Carême 1963 :

LA PAROLE DE LA RÉCONCILIATION

LA PAROLE DE LA RÉCONCILIATION

 

La semaine dernière, nous avons inauguré cette série de prédications en disant que nous devions nous réjouir. Nous nous sommes servis, pour appuyer cette exhortation, de la parabole de l’enfant prodigue. Nous en avons retenu que l’Evangile y est présenté comme une fête à laquelle sont conviés tous ceux de la maison, et même, selon d’autres paraboles semblables, les amis et les voisins. Ces textes nous suggèrent que c’est l’ensemble du monde qui est appelé à se réjouir. Mais nous avons aussi noté que la connaissance de cette fête et plus particulièrement son accès, présentaient une singularité, en ce sens que celui qui paraissait le mieux placé pour la connaître et pour s’en réjouir, celui qui était à l’intérieur même de la maison, le fils aîné, a eu le plus de peine à l’admettre et qu’il s’est tenu en dehors. Et c’est celui du dehors, celui qui avait pris toutes ses distances avec la maison de son père, celui qui habitait dans un pays étranger et qui était dans une situation désolante, enviant jusqu’au sort des bêtes, c’est celui-là qui a découvert un chemin, un commencement d’étape le conduisant jusqu’à l’intérieur de la fête, et c’est grâce à lui que cette fête a éclaté aux yeux de tous. Vous vous souvenez que nous en sommes restés à ce point particulier où l’enfant prodigue, tout à fait découragé, reconnaît cependant qu’il a quelque chose à faire et commence à voir les choses autrement. C’est à ce point que nous avons à nous placer maintenant. Nous allons nous entretenir de ce que l’Evangile appelle "la parole de la réconciliation".

Qu’il y ait une parole entre nous, c’est déjà une chose merveilleuse. C’est le signe que nous ne sommes pas des étrangers les uns pour les autres, mais que nous appartenons à une communion humaine réelle. Que les paroles que je prononce maintenant puissent être comprises, qu’aujourd’hui même vous ayez prononcé des paroles qui ont été comprises, que la parole ait un tel pouvoir de retenir notre attention, parfois de nous faire souffrir, montrant par là jusqu’où elle descend dans le cœur de notre existence, quand on y réfléchit, c’est une chose étonnante.

Mais ce qui est plus précieux entre nous, c’est que la parole dont nous avons à nous entretenir, c’est la parole de la réconciliation. L’apôtre Paul, dans ses épîtres, y fait plusieurs fois allusion, et je citerai seulement ce verset qui se trouve dans la seconde lettre aux Corinthiens, au chapitre cinquième : "Dieu était en Christ, réconciliant le monde avec lui-même et n’imputant point aux hommes leurs offenses et il a mis en nous la parole de la réconciliation".

Je trouve deux choses dans ce texte : d’abord que la réconciliation en Jésus-Christ a une portée générale. C’est le monde qui est réconcilié en Jésus-Christ. Et en second lieu, que la parole de cette réconciliation n’est confiée qu’à quelques personnes. Je parlerai d’abord de la réconciliation en général et ensuite de la parole de la réconciliation.

Pour parler utilement de cette réconciliation, il faut évidemment regarder à Jésus-Christ, puisque c’est en lui que Dieu a réconcilié le monde avec lui-même. Comment donc Jésus-Christ nous apparaît-il dans les récits de l’Evangile ?

