Carême 1986 : "NOTRE PÈRE" : LA PRIÈRE DE L’ESPÉRANCE

LE DON DU PÈRE : "...Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour"

"NOTRE PÈRE" : LA PRIÈRE DE L’ESPÉRANCE

Pasteur Jean DOMON
8 mars 1986

IV
LE DON DU PÈRE : "...Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour"

 

Le pain dont nous avons besoin, donne-nous le aujourd’hui. Ainsi, exactement, est rédigée la quatrième intervention de la prière de Jésus.

On peut dire, cette fois, que c’est vraiment une demande ! Et sur quel ton ! Quelle insolence, cette manière de se tourner vers son Dieu et de lui dire : Donne ! Aujourd’hui donne ! Ajoutez à cela la mauvaise conscience de l’homme blanc que nous avons, de manger trop sur une terre où s’accroît la famine et reconnaissez avec moi qu’a priori, cette demande-là, dite toute seule, comme nous sommes invités à le faire maintenant, peut ressembler à une insupportable réclamation d’enfants gâtés !

Alors, comment la dire juste, cette prière pour notre pain ? Certainement en ayant bien conscience, quand nous la récitons dans son déroulement, qu’elle s’enchaîne sur les trois premières, c’est-à-dire celles qui exprimaient notre désir, avant tout, de voir briller la gloire du Père, de voir triompher son Règne, de voir s’accomplir sa volonté. Mais aussi en faisant bien attention à cette petite phrase qui se trouve là, entre la Trois et la Quatre : "sur la terre comme au ciel".

Le pasteur Philippe BERTRAND indiquait samedi dernier que certains commentateurs attribuent cette phrase aux trois premières demandes. Moi, je serais tenté d’aller encore plus loin et de considérer qu’il s’agit là d’une sorte de crochet qui articule l’ensemble de la prière, comme un pont, en quelque sorte, entre les trois premières et les trois suivantes : "sur la terre comme au ciel".

Vous comprenez bien, en effet, que, si l’on veut que cette prière soit autre chose qu’un pieux bavardage, pour reprendre la mise en garde que Jésus lui-même adresse à ses disciples juste auparavant, il faut la dire avec l’ardent désir, la folle certitude, que Dieu ne soit pas seulement le maître du ciel et des esprits immatériels, le Dieu des anges, mais aussi le Dieu de cette terre, dans la chair même de cette terre où Jésus a été homme, où il est mort, où il revient et aussi, et en même temps, avec cette conviction que, de cette terre où nous sommes, nous pouvons demander à Dieu le pain, le pardon et la liberté parce que ces trois enjeux, très quotidiens, de notre humaine condition ne sont pas indifférents à ce que nous appelons, faute de mieux "le ciel" où Dieu est effectivement le Maître, où Jésus est vivant et où il intercède pour nous.

Il faut prendre la prière de Jésus dans cette totalité et dans ce mouvement, et on comprend alors que cette prière ne soit ni une évasion dans les nuages, ni un cahier de revendications, mais un projet de vie de gens responsables, adultes, qui marchent les yeux ouverts et le cœur immense.

Alors réclamer son pain n’est pas une infamie, que ce pain s’appelle pain, riz, igname ou graisse de phoque, car notre Père céleste sait que nous en avons besoin et que le premier païen venu, si son fils lui demande du pain, ne lui donnera pas une pierre. Le pain, c’est le point zéro de l’existence, le minimum vital, le commencement de la créature. Comment pourrions-nous imaginer que le Créateur ne s’y intéresse pas, alors qu’il est celui qui donne vie ? Vivre, à ce niveau zéro, c’est d’abord tenir debout et continuer à vivre pendant les heures qui viennent, et c’est certainement ce que veut dire ce petit mot qui, paraît-il, provoque des insomnies chez les exégètes : donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour, c’est-à-dire le pain dont nous allons avoir besoin durant les heures qui viennent, pour subsister. A chaque jour suffit son pain en quelque sorte ! — Mais il le faut !

Certes, on a dans le regard ce royaume où Dieu sera l’abondance et l’éternité, mais, pour l’instant, il faut marcher et mettre ses pas, dans les minutes qui arrivent, et se maintenir debout ! C’est la prière première de tous les hommes de la terre, parce que c’est d’abord la prière des pauvres, de ceux qui en sont au besoin premier et immédiat de l’homme : survivre !

Les récits de faim et de batailles autour d’un morceau de pain ne manquent pas dans la Bible et nous aurions tort d’être de trop beaux esprits pour penser que Jésus-Christ n’a rien à voir avec ces histoires.

