Carême 1995 : LE SILENCE DE DIEU

LA PRÉSENCE DANS L’ABSENCE


"Mon Dieu, mon
Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?"


Marc 15/21 à 16/8


Nous sommes tous
aux prises avec l’absence. La musique de Gorecki que nous entendions à l’instant
est l’expression de ces déchirements qui traversent notre temps, et qui
bouleversent parfois nos vies. La plainte est là comme un appel qui reste
souvent sans réponse.


La foi chrétienne
porte en elle la question de l’absence. Une croix est au centre : la mort de
l’homme et le silence de Dieu. Comment ce signe, qui était pour les premiers
chrétiens la mémoire du malheur, et même de l’infamie, a-t-il pu devenir un
emblème d’espérance ? Par quel retournement ?


Dès les origines,
la communauté chrétienne rencontre la question de l’absence : Jésus disparu, où
le rejoindre ? Celui qu’on a perdu peut-il être rencontré à nouveau
aujourd’hui ? Comment l’absent peut-il se rendre présent ? Les évangiles portent
la trace de ces questions, et y apportent diverses réponses.


L’absence
peut-elle s’ouvrir à une présence ? C’est à cette interrogation que j’aimerais
m’arrêter aujourd’hui.


Nous ne pouvons
pas imaginer le choc que fut la mort de Jésus pour ceux qui l’avaient suivi, et
qui avaient espéré que, par lui, le règne de Dieu était en route, allait enfin
venir. Cette mort, c’est l’effondrement. C’est un échec, prévisible peut-être,
mais sans appel. C’est un crime prémédité, organisé, légitimé. C’est une
exécution barbare, dont l’horreur publique était faite pour terroriser les
populations. Mais c’est bien plus encore, c’est quelque chose qu’ils ne
comprennent pas, qu’ils ne peuvent pas comprendre ; comment pourraient-ils
comprendre ? Cette fin signe la mort de leur espérance. Si Jésus était le
messie, il ne pouvait pas mourir. Un messie ne meurt pas.


La mort de Jésus
est tragique. Elle inscrit le tragique au cœur de l’Evangile. Il y a même une
sorte de scandale dans cette mort que rien ne peut effacer , aucune explication,
aucun essai d’interprétation, aucun credo... Rien. Il y a une blessure de
l’absence que rien ne peut enlever.


Comment ne pas
être frappés que la première écriture de la croix qui nous soit parvenue, cette
toute première mise en récit, soit si fortement une écriture de l’absence ? Vous
connaissez certainement ce texte de l’évangile de Marc (Marc 15/21 à 16/8), mais
notre lecture en a été surchargée par tant d’autres lectures, celles des autres
récits évangéliques d’abord et, au-delà , de tant d’autres créations qui ont
interprété la "passion" dans le domaine de la littérature, de la peinture, de la
musique, que nous avons perdu ce sol premier. J’aimerais le retrouver
aujourd’hui, au travers de trois réflexions :


1. Le récit de la
mort n’efface pas la dimension de scandale.


2. La parole de
Pâques n’efface pas le vide de l’absence.


3. Du commencement
à la fin, l’absence porte la trace d’une présence.


Le récit de la mort n’efface pas la dimension de scandale.


Ce récit ne peut
pas être séparé de tout ce qui précède : le complot, le dernier repas, la
trahison et le reniement, le simulacre de procès. Jésus objet, livré de mains en
mains. Il y a un enchaînement rigoureux entre tous les épisodes de la passion
qui aboutit à ce dénouement. C’est même tout l’Evangile, tout l’évangile de Marc
en tout cas, qui y conduit, en sorte que le récit de la fin apparaît comme
l’accomplissement de tout le parcours. Tout y est comme concentré.


Ce qui frappe
d’abord, c’est l’absence de toute idéalisation. La mort de Jésus n’est pas une
mort noble, où le héros même vaincu apparaît transfiguré. Ce n’est même pas une
mort sereine, pacifiée. La vie de Jésus chez Marc se brise sur un cri
d’épouvante, sur l’effroi d’être abandonné par Dieu. C’est une mort tragique.