"Voyant la foule, dit l’évangéliste, Jésus fut ému de compassion, parce qu’elle était languissante et abattue comme des brebis qui n’ont pas de berger". Voyant la foule, Jésus fut ému de compassion. Je vous suggère de garder cette image à l’esprit. N’allez pas penser que Jésus est un fondateur de religion, le créateur d’une secte, préoccupé de gagner des gens à sa doctrine et se désintéressant de ceux qui ne le suivent pas, réussissant à rassembler douze personnes autour de lui, pour voir enfin ses idées triompher à la Pentecôte, puisque ce jour-là l’Eglise est devenue nombreuse. Non, ce n’est pas ainsi que les choses se sont passées. Jésus n’a pas cherché à lever des troupes pour une croisade. S’il a eu douze disciples et s’il les a appelés lui-même, il a découragé bien des hommes de le devenir. Il n’a pas fondé d’école à Jérusalem, comme un philosophe aurait pu le faire. Il est allé de maison en maison, annonçant la bonne nouvelle du Royaume. Il a eu compassion de la foule. Il l’a vue languissante et abattue, comme des brebis qui n’ont pas de berger. C’est-à -dire : il l’a vue découragée, fatiguée, déçue, amère, souvent à bout de forces, abattue comme des bêtes qui sont tombées d’inanition et qui n’ont plus la force ni le goà »t de se regrouper ; comme des brebis qui n’ont pas de berger, c’est-à -dire livrées à elles-mêmes, sans rapports mutuels. Il a vu la foule dans une situation désolante, chacun suivant sa propre voie, comme un monde fragmenté, comme un monde en miettes, auquel il manque précisément une réconciliation.

Evidemment, dans cette foule, comme dans toutes nos sociétés, il y avait cependant un certain nombre de relations ; des relations de commerce, des relations de famille et ces humbles travaux de chaque jour qui impliquent la mise en commun des ressources des uns et des autres. Mais Jésus reconnaît, sous cette apparence de vie normale, une profonde détresse silencieuse. Quand il a un public devant lui, il discerne sur les visages une attente passionnée d’autre chose, comme si ces gens lui demandaient de venir à leur secours, lui disant : "Sauve-nous", sans bien pouvoir préciser du reste de quoi ils ont à être sauvés.

Jésus n’a pas compassion de quelques hommes seulement dont il veut faire ses disciples, niais de la foule, de tout ce qui appartient à la condition humaine. Jésus discerne la déception de l’homme. Il discerne le malentendu de ceux qui vivent ensemble sans se comprendre, le poids des questions essentielles qui restent sans réponse, l’humiliation de ne pas savoir à quoi sert ce que l’on fait, la lassitude d’avoir toujours tout à recommencer, et puis la lente avancée de la vieillesse, avec le brusque rappel de la mort. Il voit que ces personnes sont réduites au silence, ne comprenant pas ce qui leur arrive, ne sachant même pas s’il y a quelque chose à comprendre : la femme qui, au milieu de l’après-midi, n’a plus de goà »t pour son ouvrage et, appuyant le front sur le carreau de sa fenêtre, murmure : "Qu’est-ce que je fais là  ?" ou l’homme, mettant de l’ordre dans ses tiroirs, découvrant un vieil objet, une image d’autrefois, qui le tient dans sa main un long moment et se demande : "Qu’est-ce que cela veut dire ?". Qu’est-ce que cela veut dire le temps qui passe, le travail qu’on accumule, l’enfant qui recommence, le printemps qui revient, l’heure qui sonne, le regard muet du grand malade, le mot "fin" à la dernière page d’un roman quand on hésite à refermer le livre ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Il semble à certaines heures que quelque chose veut être dit, que l’on est sur le point de comprendre, comme un secret tout prêt à être dévoilé, comme une parole qui va se faire connaître. Mais non, la parole reste incompréhensible, le temps passe et l’on est repris par la vie. Jésus a eu compassion de cette situation précaire des hommes qu’il rencontrait, de ces hommes séparés les uns des autres, et qui avaient un si grand besoin de réconciliation. D’ordinaire, les hommes ont d’abord compassion d’eux-mêmes et ce n’est qu’accidentellement qu’ils éprouvent une compassion pour d’autres. Jésus voyant la foule, était ému de compassion pour elle.

