Carême 1929 :

LE DIEU DE L’EVANGILE

« Nous ne connaissons Dieu que par Jésus-Christ ». Cette parole de Pascal ( ) s’impose à mon esprit au moment où je veux essayer, tâche difficile entre toutes, de vous donner la vision du Dieu de l’Evangile. Non que je tienne pour rien, ou même pour chose insignifiante, la connaissance de Dieu dont les religions païennes ont balbutié les premiers éléments ou qu’a pu atteindre la raison humaine déployant, comme l’on dit, toutes ses puissances, et, à plus forte raison, la connaissance que Dieu a donnée de lui-même en dehors de Jésus-Christ. Mais lorsqu’au-dessus des dieux les moins grossiers du paganisme, du Dieu de la Raison et même du Dieu des prophètes et des justes d’Israël, se dévoile à nos regards la splendeur du Dieu de l’Evangile, nous sommes saisis par le sentiment de l’Unique, sentiment analogue, mais combien plus émouvant encore, que celui que nous éprouvons, par exemple, lorsque des rives du lac Léman, notre horizon s’étant limité jusqu’alors aux premiers sommets des Alpes de Savoie, nous découvrons tout à coup, à travers la brume qui se dissipe, dans sa blancheur éclatante, lointain mais cependant si proche, le sommet du Mont-Blanc.

Efforçons-nous donc d’ouvrir ce soir nos esprits et nos âmes à la connaissance de Dieu que nous offre Jésus-Christ.

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Jésus-Christ nous fait connaître Dieu, tout d’abord, par son enseignement. Le Dieu de l’Evangile, c’est le Dieu dont le Christ parle dans le Sermon sur la Montagne, dans ses paraboles, dans tant de paroles qui éclairent tel ou tel aspect de la Personne ineffable dont lui-même a dit : « Nul ne connaît le Père que le Fils, et celui à qui il plaît au Fils de le révéler » ( ).

Est-ce devant un Dieu tout différent de celui des prophètes d’Israël que nous place l’enseignement du Christ ? Bien au contraire ! Le Dieu de l’Evangile, c’est le Dieu que Jésus de Nazareth a connu, aimé, et servi dès les premiers jours de son enfance, alors qu’au foyer paternel ou à la synagogue il apprenait à lire les livres d’Israël et gravait dans sa mémoire les principaux préceptes de la loi de Moise, de beaux Psaumes et tant de passages des prophètes, dont l’Evangile renferme le suc vivifiant.

Le Dieu de l’Evangile, c’est le Dieu qui s’est révélé à Abraham, à Isaac, à Jacob, aux prophètes, à tous ceux dont la foi a été pour l’œuvre de Jésus, une source d’inspiration.

Le Christ rattache son enseignement de la façon la plus étroite à la tradition religieuse de son peuple. Pour lui, comme pour les prophètes, Dieu est le Créateur et aussi la Providence ; il est le Dieu de la justice et de la sainteté, le Dieu de la loi qui condamne le péché, mais le Dieu qui veut sauver le pécheur, qui pardonne aux hommes qui se repentent, qui entend la prière et l’exauce, qui appelle l’homme à se savoir et à se vouloir son enfant, et dont le Royaume se constituera un jour avec ceux qui accepteront sa Loi.

Tout cela, Messieurs, nous avons appris à le voir déjà dans la révélation que Dieu a donnée de lui-même avant Jésus-Christ, et tout cela se retrouve dans l’Evangile, mais développé, achevé, purifié, et ordonné autour de l’affirmation centrale de la paternité de Dieu : le Dieu de l’Evangile est, avant tout, le Père.

Assurément, dans l’Ancien Testament nous pouvons trouver, ici et là , des pressentiments magnifiques de la paternité divine. « Comme un père a compassion de ses enfants, s’était écrié un psalmiste, l’Eternel a compassion de ceux qui le craignent » ( ). Et le grand prophète anonyme de l’exil avait invoqué Dieu en disant : « Cependant, ô Eternel, tu es notre Père... » ( ). Ailleurs encore, Iahvé apparaît comme le père du peuple ou du roi ( ). Je sais aussi que dans le paganisme antique, dans Homère, par exemple, le Dieu suprême apparaît comme le père des hommes et des dieux. Mais, dans l’Evangile, la paternité de Dieu n’est plus un attribut à côté d’autres attributs, elle est le caractère fondamental de la personnalité divine, elle révèle, non plus l’attitude de Dieu à l’égard d’un peuple, d’une collectivité humaine quelle qu’elle soit, mais sa manière d’être essentielle à l’égard de l’homme.

