Carême : 2010

LAISSE LES MORTS ENTERRER LEURS MORTS

Le culte des morts ne fait pas vivre

Mordues par la bise aiguisée du Nord, deux silhouettes
encapuchonnées d’une même pèlerine rouge,
mère et fille entrent dans un petit village, un village bien
de chez nous, retranché dans une tranquillité glaciale,
comme enrubanné d’un perpétuel brassard de deuil. C’est
là que Vianne a décidé de se poser avec sa fille Anouk :
faire halte sur la route qui la mène sans cesse de nostalgie
blessée en futur fugitif. Une fois encore, elle allait essayer
de donner corps au rêve de ses parents. Comme si c’était
sa vie.

Et c’était toujours le même scénario. Arriver avec
sa fille dans une ville nouvelle et y ouvrir une chocolaterie.
Elle a toujours vécu comme ça, depuis qu’une belle
nomade lui a donné le jour. Poussée par le rusé vent du
Nord, elle l’avait emportée dans ses bagages avant de lui
léguer le secret du chocolat. Alors, maintenant c’est son
tour. Ouvrir des vies par la seule vertu des saveurs, donner
corps à une humanité de chair, sensuelle, partager des
espoirs, laisser venir à soi le parfum de la liberté parmi
les suaves effluves de la ganache. Et puis tenter de résister
à la haine des bien-pensants. Avant de devoir repartir à 
nouveau, un peu plus seule. Un peu plus fragile. Un peu
plus forte.

Vianne ouvre donc une chocolaterie. En plein carême,
une chocolaterie ! Berceau pour le désir qu’elle va
faire renaître dans le village : réveiller la passion amoureuse
des uns, libérer une femme anéantie par un mari
ignoble, permettre à une grand-mère de renouer avec son
petit-fils, donner l’audace de se déclarer à un amoureux
silencieux depuis trente ans. Tout ça, grâce au chocolat !
Par la force de la grâce, équilibre léger et subtil, parfum de
volupté, au gré du vent.

En face, le clan du maire, Monsieur le Comte. Au
milieu de la place, entre sa demeure et la chocolaterie : un
monument. Statue érigée à la gloire de l’ancêtre pourfendeur
des huguenots. Monument aux morts. Monument à 
la mort, fiché au coeur du village. Monument des amours
mortes d’être liées par le devoir. « Avant Pâques, vous
aurez fermé boutique ! », prédit Monsieur le maire.

La porteuse de rêves, Vianne, est prisonnière de
sa course perpétuelle et des menaces qui la poursuivent.
Laisse les morts enterrer leurs morts. Une nuit où le vent du
nord s’empare de sa lassitude et la pousse à repartir, Vianne
réveille sa fille. Elle dit : non, non et non ! Bousculade dans
l’escalier, une malle tombe et s’ouvre. L’urne qui contenait
les cendres de la grand-mère nomade se brise. La petite
Anouck se précipite et, comme avec une infinie piété, rassemble
les cendres dans ses mains, pour les verser à nouveau
dans l’urne. « Pardon, maman, excuse-moi... T’en fais
pas, maman, ça sera bien mieux la prochaine fois. Oui. »

Heureusement, il y a parfois dans la vie des événements
qui sont irréversibles, qui brisent la fatalité des
« oui » trop vite consentis. Avec l’urne fracturée, une fenêtre
s’est ouverte que rien ne pourra plus refermer. Les
cendres abandonnées au vent s’envolent pour suivre leur
propre chemin.

Vianne et Anouck vont pouvoir désormais suivre
le leur : rester. Renoncer à l’amour des chimères qui semblaient
les appeler à la vie, quand elles ne les attachaient
qu’à la mort. Laisser les morts enterrer leurs morts, pour
donner corps à un amour possible.

Car sur la rivière, là -bas, une douce brise du Sud
gonfle les voiles d’un esquif, et à la barre, un capitaine
revient. Comme la promesse d’un amour qui ressuscite.

On avait promis à Vianne qu’avant Pâques, elle serait
mise à mort.
Mais elle a ressuscité et le village avec elle. [1]

L’incroyable audace de Jésus !