C’était Dieu, dit l’apôtre, qui était en Christ, réconciliant le monde avec lui-même. En effet, c’est Dieu qui a compassion. C’est Dieu qui est venu dans ce monde, dans sa création, manifestant qu’il ne l’abandonne pas, qu’il poursuit son dessein, révélant sa volonté de tout réconcilier avec lui, et par là même de tout réconcilier aussi dans les relations mutuelles de chacun des éléments de cette création, afin que tout devienne intelligible à tout, et que chacun y ait sa part. N’imputant pas aux hommes leurs offenses, Dieu a réconcilié le monde en vue de nouvelles relations : le loup habitera avec l’agneau, il sera inutile de se faire peur et de se faire du tort, tout sera conciliaire et accordé. Dans le regard, on ne surprendra plus l’interrogation anxieuse, mais la salutation et la joie. On ne demandera plus : "Qu’est-ce que cela veut dire ?" car ce que cela veut dire sera devenu manifeste et chacun lui servira d’expression. Nos différences ne seront plus une difficulté entre nous, ni l’occasion de nous critiquer mutuellement, elles seront la distance qui est nécessaire, le recul dont nous avons besoin pour nous saluer, pour nous parler, pour nous sourire ou pour nous faire un signe. L’espace ne sera plus ce qui nous sépare, mais ce dont nous avons besoin pour être vraiment ensemble. Le temps ne sera plus ce qui nous menace, mais la confirmation des choses certaines, ce qui est vrai aujourd’hui, comme ce l’était hier et comme cela le sera demain, à l’image du Seigneur Jésus-Christ, qui est le même hier, aujourd’hui, éternellement. Tel est le dessein de Dieu, le dessein de la réconciliation accomplie en Jésus-Christ.

Je pose une question : "Voit-on dans le monde des signes de cette réconciliation, depuis qu’elle est ainsi accomplie en Jésus-Christ ?" et je réponds : non, on n’en voit pas. Il a plu à Dieu de ne pas donner d’autre signe manifeste de cette réconciliation que son Fils Jésus-Christ, mais son Fils, il l’a donné comme témoin et promesse d’une manifestation générale pour toute la création. Et de plus, Dieu a mis en nous la parole de la réconciliation. C’est de cela maintenant que je veux vous parler.

Dieu a mis en nous la parole de la réconciliation. Le point à éclaircir ici, c’est le sens à donner aux mots "en nous". Que veut dire l’apôtre quand il dit que Dieu a mis "en nous" la parole de la réconciliation ? A première vue, il semble bien que Saint Paul parle ici des apôtres au sens strict, c’est-à -dire des témoins de la résurrection de Jésus-Christ. Ils ont été à juste titre les premiers prédicateurs de l’Evangile. Vous savez que Paul, bien que n’ayant pas accompagné Jésus au cours de son ministère, a revendiqué cependant ce titre d’apôtre pour avoir rencontré lui-même le Seigneur ressuscité sur le chemin de Damas et avoir reçu son mandat directement de lui, sans intermédiaire. Par extension, l’apôtre parle aussi de ceux qui ont été appelés au ministère propre de la parole. Nous dirions aujourd’hui les prêtres, les pasteurs, les évangélistes, les missionnaires, les prédicateurs, tous ceux qui sont mis à part pour le service de la parole de Dieu.

Mais certainement dans ces mots "en nous", l’apôtre inclut aussi les fidèles, je veux lire les membres de l’Eglise et donc en particulier ceux auxquels il s’adresse dans la circonstance. En disant "en nous", Saint Paul ne vise pas à se distinguer d’eux, sinon pour leur rappeler qu’ils ont part eux aussi à la même réconciliation en Jésus-Christ. C’est en ce sens qu’ils sont baptisés. Ils ne doivent pas l’oublier. "Si quelqu’un est en Christ, leur dit-il, il est une nouvelle créature, les choses anciennes sont passées ; toutes choses sont devenues nouvelles. Et tout cela vient de Dieu qui nous a réconciliés avec lui". C’est en eux aussi, les fidèles, que Dieu a mis sa parole de la réconciliation. Comment sans cela pourraient-ils se savoir réconciliés ? Et quel sens aurait l’exhortation de l’apôtre : "Soyez réconciliés avec Dieu" ? Si Saint Paul insiste dans cette épître auprès de ses lecteurs au point d’exercer sur eux, avec autorité, ses prérogatives d’apôtre, c’est précisément afin qu’ils comprennent les vraies dimensions de leur apostolat de chrétiens et qu’ils deviennent ce qu’ils sont sans le savoir, les ambassadeurs de cette réconciliation, c’est-à -dire les témoins de cette étrange justice de Dieu qui n’impute pas aux hommes leurs offenses mais réconcilie le monde avec lui-même. Pour finir, c’est au peuple de Dieu, à chaque membre de l’Eglise que cette parole est confiée, sous la responsabilité des ministres à vocation particulière, afin que cette parole soit présente au milieu des hommes comme le sel de la terre et la lumière du monde. Si Dieu donne autorité à certains hommes dans l’Eglise, c’est pour dire aux autres que c’est en eux qui écoutent, qu’est déposée la parole de la réconciliation. C’est à ce titre que je vous parle en ce moment.