Dieu est le Père, le vôtre, le mien, et cette affirmation, qui est au cœur même de l’enseignement de Jésus-Christ, rayonne à travers tout l’Evangile et fait apparaître dans une lumière toute nouvelle la relation de Dieu avec les êtres qu’il a suscités à la vie, et du même coup la relation de ces êtres avec le Dieu qui les appelle à vivre.

Dieu est le Père d’un peuple ? Des Juifs ? Non, de tous les hommes. La paternité universelle de Dieu marque une universalité de l’amour divin, qui laisse bien loin en arrière la conception israélite d’un Dieu national à qui son peuple appartient, mais qui appartient à son peuple, bien loin en arrière aussi les intuitions les plus belles et les plus universalistes des prophètes, entrevoyant qu’un jour « les nations monteraient en foule à la montagne de l’Eternel » ( ), mais maintenant toujours au peuple élu, au peuple de la révélation, son droit à l’hégémonie spirituelle. Il y a, dans cette universalité de la paternité divine, une universalité de générosité que le Christ a mise en lumière dans ces paroles du Sermon sur la Montagne : « Il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes » ( ).

A cette universalité de la paternité divine répond l’universalité de la fraternité humaine. Si Dieu est le Père de tous, tous les hommes sont frères. Et c’est là qu’apparaît l’originalité de la loi nouvelle proclamée par l’Evangile, loi dont on a pu dire qu’elle est une loi à deux faces. Sans doute le commandement de l’amour de Dieu et le commandement de l’amour du prochain avaient été déjà donnés avant Jésus-Christ. Mais Jésus les prend, il les unit, il les lie indissolublement l’un à l’autre, il les rend solidaires l’un de l’autre. De telle sorte que, d’après son enseignement, il est impossible d’aimer Dieu sans se sentir aussitôt poussé à aimer et à servir ses frères ; et il est impossible d’aimer les hommes d’un véritable et d’un efficace amour sans les aimer tels que Dieu les voit et tels que Dieu les veut, c’est-à -dire comme des hommes appelés à être les fils de Dieu.

Mais il faut dépasser ces généralités. L’amour de Dieu, dans l’enseignement de Jésus, n’est ni une abstraction ni un concept. Si l’amour de Dieu est pour tous, il est pour chacun. Cet amour universel a le génie du particulier. Il s’adresse, non à l’humanité en général, ni à un homme idéal ou abstrait, mais à l’homme dans son existence individuelle. Le Dieu de l’Evangile est le Dieu de l’homme concret. Le Dieu de Jésus-Christ s’intéresse à l’individu à un point que nous ne pouvons imaginer. La valeur infinie, aux yeux de Dieu, de la personne humaine, de toute personne humaine, voilà la grande révélation de l’Evangile ! L’âme humaine vaut plus que le monde entier. De là ces caractères essentiels de l’amour divin qui éclatent, avec une telle magnificence, dans l’enseignement de Jésus-Christ, et, très particulièrement, dans certaines de ses paraboles , paraboles de la drachme perdue, de la brebis perdue, de l’enfant prodigue , une inlassable persévérance, une patience à toute épreuve, une absolue générosité. Tel est l’amour que Dieu éprouve pour l’homme qui, ne l’oublions pas, est un homme pécheur.

Et cet homme, Messieurs, Dieu l’appelle par Jésus-Christ à lui ressembler. « Soyez miséricordieux comme votre Père céleste est miséricordieux. Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait... » ( ).

Bonne nouvelle, grande nouvelle en vérité ! Nouvelle d’une délivrance, d’un salut qui, débordant les limites étroites de l’existence terrestre, retentit dans l’Invisible. Le Dieu dont l’amour confère une valeur éternelle à toute âme humaine n’est pas, selon la parole du Christ, le Dieu des morts, il est le Dieu des vivants ( ).

Ah, je comprends que l’Evangile ait attiré sur lui les fureurs et la haine de tous ceux qui veulent maintenir dans l’humanité une hiérarchie immuable en vertu de laquelle toujours il y aura en haut des hommes qui commandent et, en bas, des hommes qui obéissent, car le Christ, se levant au milieu de l’humanité qu’il appelle à devenir une humanité de frères, dans cette poussière d’esclaves voit les fils dont Dieu attend le retour ; dans cette cohue de créatures éphémères qui se poussent vers la mort, il nous apprend à reconnaître les héritiers de la vie éternelle.

