Carême 2008 : ÉTRANGES TÉMOINS DE LA PASSION

LE BON, LA BELLE ET LE TRUAND
MATTHIEU 27,15-24

Le texte que nous méditons aujourd’hui raconte un épisode surprenant. Selon une coutume en vigueur à l’époque, Pilate demande à la foule lequel des deux condamnés elle souhaite voir gracié : Jésus ou un certain Barabbas. Nous nous arrêterons sur les trois personnages principaux de ce récit, exception faite évidemment de Jésus : Pilate, ordonnateur un peu dépassé de cette étrange cérémonie ; sa femme, qui fait une brève apparition au milieu de ce drame. Barabbas enfin, le grand bénéficiaire de toute cette affaire. Je vous invite sans plus tarder à écouter le récit qui met en scène ces trois témoins involontaires de la Passion du Christ.

Lecture de l’évangile de Matthieu, chapitre 27 versets 15 à 24 :

15 A chaque fête, le gouverneur avait coutume de relâcher un prisonnier, celui que demandait la foule. 16 Ils avaient alors un prisonnier fameux, nommé Barabbas. 17 Comme ils étaient assemblés, Pilate leur dit : « Lequel voulez-vous que je vous relâche, Jésus Barabbas, ou Jésus, qu’on appelle Christ ? » 18 Car il savait que c’était par envie qu’ils avaient livré Jésus. 19 Pendant qu’il était assis sur le tribunal, sa femme lui fit dire : « Qu’il n’y ait rien entre toi et ce juste ; car aujourd’hui j’ai beaucoup souffert en songe à cause de lui. » 20 Les principaux sacrificateurs et les anciens persuadèrent la foule de demander Barabbas, et de faire périr Jésus. 21 Le gouverneur prenant la parole, leur dit : « Lequel des deux voulez-vous que je vous relâche ? » Ils répondirent : « Barabbas. » 22 Pilate leur dit : « Que ferai-je donc de Jésus, qu’on appelle Christ ? » Tous répondirent : « Qu’il soit crucifié ! » 23 Le gouverneur dit : « Mais quel mal a-t-il fait ? » Et ils crièrent encore plus fort : « Qu’il soit crucifié ! » 24 Pilate, voyant qu’il ne gagnait rien, mais que le tumulte augmentait, prit de l’eau, se lava les mains en présence de la foule, et dit : « Je suis innocent du sang de ce juste. Cela vous regarde. »

Les plus cinéphiles d’entre les auditeurs auront reconnu, dans le titre que j’ai donné à cette conférence, une allusion au film de Ennio Morricone « Le Bon, la Brute et le Truand », film qui raconte le destin croisé de trois personnages à la recherche d’un chargement d’or disparu. Quel rapport entre ce film et le récit de la Passion ? Il ne s’agit évidemment pas de comparer la Passion de Jésus à un scénario de film. Simplement, en y réfléchissant de plus près, il m’est apparu que le texte de l’évangile avait un point commun avec ce Western qui brosse les portraits contrastés de trois aventuriers. Ce point commun, c’est l’ambiguïté des personnages. Les rôles de Pilate, de sa femme et de Barabbas peuvent en effet être interprétés dans des sens radicalement différents : Pilate, le bon ou qui veut apparaître tel, est-il ce procurateur cynique qui sait ce qui est juste mais ne le fait pas ? Ou au contraire est-il un politicien responsable choisissant la solution la moins mauvaise pour la paix publique ? Sa femme, la belle, cherche-t-elle absolument à préserver la situation de son mari, donc quelque part la sienne ? Ou est-elle authentiquement questionnée par une vérité ressentie au plus profond d’elle-même durant une nuit d’insomnie ? Barabbas, enfin le truand, est-il une crapule dangereuse selon l’image que les autorités cherchent toujours à donner de ceux qui contestent leur pouvoir par la violence ? Ou est-il, pour les foules, un libérateur politique potentiel ?

L’histoire, la grande histoire, aura été généreuse avec Pilate. S’il n’avait été nommé procurateur de la province romaine de Judée entre 26 et 36 de notre ère, il serait en effet resté un fonctionnaire impérial connu simplement des spécialistes de l’histoire romaine. Mais, à cause de cette nomination dans un coin obscur du vaste Empire va s’écrire pour lui un destin historique incomparable, unique même. En effet, outre Jésus lui-même et Marie, Pilate est le seul personnage historique mentionné dans le Credo. Celui qui aurait du rester un obscur serviteur de l’Empire romain, se trouve ainsi propulsé au firmament d’une histoire que peut lui envier César lui-même : depuis bientôt 2000 ans des milliards de chrétiens prononcent son nom lorsqu’ils affirment, parlant de Jésus, « Il a souffert sous Ponce Pilate ». Ironie de l’histoire pour quelqu’un qui reste, dans l’imaginaire collectif, un personnage profondément ambigu. Est-il vraiment le bon de l’histoire ? Ou, le lâche, l’indécis ? à‚¬ moins que ce ne soit le froid calculateur ou plus simplement le pragmatique, agissant pour l’intérêt du plus grand nombre, c’est-à -dire d’abord le sien ?

