Carême 1985 : Passion du Christ et souffrance des hommes

LE SCANDALE DE LA SOUFFRANCE

Marc Rezelman
Aumônier des Prisons
Eglise Réformée de France

II
LE SCANDALE DE LA SOUFFRANCE
— Job —

 

Marc Rezelman — Nous abordons, avec le récit de Job, qui est un personnage légendaire, connu dans la culture populaire surtout par le fait qu’il est désigné comme étant un personnage pauvre : "pauvre comme Job".

En réalité, le récit de Job est centré essentiellement sur sa souffrance, qui n’est pas particulièrement originale, en ce sens que tout être humain est exposé à la souffrance tout au cours de sa vie depuis sa conception jusqu’à sa mort et, de façons très diverses, avec des intensités variables, que ce soit sur le plan physique, psychique ou moral ; alors la particularité du personnage de Job, c’est qu’il accumule la totalité des souffrances dont tout être humain peut, un jour ou l’autre, faire l’expérience, à la fois sur le plan physique, affectif, ou moral.

La souffrance est une expérience qui nous pose tout le temps question, une expérience dans laquelle la réalité profonde de notre être, au sens plein du terme, se pose d’une façon, je dirais métaphysique — la question de savoir pourquoi l’on souffre.

Toute souffrance, nous la ressentons, quelle que soit son intensité, son niveau, comme une remise en cause de notre réalité même "d’être vivant", comme si notre intégrité était atteinte par un mal qui perturbe l’équilibre que nous pouvons avoir ou que nous recherchons tout au long de notre existence.

Et, dès l’instant où nous perdons un équilibre qui est nécessaire pour que nous continuions normalement le cours de notre vie, nous sommes confrontés à notre précarité, notre fragilité d’être vivant.

La souffrance nous pose la question du pourquoi de notre vie, le sens même de la souffrance est lié au sens de notre vie et c’est ainsi que Job peut s’exprimer de cette façon dès le jour où il est confronté à toutes les souffrances qui lui sont imposées, qui lui tombent dessus en quelque sorte ; ainsi s’exprime-t-il dès le chapitre 3 :

"...Périsse le jour où j’allais être enfanté
Et la nuit qui dit : ‘Un homme a été conçu !’
Ce jour-là, qu’il devienne ténèbre !
Que de là-haut Dieu ne le convoque pas,
Que ne resplendisse sur lui nulle clarté.
Cette nuit-là, que l’obscurité s’en empare,
Qu’elle ne se joigne pas à la ronde de jours de la nuit,
Qu’elle n’entre pas dans le compte des mois.
Oui, cette nuit-là, qu’elle soit infécondée,
Que nul cri de joie ne la pénètre ;
Pourquoi ne suis-je pas mort dès le sein ?
A peine sorti du ventre j’aurais expiré ;
Pourquoi donc deux genoux m’ont-ils accueilli ?
Pourquoi ai-je eu deux mamelles à téter ?
Désormais gisant, je serais au calme ;
Endormi, je jouirais alors du repos".

Job exprime ici la question même du sens de sa vie, parce qu’il est exposé d’une façon telle à la souffrance qu’il ne comprend plus le pourquoi de sa vie, parce qu’il ne comprend pas non plus le pourquoi de cette souffrance.

Jacques Chopineau — Mais peut-être serait-il intéressant de voir dans le livre de Job, ce qui justifie, en quelque sorte, ce qui enclenche tout ce processus ; de la manière dont tout cela nous est raconté, un peu comme une légende et de forme très populaire, c’est tout un récit.

M.R. — Oui, nous pouvons voir, en prenant le début du récit de Job, une entrée en matière qui situe la question du sens de la souffrance sur un plan céleste, un peu comme si un regard beaucoup plus lointain et global était porté sur cette réalité permanente et générale de la souffrance, dès l’instant où la vie est présente.