—Toi, suis-moi ! dit Jésus.
— Laisse-moi d’abord ensevelir mon père !, répond
l’ homme.
— Laisse les morts enterrer leurs morts, et toi va-t-en
annoncer le royaume de Dieu !
 [2]

Laisser les morts enterrer les morts est une phrase
qu’on ne peut logiquement pas prendre au pied de la
lettre : comment des morts pourraient-ils enterrer d’autres
morts ? Il n’y a que les survivants à pouvoir enterrer les
morts. Alors, si cette phrase s’avère impossible dans la logique
habituelle, c’est qu’il faut l’entendre autrement. Et
c’est ce que nous tenterons de faire ensemble.

Toutefois, avant d’aller plus loin, nous voudrions
préciser ceci : nous savons que nous toucherons des
cicatrices douloureuses. Pour tout le monde, et pour nous
aussi. Ces instants de méditation que nous vous proposons
ne veulent surtout pas nier, ni amoindrir votre peine
si vous venez de perdre un être cher. Et ils ne prétendent
pas non plus vous proposer une attitude supposée bonne
ou chrétienne dans de telles circonstances. Pleurez autant
qu’il faut, révoltez-vous si votre coeur est en révolte, vous
en avez bien le droit ! Entendez d’abord que nous nous
tenons à vos côtés, respectueusement. Et pourtant vient
aussi un temps, bientôt ou plus tard, où la question se
pose : Comment se fait-il que les humains cultivent si
volontiers la mort ? Connaissez-vous un seul village au
monde qui ait son « monument aux vivants » ?

Les questions ne peuvent que fuser devant ce verset
de Luc. Qui est donc ce Jésus pour avoir le droit de
dire : « Laisse les morts ensevelir leurs propres morts. Toi,
va annoncer le Royaume de Dieu ! » ? Et moi, qui suis-je
pour le suivre ? Que vais-je devenir en le suivant ? Ce sont
exactement les questions que Luc souhaite que nous nous
posions. Et à la manière d’un metteur en scène, il va nous
aider à y répondre chemin faisant, en montant avec Jésus
vers Jérusalem.

Dans le monde biblique, ensevelir les morts est un
devoir sacré [3]. La demande de cet homme est donc tout ce
qu’il y a de plus légitime. Et pourtant, réponse cinglante
de Jésus : Laisse les morts enterrer leurs morts ! C’est donc
vrai, ce Jésus remet tout en cause, même le plus sacré.
Mais de quel droit ? Au nom d’un ordre « super-sacré » ?
Au nom de qui ? D’un Dieu super Dieu ?

Et puis, la dureté de son ton est choquante. On
aurait attendu un Jésus plus compatissant, plus humain :
Perdre un être cher est déjà une déchirure terrible, pourquoi
y ajouter la brutalité ? On ne peut pas oublier ! La
douleur ne nous le permet pas. On ne veut pas tourner
la page ; on ne veut pas se tourner vers la vie : ce serait
comme trahir l’amour déjà brisé par la mort. Comment
les titres des paragraphes de nos Bibles peuvent-ils en faire
une condition pour suivre Jésus ?

On aura beau préciser que les titres n’appartiennent
pas au texte biblique, n’empêche, ils sont significatifs : on
a bien du mal à entendre ces mots autrement que comme
une exigence infinie. Et lâcher une loi sacrée pour une
autre encore plus exigeante, ce n’est pas vraiment une
Bonne Nouvelle. Car si pour être aimé de Dieu, il fallait
lui offrir la douleur de nos deuils, ça voudrait dire que son
amour est méchant.

Alors, que faire de notre peine, l’ignorer ? La refouler
 ? La sublimer dans l’activisme ? Et puis, que faire
de ceux qui n’ont pas la force, qui ne peuvent pas ? Les
secouer, les exhorter, les menacer ? Comment Jésus peut-il
appeler à la vie, quand la mort nous laisse dans une infinie
tristesse ? Il faudrait au moins nous laisser le temps du
deuil nous laisser prendre le temps de la « saison où
tout tombe », comme le dit si bien Lamartine, chanté par
Georges Brassens.

C’est la saison où tout tombe

aux coups redoublés des vents

un vent qui vient de la tombe

moissonne aussi les vivants

ils tombent alors par mille

comme la plume inutile

que l’aigle abandonne aux airs

lorsque des plumes nouvelles

viennent réchauffer ses ailes

à l’approche des hivers.