Plus tard,
d’autres raconteront la mort de Jésus autrement : Luc qui en fera une mort
édifiante, où Jésus prie pour ses bourreaux. Jean qui l’évoquera comme une mort
transfigurée, un acte royal. Marc, lui, ne connaît que l’absence, le vide,
l’abîme. Rien qui vienne atténuer l’angoisse, le scandale, le non-sens.


C’est d’autant
plus frappant que Marc, déjà , écrit bien après les événements, une génération
plus tard. Il y a toute une mémoire narrative qui s’est constituée autour de la
mort de Jésus. On aurait pu s’attendre à ce que cette mémoire, et l’utilisation
liturgique à laquelle elle donne lieu, contribuent à une certaine
transfiguration de la mort. De plus, dans les années où surgissent ces toutes
premières écritures de la passion de Jésus, des chrétiens subissent le martyre
pour leur foi. Ils doivent affronter la mort comme leur Maître, et pour lui. Le
récit de Marc, comme un récit plus ancien qu’il a pu reprendre, est écrit aussi
pour soutenir ces chrétiens exposés au martyre. A l’arrière-plan, il y a toute
cette réalité de la persécution, et de la menace du martyre.


Et rien ne vient
ici atténuer ou idéaliser, ou transfigurer la croix.


La mort de Jésus
s’écrit dans la solitude, la dérision, et la déréliction.


La solitude,
car tous ont fui. Progressivement le récit de la passion creuse l’absence autour
de Jésus. Ils sont encore tous, lors du dernier repas. Ils ne sont plus que
trois à Gethsémané, qui ne parviennent même plus à veiller avec lui. Il n’en
reste plus qu’un, lors du procès, et qui le renie. Sur le chemin où il s’avance,
le Fils de l’homme reste seul. Personne ne peut aller avec lui plus avant. Tous
ont disparu. Même ceux qui subissent le même supplice, ces deux autres condamnés
qu’on oublie trop souvent, même eux l’insultent. Seules quelques femmes restent
là , "à distance", muettes, pétrifiées d’horreur. Dernière image
d’attachement et d’impuissance.


Cette solitude de
Jésus n’est pas un état d’âme. C’est bien davantage que l’épreuve d’être
incompris ou abandonné. Le récit creuse le vide autour de Jésus comme pour
suggérer qu’il est l’unique. Il affronte ce que nul ne peut affronter avec lui.
Certes, tant d’autres ont souffert ou souffriront comme lui, plus que lui
peut-être. Qui peut savoir ? L’abîme ne se mesure pas à la quantité de
souffrances endurées. Il est de l’ordre de l’indicible. La solitude de Jésus est
ici comme un indice qui renvoie à son identité : qui est-il, pour être
l’abandonné de tous ?


Plus surprenante
apparaît la place faite à la dérision. Dans ce récit sobre, laconique
presque comme un procès-verbal, les discours de dérision occupent une place
étonnante. Il y a là une mise en scène où Jésus cloué en croix est objet de
dérision de la part de divers personnages : les soldats, les spectateurs, les
grands prêtres et les scribes, les autres suppliciés. Que traduit ce discours de
la dérision ? Il oppose à la croix une contre-image, celle d’un messie
tout-puissant qui échapperait à la souffrance au lieu de la subir, et dont le
triomphe serait justement de s’évader de la croix.


Deux figures du
Messie sont ici en conflit. Deux théologies s’opposent radicalement. Celle des
adversaires de Jésus ou représentée par eux : un royaume qui s’atteste par la
puissance, et qui fait l’économie de la croix. Celle qui ressort de la figure de
Jésus dans le récit, où l’acceptation de la croix est au contraire l’élément
décisif.


Ce n’est pas par
hasard que ce discours de la dérision est mis dans la bouche des représentants
de la hiérarchie religieuse et des experts des Ecritures, parce que cela
souligne combien la réalité de la croix va à l’encontre de toutes nos
représentations religieuses.


