Carême 1986 : "NOTRE PÈRE" : LA PRIÈRE DE L’ESPÉRANCE

LE PARDON DU PàˆRE

"NOTRE PÈRE" : LA PRIÈRE DE L’ESPÉRANCE

Pasteur Marc REZELMAN
15 mars 1986

V
LE PARDON DU PÈRE : "Pardonne-nous nos offenses
comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés"

 

"Pardonne-nous nos offenses comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés". Telle est la cinquième demande de la prière dite "Le Notre Père", selon la formulation à laquelle nous sommes habitués. Cette demande, comme l’ensemble de la prière que nous étudions, est adressée à Dieu par des croyants, des convertis qui ont conscience de former une communauté.

Même si elle est prononcée individuellement, dans une intimité privée, c’est une prière collective, communautaire. Et les membres de cette communauté sont des baptisés qui se savent au bénéfice de la grâce offerte par Dieu.

L’effet de la grâce doit nécessairement se traduire dans les relations entre les membres de la communauté. Ainsi, la communion n’est possible que lorsque le pardon est effectif entre les membres de l’église. Et ce pardon est possible comme une conséquence du pardon accordé par Dieu à chacun.

C’est dire que cette prière n’est pas une simple succession de formules plus ou moins magiques, mais véritablement un condensé de tout ce qui anime l’existence quotidienne du croyant.

La demande du pardon, telle qu’elle est formulée habituellement, ne correspond pas au texte de l’évangile de Matthieu. En effet, ce texte exprime la demande ainsi : "Remets-nous nos dettes, comme nous les remettons à nos débiteurs".

Il semblerait que la demande, selon Matthieu, se situe dans un registre "comptable". Or, cette image de la dette a une grande portée.

En effet, selon la législation antique, un débiteur qui ne peut rembourser ses dettes s’expose à la privation de sa liberté. Il en va de même de nos jours. Mais, dans l’antiquité, le débiteur devient esclave de son créancier pour une durée proportionnelle à sa dette. Et pas seulement lui, mais sa famille aussi.

Seule la clémence du créancier peut éviter ce processus.

La nécessité légale est alors abolie par l’élan du cœur, le mécanisme de la loi par le mouvement de la grâce. Cette dimension particulière de la grâce était déjà fortement soulignée, dans le judaïsme ancien, par l’institution du "Jubilé" :

"...Tu compteras sept sabbats d’années, sept fois sept années, et les jours de ces sept sabbats d’années feront quarante-neuf ans. Le dixième jour du septième mois, tu feras retentir les sons éclatants de la trompette ; le jour des expiations, vous sonnerez de la trompette dans tout votre pays. Et vous sanctifierez la cinquantième année, vous publierez la liberté dans le pays pour tous ses habitants : ce sera pour vous le jubilé ; chacun de vous retournera dans sa propriété et chacun de vous retournera dans sa famille. La cinquantième année sera pour vous le jubilé ; vous ne sèmerez point, vous ne moissonnerez point ce que les champs produiront d’eux-mêmes, et vous ne vendangerez point la vigne non taillée.

…Les terres ne se vendront point à perpétuité ; car le pays est à moi, car vous êtes chez moi comme étrangers et comme habitants. Dans tout le pays dont vous aurez la possession, vous établirez le droit de rachat pour les terres.

…Si ton frère devient pauvre et vend une portion de sa propriété, celui qui a le droit de rachat, son plus proche parent, viendra et rachètera ce qu’a vendu son frère. Si un homme n’a personne qui ait le droit de rachat, et qu’il se procure lui-même de quoi faire son rachat, il comptera les années depuis la vente, restituera le surplus à l’acquéreur, et retournera dans sa propriété. S’il ne trouve pas de quoi lui faire cette restitution, ce qu’il a vendu restera entre les mains de l’acquéreur jusqu’à l’année du jubilé ; au jubilé, il retournera dans sa propriété, et l’acquéreur en sortira.

...Si ton frère devient pauvre près de toi, et qu’il se vende à toi, tu ne lui imposeras point le travail d’un esclave. Il sera chez toi comme un mercenaire, comme celui qui y demeure ; il sera à ton service jusqu’à l’année du jubilé. Il sortira alors de chez toi, lui et ses enfants avec lui, et il retournera dans sa famille, dans la propriété de ses pères. Car ce sont mes serviteurs, que j’ai fait sortir du pays d’Egypte ; ils ne seront point vendus comme on vend des esclaves. Tu ne domineras point sur lui avec dureté, et tu craindras ton Dieu".

Par l’effet de cette pratique gracieuse, chacun devait pouvoir recommencer sa vie sur des bases nouvelles.