Mais notre récit, que nous dit-il, lui, de Pilate ? Matthieu ne nous en propose pas le même visage que celui entrevu chez Luc la semaine dernière : pas d’allusion ici à l’amitié ambiguë avec Hérode. Pilate est seul, seul face à lui-même et à sa responsabilité d’homme politique. Et le texte semble souligner la lucidité de cet homme : il est à la fois à l’écoute de ce qui l’entoure et profondément partagé. Un homme qui sait qu’il ne pourra pas aller dans la direction qu’il pense vraie parce que trop de gens souhaitent le contraire, et qu’il doit, avant toutes choses, assurer la tranquillité publique. On pourrait alors dire de Pilate qu’il fait ce que l’on appelle un compromis, compromis entre ce qu’il pense juste et ce qui est recevable par ses administrés. Il affirme donc l’innocence de Jésus mais le livre à la vindicte de la foule parce que c’est la seule façon, de son point de vue, d’assurer la paix publique. En se lavant les mains de cette affaire, il veut simplement souligner qu’il n’a pas voulu cette mort. Alors, politicien cynique ou responsable ? L’ambiguïté demeure jusqu’au bout et résiste à toutes nos lectures.

Peut-être peut-on dire de lui ce que Blaise Pascal disait de chacun de nous : « L’homme n’est ni ange, ni bête ». Pascal qui ajoutait aussitôt : « Et le malheur est que, qui veut faire l’ange fait la bête ». Voilà sans doute ce qui arrive à Pilate. Avoir voulu faire l’ange. Avoir prétendu se laver les mains de cette affaire, dire qu’elle ne le concernait pas, et dans le même temps avoir livré Jésus à la mort. Et, malgré lui sans doute, avoir fait la bête. Certes, pas coupable direct, mais impliqué quand même dans ce qui vient de se passer. Il est vrai qu’aller contre la majorité comprenait un risque, un risque majeur pour lui, le risque d’un trouble plus grand encore, d’une agitation qui aurait pu s’ébruiter jusqu’à Rome. Gardons-nous donc de l’accuser trop rapidement. Non seulement nous ne sommes pas dans sa situation, mais de plus, ce texte traduit un conflit intérieur intemporel qui existe en chacun de nous : dire ou se taire ? Intervenir ou laisser faire ? Quelle a été, est ou sera, dans telle ou telle situation, notre responsabilité ? Au-delà de nos fonctions respectives qui parfois nous protègent ou au contraire nous exposent en première ligne, quel conflit intérieur cela réveille-t-il en nous ? Nous avons bien des occasions dans notre quotidien familial ou professionnel d’être comme Pilate, d’écouter la voix de la prudence. à‚¬ quelle parole l’Évangile de ce jour nous convoque-t-il ? Y a-t-il une sage imprudence ? Une sage témérité ? Des moments où il faut risquer une parole ? Un geste qui pourrait nous déstabiliser, nous faire prendre le risque de nous trouver à découvert ? Nul ne peut répondre à la place des autres. Sauf pour éviter de se poser la question à soi-même.

