Carême 1989 : La Passion

LA PASSION DE JÉSUS


Nous parvenons, ce soir, à la sixième étape de ces émissions du Carême
protestant qui nous conduit, au seuil de la semaine sainte, à méditer sur la
passion de Jésus.


C’est à travers l’évangile selon Saint Marc que je vous propose de découvrir à 
nouveau les dernières heures par lesquelles les auditeurs que nous sommes
aujourd’hui sont invités à comprendre qui est véritablement Jésus et ce qu’il
fait pour les hommes de tous les temps.


Mais, en commençant cette émission, je voudrais partager avec vous certaines
questions.

Ne
sommes-nous pas trop habitués à entendre les récits de ces événements
douloureux, en particulier dans le cadre de la semaine sainte, pour saisir ce
qu’il y a de singulier dans le fait que tous les évangélistes racontent et
décrivent de manière aussi développée cet épisode de la vie de Jésus fait de
souffrance, de solitude et d’abandon ?


L’art qui a si magnifiquement exprimé ces derniers moments de la vie de Jésus
n’a-t-il pas en définitive oblitéré à terme la signification profonde de ces
heures ultimes, au point que nous, admirant l’œuvre d’art, nous en sommes
bouleversés et oublions le sujet de l’œuvre, Jésus lui-même ?

Ne
finissons-nous pas par trouver tout à fait naturel ce que Dieu a accompli en
donnant son Fils unique, au point que cela en soit devenu une rengaine
liturgique, des phrases et des motifs pieux qui n’ont plus la capacité de
retenir notre attention et de provoquer en nous les changements décisifs
auxquels la foi en Jésus-Christ nous appelle ?


Peut-être en est-il encore parmi vous qui m’écoutez, qui trouvez que les
souffrances du Christ n’ont rien de très exceptionnel. Jésus a souffert, certes,
il est mort, mais, avant lui, des hommes, des rois, des prophètes ont également
souffert et, aujourd’hui encore, nombre de responsables religieux, sociaux ou
politiques ne connaissent-ils pas des souffrances et des fins analogues ?


Certains encore ne demeurent-ils pas scandalisés par ce qui leur apparaît comme
un échec, l’avortement d’une entreprise et ne cherchent-ils pas des faux-fuyants
pour accommoder leur foi aux conceptions contemporaines de la réussite et du
succès, de l’ambition et de la volonté de puissance, de l’affirmation de soi sur
les autres et de l’agressivité ?


Bref, sommes-nous encore capables d’étonnement devant ces faits que chaque
évangéliste, Matthieu, Marc, Luc et Jean n’hésite pas à faire connaître à ses
lecteurs d’hier et d’aujourd’hui ?

Il
est tout de même étonnant de constater que les évangélistes ont décrit ces
scènes douloureuses et, à première vue, peu glorieuses de la vie de Jésus sans
rien en cacher. N’auraient-ils pas pu les passer sous silence, les couper,
prendre le raccourci, aller tout de suite à Pâques, eux qui ont composé les
évangiles après la résurrection ?

Eh
bien, non, la Lumière de la résurrection ne détourne absolument pas les premiers
chrétiens des aspects humiliants et douloureux de la vie de Jésus. Elle les
conduit, au contraire, à mettre en relief toute l’existence de Jésus et
particulièrement ses aspects les plus déconcertants. Ainsi, Pierre, après la
guérison d’un boiteux que nous relate le livre des Actes, n’hésite pas à 
proclamer dans son discours au peuple :


Le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, le Dieu de nos pères, a glorifié son
serviteur Jésus que vous avez livré et que vous avez rejeté en présence de
Pilate et qui était décidé à le relâcher. Vous avez rejeté le Saint et le Juste
et vous avez réclamé pour vous la grâce d’un meurtrier. Le Prince de la vie que
vous aviez fait mourir, Dieu l’a ressuscité des morts ! Nous en sommes les
témoins
 ([1]).

La
révélation chrétienne ne permet pas d’échapper à la réalité. Elle ne nous fait
pas rêver. Elle nous fait entrer de plain-pied dans une histoire vraie,
tellement réelle qu’elle détermine depuis notre propre histoire et notre propre
enracinement de chrétien. Car Dieu ne camoufle pas les réalités de l’existence,
aussi dures soient-elles. Il ne nous presse pas à nous en évader. Mais il nous
invite, au contraire, à être, dans l’aujourd’hui de nos vies d’hommes et de
femmes, des instruments de service, de libération et de salut.