"Il y avait au pays d’Uts un homme du nom de Job. Il était, cet homme, intègre et droit, craignait Dieu et s’écartait du mal. Sept fils et trois filles lui étaient nés. Il possédait sept mille moutons, trois mille chameaux, cinq cents paires de bœufs, cinq cents ânesses et une très nombreuse domesticité. Cet homme était le plus grand des fils de l’Orient.

Le jour vint où les fils de Dieu se rendaient à l’audience du Seigneur ; l’Adversaire vint aussi parmi eux. Le Seigneur dit à l’Adversaire : D’où viens-tu ? De parcourir la terre, répondit-il, et d’y rôder. Et le Seigneur lui demanda : As-tu remarqué mon serviteur Job ? Il n’a pas son pareil sur terre, c’est un homme intègre et droit qui craint Dieu et s’écarte du mal. Mais l’Adversaire répliqua au Seigneur : Est-ce pour rien que Job craint Dieu ? Ne l’as-tu pas protégé d’un enclos, lui, sa maison et tout ce qu’il possède ? Tu as béni ses entreprises, et ses troupeaux pullulent dans le pays ; mais veuille étendre ta main et touche à tout ce qu’il possède, je parie qu’il te maudira en face. Alors le Seigneur dit à l’Adversaire : Soit ! Tous ses biens sont en ton pouvoir, évite seulement de porter la main sur lui. Et l’Adversaire se retira de la présence du Seigneur".

Puis, le texte raconte ensuite tous les malheurs qui commencent à fondre, à partir de ce jour-là, sur le malheureux Job.

"Alors Job se leva, il déchira son manteau et se rasa la tête, puis se jeta à terre, adora et dit : Sorti nu du ventre de ma mère, nu j’y retournerai. Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté, que le nom du Seigneur soit béni. En tout cela, Job ne pécha point. Il n’imputa rien d’indigne à Dieu".

"L’Adversaire répliqua au Seigneur : Peau pour peau, tout ce qu’un homme possède, il le donne pour sa vie, mais veuille étendre ta main, touche à ses os et à sa chair. Je parie qu’il te maudira en face. Alors le Seigneur dit à l’Adversaire : Soit ! Il est en ton pouvoir, respecte seulement sa vie. Et l’Adversaire, quittant la présence du Seigneur, frappa Job d’une lèpre maligne depuis la plante des pieds jusqu’au sommet de la tête. Job prit un tesson pour se gratter et s’installa parmi les cendres.

Sa femme lui dit : Vas-tu persister dans ton intégrité ? Maudis Dieu et meurs. Il lui dit : Tu parles comme une folle ; nous acceptons le bonheur comme un don de Dieu, et le malheur, pourquoi ne l’accepterions-nous pas aussi ? En tout cela Job ne pécha point par ses lèvres".

Cette introduction est brève dans le récit de Job qui comporte plus de quarante chapitres et situe la destinée de Job sur un plan qui peut se présenter comme un enjeu entre deux personnages qui sont désignés l’un par "Le Satan" et l’autre par "Le Créateur". Entre ces deux personnages, il y a donc un défi à propos d’un personnage qui est la victime. Job est quelqu’un à qui rien n’est reproché, il n’a rien commis qui soit répréhensible, mais il devient la cible d’un enjeu, la cible d’un défi.

J.C. — On a l’impression, à première lecture, que la question fondamentale ici, pour enclencher tout ce qui va suivre, est justement posée par l’Adversaire, le Satan : Est-ce gratuitement que Job craint Dieu ? Est-ce pour rien, est-ce gratis, puisque, après tout, Job nous est présenté comme un personnage riche, puissant et considéré ?

M.R. — S’il craint Dieu, c’est qu’il le respecte, qu’il voue à Dieu une piété présentée comme tout à fait remarquable et qui fait la joie du Seigneur.

Le Satan est un personnage qui, à l’origine, dans le récit de la Genèse, introduit un doute. Dieu, qui est si content de voir qu’il existe dans sa création un personnage comme Job, admirable — une réussite, si l’on peut dire. Cette joie de Dieu est assombrie par un doute qu’introduit l’Adversaire.