Enfin la
déréliction
, le cri d’abandon de Jésus. Tout au long du récit, Jésus est
objet : objet de violence, objet de sarcasmes, objet de spectacle. Soudain, à 
l’agonie, il redevient sujet. "Il cria d’une voix forte :
Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?"
.
Ces mots sont la reprise du Psaume 22, la plainte du juste souffrant. Jésus
meurt sur une question. La question la plus humaine, la plus dramatiquement
humaine devant la souffrance : pourquoi ? Pourquoi m’as-tu abandonné ? Jésus
a-t-il jamais prié ainsi ? C’est comme une déchirure entre lui et son Père : le
gouffre de l’absence, pire : de l’abandon.


Luc et Jean
écriront autrement la fin. Les derniers mots de Jésus seront d’apaisement ou
d’accomplissement. Rien de tel chez Marc. Jésus ne prononce qu’une seule parole
sur la croix : ce cri. Comme un appel. Comme un abîme : d’horreur ?
d’incompréhension ? de révolte ? Jésus meurt sur une question sans réponse. Et
rien. Aucune voix. Aucun signe. Aucun secours d’en-haut. Rien.


Le scandale de
cette mort reste là , béant. Rien qui vienne l’atténuer. La croix reste ici une
énigme.


La parole de
Pâques n’efface pas le vide de l’absence.


Le plus ancien
récit de Pâques , celui de Marc , est aussi le plus surprenant. Les mots
semblent balbutier un mystère. Il n’y a ici ni les gardes, ni les disciples, ni
les anges, ni même aucune apparition du ressuscité. Seules trois femmes devant
le tombeau vide, dans le soleil qui se lève. Et la parole qui les saisit :
"Vous cherchez Jésus de Nazareth, le crucifié. Il est ressuscité. Il n’est pas
ici. Il vous précède en Galilée"
. Et les femmes s’enfuient, effrayées du
mystère.


Qu’est-ce qui se
dit ici entre les mots ?

- C’est d’abord le
vide de l’absence. Le tombeau est vide. Le corps n’est plus là . Tout ce qui
était signe palpable d’une présence est perdu. La foi ne peut vivre que d’une
parole nue, elle ne peut se fonder que sur la parole, et sur rien d’autre. Le
tombeau vide est un symbole très fort qui marque l’absence, la dépossession, le
dénuement, mais aussi la mort dépossédée, comme une brèche ouverte dans la mort
elle-même. Le récit creuse d’abord en nous la trace d’une absence, et donc d’une
quête, d’un désarroi, d’un manque que rien ne peut venir colmater.

>
 

- Dans l’absence
se donne une parole. Cette parole de Pâques détourne les femmes du lieu de la
mort pour les adresser à la vie. "Vous le cherchez. Il n’est pas ici... Il
vous précède en Galilée. C’est là que vous le verrez"
. En Galilée,
c’est-à -dire là où tout a commencé. Là où ont été dressés par Jésus les premiers
signes de l’espérance du Royaume. Il ne s’agit pas pour elles de revenir en
arrière, mais d’aller en avant, puisqu’il vous devance, vers un nouveau
commencement. De le chercher, de le guetter, puisque à tout moment, sa parole
peut venir vous surprendre. Et s’il est devant, c’est que l’avenir est ouvert,
et qu’il s’appelle espérance.

- A cette parole,
les femmes s’enfuient, "car elles étaient toutes tremblantes et bouleversées.
Et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur"
(Marc 16/8).
Rien n’est plus surprenant que ces derniers mots de l’évangile qui laissent tout
en suspens. La fuite, le tremblement, la peur. La parole de Pâques fracture
notre univers. Elle bouleverse tous nos repères. Premières à entendre cette
parole, ces femmes en sont toutes désorientées. Elles s’enfuient, t s’effacent
ainsi du récit. Comme pour nous laisser nous-mêmes face à face avec cette
parole.