C’est à partir de l’événement de la Résurrection qui regroupe la communauté des
disciples que les apôtres vont vraiment comprendre le sens de la vie et de la
mort de Jésus. Car ce sens, ils ne l’ont pas saisi au cours de son ministère
terrestre. Jusqu’au bout, ils ont espéré en une manifestation glorieuse,
puissante, qui ferait l’économie de la croix.

La
gloire du ressuscité révèle que la Passion n’était pas une défaite, mais un
combat victorieux.


Loin de contredire la foi en Jésus, Christ et Fils de Dieu, sa passion conduit à 
son terme la lignée des hommes de la Bible par lesquels l’œuvre de Dieu a
prospéré et parmi lesquels se situent Abraham, Moïse, David, Elie, Jérémie, dont
Fred Rossier a décrit, dans les émissions précédentes, les souffrances qui
préfigurent celles de Jésus.


Dans les premiers versets de son évangile, Marc indique clairement le but qu’il
se propose d’atteindre : Commencement de l’Evangile de Jésus-Christ, Fils de
Dieu
. L’entreprise n’est pas facile, car tout dans la vie de Jésus semble
contredire cette proclamation liminaire, si du moins l’on se reporte à l’idée
que se faisaient du Christ les principaux courants de l’attente messianique : le
Christ, ce devrait être un nouveau David qui prendrait le pouvoir sur le peuple
pour le reconstituer et lui donner une place prépondérante parmi les nations. La
Bonne Nouvelle, l’Evangile serait précisément la fin de la domination étrangère
sur la terre promise. Le peuple enfin libéré pourrait alors témoigner de sa foi
au monde entier.


Jésus fait éclater cette vue étroite d’un messianisme terre à terre et limité.
Sa venue se situe dans le prolongement d’une autre forme d’attente qui se
dessine dans certains récits bibliques, celle du juste souffrant qui apporte la
délivrance du mal, comme en témoigne le prophète Esaïe : Il s’est élevé
devant lui comme une faible plante, comme un rejeton qui sort d’une terre
desséchée ; il n’avait ni beauté, ni éclat pour attirer nos regards, et son
aspect n’avait rien pour nous plaire. Méprisé et abandonné des hommes, homme de
douleur et habitué à la souffrance, semblable à celui dont on détourne le
visage. Nous l’avons dédaigné, nous n’avons fait aucun cas de lui. Cependant, ce
sont nos souffrances qu’il a portées, c’est de nos douleurs qu’il s’est chargé ;
et nous l’avons considéré comme puni, frappé de Dieu et humilié. Mais il est
blessé pour nos péchés, brisé pour nos iniquités ; le châtiment qui nous donne
la paix est tombé sur lui, et c’est par ses meurtrissures que nous sommes
guéris...
 ([2]).

Dès
le début de l’évangile selon Saint Marc, alors que Jésus guérit un homme à la
main paralysé, un jour de sabbat, des pharisiens, stricts observants de la Loi
de Moïse, tiennent conseil avec les Hérodiens, partisans acharnés et convaincus
d’Hérode Antipas, contre lui et recherchent les moyens de le faire périr ([3]).
Plus avant dans l’Evangile, ce sont les grands prêtres et les scribes qui,
apprenant que Jésus avait chassé les vendeurs du Temple, cherchent également les
moyens de se débarrasser de lui ([4]).

Les
positions des uns et des autres sont donc clairement définies. Rien d’étonnant
alors que naisse une série d’affrontements avec les représentants de la société
religieuse de l’époque à laquelle Jésus appartenait. Tout geste, toute parole,
toute action de Jésus ne peut avoir comme conséquence que de dresser un peu plus
contre lui ceux qui en veulent à sa vie.

Que
Jésus dise à un paralytique qu’il guérit : Mon enfant, tes péchés te sont
pardonnés
, aussitôt des scribes disent en eux-mêmes : Comment cet homme
parle-t-il ainsi ? Il blasphème. Qui peut pardonner les péchés si ce n’est Dieu
seul ?

Que
des scribes et des pharisiens le voient manger avec les publicains et les gens
de mauvaises vie, les voilà qui disent aux disciples : Pourquoi mange-t-il et
boit-il avec les publicains et les gens de mauvaise vie ?
Ce que Jésus
entend et leur réplique : Ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont
besoin de médecin mais les malades. Je ne suis pas venu appeler des justes mais
des pécheurs
.

Au
savoir des scribes et au pouvoir de leur enseignement, Marc oppose l’autorité de
Jésus, car il enseignait comme ayant autorité, et non pas comme les scribes.