Je pense, bien sûr, tout particulièrement à ces transhumants du grand Exode qui traversent le désert, avec le Pharaon dans le dos et la terre promise à l’horizon, et qui n’ont rien, sinon des souvenirs et des espérances, et qui avancent au jour le jour, entièrement dépendants des décisions du chef, Moïse et de... la grâce de Dieu. A la grâce de Dieu, comme on dit !

Une grâce qui se manifeste de plusieurs manières dans les récits des Nombres et de l’Exode, mais en particulier par l’apparition chaque matin, dans les terrains environnants, de cette fameuse manne, sorte de produit de base nutritif qui empêche de mourir de faim. Le pain de Notre Père, c’est cette manne minimale, cette opération survie du Créateur pour chacune de ses créatures. Et c’est vraiment le pain de ce jour, puisque Dieu refuse que cette manne soit stockée pour les jours suivants. De toute façon, ça tourne à la pourriture ! Non, leur dit Moïse, chaque jour, vous sortirez, vous ramasserez ce qu’il faut pour que chacun mange à sa faim, c’est le pain que le Seigneur vous donne, mais n’en gardez pas pour le lendemain.

Et voilà que ce qui est le don de Dieu va devenir l’épreuve de la foi. Parce que l’homme ne veut pas accepter cette dépendance et cette précarité. Alors il se met à regretter l’Egypte où il était esclave, mais où au moins il mangeait bien et cette manne que chaque matin Dieu lui octroie, il veut en faire des provisions. C’est le conflit avec Moïse, c’est la colère de tout un peuple qui ne veut pas attendre plus longtemps le vin, le lait, le miel de la promesse, c’est le rejet de la pauvreté et de la confiance, c’est la révolte une fois de plus contre le Père et sa parole.

"Qui nous donnera de la viande à manger", se lamentent-ils ! Ici, nous ne voyons plus que la manne ! Et c’est alors que Moïse, selon le récit du livre des Nombres, annonce à ses gens que le Seigneur va leur en envoyer de la viande, mais pas seulement un jour, ni deux, ni dix, mais tout un mois "jusqu’à ce qu’elle vous sorte par les narines, jusqu’à ce que vous en ayez la nausée !". Et un vent souffla de la mer qui amena des cailles qu’il abattit sur le camp en si grand nombre que tout le monde en eut une gigantesque indigestion dont une partie mourut, "la viande encore entre leurs dents" précise cet étonnant récit qui conclut que l’on donna à cet endroit le nom de "Tombes de la convoitise".

J’ai toujours été fasciné par un petit verset de l’épître de Jean qui dit que ce qui vient du monde, ce qui monte du monde en quelque sorte, ce qui va franchement à contre-courant de ce qui vient de Dieu, c’est "la convoitise de la chair, la convoitise des yeux et l’arrogance de la possession". On traduit aussi "l’orgueil des biens". Ne trouvez-vous pas que nous habitons dans des lieux qui pourraient s’appeler "Tombes de la convoitise" ? Et que, malgré la crise, nous avons du mal à lutter contre l’indigestion ? Et pas seulement celle de nos estomacs ! Et que, quoi que l’on dise, quoi que l’on se trouve comme justification raisonnable, le fait de stocker nos sous à la Caisse d’Epargne, notre beurre au congélateur, nos émissions préférées au magnétoscope et notre savoir aux gentils microprocesseurs ne nous rend pas forcément plus légers et plus transparents à la grâce matinale du Seigneur, plus attentifs à ce que les pères du désert appelaient la nuée, la gloire de Dieu ?

Toute cette richesse accumulée, toutes ces murailles que nous dressons autour de nous qui nous enferment dans une condition de propriétaires satisfaits et inquiets à la fois, n’est-ce pas autant d’écrans à la proximité de Dieu, à l’approche de sa grâce, au geste simple de sa générosité quotidienne ?

La manne peut tourner à l’aigre dans les champs, nous avons ce qu’il faut à la maison !

Alors, dire "donne-nous notre pain de ce jour", c’est un bon exercice de décongestion bien sûr, un excellent retour à notre réalité d’hommes, à notre nudité fondamentale de créatures. Mais comment faire pour aller plus loin que cette émouvante méditation sur notre fragile condition, doublée — je le disais en commençant — d’une inexpugnable mauvaise conscience ? Il faut avouer que nous, auditeurs de France Culture, ne sommes pas, pour la plupart, avec des plus et des moins, des voyageurs sans bagages et n’envisageons pas d’abandonner notre maison avec ce qui est dedans. Comment traverser l’épaisseur de nos murs et faire encore le geste impatient de celui qui attend le don qui calmera sa faim première, aux premières heures du jour ?