C’est alors que ma paupière

vous vit pâlir et mourir,

tendres fruits qu’ à la lumière,

Dieu n’a pas laissés mà »rir !

Quoique jeune sur la terre,

je suis déjà solitaire,

parmi ceux de ma saison,

et quand je dis en moi-même :

« où sont ceux que ton coeur aime ? »,

je regarde le gazon. [4]

C’est en regardant le maigre gazon qui borde le
chemin vers Jérusalem que Luc nous invite à marcher. Au
rythme des mots, en serrant les mots au plus près du texte
originel :

— Toi, viens !
— Ordonne-moi d’abord d’aller ensevelir mon père !
— Non ! Toi, va d’abord. Laisse aller les morts ! Et en
allant, tu annonceras la vérité du règne de Dieu.

Tout d’abord, non pas « permets-moi » mais plutôt
selon le verbe grec « ordonne-moi ! » (Επιτρεπω) « [5]. Ce n’est pas tant
une concession que l’homme demande à Jésus, c’est plutôt
un gage ! « Dis-moi que pour te suivre, je dois d’abord
m’acquitter de ma dette envers mon père ». C’est à dire :
« Dis-moi que tu ne remets pas en cause la loi de nos pères.
 » Ou encore, si vous préférez : « Désigne-moi un Dieu
qui soit un père au-dessus-du-père ». Le candidat-disciple
ne demande une permission que parce qu’il veut un ordre
qui le conforte dans sa vision du monde. Ce qui nous
empêche d’accéder à l’Évangile, c’est que nous voulons en
faire une loi qui ratifie l’ordre des choses. Nous avons peur
de la liberté qu’il nous donne. Nous avons peur d’être affranchis
du sacré, parce que nous avons peur que, comme
un retour de bâton, le sacré ne se venge. Ce qui nous empêche
de découvrir Dieu, c’est que nous n’osons pas croire
réellement en sa bonté. Cette peur, cette méfiance, c’est ce
que nous pourrions appeler le péché. Ce n’est pas une faute
morale, ni une faute religieuse. Au contraire ! C’est un
attachement maladif à la loi, au sacré, à l’ordre des pères.
Dans la demande doublement pieuse de cet homme (suivre
Jésus et enterrer son père) se cache le profil du péché :
soumission servile à l’ordre sacré, et méfiance vis-à -vis de
la bonté de Dieu.

A cela, Jésus répond : Laisse aller. Laisser aller,
laissez-passer, un des maîtres mots de ce dialogue. Mot
à mot, le verbe (Αοιημυ) [6] utilisé par Luc signifie « bouger en s’éloignant
 ». Dans le NT, il est le plus souvent associé à une
délivrance, à la remise d’une dette, au pardon du péché.
De sorte qu’on peut entendre : « laisse aller les morts pour
passer, toi, du côté de la vie, pour vivre, toi, ta vie ».

En actualisant ce dialogue, on pourrait dire : « Or-
donne-moi de magnifier mon père jusque dans la mort ! »
C’est à dire, en scrutant un peu l’arrière fond du propos :
« Conforte-moi dans mon obligation de magnifier le
nom de mon père, de ma famille, de ma patrie, même
si je devais en mourir. Confirme-moi que c’est un devoir
sacré, que c’est conforme à l’ordre divin. Confirme-moi
que ma place d’enfant consiste à prolonger la volonté de
ma famille, comme ma place de croyant consiste à faire
la volonté de Dieu, que c’est à cette seule condition qu’il
m’accueille comme son enfant ! Si tu veux que je te suive,
toi qu’on dit Christ, rassure-moi, dis-moi que ton Dieu est
bien Celui auquel je m’accroche tout en le redoutant ! » Et
Jésus répondrait : « Non, toi laisse aller. Éloigne-toi de ce
qui te retient du côté de la mort. Ne magnifie ton père que
dans la vie ! »

« Non, ne va pas du côté de la mort ! Toi, laisse-toi
plutôt aller du côté de la vie, au gré du souffle. Car il n’y
a de père véritable que celui qui te donne la vie pour toi
et non pour lui. Car il n’y a de Dieu digne de ce nom que
Celui qui t’aime pour toi et non pour Lui ! »

S’il y a une conversion, elle est bien là , dans le renoncement
à la fascination de ce qui fait mourir, dans le
renoncement à ce qui, dans la transmission même de la
vie, nous attire du côté de la mort. S’il y a une conversion,
c’est bien de consentir à vivre sans avoir à en payer la
contrepartie. C’est-à -dire, au fond la recevoir sans jamais
en être propriétaire. Et c’est d’assumer cette précarité totale
qui nous fait peur. C’est pourtant la seule façon de
vivre d’une vie véritable !