Ce risque d’une parole, la femme de Pilate l’a pris, elle. Mais pourquoi le narrateur a-t-il éprouvé le besoin de faire intervenir cette femme qui, a priori, n’avait rien à faire dans cette histoire ? Il faut réfléchir ici au-delà du simple fait historique et se demander ce qu’elle représente pour Pilate. Voilà une figure féminine, qui est proche de lui, intime. Peut-être celle qui connaît son cœur, et les contradictions qui l’habitent. Des contradictions entre ce qu’il entend à l’intime de lui-même, jusque peut-être au cœur de la nuit, et ce que doit être l’homme politique, jusqu’à s’inscrire en faux par rapport à ses convictions. Oui, la femme de Pilate est figure de son intime, de sa capacité à entendre son intuition du juste. Ce qui est certain cependant, c’est que son rêve exprime un désir inconscient. Elle parle d’elle en parlant à son mari. Elle exprime son désir à elle. Quel est-il ? Pourquoi est-elle tourmentée à cause de Jésus. Certes, cela peut vouloir dire qu’elle est inquiète car, si les choses se passent mal, elle risque de perdre sa position sociale : mais est-ce qu’il y a vraiment beaucoup de risque ? Ne peut-on pas entendre aussi que lorsque la vérité s’approche, cela fait souffrir. On ne sait pas si on la veut, ou pas. On ne sait pas si on veut être délivré de nous-mêmes ou pas. On est pris dans l’ambiguïté. Quelque chose en Jésus la fait souffrir. Comme la vie qui nous tourmente lorsque nous sommes dans la mort. La vie nous tourmente parce qu’elle est un risque, un danger. Elle ne sait pas qu’est ce que c’est, mais elle rêve seulement que ça la tourmente. La femme de Pilate ne sait sans doute pas le sens du mot « juste » appliqué à Jésus, mais elle éprouve que ce qui est juste la fait souffrir, que l’innocence bafouée de cet homme la fait souffrir. Alors, elle tente quelque chose, comme si elle pressentait que son tourment lui parlait de ce qu’elle ne sait pas, mais qu’elle espère et que ce juste porte en lui. Tout ceci marquerait alors la positivité du rêve de la femme de Pilate, une positivité qui la met au seuil, justement, de la vérité. Et peut-être la tradition ne s’y est-elle pas trompée en la faisant chrétienne : non pas « avoir la vérité », mais être rencontré puis traversé par elle au point de ne pouvoir se taire.

Et Barabbas dans cette histoire ? Il apparaît comme l’objet d’une alternative proposée par Pilate : libérer Jésus le Christ ou Jésus Barabbas, ce dernier ayant été arrêté lors d’une émeute violente et meurtrière (Marc 15,7), sans doute un zélote, un résistant armé à l’occupation romaine que les autorités feront passer pour un bandit de grand chemin. Et l’on sait bien, malheureusement, que la frontière est souvent poreuse entre les deux. Matthieu est le seul évangéliste qui nous donne son nom complet : « Jésus Barabbas ». Sans doute, hésitait-on à répandre l’idée qu’il portait le même nom que le Christ. Or, cette homonymie est totale.

Jésus Barabbas, deux mots en araméen qui signifient respectivement « Sauveur » (Iéchoua, Dieu sauve) et, « fils du Père » (Bar-Abbas). Jésus Barabbas veut donc dire « Sauveur fils du Père ». Jésus le Christ et Jésus Barabbas portent le même nom, celui de « Sauveur Fils du Père ». Même nom et même projet : sauver le peuple au nom de Dieu ! Mais par deux voies différentes. Barabbas est l’homme qui veut sauver le peuple par sa propre action, par la mise en œuvre d’un projet humain, par la violence de la démarche, comme les hommes de Babel. Le Dieu qu’il sert se donne alors comme une toute-puissance qui va soutenir la mise en mouvement de la puissance par ses serviteurs.

Jésus le Christ, le Fils du Père, veut sauver le peuple en révélant un Père qui s’incarne dans la fragilité et dans la mort, qui devient Parole risquée dans le langage des hommes. Ici le salut n’est pas à prendre par la force de ses armes ou de ses vertus conformes à la Loi, mais à recevoir gratuitement dans la foi. Jésus le Christ n’est cependant jamais sans son ombre babélique et diabolique. à‚¬ chaque génération qui a suivi ce drame, les hommes ont hésité entre un Jésus Fils du Père qui se donne comme une Parole à saisir dans la foi et sous la croix, et un Jésus Fils du Père, juge céleste, chef tout-puissant d’une Église triomphante, porte-étendard de toutes les croisades, lieu où les humains projettent pour les accréditer leurs desseins politiques, moraux, théologiques. Souvent, trop souvent, ils ont livré le Christ et libéré Barabbas. Il me semble que le texte dit des choses importantes de ce côté surtout dans notre société où domine la communication : dire habilement ce que le peuple attend. Mais le peuple est-il capable de discerner la vérité ? Car le peuple, ce qu’il veut lui, c’est un Dieu et s’il ne l’a pas en Jésus, lui qui a déçu leurs attentes, il l’aura avec Barabbas !