Et comment s’échapper de cette culpabilité qui nous ronge et qui nous enferme encore plus, pour retrouver l’émerveillement de la reconnaissance et la liberté de celui qui reçoit ?

Je pense ici à cette histoire que racontait Jésus, d’un homme tellement riche qu’il est obligé d’abattre ses greniers, pas pour prendre la route bien entendu, mais pour en construire de plus grands et stocker ! Et Jésus nous transmet la méditation de ce personnage en forme de prière : "Mon âme, tu as beaucoup de biens amassés pour de nombreuses années, repose-toi, mange, bois, réjouis-toi !". Mais Dieu lui dit alors : "Insensé, cette nuit même ton âme te sera redemandée. Tout ce que tu as préparé, ce sera pour qui ?".

Je constate deux points de jonction intéressants entre cette parabole et notre texte : une opposition et une similitude. La similitude, c’est : "cette nuit même" avec le "aujourd’hui" du Notre Père. C’est le caractère toujours urgent, instantané de notre vie et de notre mort. "Aujourd’hui, si vous entendez ma voix, n’endurcissez pas vos cœurs". "Aujourd’hui va travailler dans ma vigne". "Aujourd’hui, il faut que je demeure dans ta maison".

Constamment la Bible rabâche à l’homme, écartelé entre la nostalgie du paradis perdu et les mirages de la Terre Promise, que c’est aujourd’hui qu’il a à vivre et à ne pas gâcher cette vie.

Comme le dit très bien l’épître aux Hébreux : "Dieu nous fixe chaque jour un nouveau aujourd’hui et, tant que dure la proclamation de cet aujourd’hui, n’endurcissons pas nos cœurs, mais encourageons-nous les uns les autres, jour après jour, à rester dans la foi". Ce qui me conduit à l’opposition entre nos deux textes : le propriétaire des greniers dit une sorte d’anti-prière qui commence par "mon âme" ; Jésus nous propose une vraie prière qui commence par "Notre Père". Il y a déjà opposition entre cette âme dont nous sommes si fiers et le Père, mais je vois surtout une opposition entre le "moi, je" du riche et le "nous" que Jésus nous fait prononcer.

Nous ne pouvons dire cette prière, et particulièrement la demande du pain, que dans la communion de tous nos frères et la solidarité de tous les hommes. Si ce n’est pas à notre Père que je demande notre pain, je m’enferme sur moi-même ! Si, au moment où je la prononce, je n’ai pas un regard assez large, une conscience suffisante pour être à la fois ma voix et celle de ceux qui, près de moi ou loin de moi, sont effectivement privés de pain, c’est que je suis aveugle ou que je suis sourd. Si je n’entre pas, au moment où je la prononce, dans ce regard de Dieu qui voit d’une seule masse et pour un seul destin l’humanité entière, si je ne ressens pas autour de moi la présence au moins de quelques-uns de ces gens qui errent dans le Sahel à la recherche d’eau, ou de ceux qui aspirent au suicide parce qu’on vient de les licencier, ou de ceux qui s’enfoncent dans le néant parce qu’ils sont prisonniers, et qui n’ont même plus la force de demander, alors que représente cette prière par rapport au plan que Dieu a de sauver le monde en Jésus-Christ, par rapport à l’assurance que nous avons reçue de lui que, par la puissance de l’Esprit, nous pouvons faire sur cette terre de plus grandes choses que lui ? Est-ce que cette prière est une récitation de mots, ou le début d’un acte ? Est-ce qu’elle n’est pas pour nous, en définitive, le moyen le plus radical et sans doute le plus difficile, d’entrer pour notre petite part, dans cette sorte de travail, si vous me permettez le mot, que Dieu mène en Jésus-Christ mort et ressuscité pour arracher ce monde à son autodestruction ? Je pense qu’il faut pousser cette prière jusque là, si nous sommes vraiment chrétiens quand nous la disons. En fait, c’est bien Jésus qui dit cette prière au Père, par notre bouche. Ce qui fait que nous la disons, nous, dans l’action même du Christ, pour le monde.