Nous sommes souvent prisonniers d’un destin
familial, nous obligeant à occuper malgré nous une place
qui nous est désignée. Comme si c’était un chemin obligé,
ou même une volonté divine. On l’a appris au catéchisme :
« honore ton père et ta mère » ! Alors, comme ce candidat-
disciple, on se laisse prendre dans des conformismes
familiaux, sociaux, moraux ou religieux. Prisonniers
malgré nous, et pourtant avec notre consentement, d’un
attachement maladif à reproduire et à perpétuer ce qui
nous fait mal.

Or, Jésus nous dit : Honorer ses parents, c’est les
honorer du côté de la vie et non de la mort. C’est oser
s’aventurer, c’est oser devenir sujet de sa propre vie.
Comme honorer Dieu consiste à oser vivre libres de tout
conformisme religieux, grâce à lui !

Et ça, c’est une Bonne Nouvelle !

Au-delà du commandement :
un chemin ouvert, celui de la confiance !

Laisse aller les morts et toi, en allant, tu annonceras
le Royaume de Dieu.

A qui s’adresse Jésus ? à‚¬ un anonyme ? Vous ? Moi ?

Et si c’était aussi à lui-même ? Comme un programme
pour la suite ? Pourquoi pas ? Ce n’est pas le seul
récit où l’évangile de Luc met en scène un personnage
secondaire pour éclairer la façon dont Jésus découvre lui-
même son chemin.

Et braver les interdits de la loi pour aller annoncer
le Royaume de Dieu, c’est bien ce qu’il va faire à Jérusalem.
Découvrir et faire découvrir Dieu comme un père
qui affranchit de toute dette en allant affronter tous les
percepteurs du sacré, c’est sa mission. Les tenants du pouvoir
politique, les détenteurs du pouvoir religieux, le peuple
et même les disciples de Jésus, tous ont dans la tête
qu’un jour, il faudra payer. Les uns en usent pour maintenir
l’ordre qui les fait prospérer. Les autres pour espérer
un ordre nouveau dont ils pourraient profiter. Mais tous
ont en tête un monde qui repose sur la dette. Nous avons
tous en tête qu’un jour ce sera le rendez-vous final, l’heure
où il faudra rendre compte, payer la dette de toute notre
histoire, de toutes nos histoires.

Jésus lui-même, à cet instant, pressent bien que cela
finira mal. Crucifié entre le père de la dette et le père de
la gratuité, c’est son chemin. Et il nous y convie pour n’y
être pas seul.

Et il nous y convie pour que nous n’y soyons plus
jamais seuls.

En chemin, avec nous, Jésus va découvrir comment
le Dieu qui libère de toute dette peut être accueilli dans
la chair. Et avec Lui, cette découverte devient la nôtre. Ce
chemin n’est pas une loi, c’est une invitation : découvrir au
creux de la mort qui meurtrit notre humanité autre chose
qu’une dette à payer. Découvrir ensemble avec lui, un juste
rapport au père : un chemin qui mène Jésus du dieu au
nom duquel il est condamné et mis à mort, jusqu’au Père
endeuillé auquel il peut s’abandonner : Père, je remets mon
souffle entre tes mains. Découvrir ensemble avec lui, les
mots de la confiance quand vient l’automne, que le vent
semble emporter les feuilles dans une chute funeste vers le
gazon de nos cimetières, découvrir ensemble les mots du
poète Rilke [7] :

Les feuilles tombent, tombent comme de loin,
comme si dans les ciels s’effeuillaient des jardins ;
elles tombent, tel un geste qui nie.
Et dans les nuits la lourde terre tombe
de tous les astres dans la solitude.
Tous, nous tombons. Cette main tombe.
Et vois les autres : cette chute est en toutes.
Il en est Un qui néanmoins,
avec une infinie douceur
tient cette chute dans ses mains.