, II ,

Tel est, d’après l’enseignement de Jésus-Christ, le Dieu de l’Evangile. Mais ce Dieu ne se révèle pas seulement par ce qu’a dit le Christ, il se révèle plus encore dans ce que le Christ a été et dans ce qu’il a fait.

On a prétendu maintes fois découvrir les multiples sources de l’enseignement de Jésus. Sans parler des Ecritures Saintes de son peuple, où il est facile de retrouver telle de ses paroles, on a établi des rapprochements plus ou moins superficiels entre telle autre et les préceptes de Confucius ou de sages de l’Orient qui, plusieurs siècles avant sa venue, avaient éclairé la conscience et la pensée humaine de magnifiques lueurs.

De telles recherches, Messieurs, ne sont pas sans intérêt. Toutefois, elles demeurent à la surface des choses. Car ce qu’il y a d’unique dans l’Evangile, ce par quoi il se distingue de tout autre recueil de maximes morales, si belles soient-elles, c’est que l’enseignement du Christ ne peut être détaché de sa personne. Ce que Jésus enseigne, il le fait ; il dit ce qu’il est. « Jamais homme n’a parlé comme cet homme », disaient un jour des serviteurs du temple qui avaient été chargés de se saisir de lui. Et vous savez quelle impression d’autorité faisait sa parole sur tous ceux qui l’écoutaient. D’où venait donc cette autorité sinon, précisément, de ce que la parole du Christ était une parole vivante ? Elle était une parole vivante parce qu’elle était une parole vécue.

Lui qui a été, entre tous les hommes, doux et humble de cœur, n’hésite pas cependant, vous le savez, à mettre sa personne au premier plan. Pourquoi ? N’est-ce pas parce qu’il a le sentiment profond que ceux qui viennent à lui pour recevoir l’enseignement qu’il leur donne de la part de Dieu apprendront à connaître Dieu plus encore en vivant dans l’intimité de son Révélateur qu’en l’entendant parler de lui ?

Jésus, en effet, ne s’est pas borné à donner, dans les Béatitudes, la charte de l’humanité nouvelle ; il a vécu les Béatitudes. Lorsque nous essayons, à travers les évangiles, de discerner quelque chose de la figure morale du Christ, nous ne pouvons mieux y réussir qu’en recherchant, dans les Béatitudes, les aspects multiples et divers d’un caractère dont elles font ressortir l’incomparable harmonie.

Jésus ne s’est pas borné à affirmer la sainteté de Dieu ; il a été saint. Oh, je le sais, de même qu’on nous demande de démontrer Dieu, on exige de nous, chrétiens, que nous démontrions la sainteté de Jésus-Christ. Cette sainteté ne se démontre pas, Messieurs, elle s’atteste à la conscience qui se place et se maintient dans le rayonnement de la conscience même de Jésus. A quiconque s’approche d’elle avec un cœur droit et s’efforce, malgré le mystère qui l’enveloppe, de sonder ses profondeurs, la conscience de Jésus apparaît comme « une conscience sans cicatrice », et sa sainteté devient, pour celui qui en éprouve la vertu sanctifiante, une inébranlable certitude intérieure. Le témoignage du Christ confirme, d’ailleurs, cette certitude. Jamais, en effet, à travers ses paroles quelles qu’elles soient, vous ne surprenez, dans sa conscience, un sentiment de regret laissé par une action mauvaise, l’aveu d’une déficience morale, l’expérience personnelle du péché, l’expérience du pardon cherché et reçu pour lui-même.

Jésus, enfin, n’a pas cru qu’il était suffisant de proclamer dans son enseignement que Dieu aime les hommes ; il les a aimés, et vous savez, sans que j’y insiste maintenant, de quel amour !

Ainsi la révélation que Dieu donne de lui-même culmine, non dans l’enseignement de Jésus de Nazareth, mais dans sa personne. Nous l’avons dit déjà  : l’homme est ici-bas le révélateur de Dieu. L’homme pécheur ne peut en être qu’un révélateur imparfait. Le Fils de l’homme, celui que l’apôtre Paul saluait du titre de nouvel Adam, l’homme, dont la libre obéissance répond enfin à l’attente de Dieu, est le révélateur parfait parce qu’il est la révélation parfaite. Devant lui, devant la révélation qu’il apporte, une seule parole a pu traduire et traduira éternellement la certitude décisive que cette révélation communique à l’homme qui l’accueille et sait qu’elle est la vérité de Dieu : « La Parole a été faite chair » ( ).