Ça ne suffit pas de dire que, pour nous, Jésus-Christ est une référence. Il est vraiment en nous, comme nous sommes en Lui et lorsque, ensemble, nous demandons le pain pour tous les hommes, nous n’avons encore rien fait pour nourrir concrètement ceux qui ont faim, et peut-être avons-nous honte d’être très en dessous de beaucoup d’incroyants qui en font plus que nous, mais en même temps nous sommes allés beaucoup plus loin que tous les gestes humanitaires parce que nous engageons dans cette demande même l’honneur de Dieu et l’œuvre du Christ. C’est dire du même coup que nous nous engageons aussi et que par rapport à ces actions humanitaires de plus en plus nombreuses qui permettent aujourd’hui à des entreprises florissantes ou à des artistes triomphants de couvrir leurs bénéfices, de faire leur publicité et blanchir leur conscience, nous devons être les distributeurs d’un don et les artisans d’un partage sans commune mesure avec tout cela. Je le déclare sans orgueil, mais avec la conscience de notre responsabilité et de notre pouvoir.

Le pouvoir, c’est celui de Jésus-Christ. Notre responsabilité, c’est de comprendre ce que fait Jésus-Christ.

Vous connaissez, sans doute, ce récit évangélique au cours duquel Jésus multiplie miraculeusement quelques pains et quelques poissons pour nourrir des milliers de personnes. Eh bien, je suis frappé de constater que les évangélistes Marc et Matthieu rapportent, chacun, deux multiplications des pains, entremêlés de guérisons, de miracles et de controverses pharisiennes, avec comme fil conducteur de tout cet ensemble, l’insistante question de Jésus à ses disciples : "Comprenez-vous ce qui est en train de se passer ?". "Malheureusement, rapporte Marc au chapitre 6, s’ils sont bouleversés par la marche de Jésus sur les eaux, ils n’ont rien compris à l’affaire des pains, c’est-à-dire au vrai pouvoir de Jésus, qui est le pouvoir de donner la vie, c’est-à-dire de distribuer le don du Père en partage égal à tous ses enfants, et de le faire avec abondance. Et lorsqu’au chapitre 8, après la deuxième multiplication, les disciples sont dans la barque et se font du souci parce qu’ils ont oublié d’acheter du pain, Jésus leur dit : "Vous ne vous rappelez donc pas lorsque j’ai rompu les cinq pains pour les 5 000 personnes, combien de paniers vous avez emportés ? Et quand j’ai rompu les sept pains pour les 4 000 personnes ? Vous ne comprenez donc pas encore ?".

Non, nous ne comprenons pas que Jésus est le don de Dieu et que Dieu, en nous donnant son Fils, fonde le partage entre tous les hommes. Nous ne ressentons pas cette impatience de Jésus devant la foule qui est là autour de lui et qui a faim et à laquelle il faut maintenant, aujourd’hui, donner à manger. Et lorsque Jésus s’inquiète de cette foule, les disciples suggèrent qu’on les renvoie ! Qu’ils aillent dans les villages et qu’ils se débrouillent ! Ça doit être cela, une économie libérale. Mais Jésus leur réplique : "C’est vous qui devez leur donner à manger !".

Nous n’avons que quelques pains et quelques poissons, disent-ils. La pauvreté, quoi ! C’est cette pauvreté-là qu’il va multiplier et partager, et combler la faim de toute la foule. Plus tard, lorsque l’apôtre Paul s’émerveillera de voir les chrétiens de Macédoine qui sont des pauvres, donner abondamment de leur argent pour venir en aide à leurs frères de Jérusalem victimes d’une famine, il rappellera aux chrétiens de Corinthe, qui eux sont des riches, "la grâce du Seigneur Jésus-Christ qui pour nous, s’est fait pauvre, de riche qu’il était, afin que, par sa pauvreté, nous soyons enrichis".

En fait, il n’y a que les pauvres qui soient capables de donner, parce qu’ils sont "en marche" comme traduit Chouraqui dans les béatitudes, ils sont en mouvement d’appétit, en mouvement de faim. Tandis que les riches décrits par l’évangile sont immobilisés, inoculés, paralysés par leurs propres richesses et par la peur d’en reperdre un bout. On peut donc être donateur, non pas si on a de quoi donner mais si, riche, on redevient pauvre. Et comme notre nature ne nous y incline pas, comment y parvenir si nous n’entrons pas tout entiers dans l’œuvre même du Christ Jésus ? Alors, les chrétiens ont leur place dans toutes les actions concrètes de ce monde contre la faim, dans tous les tiers-mondismes qui refusent l’injustice des peuples, le racisme, les truanderies économiques, les fatalismes politiques. Ils y seront, sans doute, avec moins de naïveté ou de romantisme que certains et surtout, j’espère, avec beaucoup plus d’exigence et de réalisme sur la transformation totale des situations. Car nous sommes co-ouvriers de Dieu en Jésus-Christ, artisans d’une distribution égalitaire des biens entre les hommes, mais en même temps témoins d’une nécessité pour chaque homme de devenir, un être nouveau dans la grâce de Dieu, parce que c’est vrai aussi que l’homme ne vit pas que de pain seulement, mais de beaucoup d’amour et de raisons de vivre.

