela signifie que plus personne n’est exclu de la possibilité d’être aimé de cette amitié-là  ! Une amitié qui nous décentre pour nous ouvrir à quelque chose d’extérieur à nous-mêmes. Une amitié qui renouvelle et refonde notre existence dans une altérité secourable. Une amitié qui nous fait sortir de la fusion mortifère avec ceux qui nous ressemblent, mais également qui nous libère de l’illusion que nous avons à mériter, à conquérir puis à garder, parfois contre les autres, l’amour qui nous fera vivre.

Devenir sujet de cette amitié ne consiste plus s’efforcer d’aimer , car alors il faut forcément exclure un autre du cercle de ses amis puisqu’il nous faut trouver, pour aimer, des gens qui nous ressemblent et d’autres à exclure de cette relation. Non plus agir pour aimer, mais laisser agir en soi une amitié et une paix reçus comme un don sans retour. L’amitié et la paix ne sont pas, en ce sens, une exigence plus haute ou un surcroît d’effort, mais la disponibilité du cœur pour recevoir quelque chose d’autre que ce que nous connaissons déjà . Cela, Pilate et Hérode, les amis retrouvés sur l’exclusion de Jésus, mais aussi les représentants du pouvoir soucieux de tout maîtriser jusques et y compris les relations humaines, ne pouvaient le comprendre. Mais en fait, il n’y avait rien à comprendre en ce lieu si particulier où cette amitié prend sa source. Il y avait simplement à lâcher prise et à se laisser rencontrer par elle. En un mot : à se laisser aimer.