En ce temps de la Passion, qui livrons-nous au bourreau et qui laissons-nous libre de venir nous rencontrer ? Pilate ne répond pas à cette question, il laisse à d’autres le soin de décider pour lui. Il s’en lave les mains ! Il entre ainsi dans l’histoire comme celui qui ne se veut pas responsable de ses actes. Sa femme, elle, est travaillée au plus profond d’elle-même par ce qui se passe. Son inconscient la fait agir Mais peut-être aussi se débarrasse-t-elle du problème ? Peut-être ne laisse-t-elle pas le travail de l’inconscient aller jusqu’au bout ? Peut-être ne va-t-elle pas traverser, du moins dans le récit, l’interrogation ? Quant à Barabbas, nous ne savons pas quel profit il tirera de cette libération inespérée : aura-t-il une dette morale vis-à -vis de cette foule et se sentira-t-il investi d’une mission libératrice ? Ou sera-t-il le premier à bénéficier de ce que le Christ est mort pour lui, c’est-à -dire qu’il a traversé la sombre vallée où meurent toutes les images avec lesquelles nous masquons, à nous-mêmes et aux autres, la vérité de ce que nous sommes, c’est à dire des êtres profondément fragiles ? Sera-t-il le premier à comprendre que fils du Père, lui Barabbas, il ne peut l’être en vérité qu’en laissant tomber toute volonté de conquérir cette place mais en se laissant adopter comme frère de celui qui a fait mourir l’image d’un Dieu dont il faudrait prendre la place.

Que nous faut-il entendre de ce récit ? Que lorsque la vérité croise notre route, elle nous invite à des choix qui impliquent notre existence et celle de notre entourage. Mais aussi que cette vérité est difficile à entendre : elle vient au plus profond de nous révéler à chacun les secrets de son cœur. Le Crucifié, ce prisonnier sans défense, vient éclairer de sa vive lumière les recoins les plus obscurs de nos désirs, de nos lâchetés. Il est innocent de ce dont on l’accuse. Cela nous le savons, comme Pilate sa femme et même Barabbas, sans doute, le savaient. Mais il faut qu’il meure parce que la vérité qu’il dévoile est insupportable.

Peut-être connaissez-vous « Le Grand Inquisiteur » de Dostoievski. Il s’agit d’un récit, raconté par Ivan (athée convaincu) à son frère Alexeï (moine novice), dans le roman Les Frères Karamazov. Il relate une rencontre, dans l’Espagne de la Renaissance, entre une haute figure de l’inquisition et Jésus de retour sur cette terre. Le cardinal grand inquisiteur est un vieillard, presque nonagénaire. Il a fait arrêter Jésus coupable d’avoir accompli un miracle et ainsi troublé l’ordre des choses tel que l’Eglise le maîtrise depuis des siècles.

Il s’approche de Jésus et l’interroge : « C’est Toi, Toi ? » Ne recevant pas de réponse, il ajoute : « Ne dis rien, tais-toi. D’ailleurs, que pourrais-tu dire ? Je ne le sais que trop. Tu n’as pas le droit d’ajouter un mot à ce que tu as dit jadis. Pourquoi es-tu venu nous déranger ? Car tu nous déranges, tu le sais bien. Mais sais-tu ce qui arrivera demain ? J’ignore qui tu es et ne veux pas le savoir : est-ce Toi ou seulement Son apparence ? Mais demain je te condamnerai et tu seras brà »lé comme le pire des hérétiques, et ce même peuple qui aujourd’hui te baisait les pieds, se précipitera demain, sur un signe de moi, pour alimenter ton bà »cher. Le sais-tu ? Peut-être », ajoute le vieillard les yeux fixés sur son prisonnier. Après un long monologue, le vieillard se tait, il attend une réponse du Prisonnier. Son silence lui pèse. Jésus l’a écouté tout le temps en le fixant calmement. Le vieillard voudrait qu’il lui dise quelque chose. Tout à coup, le Prisonnier s’approche en silence du nonagénaire et baise ses lèvres exsangues. C’est toute la réponse. Le vieillard tressaille, ses lèvres remuent ; il va à la porte, l’ouvre et dit « Va-t’en et ne reviens plus plus jamais ! » Et il le laisse aller dans les ténèbres de la ville. Le Prisonnier s’en va.
- « Et le vieillard ? » interroge alors Alexeï
- « Le baiser lui brà »le le cœur, mais il persiste dans son idée » répond Yvan.

Pourquoi la vérité nous fait-elle souffrir ? Parce que nos vies sont souvent engluées dans le mensonge : mensonge des représentations sociales, des images que nous défendons devant les autres. Pilate, devant César. La femme de Pilate devant son mari. Barabbas face à ceux qui attendent de lui une libération politique : tous ont quelque chose à défendre ou à obtenir. Mais la femme de Pilate témoigne du travail que la vérité peut opérer en chacun quand elle se manifeste : elle révèle, elle dévoile et cela fait mal parce que cela nous oblige a nous repositionner.

Cette vérité qui nous tourmente la ferons-nous taire ? La laisserons-nous passer sans la recevoir ?