Mais que la loi intervienne ou pas, la réalité psychologique de la dette se situe dans un rapport liberté-esclavage. "Les bons comptes font les bons amis", dit-on. Se sentir en dette vis-à-vis d’autrui, constitue, en effet, une relation de dépendance, qu’il s’agisse d’une dette matérielle ou d’une dette morale. Etre redevable, c’est porter en soi un poids dont on ne peut se décharger en faisant mine de l’oublier. Il existe comme une réalité objective et irréductible qui rend impossible la pleine disposition de notre liberté... jusqu’à ce que la dette soit acquittée.

Mais il est des dettes dont on ne peut s’acquitter, soit par leur ampleur, soit par leur nature, et qui ne peuvent être remises que par l’effet d’un pardon, d’une grâce.

Le pardon intervient alors comme un acte libérateur, dont la conséquence logique est d’engager le débiteur lui-même sur le terrain de la grâce, transformant radicalement la nature de ses relations avec autrui.

C’est ce qui est illustré par la parabole du débiteur impitoyable :

"...C’est pourquoi le royaume des cieux est semblable à un roi qui voulut faire rendre compte à ses serviteurs. Quand il se mit à compter, on lui en amena un qui devait dix mille talents. Comme il n’avait pas de quoi payer, son maître ordonna qu’il fût vendu, lui, sa femme, ses enfants, et tout ce qu’il avait, et que la dette fût acquittée. Le serviteur, se jetant à terre, se prosterna devant lui, et dit : Seigneur, aie patience envers moi, et je te paierai tout. Emu de compassion, le maître de ce serviteur le laissa aller, et lui remit la dette.

Après qu’il fut sorti, ce serviteur rencontra un de ses compagnons qui lui devait cent deniers. Il le saisit et l’étranglait, en disant : Paie ce que tu me dois. Son compagnon, se jetant à terre, le suppliait, disant : Aie patience envers moi, et je te paierai. Mais l’autre ne voulut pas, et il alla le jeter en prison, jusqu’à ce qu’il eût payé ce qu’il devait. Ses compagnons, ayant vu ce qui était arrivé, furent profondément attristés, et ils allèrent raconter à leur maître tout ce qui s’était passé. Alors le maître fit appeler ce serviteur, et lui dit : Méchant serviteur, je t’avais remis en entier ta dette, parce que tu m’en avais supplié ; ne devais-tu pas aussi avoir pitié de ton compagnon, comme j’ai eu pitié de toi ? Et son maître irrité le livra aux bourreaux, jusqu’à ce qu’il eût payé tout ce qu’il devait. C’est ainsi que mon Père céleste vous traitera, si chacun de vous ne pardonne à son frère de tout son cœur".

La notion de dette déborde largement le domaine de la comptabilité financière. A fortiori lorsqu’il s’agit d’une dette à l’égard de Dieu, puisque c’est de cela qu’il est question dans la cinquième demande de notre prière.

La dette est une image relativement simple, qui désigne la réalité d’une relation dans laquelle un acte, une parole, une attitude sont vécus comme négatifs et supposent une réparation. En ce sens, il s’agit d’un tort causé à autrui, d’une offense, d’un péché (si nous le comprenons comme une offense spirituelle).

Avant qu’il ne pénètre sur la "Terre Promise", Dieu s’adresse à son peuple en ces termes : "Je mets devant toi la vie et le bonheur, la mort et le malheur... Choisis la vie pour que tu vives, toi et ta descendance" (Deutéronome 30/15 & 19).

C’est la vocation même de l’homme que Dieu résume ici : vivre dans le sens de la création, non de la destruction ; dans le sens du bonheur, non du malheur.

Car s’engager dans un autre sens constitue un tort, une offense, un péché à l’égard de la vie, à l’égard de soi-même, à l’égard d’autrui, à l’égard de Dieu. Et un jour il faudra bien payer pour réparer ce qu’on aura détruit.

Introduire ou entretenir ce qui entrave l’épanouissement de la vie, l’élan créateur, le mouvement de communion entre les êtres, c’est se charger de dettes dont l’ampleur peut être telle qu’une vie entière ne suffirait pas à les effacer. Et le croyant qui s’adresse à Dieu en lui demandant pardon se sait toujours porteur de dettes ineffaçables, car l’homme est de nature imparfaite et en permanence sujet à l’erreur.

La pénitence manifeste une prise de conscience de cette faculté d’erreur et un retour à la voie indiquée par Dieu. Dans le judaïsme, l’invitation à ce retour est marquée chaque année par le "jour du grand pardon" = Yom Kippour.