« Qu’est-ce que Dieu ? » demande l’homme. Et l’Evangile répond à cette question en lui montrant un homme, « un homme débonnaire, touché de compassion à la vue de nos misères, qui pleure avec ceux qui pleurent, qui laisse venir à lui les enfants, les malades, les pécheurs, qui a des bénédictions, des secours, des révélations pour tous, des consolations pour tous, qui, dans son amour, se sacrifie pour tous. En considérant cet homme, l’homme reconnaît son Dieu, à la ressemblance duquel il est créé, tous ses instincts divins se réveillent » ( ).

Clément d’Alexandrie, l’un des Pères les plus illustres de l’Eglise, disait déjà  : « Dieu est devenu homme afin que vous appreniez d’un homme comment l’homme peut devenir Dieu ». Et d’une parole plus brève encore, frappée comme une médaille, le Christ lui-même a dit : « Celui qui m’a vu a vu le Père » ( ).

Mais ce que Jésus a été, il l’a exprimé dans ce qu’il a fait. L’action révélatrice de Dieu s’est incarnée dans l’action du Christ. Essayons de voir, par le dedans, cette action.

A quoi tend-elle ? Vous le savez : au salut. « Le Fils de l’homme, a dit Jésus, est venu chercher et sauver ce qui était perdu » ( ). S’agit-il du salut d’un peuple ? Du salut des hommes par des réformes politiques et sociales ? Non, Messieurs, cette conception du salut, la tentation de travailler par cette méthode et sur cette voie au salut de l’humanité, et, tout d’abord, au salut de son peuple, Jésus-Christ l’a écartée et c’est là la signification profonde de sa tentation. Ce qu’il veut, ce qu’il cherche, c’est le salut de l’humanité par le salut de l’homme, et le salut de l’homme par son retour à Dieu, retour qui s’accomplira, non par des œuvres saintes, si religieuses qu’elles soient, mais seulement par la foi : « Ayez foi en Dieu » ( ).

Et, au contact du Christ, la foi s’éveille dans les âmes. Son action qui tend au salut, et uniquement au salut, use d’un seul moyen : l’amour. Amour désintéressé, qui se donne dans l’oubli complet de soi-même et dans le respect total de ceux qu’il aime, amour qui ne recule jamais devant les obstacles qu’incessamment et toujours à nouveau lui oppose le péché, amour clairvoyant qui va chercher, au fond de l’homme, le germe divin étouffé par le péché ; amour qui, toujours, croit possible de réveiller, au cœur de l’homme, le sentiment de sa filialité à l’égard de Dieu, de sorte qu’après avoir cru peut-être, sans y voir autre chose qu’une généralité, que Dieu est le Père de tous les hommes, il prend conscience, dans le fond de son être, du lien unique qui l’unit à celui qui est la source de sa vie, qu’il connaît maintenant comme son Père et dont il sait qu’il est le fils. Cet amour, le Christ l’exprime d’un mot, d’un geste, parfois d’un simple regard, mais il n’en est pas moins une action dans laquelle il se met tout entier, et qui prépare et réclame une démarche de l’homme tout entier, parce qu’il tend à infiniment plus qu’à faire accepter certaines croyances, ou à obtenir de la part de l’homme des réformes superficielles, parce qu’il vise à la libération de toutes les servitudes qui pèsent sur la conscience humaine. Cet amour du Christ, Messieurs, est l’action salvatrice, l’action rédemptrice en laquelle s’incarnent toutes les ambitions saintes du Dieu vivant.

L’action rédemptrice, vous le savez, implique la souffrance.

Nous avons vu déjà , en parlant de la révélation que Dieu a donnée de lui-même et de l’homme, de l’état de misère auquel le péché a réduit l’homme et de la vocation divine à laquelle cet homme est appelé en dépit de sa misère et de son péché, qu’un seul remède est possible au péché : la souffrance.

La souffrance apparaît dans la vie de Jésus bien avant ce que l’Eglise appelle la Passion. Peut-être, avant même de commencer son ministère, le Christ avait-il eu la révélation de sa souffrance, alors que, lisant et méditant la page, émouvante entre toutes, qui est, dans notre Bible, le chapitre 53 du livre du prophète Esaïe, il entrevoyait, à l’horizon de sa propre vie, la vision d’un serviteur de l’Eternel souffrant des péchés des hommes, se voulant solidaire des pécheurs, s’offrant à subir à leur place les conséquences de leurs misères et de leurs souillures, et donnant sa vie dans la souffrance pour leur apporter la délivrance et la paix de Dieu.