J.C. — Mais, en même temps, cet Adversaire ici, paraît être au service de la vérité ; après tout, c’est un serviteur. Il va faire apparaître la réalité de l’amour de Job dans sa vérité parce qu’elle n’est pas fondée seulement sur le désir de la prospérité, du bénéfice, de la réussite.

M.R. — Alors c’est justement, la question que pose Satan, comme si cette attitude respectueuse, cette piété fidèle de Job à l’égard de son Créateur, reposait sur un intérêt, en quelque sorte ; toutes les faveurs qui sont présentées comme étant ses richesses, sa notoriété, le respect dont il est l’objet dans la société où il se trouve, tout cela représente en quelque sorte des gages sur lesquels se fondent sa confiance en Dieu, son respect, sa piété, et Satan introduit ce doute. Si l’on enlève à Job tous ses gages, qu’est-ce qui va rester ? Comme si le Satan devenait dans la cour céleste un conseiller, quelqu’un qui a pour fonction d’éclairer le chef, en quelque sorte le président qu’est Dieu — l’éclairer sur les réalités comme si, aux yeux de Satan, Dieu se faisait des illusions sur le personnage qui fait l’objet de son admiration, de Job.

J.C. — Tout cela, c’est du langage de représentation, un récit populaire sous forme de légende qui va se poursuivre pendant tous les poèmes qui suivent, des souffrances de Job et du questionnement fondamental sur la raison de ces souffrances que Job ne comprend absolument pas.

M.R. — Et les souffrances qui lui tombent dessus comme quelque chose de tout à fait inattendu, alors qu’il n’a rien à se reprocher : pourquoi de tels désastres, ressentis comme une punition, lui arrivent-ils ? Il est vraiment une victime tout à fait innocente d’un enjeu qui le dépasse et dont il n’a même pas été informé. Cet enjeu, d’ailleurs, n’est pas anodin parce qu’il s’agit, en fait, de l’existence ou non, d’une relation gratuite désintéressée entre la créature et le Créateur. Si Job, à l’égard de Dieu, a cet amour, est-ce par intérêt ou est-ce gratuitement ? Cette question mérite d’être posée, mais on ne peut répondre à cette question par des mots ; c’est pourquoi Dieu accepte le défi, qui nous paraît insupportable. Comment Dieu peut-il accepter qu’on fasse souffrir à tel point sa créature, un être humain, innocent ? En fait, Dieu n’a pas eu le choix. Il est contraint d’accepter le défi — parce que, si Dieu refuse le défi, c’est comme si lui-même craignait effectivement que le lien d’amour que Job entretient avec Dieu soit un lien intéressé. Si Dieu n’accepte pas l’épreuve, c’est Le Satan qui a le dessus dans la mesure où le doute persiste et, pour que le doute soit levé, il faut qu’il y ait l’épreuve.

Mais de tout ce qu’on a dit jusqu’ici maintenant, c’est peut-être une envie un peu maligne. J’ai envie de faire l’éloge de Satan, car Satan, ici, dans le cadre de ce récit légendaire bien entendu, a une fonction très nécessaire au service de la vérité, car, après tout, c’est sa question qui permet d’enclencher tout ce qui va suivre, c’est l’épreuve fondamentale. Est-elle véritable, cette relation de Job et de Dieu ? Fondée sur un véritable amour ? "Une vérité qui n’a pas été éprouvée n’est pas une vérité", c’est vrai dans les sciences expérimentales, mais c’est vrai aussi dans la vie spirituelle. Comment peut-on être sûr ou non que l’on est sur un terrain solide ?

Effectivement, le Satan est un personnage essentiel sans lequel, dans la fonction qui lui est impartie dans la pensée biblique, s’il n’intervenait pas dans le sens de la mise à l’épreuve pour qu’apparaisse la vérité, vérité à propos de quelque chose de précis, rien ne pourrait garantir que nous ne sommes pas pleinement dans l’illusion. Le langage populaire dit bien que c’est dans la difficulté qu’on se rend compte, vraiment, qui, dans notre entourage, sont vraiment nos amis.