Plus tard d’autres
récits viendront. Plus tard on complétera même ce récit de Marc, probablement
parce qu’on trouvait que cela ne pouvait pas s’achever comme cela. Plus tard la
résurrection s’écrira autrement, par les apparitions du ressuscité, le chemin
d’Emmaà¼s par exemple.


Marc, lui, plus
fortement, plus sobrement que tous les autres, me dit l’absence comme la
trace d’une présence.


Son récit est
tissé de silences : le silence de Jésus pendant son procès, sous les outrages
des soldats ; son silence sur la croix jusque à l’ultime cri. , Le silence de
Dieu devant le cri de Jésus. , Le silence des femmes au matin de Pâques. Tout se
dit entre ces silences, comme quelque chose qui se chuchoterait à mi-voix.


D’un bout à 
l’autre de l’évangile est posée la question : "Qui est-il ?". L’identité de
Jésus est la grande interrogation en débat. La réponse, nous l’avons vue la
semaine dernière, n’est jamais donnée. Ou à peine donnée, la question est
aussitôt relancée. La réponse reste en suspens. Le lecteur pourrait s’attendre à 
ce que cette réponse naisse enfin de la parole de Pâques. Mais les femmes
s’enfuient, et elles ne disent rien à personne.


Vous l’avez
peut-être remarqué : c’est au moment de la mort que survient la réponse. Quand
l’absence est la plus totale. Et dans la bouche de qui ? De l’ennemi romain, du
centurion responsable de l’exécution.


"Le centurion
qui se tenait face à lui, voyant qu’il avait ainsi expiré, dit : en vérité, cet
homme était Fils de Dieu"

(Marc 15/39). Mais qu’a-t-il vu ? Un corps défiguré, inerte. Il n’a entendu
qu’un cri de désarroi ou de révolte. Il n’a vu que l’absence. Et la nuit. Dans
cette nuit, il discerne le Fils, la présence même de Dieu. Et c’est cet étranger
qui devient comme la voix de la communauté chrétienne primitive, la voix de sa
confession de foi : "En vérité, il était Fils de Dieu".


Il y a même comme
un brin d’ironie : c’est le représentant du pouvoir de Rome, de l’empereur
romain maître de l’univers qui reconnaît dans ce supplicié, dénué de tout
pouvoir, la présence même de Dieu ([1]).


Peut-on mieux dire
que l’Evangile est le renversement de toutes nos images de Dieu ? Nous associons
presque toujours Dieu à quelque pouvoir surnaturel, à quelque pouvoir au-dessus
de tous les pouvoirs, qui nous ferait échapper à notre condition humaine. Le
rêve religieux de tous les temps, c’est d’échapper à nos limites, à notre
finitude, c’est un rêve de toute-puissance.


Mais ici, Dieu se
dit dans la faiblesse, non dans la puissance. Dans la nuit, non dans la clarté.
Dans la peur et la révolte, non dans l’apaisement. C’est l’absence, qui est
trace de la présence. La mort de Jésus exorcise toute image de Dieu qui ne
serait pas celle d’un amour allant jusque à l’extrême du don.


La théologie
chrétienne, dit en substance Luther, n’a pas son origine sur les hauteurs, mais
tout en bas, au plus bas des profondeurs ([2]).
Elle s’arrête à cette figure du crucifié. Parce qu’ici Dieu se dévoile comme
celui qui assume l’indicible de la souffrance humaine, toute cette souffrance
qui n’a pas de sens, qui n’aura jamais de sens.


Le récit de Marc
nous laisse devant la croix comme devant une énigme. Il n’impose rien. Il ne
ferme rien. Il place chacun, chacune, devant cette parole et devant ce silence.
La suite, c’est à nous de l’écrire.


Références
musicales :

- Gorecki,
Symphonie n° 3
.


-
Jessye Norman : Were you there... ?


([1])
Cf. Paul ricœur, "Le récit interprétatif", in Recherches de
Sciences religieuses
, janvier-mars 1985.

([2])
Martin luther, Commentaire de l’Epître aux Galates, ™uvres,
XV, p. 45.