Renan, dans sa Vie de Jésus, nous parle d’une idylle galiléenne, pendant laquelle Jésus n’aurait cueilli que les fleurs parfumées de l’amour, de l’enthousiasme et de la reconnaissance de son peuple. Ne comprenons-nous pas que, même dans cette période qu’éclairent de si grands espoirs et qu’accompagnent les chants d’allégresse de la multitude dont Jésus soulage les misères, dont il nourrit la faim, dont il guérit les malades, la souffrance était là , déjà , et combien poignante, souffrance de l’homme pur et saint qui, de son clair regard, pénètre dans le cœur de ses frères jusqu’à la racine maudite du péché, souffrance de celui qui, connaissant la valeur infinie de l’homme le plus déchu par sa misère et son péché, sachant que cet homme est pour Dieu un fils, le voit résister aux appels de l’amour divin et aimer l’esclavage maudit que son orgueil appelle liberté.

A mesure que le Christ avance dans son ministère, sa souffrance devient plus intense. A l’opposition croissante de ses adversaires, à l’ingratitude de la foule, s’ajoute l’incompréhension douloureuse de ses disciples. Et puis, c’est Gethsémané, c’est la marche au Calvaire. C’est, enfin, la Croix.

La Croix proclame l’amour d’un Dieu qui hait le péché de toutes les puissances de sa sainteté, mais qui n’en persiste pas moins à aimer les hommes de toutes les puissances de son amour, qui souffre du péché de l’homme mais qui espère que l’homme répondra quelque jour à son amour, et qui n’hésite pas, pour persuader l’homme pécheur de croire à cet amour, à descendre dans la misère humaine et à souffrir de toute la souffrance de son Fils. Le Dieu, que révèle la Croix de Golgotha, est un Dieu qui ne recule pas devant la souffrance nécessaire pour remettre d’aplomb la conscience humaine, asservie et obnubilée par le péché, en la persuadant, tout ensemble de l’horreur tragique du péché et de la souveraineté de l’amour et du pardon de Dieu.

Oui, vraiment, devant la Croix de Jésus-Christ, nous ne pouvons que redire la parole de l’apôtre Paul : « Dieu était dans le Christ réconciliant le monde avec lui » ( ).

Voilà bien, telle qu’elle apparaît à la lumière de Pâques, la révélation parfaite que Dieu a voulu donner de lui-même. La rédemption achève l’incarnation, comme l’incarnation seule donnait un sens à la création.

Mais ici, vous le pressentez, surgit un nouveau problème. Qui donc était-il, ce Christ, pour pouvoir être le révélateur parfait, la révélation parfaite de Dieu ? Qui donc était-il pour qu’avec un saint Jean, un saint Paul, les chrétiens de tous les siècles redisent : « Dieu était dans le Christ » ? Problème immense que nous ne pouvons qu’énoncer aujourd’hui, et qui sera nécessairement le sujet d’une nouvelle série d’études.

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Vous vous rappelez, Messieurs, la parole d’un écrivain contemporain que j’ai donnée pour titre à nos entretiens de cette année : « Dieu est l’éternel tourment des hommes ».

Le Dieu de l’Evangile peut-il apaiser ce tourment ? J’en ai la conviction profonde.

Remarquez, tout d’abord, l’accord entre la connaissance que Dieu nous donne de lui-même et de l’homme et la solution à laquelle nous avons été conduits par l’examen du problème de nous-mêmes.

« Les grandeurs et les misères de l’homme, disait Pascal, sont tellement visibles qu’il faut nécessairement que la véritable religion nous enseigne et qu’il y a quelque grand principe de grandeur en l’homme, et qu’il y a un grand principe de misère. Il faut donc qu’il nous rende raison de ces étonnantes contrariétés » ( ).

L’Evangile, en effet, et l’Evangile seul découvre dans leurs dernières racines ces contradictions qui ne se résolvent que dans l’acceptation du message libérateur que l’Evangile nous apporte. « Si le Christ vous affranchit, dit l’évangile selon saint Jean, vous serez véritablement libres » ( ). Et, en effet, dès les premiers jours du christianisme, alors que les premiers disciples de Jésus-Christ se groupent dans les Eglises implantées, en plein monde païen, par la prédication de la Croix, ce qui caractérise les chrétiens, c’est qu’ils sont des hommes libres. Le joug des servitudes morales qui pesaient sur leur conscience a été brisé. Ces hommes surgissent au milieu du monde antique comme les prophètes et les pionniers d’une humanité d’hommes libres, ils possèdent la liberté glorieuse des enfants de Dieu. Par la démarche même de leur foi, donnant accès dans leur existence individuelle à la grâce de Dieu, ils ont saisi la solution du problème de leur vie et de leur destinée.