C’est un constat permanent, en matière de relation humaine, des choses essentielles ; si nous considérons que la vie sans amour n’a pas de sens, l’amour que nous imaginons exister entre deux êtres ne peut véritablement être reconnu, comme l’amour, que s’il y a épreuve. Sinon, qu’est-ce qui garantit que nous sommes aimés et que nous aimons ? Ceci veut dire que, d’une façon générale, on ne peut, dans les circonstances humaines, vivre vraiment sur des bases réelles qui ne sont pas des illusions, que sur le mode de la tragédie ; tragédie veut dire que nous sommes exposés à la souffrance et qu’il est inévitable que nous y soyons exposés si nous voulons être sûrs de la réalité de notre être et de la réalité des relations qui existent entre deux êtres.

J.C. — Souffrance au sens d’épreuve alors, dans ce cas-là.

M.R. — Epreuve qui n’est pas une nécessité volontaire, qui n’est pas le fruit d’une décision qui a été prise en haut lieu, mais qui est une épreuve, comme les multiples obstacles que nous traversons au cours de l’existence et que nous avons à surmonter, qui sont le fruit du hasard, si l’on peut s’exprimer ainsi.

J.C. — Mais qui, de toute façon, nous jugent ; des épreuves qui sont des obstacles, et ces obstacles nous jugent.

M.R. — Ce qui fait dire à Job, pendant tous les nombreux chapitres où il prend la parole pour exprimer sa souffrance, qu’il vit profondément une tragédie, ce que chacun de nous peut vivre et il termine par une question :

"...Et maintenant la vie s’écoule de moi, les jours de peine m’étreignent, la nuit perce mes os et m’écartèle, et mes nerfs n’ont pas de répit, je hurle vers toi et tu ne réponds pas, je me tiens devant toi et ton regard me transperce ; tu t’es changé en bourreau pour moi et, de ta poigne, tu me brimes ; pourtant, n’ai-je point pleuré avec ceux qui ont la vie dure ? Mon cœur ne s’est-il pas serré à la vue du pauvre ? Alors que j’espérais le bonheur, c’est le malheur qui est survenu. Je m’attendais à la lumière, l’ombre est venue. Qui me donnera quelqu’un qui m’écoute ? Voilà mon dernier mot ; au Puissant de me répondre".

Job exprime ici, en même temps, cette tragédie profonde qui est la sienne et ce sentiment d’être abandonné. Au point où nous en sommes des chapitres de Job qui sont assez poignants, il me semble que le dernier verset résonne de manière nouvelle : "Qui me donnera quelqu’un qui m’écoute ?".

Voilà mon dernier mot, comme si, au plus creux de la souffrance, du désespoir et de l’abandon, restait une question : Qui me donnera sur quoi me reposer maintenant, une écoute, une attention ? C’est cette question qui va relancer toute la suite des poèmes. Le livre pourrait s’arrêter là. Job serait désespéré.

Mais la question que Job pose, il l’adresse à quelqu’un : Qui me donnera quelqu’un qui m’écoute ? Il dit "quelqu’un" ; ce n’est pas n’importe qui. "Au Puissant de me répondre", c’est-à-dire qu’il attend une réponse de Celui qui est censé assurer le sens de l’existence, parce que la question qui est posée est celle du sens de la vie et Job risquerait de sombrer dans le désespoir le plus complet, car il pourrait être amené à constater que la vie est absurde, que n’importe quoi peut nous arriver, n’importe quand et dans n’importe quelle condition. Mais Job tient encore à quelque chose, il tient à une réponse, c’est-à-dire qu’il croit encore en une réponse. Quelle réponse ?

J.C. — Oui. Si la vie a un "sens" ou une "saveur" (même mot dans la langue biblique), le sens, si l’on entend par là quelque chose que l’on peut expliciter, commenter, il n’y en a pas, mais "saveur", c’est un désir de vivre, un appel.

M.R. — C’est ce que nous allons essayer de voir dans la suite des récits, dans la prochaine émission.