Comment fait Jésus devant la foule qui a faim ? Il lève son regard vers le ciel, il prononce la bénédiction, il rompt les pains et il les donne à ses disciples, car il faut qu’ils aillent eux-mêmes distribuer la nourriture. Jésus est là, ni en magicien, ni en terroriste, ni en démagogue, mais en témoin du Dieu qui donne et qui se donne. Il a le pouvoir de l’Esprit, il propose cet esprit à ceux qui lui font confiance et il les envoie au milieu des hommes pour les nourrir, mais aussi pour les changer et en faire, à leur tour, des témoins de l’Esprit.

Quand Jésus donne du pain, il donne aussi, par sa présence même, son propre esprit, sa Vie ! Et lorsqu’il dit à ses disciples : "Donnez-leur vous-mêmes à manger", il les engage dans une opération qui ne sera pas seulement une distribution de blé ou de viande, mais l’ouverture sur un monde nouveau où le ciel et la terre ne sont plus séparés, où la chair et l’esprit ne sont plus disloqués. C’est dans ce sens que Jean, l’évangéliste, reprend et développe la multiplication des pains, lorsqu’il fait dire à Jésus ces paroles capitales : "Vous me courez après, non pas parce que vous avez vu des signes de mon pouvoir, mais parce que vous avez mangé du pain à satiété ! Alors il faut maintenant vous mettre au travail pour obtenir, non pas cette nourriture périssable, mais celle qui demeure en vie éternelle, celle que le Fils de l’homme peut vous donner de la part de Dieu".

Alors ; tous ces braves gens lui répondent : "Oui, mais qu’est-ce qu’on peut faire, nous, pour travailler aux œuvres de Dieu ?". "L’œuvre de Dieu, reprend Jésus, c’est de croire en Celui qui m’a envoyé". "D’accord, mais ton œuvre à toi, c’est quoi ?".

Ici, une allusion à la manne et vient l’affirmation fondamentale : "Le pain de Dieu, c’est celui qui descend du ciel et qui donne la vie au monde. Je suis le pain de vie. Et la volonté de mon Père qui m’a envoyé, c’est que chaque homme qui voit le Fils et qui croit en lui ait la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour".

Il est bien évident que tout ce sixième chapitre de l’évangile de Jean est rédigé au sein d’une communauté où l’on célèbre quotidiennement le repas eucharistique du Seigneur. Et lorsque l’auteur fait dire ici à Jésus, non seulement : "Je suis le véritable pain qui vient du ciel", mais "celui qui mange ma chair et qui boit mon sang a la vie éternelle", il élargit le fait divers de la multiplication des pains à toute l’œuvre de Jésus-Christ qui, par le don de sa vie, ouvre les chemins d’un monde nouveau.

Eh bien, c’est cela la dynamique de la foi ! Cette capacité, et je dirai : cette obligation de relier toujours le général au particulier, le collectif à l’individuel, le spirituel au matériel, le ciel à la terre.

Quand je communie au corps et au sang du Christ avec une poignée de gens, nous portons en nous toutes les faims de toutes les foules du monde. C’est bien le pain vivant venu de Dieu que nous demandons et mangeons, mais c’est aussi le pain premier que nous recevons en partage, le pain de la première faim, la faim zéro des hommes.

Et quand nous donnons de notre argent, de notre temps, de notre prière, de notre propre vie pour réduire autant que possible l’inégalité entre les peuples du premier et du tiers ou du quart monde, ce ne peut jamais être seulement de la farine ou du sucre que nous leur donnons, mais aussi et en même temps l’amour que Dieu ne cesse de leur porter en Jésus-Christ.

Tout ce qui est vie et mort de l’humanité nous concerne jour après jour jusqu’à ce qu’il revienne.

Donne-nous aujourd’hui, Seigneur, notre pain de ce jour.