C’est un long chemin que celui de la confiance, à 
l’intérieur de chacun, qui va du dieu à qui on croit devoir
rendre des comptes jusqu’à Celui à qui on s’en remet, totalement,
sans avoir rien à payer. C’est un long chemin ;
c’est celui qui mène à la vie. Et c’est un chemin qui ne
se dessine qu’en chemin. Voilà pourquoi, au plus près du
texte grec, nous pourrions dire : Laisse les morts enterrer
leurs morts ! Toi, quand tu es en chemin, tu annonces le
Royaume de Dieu !

Comme un secret porté par le vent

Le souffle, le vent, l’Esprit, un seul et même mot
dans la langue biblique.

Dans le Nouveau Testament, ce souffle de vie se
manifeste en nous dévoilant le véritable visage de Dieu :
un Père qui ne peut être compris qu’au travers du Fils.
Père d’adoption, Père de la gratuité. S’il est un souffle
qui passe en ce moment, c’est celui qui pose à chacun
la question suivante : quel est ton Christ ? Quel Dieu te
désigne-t-il ?

Est-ce que ton Christ est l’envoyé d’un Dieu méprisant
de tes amours et de tes deuils au profit d’une loi supérieure,
éternel créancier qui demande à être honoré dans
la mort ? Ou bien est-ce que ton Christ est un compagnon
d’humanité, en chemin avec toi, en chemin vers toi, visage
d’un Dieu qui se fait mendiant, et vient quémander
quelque amitié sur le chemin de sa vie et de sa mort ? Quel
Dieu honores-tu en Jésus-Christ ? La réponse est dans le
souffle du vent, « Ce souffle qui fait renaître d’en haut »,
comme dit l’évangéliste Jean.

Attention ! Il n’est pas question de renaître là -haut.
Mais de renaître à partir d’en haut, pour vivre en bas ! Le
Royaume de Dieu n’est pas un lieu à conquérir, ni une récompense
à gagner, c’est une découverte qui se fait au gré
du souffle, dans une marche commune, sur le chemin de
l’existence. Le Royaume de Dieu, c’est le chemin ouvert
par un souffle vital et libre, là où la mort semblait nous
tenir. « Avec l’urne fracturée, une fenêtre s’est ouverte, les
cendres abandonnées au vent s’envolent pour suivre leur
propre chemin, Vianne et Anouck vont pouvoir désormais
suivre le leur ». Le Royaume de Dieu n’est pas le
musée des défunts mais cette part de nous-mêmes que le
Christ suscite, en se mettant en chemin avec nous, à la
découverte du seul Père qui vaille, Celui envers qui nous
n’aurons jamais de dette.

Même dans l’immobilité recluse d’une cellule de
prison, même dans la fuite qui s’égare, même dans la douleur
du deuil, entends cet appel qui n’est ni condition à 
remplir, ni ordre à exécuter mais offre d’une présence !
C’est un cri qui déchire les fatalités. C’est une vocation.
C’est une parole qui recrée, qui crée, à nouveau. C’est un
vent qui fait naître d’en haut ! C’est du côté de la vie, du
côté de ton désir, qu’il te faut honorer ton père. C’est du
côté de la vie, du côté de ton désir qu’il te faut honorer ton
Dieu, car Lui seul te veut libre et debout !

Écoute le secret du vent qui souffle : Laisse les morts
enterrer leurs morts ! Toi, quand tu es en chemin, tu annonces
le Royaume de Dieu !

Notes

[1D’après le film Chocolat de Lasse Hallstrà¶m, avec Juliette Binoche et
Johnny Depp, réalisé d’après un roman de Joanne Harris.

[2Luc 9.60

[3Gn 23.49 ; 50 ; Dt 28.26 ; Jr 22.19 ; Ez 29.5 ; Es 34.2-3 ; etc.

[4Georges Brassens, Pensée des morts. Paroles d’Alphonse de Lamartine (1790-1869), Harmonies poétiques et religieuses.

[5tourner vers », d’où « transmettre », puis « confier à quelqu’un le soin de faire quelque chose » et enfin « ordonner »

[6transitif : « laisser aller, laisser échapper, lâcher, remettre une dette » et intransitif : « partir, se mettre en route ».

[7Rainer Maria RILKE, Poésie, oeuvres II, édition établie par Paul de Man, Le Seuil, Paris : 1972.