Quand je dis que Dieu a mis en nous la parole de la réconciliation, "en nous" cela veut dire aujourd’hui nous qui sommes unis par cette émission même, nous qui sommes ici rassemblés dans cette église, comme aussi ceux qui se trouvent au loin à l’écoute de cette prédication. Je ne vous demande pas si vous avez la foi, si vous êtes protestant, catholique ou détaché de toute religion, si vous avez un intérêt pour les questions religieuses, je ne vous demande pas si vous suivez cette émission régulièrement, comme un devoir dont vous reconnaissez l’importance, ou au contraire si vous êtes à l’écoute d’une manière tout à fait épisodique et comme par hasard, non, la seule chose qui m’importe et que je demande, c’est ceci : est-ce que vous m’entendez ? Est-ce que ma voix porte jusqu’à vous ? Car tous ceux qui sont en ce moment sous la portée de ma voix ont un signe qu’ils ne sont pas étrangers à la parole de l’Evangile, qu’ils ne sont pas trop loin pour la réconciliation accomplie en Jésus-Christ. Dieu ne tenant pas compte des fautes, n’imputant pas aux hommes leurs offenses, réconcilie le monde avec lui-même et choisit pour cela les témoins qu’il désire, afin de déposer la parole de la réconciliation, là où il estime qu’elle doit se trouver.

J’attire votre attention sur ce point : ce n’est pas seulement pour votre propre avantage, pour votre bénéfice ou votre seul salut que cette parole vous est ainsi annoncée, mais c’est en considération de la place que vous occupez dans le monde et du service que vous avez à lui rendre. Car cette parole vous désigne, cette parole que vous entendez, pour un service à rendre autour de vous. La parole de la réconciliation est toujours la parole de la réconciliation du monde entier, de sorte que celui qui la reçoit, reçoit comme le secret même du reste de la création et tient en lui la clé de l’histoire. Il est fait témoin de la vérité dernière au sujet de laquelle les êtres ne cessent de murmurer : "Qu’est-ce que cela veut dire ?". Dieu met en vous la parole de la réconciliation. Car la bonne nouvelle de Jésus-Christ, c’est-à -dire l’Evangile, ne consiste pas en ceci "qu’il y a une bonne nouvelle", et que nous avons donc à la rechercher, à nous mettre en route pour la découvrir, que nous avons à nous mettre à son école pour apprendre ce qu’il nous faudrait savoir à ce sujet. La bonne nouvelle de Jésus-Christ, c’est que la parole vient elle-même jusqu’à nous et qu’elle touche notre cœur, de sorte que si nous n’avons pas la possibilité ou la force de donner notre réponse dans la foi, cette réponse se trouve elle-même inscrite par Dieu lui-même dans notre cœur. Car c’est Dieu qui réconcilie le monde avec lui-même. Ce n’est pas le monde qui se réconcilie avec Dieu. Ce n’est pas l’homme qui se tourne vers Dieu, c’est Dieu qui se tourne vers l’homme et le désigne, en ne lui imputant pas ses fautes. Tel est l’Evangile que nous recevons aujourd’hui avec la parole qui nous est annoncée.