Jésus n’a pas besoin d’invoquer une tradition humaine. Il incarne l’autorité
libératrice de la Parole de Dieu qui pardonne, appelle les pécheurs, met fin au
jeà »ne, soumet le sabbat au bien de l’homme. Ne va-t-il pas jusqu’à annuler les
règles compliquées de la pureté alimentaire car, dit-il, ce qui sort de
l’homme, c’est ce qui souille l’homme. Car c’est du dedans, c’est du cœur des
hommes que sortent les mauvaises pensées, les adultères, les impudicités, les
meurtres, les vols, les cupidités, les méchancetés, la fraude, le dérèglement,
le regard envieux, la calomnie, l’orgueil, la folie. Toutes ces choses mauvaises
sortent du dedans et souillent l’homme
.


Jésus est le Fils de Dieu de façon absolument unique.

Au
plus profond de l’échec, lorsque la tentation de réduire Jésus à n’être qu’un
chef politique n’est plus possible, Jésus enchaîné et traduit devant le
sanhédrin, ce tribunal composé de 71 membres dont la fonction était à la fois
religieuse (juger les délits contre la Loi de Moïse et contrôler la vie
religieuse du peuple) et politique (il disposait d’une police propre et réglait,
en particulier, les rapports avec l’occupant romain), peut alors affirmer
ouvertement qu’il est le Christ. Après sa mort, quand tout semble perdu, c’est
un païen, un soldat, un Centurion qui s’écriera : Cet homme est le Fils de
Dieu
, et qui le disant commence une vie nouvelle, s’ouvre au salut.

Le
véritable Christ est le Christ crucifié. Malgré les apparences, Jésus peut
vraiment s’appeler le Messie. La croix est la Bonne Nouvelle, l’échec de Jésus
est sa victoire.


Face aux scribes et aux pharisiens, les disciples, dans un premier temps,
demeurent proches et solidaires de Jésus. Mais, au fil des jours, et malgré la
révélation du secret du Règne de Dieu qu’il leur accorde, l’incompréhension
gagne peu à peu les disciples. Ils ne comprennent pas les paraboles : Vous ne
comprenez pas cette parabole ? Comment comprendrez-vous toutes les paraboles ?
Le semeur sème la parole. Les uns sont le long du chemin, où la parole est
semée ; quand ils l’ont entendue, aussitôt Satan vient et enlève la parole qui a
été semée en eux. Les autres pareillement, reçoivent la semence dans les
endroits pierreux ; quand ils entendent la parole, ils la reçoivent d’abord avec
joie, mais ils n’ont pas de racine en eux-mêmes, ils manquent de persistance et,
dès que survient une tribulation ou une persécution à cause de la parole, ils y
trouvent une occasion de chute...
 ([5]).

La
foi leur fait défaut dans la tempête : Pourquoi avez-vous ainsi peur ?
Comment n’avez-vous point de foi
 ([6]) ?

Ils
ne croient pas avoir les moyens de nourrir la foule dont Jésus eà »t pitié :
Donnez-leur vous-mêmes à manger
, dit Jésus. Mais les disciples lui dirent :
Faut-il aller acheter pour deux cents pièces d’argent de pains et leur donner
à manger
 ([7]) ?
Après que Jésus eut multiplié les pains et les poissons pour nourrir la foule,
l’évangéliste nous dit que les disciples n’avaient rien compris à l’affaire des
pains, leurs cœurs étaient endurcis ([8]).
Ils s’effraient quand Jésus vient à leur secours sur le lac : En le voyant
marcher sur la mer, ils crurent que c’était un fantôme et ils poussèrent des
cris... Mais lui aussitôt leur parla.
Il leur dit : Confiance, c’est moi,
n’ayez pas peur. Il monta auprès d’eux dans la barque, et le vent tomba. Ils
étaient extrêmement bouleversés
 ([9]).
Lors de la seconde multiplication des pains, Jésus leur dit encore, voyant leur
embarras : Pourquoi discutez-vous, parce que vous n’avez pas de pains ? Vous
ne saisissez pas encore et vous ne comprenez pas ? Avez-vous le cœur endurci ?
Vous avez des yeux : ne voyez-vous pas ? Vous avez des oreilles :
n’entendez-vous pas ? Ne vous rappelez-vous pas quand j’ai rompu les cinq pains
pour les cinq mille hommes combien de paniers pleins de morceaux vous avez
emportés ? Ne comprenez-vous pas encore
 ([10]) ?


Puis il commence à leur enseigner qu’il fallait que le Fils de l’homme souffre
beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes,
qu’il soit mis à mort et que trois jours après, il ressuscite. Il tenait
ouvertement ce langage. Pierre, le tirant à part, se mit à le réprimander. Mais
lui, se retournant et voyant ses disciples réprimander Pierre, il lui dit :
Retire-toi ! Derrière moi, Satan, car tes vues ne sont pas celles de Dieu, mais
celles des hommes
 ([11]).