Remarquez encore que, seul, l’Evangile nous permet de nous rendre compte de cette expérience de la liberté morale dont la réalité s’impose à notre conscience au milieu même des pires déterminismes de la vie physique.

« Par l’expérience intime de sa liberté, a écrit, dans une remarquable étude, le professeur Jundt, l’homme sent qu’il participe, dans le fond même de son être moral, à une vie supérieure, soumise à d’autres conditions que celles de la vie organique. Dans cette expérience lui sont données tout ensemble la certitude de la réalité d’une vie supérieure et la certitude d’être appelé, par sa liberté, à réaliser complètement en lui cette vie supérieure... La liberté morale ne prend un sens que dans un monde dominé par le Dieu de l’Evangile ; nous reconnaissons en elle la capacité dont Dieu a doté l’homme pour lui permettre de s’élever à la filialité divine... Inversement la réalité de la liberté atteste la vérité de l’Evangile. La vie d’enfant de Dieu existe en puissance chez tout homme, chrétien ou non, qui obéit à la voix de la conscience. Comme chrétien, il réalise la destinée à laquelle Dieu l’appelle comme homme » ( ).

Comment ne pas voir, enfin, que le Dieu de l’Evangile donne et donne seul au Dieu de la métaphysique sa signification totale ?

Sans doute, il y a eu et il y aura encore des métaphysiques entraînant la pensée humaine dans un monde d’abstractions et de concepts, dans une direction, par conséquent, radicalement opposée à celle où l’Evangile nous apprend à chercher et à reconnaître Dieu. Mais rappelez-vous, Messieurs, ce qu’ici-même j’ai eu occasion de dire de la métaphysique que quelques grands philosophes français ont travaillé à constituer au cours du XIX° siècle. Rappelez-vous les paroles d’un Maine de Biran, d’un Ravaisson, d’un Lachelier, d’un Boutroux, et vous comprendrez ces mots de Lachelier disant que si la philosophie, réduite aux seules forces de la raison, ne permet pas à l’homme de saisir le Dieu réel et vivant, « que la foi en coure le risque » ( ).

Mais en accomplissant ainsi, par un acte de foi, le passage de l’idée de Dieu à Dieu, du Dieu de la raison au Dieu de la religion, l’homme ne passe-t-il pas de la nature à la surnature ? Oui, sans doute. N’oublions pas toutefois que la « sursature ne sort pas de la nature... ; l’abîme qui les sépare est tel que l’homme est incapable de le franchir sans un concours spécial de Dieu ; mais à Dieu tout est possible, et sa grâce, s’épanouissant dans la nature, la transforme, l’achève, la sanctifie du dedans », au point que cette discontinuité qui nous frappe entre le Dieu que notre raison peut atteindre et le Dieu qui s’offre à nous dans l’Evangile se transforme, non par les efforts de la pensée humaine, mais par un don tout gratuit de la grâce de Dieu, en une continuité surnaturelle qui manifeste, dans la présence adorable de Dieu en nous, la réalité ineffable de Dieu hors de nous ( ).

Au surplus, le témoignage de l’histoire est là pour nous montrer que le Dieu de l’Evangile est bien celui qui répond à l’inquiétude de l’homme et apaise son tourment.

Ah, je le sais, lui aussi, à maintes reprises, il a été déformé, mutilé, trahi, par ceux-là mêmes qui se prétendaient ses représentants ici-bas. Toujours revient la tentation de démontrer ou de montrer Dieu comme une chose qui se présente à nous du dehors et dont la réalité s’impose à nous. Et trop souvent l’Eglise, dans la personne de ses docteurs, a cédé à cette tentation.

Mais que d’inquiétudes calmées, que de tourments apaisés ! L’histoire de l’Eglise, l’histoire des Missions en terre païenne, de l’évangélisation de nos grandes cités, si nous pouvions produire ici leur témoignage, nous feraient entendre les échos innombrables d’une harmonie splendide, l’harmonie de toutes les âmes qui, depuis dix-neuf siècles, ayant trouvé Dieu par le Christ, ont vécu de lui et pour lui.

Depuis le jour où l’apôtre Paul, s’adressant aux chrétiens de Philippes, leur assurait que, désormais, « la paix de Dieu garderait leurs cœurs » où dominaient autrefois la souffrance du péché et l’angoisse d’une destinée ignorée, l’Evangile de Jésus-Christ n’a pas cessé de mettre les hommes en présence du Dieu qu’il révèle et de leur faire trouver en lui le secret de la paix intellectuelle et spirituelle.