"L’Eternel parla à Moïse, et dit : Le dixième jour de ce septième mois, ce sera le jour des expiations ; vous aurez une sainte convocation, vous humilierez vos âmes, et vous offrirez à l’Eternel des sacrifices consumés par le feu. Vous ne ferez aucun ouvrage ce jour-là, car c’est le jour des expiations, où doit être faite pour vous l’expiation devant l’Eternel votre Dieu".

Et nous trouvons, dans un livre de Léo Adler, une page très profonde sur la signification de cette journée…

« Ici, ce n’est pas un mystère étranger, mais le propre mystère de notre être que nous contemplons. Le jour le plus sacré de la religion juive nous ordonne le retour sur nous-mêmes. (…)
Yom Kipour est le jour qui laisse l’homme seul, en face de sa conscience. C’est pourquoi ce jour nous touche de si près. Qu’avons-nous de plus proche que notre propre cœur ? Que connaissons-nous plus intimement que notre propre moi ?
Mais n’est-il pas étrange, à première vue, que la révélation divine ait institué ce Sabbat de tous les Sabbats pour que l’homme y aille à la découverte de ce qu’il connaît précisément mieux que toute autre chose ?
Car c’est cela, tout d’abord le Yom Kipour : un jour de retour sur soi-même afin d’apprendre à se connaître mieux.
C’est que la Bible n’ignore pas combien l’homme, en réalité, est étranger à lui-même, et combien lui reste obscure, malgré toutes ses facultés d’introspection, la signification véritable de ses aspirations et de ses actes.
Qui de nous n’a constaté l’admirable perspicacité de la nature humaine pour discerner les fautes d’autrui, en même temps que son aptitude remarquable à camoufler ses propres erreurs ? (…)
C’est donc à la sincérité vis-à-vis de nous-mêmes que nous invite d’abord le Yom Kipour.
La religion juive a institué en lui une journée de réconciliation. Si elle l’a fait, c’est qu’elle est fermement persuadée que tout homme, quel qu’il soit, et quelle que soit l’opinion, bonne ou mauvaise, qu’il nourrit de lui-même, a besoin de se réconcilier avec son Créateur.
La doctrine d’Israël ne connaît pas de saints. Elle ne connaît que des hommes qui peinent, qui s’égarent, qui reviennent… La noblesse d’un homme, ce n’est pas d’avoir été sans faute, mais de n’avoir pas laissé passer la nuit sur sa faute. C’est de ne pas farder la vérité pour tenter de se justifier. C’est de se juger et de faire pénitence.
Le pardon de ce jour n’est pas le pardon facile qui s’octroie une conscience élastique. Ayons le courage de reconnaître les passions qui nous ont asservis dans l’année écoulée. Et rappelons-nous ce que la sagesse d’Israël a découvert depuis si longtemps : « Celui qui déguise ses péchés n’arrive pas à ses fins. Mais celui qui les avoue et s’en détourne trouvera miséricorde » (Proverbes 28/13).
Dans l’âme humaine réside depuis toujours la voix de la vérité. Cette voix, nous pouvons bien, pour un temps, en étouffer les appels. Mais pas plus que nous pouvons faire violence à l’éternité, nous ne pouvons bannir la vérité du monde et de notre âme.
La vérité se fraye un chemin à travers tous les voiles dont on cherche à la recouvrir. Invisible et lointaine par moments, elle n’est jamais longtemps sans révéler sa présence. Elle finit par nous harceler sans repos, mordant le cœur tout comme l’intelligence.
Irréductible gardienne de l’âme, la vérité empêchera toujours celle-ci de s’accommoder avec le péché, et de l’assimiler en paix. Il n’est point de péché sans déchirements, sans conflits intérieurs, sans continuelles inquiétudes. La seule issue valable est l’aveu honnête de sa faute, dans le remords sincère, et dans le ferme propos de s’en détourner pour revenir à Dieu. (…)
Le sacrifice est le critère du repentir. Sa nécessité est une conséquence directe de l’influence du péché sur l’homme. S’arracher à l’immoralité, combattre une tendance néfaste, un appétit malsain, une passion destructrice, un défaut, jusqu’à ce que le meilleur l’emporte en nous, est une entreprise douloureuse et pleine de déboires. C’est la lutte la plus dure qui soit, car c’est une lutte contre soi-même et pour la restauration de son âme. (…)
Si la pénitence est un acte d’une telle portée spirituelle, elle mérite que nous lui appliquions toutes nos ressources de cœur, d’intelligence et de volonté ».
(Léo ADLER, Signification morale des fêtes juives, Labor & Fides, 1967, p. 59-67).