La
réaction de Pierre manifeste bien la difficulté qu’il éprouve à assumer la
contradiction entre le rôle du Messie et le cheminement de souffrance et de
faiblesse annoncé par Jésus. C’est bien encore ce qui nous scandalise
aujourd’hui, la contradiction entre ce que nous croyons du Christ ressuscité et
ce que nous voyons d’un monde où Dieu semble absent ou impuissant. Nous
voudrions bien que Dieu utilise les mêmes méthodes faisant appel à la puissance
technique, à la publicité, aux succès retentissants, aux résultats immédiats
pour qu’enfin il s’impose dans le monde.

A
la suite de Jésus pour qui l’intervention de Pierre est scandale, c’est-à -dire
obstacle et tentation du diable et, avec Pierre et Paul, il nous faut
réapprendre sans cesse que la puissance de Dieu s’accomplit dans la faiblesse ([12])
et que Dieu choisit ce qu’il a de faible dans le monde pour confondre la force ([13]).


Deux fois encore, Jésus annonce à ses disciples sans plus de succès sa passion :
Le Fils de l’homme va être livré aux mains des hommes, ils le tueront et,
lorsqu’il aura été tué, trois jours après il ressuscitera...


Puis, voici que nous montons à Jérusalem et le Fils de l’homme sera livré aux
grands prêtres et aux scribes, ils le condamneront à mort et le livreront aux
païens, ils se moqueront de lui, ils cracheront sur lui, ils le flagelleront,
ils le tueront et trois jours après il ressuscitera.


Dans sa manière de présenter les événements de la Passion, Marc ne cherche ni à 
nous émouvoir ni à nous faire revivre les souffrances de Jésus. Il désire
seulement nous faire comprendre comment tout a reposé sur un malentendu
fondamental. L’on attendait un Messie glorieux, et Jésus est venu accomplir un
service. Au-delà du scandale de la Croix, il veut nous conduire à reconnaître
l’accomplissement d’un plan de Dieu, de l’accomplissement des Ecritures.


Pour conclure, je dirai avec Pierre COCHET qu’en Jésus, Dieu ne se manifeste pas
de façon glorieuse, invincible, irréfutable, mais il se révèle dans la faiblesse
et le dénuement. Tel est le paradoxe que seule la foi peut surmonter. La foi
découvre ce qui est inconcevable à la sagesse humaine, la mort de Jésus n’est
pas le signe définitif d’un échec, la preuve d’un abandon de Dieu, mais elle est
volontaire, acceptée, assumée et pour nous elle est nécessaire. Et ainsi la foi
affirme ce qui est scandaleux et fou à la pensée religieuse humaine. En mourant,
le Christ nous rend la vie, sa mort, qui apparemment est rupture, signifie
exactement le contraire, puisqu’elle est notre réconciliation avec Dieu, notre
passage de la mort à la vie signifié par le baptême. La foi nous fait
reconnaître en Jésus de Nazareth, celui qui doit venir, celui qui était promis,
celui qu’attendait le peuple et qu’annonçaient les prophètes. Elle nous rend
intelligible ce qui est incompréhensible, scandaleux et fou. C’est dans la
pauvreté, le dénuement, dans l’abandon et le don de soi jusqu’à la mort du Fils
que s’exprime la force, la plénitude d’amour et la victoire du Père. La foi
enfin proclame que ce Jésus crucifié sous Ponce Pilate est vivant, vivant
aujourd’hui, vivant dans son Eglise, vivant aussi en nous et pour nous.


Lui, qui est de condition divine, n’a pas considéré comme une proie à saisir
d’être l’égal de Dieu. Mais il s’est dépouillé, prenant la condition de
serviteur, devenant semblable aux hommes, et reconnu à son aspect comme un
homme. Il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, à la mort sur la
croix. C’est pourquoi Dieu l’a souverainement élevé et lui a conféré le Nom qui
est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse dans les
cieux, sur la terre et sous la terre, et que toute langue confesse que le
Seigneur, c’est Jésus-Christ, à la gloire de Dieu le Père ([14]).


([1])
Actes 3/6.
([2])
Esaïe 53/2-5.
([3])
Marc 3/6.
([4])
Marc 11/18.
([5])
Marc 4/14-17.
([6])
Marc 4/40.
([7])
Marc 6/37.
([8])
Marc 6/52.
([9])
Marc 6/49-51.
([10])
Marc 8/17-19.
([11])
Marc 8/32.
([12])
2 Corinthiens 12/9.
([13])
1 Corinthiens 1/27.
([14])
Philippiens 2/5-11.