Ecoutez les paroles de saint Augustin : « Dieu ne s’est pas retiré de ce qu’il a créé. Tout ce qui vient de lui subsiste en lui. Où est-il ? Là où l’on goà »te la vérité, dans l’intime du cœur... Restez avec lui et vous deviendrez stables ; reposez-vous en lui, et vous aurez la tranquillité » ( ).

Et tout proche de nous, nous recueillons une fois encore le témoignage d’un écrivain contemporain dont, à maintes reprises, nous avons écouté la voix à l’accent souvent si profond, Jacques Rivière. Il écrivait, après sa conversion : « Depuis que je suis retourné vers la foi, j’ai senti tant de choses simplifiées pour moi, tant de nœuds se défaire, tant de facultés en moi reprendre leur usage naturel ! Je ne peux plus considérer la conversion comme une démarche héroïque et extrême, ainsi que la concevait Pascal, mais comme le lent avènement d’une solution » ( ).

Harmonie vraiment magnifique des âmes qui ont trouvé le Dieu de l’Evangile ! Pauvres âmes ballotées sur l’océan toujours mouvant des incertitudes ou des passions, âmes idolâtres d’elles-mêmes et pourtant inconscientes de leur valeur divine, âmes tourmentées par la soif du Dieu inconnu qui leur apportera enfin la délivrance et la paix ! Un jour, elles ont rencontré le Christ ; par lui, en lui, elles ont eu la révélation du Dieu qui se donne à elles pour les aider à se donner à lui, et, dans l’humilité, elles ont accepté le don royal de l’amour rédempteur ! Sans doute, à posséder Dieu dans une certaine mesure, elles sentent monter en elles la soif de le posséder plus encore. C’est une aspiration profonde qui, se heurtant aux limitations de l’espace et du temps, plus encore aux imperfections de l’obéissance et de l’amour, devient ce tourment de Dieu que nous avons signalé chez les croyants : « Je me donne et je suis reçu, disait encore Rivière, et je sens qu’en me donnant davantage encore, je serai reçu infiniment davantage » ( ). Mais comment se donner tout entier dans un monde qui, toujours, cherche à reprendre ce que nous lui ôtons pour le donner à Dieu ? Ce tourment même, qui suscite dans les âmes une recherche plus ardente et une offrande plus complète, affine en elles le sens de l’invisible. Alors s’opère, dans l’intimité du Dieu de l’Evangile, la naissance au monde des réalités éternelles. Ce n’est pas, comme d’aucuns pourraient le croire, l’absorption d’une âme dans un Dieu, substance éternelle, en qui tout est appelé à se confondre et à se perdre. Non, c’est un don réciproque par la rencontre de volontés qui se cherchent et qui se trouvent. En même temps que l’âme n’a rien qu’elle n’acquière, elle n’a rien non plus qu’elle ne reçoive. Et qui plus est, elle n’acquiert qu’en se donnant, puisque, acquérir, pour elle, c’est devenir semblable à Dieu pour s’unir à lui... Elle doit vivre pour autre et pour plus qu’elle, et non pas pour elle seule, parce que ce n’est pas du tout par elle seule qu’elle vit. Si elle ne s’appartenait pas, elle ne pourrait pas se donner. Mais si elle ne se donnait pas, elle ne deviendrait pas ce qu’elle doit être » ( ).

Alors aussi, l’âme chrétienne, se saisissant dans le principe éternel de son être, se sait aimée dès l’éternité et pour l’éternité. Que le monde d’ici-bas soit imparfait, peu lui importe, elle sait bien qu’il n’est qu’un lieu de passage et que l’existence terrestre n’est qu’une étape, une étape nécessaire. Elle se sait en marche vers la perfection.

« Lorsque ce qui est parfait viendra, disait l’apôtre Paul, ce qui est imparfait disparaîtra » ( ). Et l’âme chrétienne, regardant par delà les choses visibles et, de l’imperfection même à laquelle elle se résigne sur la terre, saluant la perfection qu’elle connaîtra un jour, répète avec saint Jean : « Nous serons semblables à lui parce que nous le verrons tel qu’il est » ( ).

N’est-ce pas là , croyants, votre espérance et même votre certitude ? N’est-ce pas là , même au milieu des difficultés et des épreuves de la vie, la source de votre paix ?

Ah, comme je comprends qu’à certaines heures vous éprouviez la tentation de fuir loin du tumulte du monde pour vous absorber dans la contemplation du Dieu auquel vous conduit Jésus-Christ. Mais ce serait là tourner le dos à la vocation que vous adresse le Dieu de l’Evangile.

Sans doute, pour que votre piété subsiste et se développe, vous devez la nourrir de science et de prière ( ). Toutefois, alors même que vous poursuivez inlassablement l’effort nécessaire d’approfondissement de votre vie religieuse et de prise de possession, par votre pensée, des affirmations essentielles de la foi, n’oubliez pas qu’il y a les hommes, les hommes auxquels vous vous devez, les hommes au milieu desquels vous êtes appelés à vivre la vie de Dieu, sa vie de sainteté, sa vie d’amour et de générosité, non pas pour leur imposer, en quelque sorte du dehors, vos convictions les plus profondes, mais pour les susciter à leur tour à la vie spirituelle qui est devenue le grand trésor de votre vie.

Mais à vous, frères incroyants, qui peut-être vous trouvez dans cet auditoire, ai-je su montrer que le Dieu de l’Evangile est celui qui apaise le tourment que parfois vous éprouvez ?

Ce tourment vous révèle que Dieu vous cherche pour vous rendre à vous-mêmes en vous amenant à lui, pour vous persuader de donner un sens et une direction à votre vie, si bien qu’elle acquière une valeur éternelle.

Dieu est l’éternel tourment des hommes. Oui, certes, parce qu’il ne se résigne pas à abandonner les hommes à leur déchéance et à leur péché, parce qu’il s’obstine à offrir « sa main tendue que l’orgueil se refuse à saisir » ( ), parce qu’il veut, fà »t-ce aux prix des pires souffrances, amener les hommes à le chercher comme cherchent ceux qui veulent trouver.

Ne l’oubliez pas cependant, Messieurs, Dieu ne se trouve que par les voies enseignées dans l’Evangile, comme nous le rappelle Pascal. Vous ne le trouverez jamais si vous vous croyez de plain-pied avec la vérité, si vous n’acceptez pas de renoncer à vous-mêmes, à l’orgueil de votre raison, à l’idolâtrie de vous-mêmes.

« Dieu résiste aux orgueilleux, dit l’Ecriture, mais il fait grâce aux humbles » ( ). L’expérience chrétienne de tous les siècles confirme la vérité de cette parole apostolique. Mais je sais bien que s’il en est parmi vous qui, après avoir longtemps, peut-être, éprouvé le tourment de Dieu, et senti au fond de leur conscience l’aiguillon de Dieu qui les pousse à le chercher pour le trouver, se décident à entrer et à marcher sur le chemin de la foi en Dieu qui passe toujours par Jésus-Christ, ils entendront un jour, comme tant d’autres, retentir, au plus profond de leur conscience, les paroles du révélateur parfait de Dieu : « Ta foi t’a sauvé, va en paix » , « Que votre cœur ne se trouble point, je vous donne la paix » ( ).

L’heure est venue, Messieurs, de nous séparer jusqu’au jour où, s’il plaît à Dieu, nous pourrons entreprendre ensemble une nouvelle étude.

Je ne me sépare pas seulement, je le sais, d’auditeurs visibles dont l’attention bienveillante m’a sans cesse soutenu dans mon effort ; je me sépare aussi de tout un auditoire invisible dont la pensée m’émeut profondément ( ).

Qui que vous soyez, frères invisibles, proches ou lointains, connus ou inconnus, catholiques ou protestants, israélites ou libres-penseurs, laissez-moi vous dire mon ardent espoir que les ombres qui, peut-être encore, voilent à vos regards la splendeur du Dieu de Jésus-Christ, seront un jour balayées, et qu’ayant enfin, les uns et les autres, accepté la seule solution du seul problème, nous communierons à jamais dans la foi au Dieu qui nous appelle à l’aimer et à nous aimer en lui.

Et la prière qu’au seuil de cette semaine sainte je lui adresse pour vous, c’est que, dans la méditation de la Croix, vous appreniez mieux ce que vous êtes, ce que Dieu veut être pour vous, ce que vous pouvez devenir pour lui et pour vos frères. Alors, au matin de Pâques, dans l’allégresse de la vie triomphante, il vous sera révélé que, vous aussi, vous êtes appelés à passer par la mort, la mort à vous-mêmes, à votre égoïsme, à votre orgueil, mais à passer par la mort pour saisir la vie qui, dès cette terre, parce qu’elle est la vie de Dieu, porte en elle la certitude de l’éternité.